TOME V
546 PHILOSOPHIE POSrt'iVE.
purs indirecte, se tait distinctement sentir, pour
procurer spon tanémen t à l’analyse anti-tbéologique
une consistance rationnelle qu’elle ne pouvait autrement obtenir, et qui doit finaleroent rester la principale base deson efticacité ultérieure.
Telles sont les diverses considérations fondamentales que je devais ici établir sommairement sur la marclie nécessaire et l’encbaînement naturel des difierens degrés essentiels propres au grand mouvement de décomposition radicale, d’abord spontané , et ensuite systématique , qui caractérise surtout l’évolution politique des sociétés môdernes pendant les cinq derniers siècles, tendant à l’entière dissolution de la constitution catholique et féodale, dernier état générsd de l’organisme tbéologique et militaire. Ainsi se trouve déjà sufbsamment expliqué, en prkicipe, le profond intérêt de tant d*liommes éininens , et la sympathie instinctive des masses populaires, pour cette longue et mémorable élaboration , qui , malgré sa nature easentielleroent révolutionnaire, n’en constituait pas moins un préamlxde strictement nécessaire à la régénération bnale de l’humanité. Son cours graduel n’a dû , en etfet , éprouver d’oppôsiûon vraiment capitale qu’èn vertu des craintes légitimes d’entier bouleversement social liaturellejment inspirées par ses divers progrès cdNctéris-
physique ÿOCIAUE-v 547
iiques , et qui pouvaient seules procurer une véritable .énergie à la résistance des anciens pouvoirs, eux-inéines d’ailleurs spontanément eu- Iraîiiés, ^ leur insu, à participer, sous des formé» plus ou moins directes, à rébraulement universel. Xies chefs, volontaires ou involontaires, qui dirigèrent successivement cet immense mouvement, à la fois. politique et philosophique, furent nécessairemetit presque toujours placés, surtout depuis le xvi” siècle, dans une situation générale extrêmement difficile, qui doit faire juger avec une indulgence spéciale l’ensemble de leurs opérations, =d’après l’obligation, de plus en plus contradictoire,.et néanmoins insurmontable, de satisf^re également aux besoins simultanés d’ordre et de progrès, qui, bien que pareillement impérieux, devaient alors tendre graduellement à devenir presque inconciliables. Pendant toute cette période, on doit regarder la haute capacité politique comme ayant surtout consisté à poursuivre , avec line infatigable sagesse, dirigée par une heureuse appréciation instinctive de la vraie situatiou sociale, la démolition continue de l’ordre ancien, tout en évitant, autant que possible, les perturbations anarchiques, sans cesse imminentes, vers lesquelles tendaient spontanément les conceptions critiques qui devaient présider à celte désorgaui-
5ifi PHILOSÔPWE POSITIVE. j .
salion , de manière à tirer finalement uhe véritable utilité ''^sociale de ce même esprit d’inconséquence logique qui les caractérisait constamment. Cette bahllelé fondamentale, dans l’usage politique de la critique métaphysique, n’était certes, eu égard aux temps, ni moins importante ni moins’ délicate que celle si justement admirée, à l’époque précédente , quant à la salutaire application sociale de la doctrine llîéologique , dont l’administration mal dirigée pouvait devenir également futieste, quoique suivant d’autres modes. En même temps, l’extrême imperfection logique de cette |diilosophie négative, néanmoins toujours sortie finalement victorieuse des divers débats essentiels qu’elle a successivement suscités ou soutenus, est éminemment propre à vérifier son intime harmonie spontanée avec les principaux besoins de la situation sociale correspondante; puisque, dans toute autre hypothèse, son succès effectif serait évidemment inexplicable, à moins de recourir à l’absurde expédient de plusieurs philosophes rétrogrades, conduits, par l’insuflisance radicale de leurs théories historiques, à supposer sérieusement, à cet égard, une sorte de délire chronique et universel, qui aùrait ainsi miraculeusement surgi depuis trois siècles chez l’élite de l’humanité. INous ne pouvons donc plus considérer désormais
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. PHYSIQUE SpCtALE. 54Q
l’ensemble de ce mémorable mouvement crilk^e qu’eo y voyant sans cesse ^ non une simple f«rturbalion accidentelle ^ mais l’un des degrés nécessaires de la grande évolution sociale,. à qudiquçj» graves dangers qu’entraîne d’ailleurs aujourd’hui son irrationnelle prolongation exclusive.
Avant de pousser plus loin l’analyse générale d’une telle opération, par la saine appréciation historique de ses principaux résultats définitif, il est indispensable de déterminer maintenant, d’une manière spéciale quoique sommaire, quels durent être proprement ses organes essentiels, dont la nature distinctive a d^\ieaucoup in-» fluer sur l’accomplissement effectif de la. phase révolutionnaire qui vient d’étre abstraitement- caractérisée.
Ces divers organes ayant dû exercer leur plus grande activité sociale en un tèmps dont l’absorption croissante du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel constitue nécessak-ement le priucipai caractère politique , la distinction générale entre ces deux puissances n’ÿ saurait être fort nettement tranchée , et y semble même d’abord hnp<>ssible à poursuivre, quoiqu’elle doive, à priori, se retrouver toujours, sous une forme quelconque, dans tous les aspects fondamentaux propres à la civilisation moderne. Mais, par, une plus profonde
analyse , il devient aisé de reconnaître hislorique<ment, parmi les différentes forces sociales qui ont présidé à la transition révolutionnaire des cinq «l^niers siècles, une division naturelle en deux classes vraiment distinctes, malgré leur intime affinité, celle des métaphysiciens et celle des légistes^ dont la première constitue, en réalité, l’élément spirituel et la seconde l’élément temporel de ‘cette sorte de régime mixte et équivoque qui devait correspondre à cette situation de plus en plus contradictoire et exceptionnelle. Tous deux devaient, en temps convenable, comme je vais l’indiquer ,, émaner spontanément desélémens respectifs de l’ancien système, l’un de la puissanee catholique, l’antre de l’autorité féodale, et constituer ensuite envers eux une rivalité graduellement hostile, quoique long- temps secondaire. Leur commun essor commence à devenir très distinct dans les temps même de la plus grande splendeur du régime monothéique, surtout en Italie, qui, pendant le cours entier du moyen-âge, a toujours hautement devaucé, sous tous les rapports quelconques, même sociaux, tout le reste de l’ocçident, et où l’on rèniarque, en effet, dès le xii° siècle, l’importance rapidement croissante, non-seulement des métaphysiciens, mais aussi de.s légistes, principalement diez les villes libres delà
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PHYSIQUK SUGIAkË. 55 1
Lombardie et de la Toscane. Mais ces forces uo»i • velles ne pouvaient cependant développer leur vrai caractère propre que dans les grandes luttes intestines, ci-dessus appréciées, qui devaient constituer la partie spontanée du mouvement de décomposition, et dans lesquelles leur intervention^ nécessaire devait poser les fondemens naturels dë • cette puissance exceptionnelle qui leur a conféré jusqu’ici la direction immédiate de notre progression politique. C’est surtout en France qu’un tel développement me semble, au moins alors, devoir être spécialement étudié, comme y étant plus net et plus complet que partout ailleurs, vu l’influence bien distincte et néanmoins solidaire qu’y acquièrent simultanément les universités et les parkmens,*principaux organes perinanens, soitde l’actien métaphysique, soit du pouvoir des légistes. Je dois enfin, pour plus de clarté, avertir déjà que chacune de ces deux* classes se subdivise, par sa. nature, en deux corporations très dili'érentesi', l’une essentielle et primitive, l’autre accessoire et secondaire : c’est-à-dire, les métaphysiciens en docteurs proprement dits et en simples littérateurs , et les légistes en juges et en avocats, abstraction faite des gens de robe plus subalternes. Pendant la très majeure partie de- l’existence politique propre à celle sorte de régime transitoire ,
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PHItOSOPHIE POSrPIVK.
la première section de chaque classe y a été iie'-i cessairement prépondérante, sans quoi la com- ■noune puissance n’aurait pu acquérir ni conserver aucune consistance réelle j aussi devons-nous ici l’avoir presque exclusivement en vue, en consi- ^ «lérant 1 autre comrnc une force purement auxi- • liaire. C’est seulement de nos-jours que , des deux côtés, cet le dernière a pris, à son tour, l’ascendant, ainsi que je l’expliquerai au cinquante-septième chapitre, de manière à annoncer spontanément le dernier terme de cette singulière anomaKc politique. D’après ces divers éclaircissemens préalables j il est maintenant facile de concevoir nettement l’avénemeiit nécessaire et la destination naturelle de ces deux forces modificatrices, malgré l’obscurité et la confusion que doit d’abord offrir 1 étude générale d’un r^me aussi équivoque. .
Quant à IHîlémerjt spirituel, qui, même en ce cas-, demeure le plus caractéristique, nos expbeatiuns- anterieures permettent de comprendre aisément la prépondérance sociale que dut graduellement acquérir l’esprit métaphysique aux temps ci-dessus indiqués, ainsi que son oflrce spontané dans la grande transition révolutionnaire, abstraction faite d’ailleurs en ce moment de sa haute influence simultanée sur ressoi- naissarit de l’esprit
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physiqwe' sociale. 553
scienlitkiue, qui sera .convenablement appréciée au chapitre suivant. Depuis cette division vraiment fondamentale de la pliilosuphie grecque en philosophie morale et philosophie naturelle , qui a toujours dominé jusqu’ici l’ensemble du mouvement mental de l’élite de l’humanité, et que j’ai historiquement caractérisée dans la cinquante-troisième leçon, l’esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes extrêmement diflfiérentes et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle distinction ; la première, dont Platon doit être regardé comme le principal organe, beaucoup plus rapprochée del’étal théologique, et tendant d’abord à le modifier plutôt qu’à le détruirej la seconde , ayant pour type Aristote, bien plus voisine, au contraire, de l’état positif, et tendant réellement à dégager l’entendement humain de toute tutelle théologique proprement dite. L’une ne fut, par sa nature, essentiellement critique fju’envers le polythéisme , dont elle poursuivit activement l’universelle déchéance; elle présida, surtout ^ eomme je l’ai montré, à l’organisation graduelle du monothéisme , qui , une fois constitué, détermina spdntauément la fusion finale de ce premier esprit métaphysique dans l’esprit purement Hiéologique propre à cette dernièi'e phase essentielle delà philosophie religieuse. Au contraire, l’autre,
d’abord principalemenl livrée à l’étude ^’éiiéralc di;i monde extérieur, dut éti.'e, dans son application, long-temps accessoire, aux conceptions sociales, nécessairement et constamment critique, d’après la combinaison intime et permanente de sa tendance anti - théologique avec son impuissance radicale à produire, par elle-même, aucune vérir table organisation. C’est à ce dernier esprit métaphysique que devait naturellement appartenir la direction mentale du grand mouvement révolutionnaire que nous apprécions. Spontanément écarté par la prépondérance platonicienne tant que l’organisation du système catholique devait principalement occuper les hautes intelligences, suivant les explications du chapitre précédent, cet esprit aristotdicien,.qui n’avait jamais cessé de cultiver et d’agrandir en silence son domaine inorganique , dut tendre à s’emparer, à son tour, du principak ascendant philosophique, en s’étendant aussi au monde moral et même social, aus»tôt que cette immense opération politique, enfin suffisamment consomtnée, laissa naturellement prédominer désormais le besoin de l’essor pure*ment ralionneh C’est. ainsi que, dès le douzième siècle, sous la plus éminente suprématie sociale du régime monothéique , le triomphe croissant de la scolastique vint réellement constituer le premier
PHYSIQUE «CXaAJLE. 555
agent général de la désorganisation radicale de la puissance et de la philosophie théologiques, quelque' p^nradoxale que puisse d’abord sembler cette propriété d’émancipation attribuée à une doctrine srtijourd’hai si aveuglément décriée. La principale consistance politique de cette nouvelle force spirituelle, de plus en plus distincte et bientôt rivale du pouvoir catholique, quoiqu’elle en futprimilivementémanée, résultait de son aptitude naturelle à s’emparer graduellement de la haute instruction publique, dans les universités qui, d’aliord destinées presque exclusivement a l’éducation ecclesiastique, devaient nécessairement embrasser ensuite tous les ordres essentiels de culture intellectuelle. En appréciant, de ce point de vue historique, l’œuvre de saint Thomas d’Acquin et même le poëme de Dante, on reconnaît aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement envahi toiite l’étude intellectuelle et morale de l’bomme individuel, et commençait aussi à s-’étendre directement aux spéculations sociales, de^manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à aflVanchir définitivement la raison humaiDC de la tutelle purement théologique. Par la méropl'able canonisation du grand docteur scolastkjue, d’aflleurs légitimement due à ses émioens services politufues, les papes montraient à la lois leur prn-
PHILOSOPHie POSITIVE.
pre entrainement involontaire vers là nouv.elle activité mentale, et leur admirable prudence à s’incorporer, autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement hostile. Quoi qu’il en soit, le caractère anti-tliéologique d’une telle métaphysique ue dut long-temps se manifester cjue par la direction plus subtile et l’énergie plus prononcée qu’elle imprima d’abord à l’esprit de schisme et d’hérésie, nécessairement inséparable, à un degré quelconque , de toute philosophie monothéique, comme je l’ai noté ci-dessus. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre lasu|prématie ecclésiastique du siège pontifical, vinrent enfin procurer spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel esprit philosophique, qui, ayant déjà atteintia pleine maturité spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à prendre aux débats ]ioliliques une pasticipation croissante, qui, par sa nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l’ancienne organisation spirituelle, et même, par une conséquence involontaire , ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont elle avait d’abord tant secondé le système d’envahissement universel, 'felle est l’incontestable filiation histori(|ue qui, jusqu’au
PHYSIQUE SOCIALE. OSy
siècle dernier, a naturellement placé, dans tout notre occideot, la puissaiKie métaphysique des uni- YersUés à la tête du mouvement de décempositiou, non-seulement tant qu°il est surtout resté spontané, mais ensuite quand il est devenu systématique, suivant nos explications antérieures. Il serait inutile d’insister ici davantage sur ce sujet maintenant assez éclairci, sauf Fappréciation ultérieure des résultats pfincipaux de ce grand mouveiiient, qui répandra indirectement un nouveau jour sur l’ensemble de l’analyse précédente.
Considérant maintenant Félémeut temporel correspondant, il devient facile de concevoir historiquement l’intime corelation naturdle, à la lois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains. Car, en premier lieu, c’est, évidemment, par l’étude du droit, et d’abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique propre à la fin dît moyen-âge dut pénétrer graduellement dans le domaine des questions sociales; et, en second lieu, l’enseignement du droit devait dès- lOi-s constituer une partie capitale des attribu lions universitaires, otitre que les canonistes proprement dits, dérivation immédiate, non moins que les purs scolastiques, du système catlioliqtte, avaient dû spontanément former, sul"-
tout en Italie, le prenûer ordre de légistes assujéti à une orgaoidatioD distincte et régulière. L’affinité mutuelle de ees deux forces sociales est tellement prononcée, qu’on pourrait même, par une appréciation exagérée, être tenté de regarder, les légistes comme une sorte de n^étapbysiciens passée de l’état spéculatif à l’état actif, ce qui condidrût a méconnaître vicieusement leur origine propre et directe. Un examen plus complet montre bient6t leur véritable source historique dans une simple émanation spontanée de la puissance féodale > dont ils furent partout destinés primitivement à faciliter les fonctions judiciaires, par une intervention de plus en plus indispensable, quoique long-temps scrbalterne. Outre l’influence générale de leur éducation essentiellement métaphysique, ils devaient euMrméraes, presque dès l’origine , manifester spérialement une tendance plus ou moins hostile envers la puissance catholique, d’après. l’oppositiou croissaifile ,qui devait naturellement surgir chez les diverses justices, civiles, soit seigneuriales, scHt surtout royales, contre les tribunaux ecclésiastiques, antérieurement en possession reconojue de la plupart d.es jurijdiçtions importantes. Aussi, à' quelqu’une des deux grandes branches du po^oir temporel que se soit attachée cette nouvelle force auxiliaire, pe qui a dC\ varier spiyap^ les
lieux , comme i’aurai l’occasion de l’expliquer ci-' dessous, elle a été partout animée, même à son InSu, d’une profonde et persévérante antipathie, d’ailleurs plus ou moins dissimulée, contre l’ensemble de l’organisation catholique, base principale, à tous égards, du système politique propre au moyen -âge. C’est ainsi que, au sein même d’un tel système , et au temps de son plus grand ascendant, devait graduellement surgir un second élément politique, pleinement distinct des divers pouvoirs constituants, et qui, malgré sa 'nature subalterne, devait bientôt exercer une influence capitale sur la désorganisation croissante de ce régime. On se forme vulgairement une très fausse idée de l’existence politique des légistes au moyenâge et chez les modernes d’après une vicieuse assimilation avec celle des légistes de l’antiquité, soit juristes, soit orateurs; car, dans l’ordre rcH main , même en décadence , ces fonctions ne pouvaient réellement donner lieu à la formation d’uné classe distincte et secondaire, puisqu’elles n’y étaient, par leur nature,' qu’un exercice plus ou moins passager pour les hommes d’état, essentiellement militaires, qui composaient la caste dirigeante on que leurs services y faisaient agréger* Dans l’ensemlde de l’évolution humaine, cette singulière puissance des légistes devait constituer
PRIIX>SOPI]IE POSITIVE.
un phénomène éminemment exceptionnel, -uni-' quement réservé, par sa nature, à l’état transitoire du moyen-âge, et destiné, sans doute, à disparaître à jamais quand le grand mouvement de décomposition , d’où pouvait seule résulter sa propre destination sociale, sera enfin pleinement ter<; miné par la réorganisation finale des peuples les plus avancés , comme je l’établirai au cinquanteseptième chapitre. Quoi qu’il en soit, cette seconde force nouvelle devait, de son côté, aussi bien que la force métapli^sique , croître spontanément à l’époque même de la principale splendeur du système qu’elle était bientôt appelée à désorganiser par des altérations continues. Son progrès naturel dut être alors spécialement facilité d’après les grandes opérations défensives que nous avons reconnues propres à ces temps mémorables, et surtout en conséquence des croisades, qui, éloignant les chefs féodaux , devaient augmenter beaucoup fimportance politique des agens judiciaires. Il est néanmoins certain que la puissance sociale des légistes, comme celle des métaphysiciens, n’aurait pu jamais cesser d’être essentiellement subalterne, si les grande.s luttes intestines du xiv* et du XV* siècle n’étaient ensuite venues nécessairement offrir à leur commune activité dissolvante le champ le plus vaste et l’exercioe le plus
convenable. C’est là , chez les uns et les autres , le temps réel de leur triomphe, sinon le plus étendu, du moins le plus satisfaisant et le mieux adapté à leur véritable nature, parce que leur ambition politique était alors en harmonie nécessaire avec leur utile influence sur la marche correspondante (Je l’évolution humaine : c’est , dans les deux classes, l’âge principal des hautes intelligences et des nobles caractères. Parmi les efforts instinctifs que durent tenter, à cette époque, et surtout vers sa fin, les grandes corporations judiciaires, et principalement les parlemens français, pour consolider suffisamment leur nouvelle position politique, je crois devoir ici signaler spécialement la célèbre institution de la vénalité des offices, qui n’a jamais été convenablement appréciée sous son vrai jour historique, par suite du caractère absolu de la philosophie dominante. En la jugeant d’après nos explications antérieures, suivant sa relation avec la propre destination générale de ce pouvoir transitoire, elle devait alors constituer, évidemment, malgré ses immenses abus ultérieurs, l’une des conditions les plus indispensables à la consistance politique de cette puissance judiciaire : non-seulement , comme Montesquieu l’a senti, en garantissant davantage sa légitime indépendance envers la force rapidement croissante des gouver-
ïOMK V.
5^2 hiii.osopii:e positive.
nemeiis temporels d’où elle émanait ; mais surtout, par un motif plus profond et encore ignoré, en tendant à retarder, autant que possible, son inévitable décomposition spontanée, par cela même qu’un tel usage s’opposait énergiquement à cette invasion habituelle des charges judiciaires par les avocats qui devait enfin dissoudre essentiellement une telle organisation, ainsi que je l’indiquerai au cinquante-septième chapitre, et qui, prématurément survenue , l’eût certainement empêchée de poursuivre, avec une véritable eflicacité, sa principale mission. Au reste, quand ce nouvel élément social eut convenablement secondé les heureux efforts des rois pour s’affranchir du contrôle européen des papes, et ensuite les tentatives non moins efficaces des églises nationales contre la suprématie pontiffcale, son existence politique avait nécessairement réalisé, autant que possible, la grande opération temporaire qui lui était réservée dans l’évolution fondamentale des sociétés modernes, sauf l’indispensable surveillance qu’exigerait la conservation permanente de ces divers résultats contre les réactions toujours imminentes des débris de l’ancienne organisation : l’importante intervention des l^istes, ci-après caractérisée, dans la lutte prolongée entre les deux branches du pouvoir temporel ,
VnvSIQliE SOCIAI.E. 503
avait d’ailleurs atteint, vers la meme époque, son but le plus capital , et ne pouvait également comporter qn’une simple continuation. Toutefois, nous reconnaîtrons bientôt que cette action parlementaire a exercé encore, à sa manière, une influence très notable, même chez les peuples catholiques, sur la première période, ci-dessus définie, du mouvement de décomposition devenu systématique : cette participation continue se fait même distinctement sentir, sous des formes qui lui sont propres, jus(|ue dans la période suivante, mais avec une intensité décroissante, et en abandonnant graduellement la direction temporelle de l’opération révolutionnaire, dès-lors rapidement conduite vers sa destination finale, comme je l’ex[)liquerai plus loin.
En terminant cette double appréciation générale des organes nécessaires de la grande transition critique dont nous poursuivons l’étude historique, je crois devoir sommairement signaler ici, d’après notre théorie fondamentale, l’inaptitude radicale de ces deux forces modificatrices à constituer aucune organisation durable qui leur appartienne réellement, malgré la tendance spontanée de l’un et l’autre élément à s’emparer indéfiniment de la suprématie sociale, à mesure que leur commune action dissolvante détruisait l’ascendant des an-
oicns pouvoirs. Celte impuissance caractéristique^ d’ailleurs plus ou moins sentie, qui réduit invinciblement de telles influences politiques à une simple destination révolutionnaire, résulte surtout de ce que ces deux classes ne pouvaient apporter réellement de principes qui leur fussent propres, et qui leur permissent de présider , d’une manière un peu durable, à la haute direction régulière des affaires humaines. Leur esprit commun , essentiel- ' lement critique, par sa nature, comme nous l’avons iloublement reconnu, n’est apte qu’à modiber un régime préexistant, d’après des altérations graduellement destructives; en sorte que leur prépondérance politique ne peut effectivement devenir complète que pendant les crises, nécessairement passagères, relatives aux phases les plus tranchées du mouvement désorganisateur. En tout autre temps, leur suprématie prolongée tendrait inévitablement à l’imminente dissolution de l’état social : aussi avons-nous constaté que si le progrès politique, en tant que spontanément négatif, leur est essentiellement dévolu depuis Je quatorzième siècle , le maintien indispensable de l’ordre public doit être alors rapporté surtout à l’action résistante des anciens pouvoirs, auxquels seuls devait encore appartenir habituellement la suprême direction sociale, cpioique de plus en plus restreinte
PHYSfQUE SOClAr.E. 565
par des modifications révolutionnaires. Chacune de ces deux forces transitoires portait, en quelque sorte , l’ineffaçable empreinte de son origine nécessairement subalterne, d’après son invariable soumission spontanée aux principes les plus fondamentaux de ce même régime dont elle détruisait les plus importantes couditions d’existence réelle. Loin que cette incohéreuce, radicale puisse permettre la domination permanente des métaphysiciens et des légistes, elle leur interdit même de présider à l’entière consommation finale de Topéralion révolutionnaire , puisqu’ils sont par-là toujours conduits à consacrer, pour ainsi dire, d’une main ce qu’ils ruinent de l’autre. Si une telle inconséquence est incontestable quant aux métaphysiciens envers la pbilosopbie théologique , dont ils respectent les principales bases intellectuelles tout aussi nécessairement qu’ils lui dénient ses plus puissans moyens sociaux , elle n’est pas , au fond , moins prononcée dans la relation temporelle des légistes au pouvoir militaire : puisque leurs doctrines, ne pouvant assigner, par elles-mêmes, aucun nouveau but fondamental à l’activité humaine, sanctionnent inévitablement l’antique prépondérance de l’activité militaire ; à moins de convertir, par une abérration qui certes ne saurait devenir ni populaire ni durable, surtout dans les sociétés
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modernes, l’aclion même de gouverner en une sorte de commune destination permatienle. C’est d’après ces caractères naturels, que ces deux forces secondaires, quand elles ej'oient avoir constitué solidement, de la manière la plus exdusive, leur propre suprématie politique, se trouvent bientôt involontairement conduites à réintégrer, plus ou moins explicitement, l’une l’autorité théologi(]ue, l’autre la puissance militaire, sous l’ascendant desquelles elles consentent de nouveau à se pincer liabituellementj parce qu’elles sentent, au fond , par suite même de leurs vains efforts de domination directe, que cette situation normale, seule convenable à leur essence, peut seule prolonger réellement leur existence sociale, qui cessera, en elTel, de toute nécessité, aussitôt que le système théulogique et militaire aura enfin totalement perdu, même en idée, son empire primordial, comme je l’expliquerai, au cinquante-septième chapitre, en résultat final de l’ensemble de notre élaboration historique. ,
Ayant désormais suûisamment apprécié, dans ja leçon actuelle, l’immense mouvement révolutionnaire des sociétés modernes, d’abord quant à sa nature caractéristique, ensuite quaul à sa marche fondamentale, et enfin quant à ses organes nécessaires, nous devons inniiileuant procéder à.
l’examen direct de son acconiplisseuient essenliel , suivant l’enchaînement rationnel des quatre aspects principaux que j’ai cru devoir distinguer en un tel phénomène pour l’analyser dignement; les trois premiers ne pouvant être, par leur nature, que purement préliminaires, et le dernier seul constituant nécessairement le sujet essentiel de ce chapitre.
En considérant d’abord la période de décomposition spontanée, nous devons, évidemment, y examiner avant tout la désorganisation spirituelle, non-seulement comme la première accomplie, mais surtout comme étant à la fois la plus difficile et la plus décisive, celle qui, par sa seule influence prolongée, tendait inévitablement à entraîner la décadence finale de l’ensemble de ce régime, dont la constitution catholique formait certainement, à tous égards, la base la plus importante, soit mentale, soit sociale. Sous ce point de vue principal , cette première période se divise naturellement en deux époques presque égales, d’après les deux grandes luttes, ci-dessus définies, qui devaient conjointement accomplir une telle dissolution , /
premièrement par les efforts unanimes des rois pour abolir l’autorité européenne du pape, et ensuite par lesteutatives d’insubordination des églises nationales envers la suprématie romaine. Malgré
PlllLOSOPUlË POSITIVE.
l’évidente affinité mutuelle de ces deux opérations simultanées, l’une devait, à mes yeux, principalement caractériser le quatorzième siècle, à partir de l’énergique réaction dePhilippe-le-Bel, bientôt suivie de cette mémorable translation du saiutsiége à Avignon , qui, dans presque toute sa longue durée, ne fut guère qu’une sorte d’iionorable captivité politique; tandis que la seconde, à son. tour, est devenue prépondérante au quinrième siècle, d’abord par suite du fameux schisme qui résulta de cet étrange déplacement , et surtout enfin sous l’impulsipn décisive du célèbre concile de Constance , où les diverses églises partielles montrèrent si énergiquement leur union spontanée contre le sacerdoce central. On peut aisément concevoir que la seconde série d’efibrts n’était susceptible d’un succès capital que quand la première aurait d’abord été suffisamment consommée : puisque les difiërens clergés ne pouvaient efficacement poursuivre leur tendance instinctive à la nationalisation, qu’eu se plaçant sous la direction suprême de leurs chefs temporels resjiectifs ; ce qui exigeait certainement que ceux-«i se fussent préalablement émancipés de la tutelle papale. De toutes les grandes eutrepri^s révolutionnaires, d’ailleurs volontaires ou involontaires (ce qui, en politique, importe assurément fort peu), cette première double opération
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doh être, à mon gré, regardée, même aujourd’hui, comme étant, au fond, la plus capitale; car elle a directement ruiné la principale base du régime inonothéiquedu moyen-âge, dernière phase essentielle, je ne saurais trop le rappeler, du système théologique et militaire, en déterminant dès-lors l’absorption générale du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel. En poursuivant, avec une aveugle avidité, cette usurpation décisive, dans le vain espoir de consolider indéfiniment leur propre suprématie, les rois n’ont pu sentir qu’ils en ruinaient ainsi spontanément, pour un inévitable avenir, les vrais fondeniens intellectuels et moraux, par une telle atteinte radicale à la même autorité spirituelle dont ils attendirent ensuite, d’une manière presque puérile, une consécration désormais rendue de plus en plus illusoire, qui n'avait pu jadis obtenir une haute efficacité qu’en émanant d’un pouvoir pleinement indépendant. Pareillement, les divers clergés partiels, poussés à se nationaliser afin d’échapper aux abus de la concentration romaine, n’apercevaient point que, contre leur gré, ils concouraient par-là éminemment à l’irrévocable dégradation de la dignité ecclésiastique, en substituant, à leur unique chef naturel, l’autorité hétérogène et arbitraire d’une foule de pouvoirs militaires, qu’ils devaient, d’une autre
part, concevoir cependant comme leurs suhordonnés spirituels, de manière à constituer dès-lors chaque église en un état de plus en plus oppressif de dépendance politique , en résultat final de tant d’efforts actifs vers une irrationnelle indépendance. Au reste, la réaction nécessaire de celte double série d’hostilités sur le caractère générai propre à la papauté ne contribua pas moins, à sa manière , à l’altération fondamentale de la constitution catholique. Car, à partir du milieu du quatorzième siècle, où l’émancipation totale des rois devenait évidemment imminente, aux yeux clairvoyans des papes, en France, en Angleterre, etc., tandis que la nationalisation du clergé s’y manifestait nette ment par son empressement habituel à seconder les mesures restrictives envers le saint-siège , il est aisé de remarquer une tendance fortement prononcée de la papauté à s’occuper désormais essentiellement de sa principauté temporelle, qui jusque alors n’avait pu lui inspirer qu’une sollicitude très accessoire, mais qui désormais devenait de plus en plus la seule partie réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle, l’ancien chef suprême du système européen s’était ainsi graduellement transformé en souverain électif d’une médiocre partie de l’Italie; il avait e.ssentiellement renoncé à son action générale et continue
sur les divers gouvernemens temporels, pour tendrepriiicipalemenl à son propreagrandissement territorial , qui date surtout de cette époque, et meme pour procurer, autant que possible, l’exaltation royale à la nombreuse série des familles pontificales, de manière à y faire presque regretter l’absence d’hérédité, jusqu’à ce (jue l’aberration du népotisme y pût être suflisamment contenue. Or, cette dégénératiou radicale du grand caractère européen propre au pouvoir papal en un caractère purement italien ne pouvait, à son tour, que rendre plus spécialement indispensable la désorganisation totale de la papauté, qui avait ainsi implicitement abdiqué, dès cette époque, ses plus nobles attributions politiques, et perdait, par suite, sa principale utilité sociale, de manière à devenir un élément de plus en plus étranger dans la constitution réelle des peuples modernes. Telle dut être la première origine historique de l’esprit essentiellement rétrograde quis’est ensuite développé continuellement dans la politique ducalliolicisme, dont la tendance avait été si long-temps éminemment progressive. C’est donc aiusi que tous les divers élémens essentiels du système politique propre au moyen-àge ont spontanément concouru, chacun à sa manière, à l’irrévocable décadence du pouvoir spirituel qui en coustiuait sur-
tout la force et la noblesse. 11 est clair par là que cette première désorganisation décisive était, en réalité, presque accomplie, bien que sous forme implicite, soit par l’abaissement politique des papes, soit par la nationalisation consécutive des divers clergés, lors de l’avènement du protestantisme, auquel on l’attribue vulgairement, et qui en fut, au contraire, le résultat; quelle qu’ait dû être ensuite la haute influence, mentale et sociale, de la réaction nécessaire que produisit sa sanction systématique d’une telle démolition, suivant nos explications antérieures.
Quoique cette grande décomposition fût certainement aussi indispensable qu’inévitable, comme je l’ai établi, son accomplissement n’en a pas moins laissé dès-lors une immense lacune dans l’ensemble de l’organisme européen, dont les divers élémens, devenant presque étrangers les uns aux autres , se trouvèrent désormais essentiellement livrés à leurs divergences spontanées, sans autre frein habituel que l’insuffisant équilibre matériel déterminé naturellement par leur propre antagonisme. Aux temps même que nous considérons, cette dissolution croissante de l’ancien pouvoir européen se fait gravement sentir, ce me semble, dans lesluttes, aussi frivoles qu’acharnées, des principaux états, et surtout dans la longue
et déplorable contestalioa entre la France et l’Angleterre, où déjà l’extinction de rautorité conciliatrice des papes est tristement marquée par leurs Fréquens efforts, aussi vains qu’honorables,. pour la pacification de l'Europe. Sans doute, la suffisante réalisation du grand système de guerres défensives propre au moyen-âge devait alors, ffiute d’un but convenable, rendre de plus en plus perturbatrice une exubérante activité militaire, qui, par sa nature, devait long- temps survivre à sa principale destination. L’ascendant social trop prolongé d’une caste militaire désormais essentiellement sans objet capital , constitue, eneffet, le vrai principe universel et spontané qui a déterminé, pendant ces deux siècles , l’étrange caractère de la plupart des expéditions guerrières , si loin d’offinr le haut intérêt social des guerres antérieures, et même le puissant intérêt moral des guerres de religion au siècle suivant. Mais, quelque inévitable que dût être alors une telle perturbation européenne, les conséquences immédiates en eussent été certainement bien moins graves, si, par nne fatale coïncidence, qui ne pouvait d’ailleurs être entièrement empêchée, elle ne s’était développée sous l’impuissant déclin de l’influence politique qui jusque alors avait régularisé l’ensemble des relations internationales. Deux siècles aupara-
vant, Ja papauté eiil, évidemment lutté, avec une énerf;ique efficacité, contre ce principe général de désordre; et, sans pouvoir annuler une .suite aussi naturelle de la situation sociale, elle en eût assurément diminué beaucoup les ravages effectifs. Ce cas me paraît l’un des plus propres à faire sentir, aux aveugles partisans de l’optimisme politique, la haute irrationnalité de leur doctrine métaphysique : car, on voit ainsi l’autorité européenne des papes s’éteindre en un temps où elle aurait pu rendre encore à l’humanité d’éminens services politiques, pleinement conformes à sa destination naturelle, et seulement incompatibles avec sa caducité actuelle. Une telle impuissance vérifie d’ailleurs, de la manière la moins équivoque, le caractère essentiellement temporaire inhérent à l’existence générale du pouvoir catholique, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, se trouve néanmoins forcé, malgré sa sincère volonté, de manquer îi sa principale vocation politique, non par des obstacles accidentels, mais par une suite permanente de sa précoce désorganisation. Nous apprécierons ci-dessous l’expédient provisoire à l’aide duquel la politique moderne s’est ultérieurement efforcée, autant que possible, d’apporter à cette lacune capitale une insuffisante réparation.
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PHYSIQUE SOCIAI-E.
La désorganisation spontanée de l’ordre temporel propre au moyen-âge , quoique déjà très active au XIII* siècle, ne pouvait avoir de résultats vraiment décisifs tant que le pouvoir catholique, qui constituait le lien principal d’un tel régime, conservait toute son intégrité sociale. Mais, à mesure que s’opérait la décomposition spirituelle que nous venons d’apprécier, cette dissolution temporelle prenait un caractère de plus en plus irrévocable; elle tendait évidemment désormais à l’entière subversion de la constitution féodale, dernière phase essentielle du gouvernement militaire , en y altérant radicalement la pondération caractéristique des deux élémens principaux, la force centrale de la royauté, et la force locale de la noblesse, dont l’une, avant la fin du xv' siècle , avait été, en réalité , presque complètement absorbée par l’autre, pendant que celle-ci absor bait aussi la puissance spirituelle. Cette inévitabledislocation devait alors résulter de ce que cetteconstitution transitoire avait enfin sufiisammeni accompli, comme on l’a vu, sa principale destination dans l’évolution fondamentale des sociétés modernes, dout l’essor industriel de plus en plus prononcé indiquait déjà leur antipathie nécessaire contre l’antique prépondérance de l’esprit guerrier. Quoique les luttes, si intenses et si nom-
5'jb PHILOSOPHIE POSITIVE.
breu.ses, que je viens de caractériser, doivent d’abord sembler, à celte époque, directement contradictoires avec ce décroissement spontané du régime militaire, la nature même de ces guerres, essentiellement perturbatrices, devait tendre à ruiner la considération sociale de la caste dominante, dont l’aveugle ardeur belliqueuse, dès-lors habituellement privée de toute application utile, devenait de plus en plus contraire au grand mouvement de civilisation qu’elle avait dû piimiliveinent protéger. C’est toujours, en effet, pour toutes les institulions humaines, temporelles ou spirituelles, le signe le moins équivoque de leur irrévocable extinction, que de les voir ainsi se tourner spontanément contre leur but primordial : l’organisme féodal, destiné surtout, par sa nature, à contenir le système d’invasion, touchait nécessairement à sa lin générale, aussitôt qu’il s’érigeait partout en principe d’envahissement. Aux temps même que nous considérons, la mémorable institution des armées permanentes, née d’abord en Italie, où tout commençait alors, mais bientôt propagée en occident, et principalement développée en France, vient constituer à la fois un témoignage incontestable et une puissante garantie de celte dissolution radicale du régime temporel propre au moyen-âge, en inani-
Digitizcj
lestant, d’une part, la répugnance croissante à la prolongation du service féodal chez des populations déjà plus industrielles que militaires, et en brisant, d’une autre part, les liens universels de la discipline féodale, désormais remplacée par. la subordination spéciale d’une classe très circonscrite envers. des chefs qui, n’étant plus exclusivement féodaux, tendaient nécessairement à priver peu à peu l’ancienne caste militaire de sa plus spépiale attribution, Je signalerai d’ailleurs au chapitre suivant l’henretise influence d’une telle innovation pour seconder directement l’essor général de la vie industrielle. ...
-/•■ Dans lé cas- le plus naturel et le plus cemmup, dont la France nous présente le paeilleur’type, la décomposition spontanée du pouvoir temporel, d’après l’àntagonismé exagéré de ses deux élémens essentiels, a dû s’opérer nécessairement au profit de là* force centrale contre la force, locale. L’esprit fondai^ntal de la constitution féodale permettait aisément de prévoir que, presque par> tout, l’équilibre général de ces deux puissances se romprait surtout au préjudice de l’aiistocralie, vu les nombreux moyens, même réguliers, qu’offrait un tel- régime à l^accI>oi8sement spontané de la royauté. point de vue est aujourd’hui trop colmu pour que je doive y insister, Mais. je dois,