TOME V. C
presque assigner, dans l’éd ucation individueUe, l’ë poque véritable de sa pleine manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l’absolu, et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition, souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain , le laborieux, résultat général d’une acquisition lente et graduelle, aussi bien chez l’espèce que chez l’individu. Or, le smitiment de cette rigoureuse constance ne pouvait se déver Ippper directement tant que l’espnt puremmit théologique conservait son plus grand ascendant mental, souslerégimedu fétichisme, si évidemment caractérisé par l’extensipn immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type humain, à tous les phénomènes extérieurs. Eu appréciant eonver nablement une telle situation, on cesse de troqver étranges les fréquentes hallucinations que pouvait produire, che« des bomoies énergi^^es, une activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée., à la moindre sureKcitalion déterminée par le jqu spoqtané passions humaines, ou quelquelois provoquée volontairement par diverses siimulBtions spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez Ipdicieusement signalées, comme la pratique
<ie certains mouvemens graduellement com ulsils, l’usage de quelques boissons ou vapeurs fortement enivrantes, l’emploi de frictions suscepjibles d’effets analogues, etc. Sans recourir' même à ces moyens particuliers , dont l’histoire nous montre cependant la fréquente influence , les causes naturelles d’aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une convenable appréciation , on devra, ce me semble , féliciter bien plutôt l’esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvenl contenu , pendant cette première enfance, la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque indéflniment.
Considérée quant aux beaux-arts, l’action générale du fétichisme sur l’intelligence humaine n’est point certainement aussi oppressive , à beaucoup près, que sous l’aspect scientifique. 11 est même évident qu’une philosophie qui animait directement la nature entière, devait tendre à favoriser éminemment l’essor spontané de notre imagination, alors nécessairement investled’une haute prépondérance mentale. Aussi les premiers essais de tous les beaux-arts , sans en excepter la poésie, remontent-ils incontestablement jusqu’à l’âge du fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement
propre, il convient, pour abréger, de remettre au cliapitre suivant l’ense>.nbie des considérations très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet. 11 s’agira alors essentiellement d’expliquer comment , dans la vie collective comme dans la vie individuelle , l’essor positif des facultés humaines a dû s’opérer d’abord par les facultés d’expression, de. manière à accélérer graduellement l’évolution plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées, d’après la liaison générale que notre organisation établit entre elles.
Quant au développement industriel , philosophiquement défini , c’est-à-dire embrassant l’ensemble total de l’action de l’homme sur le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu’à ce premier âge social, où l’humanité, sous les plus importons aspects, a jeté les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de ces temps primitifs , nous oublions que l’industrie humaine leur doit surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes , l’association de l’homme avec les animaux disciplinables, l’usage permanent du feu, et l’emploi des forces mécaniques; et, même le commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la’naissante institution des monnaies.
En un mot, presque tous les arts et procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale. Mais, en outre, l’exercice effectif de l’activité humaine accomplit alors spontanément une fonction préliminaire d’une haute importance pour l’ensemble de notre évolution, eu préparant, pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation, comme l’éloquente appréciation de Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée par 1 homme. L’actibn destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent à développer avec tant d’énergie, n’est pas seulement utile au genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison , quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps ou il est difficile d’apercevoir, sinon pour la guerre, d’autres motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement indispensable au développement social ultérieur, dont la scène nécessaire se trouve d’abord évidemment encombrée par la multiplicité supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive est-elle alors tellement prononcée, qu’on a pu quelquefois y voir, sans trop d’invraisemblance, une cause secondaire susceptible de concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géolo-
gie, à l’entière disparition de certaines race», surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs , et qui affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l’on ne peut méconnaître, sous ces divers aspects . la participation essentielle de cet âge primitif à l’évolution industrielle de l’humanité, il est difficile aujourd’hui d’apprécier exactement la véritable influence du fétichisme sur ce genre de développemens (i). Au premier abord, la consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même devoir tendre à interdire à l’homme toute grave modification du monde environnant. Il n’est pas douteux, en eflFet, que l’in*
(i) Quoique le point de vue coacrel doive dire ici «oignenomient ecarle', d’aprie lea explications préalables de cette leçon , je crois cependant, afin de prévenir, autant qne possible, tonte confusion dans les vérifications spéciales , devoir avertir, b ce sujet , qne je n’^niauds pas ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l’nn seulement des trois modes généraux d’existence matérielle qn’on a coutume de distinguer parmi les peuples primitif^ , successivement cbassenrs, pasteurs et agricultenrs. Je sais qu’on papt citer plnsicnrs exemples de nations pastorales déjb parvenues au polythéisme, et d’antres de nations agricoles restées féticliistes. Mais , malgré cette diversité efiiKtire , je continua l'appréciation abstraite en supposant les deux transilioBs matérielles toujours accomplies avant la cessation du fétichisme j parce qu’il existe , en efiet , comme on va le voir, un motif fondamental pour qu’il en soit ainsi , qoniqne cette tendance spontanée poisse être, en certains cas partieoliers que je n’ai point b. analyser, snrmontéc )>ar des influences cootraires.
fluence prolongée du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l’esprit humain pouvait jamais être , surtout alors , pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient être, à cet égard, suSisamment neutralisées par l’opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand quelque instinct puissant s’y trouve intéressé. Toutefois , outre cet important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà , à un haut degré , cette précieuse propriété générale que j’ai signalée, en principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique, de favoriser le premier essor de l’activité humaine, par les illusions fondamentales qu’il inspire sur la prépondérance de l’homme, auquel le monde entier doit sembler subordonné, tant que l’invariabilité des lois naturelles n’est point encore reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors réalisable que par l’irrésistible intervention des ugens divins , il n’est pas moins évident que le sentiment continu de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment propre à exciter et à soutenir l’énergie active de l’homme, malgré d’immenses obstacles extérieurs , qu’il ne pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite , et même précaire , que soit
7» PHII^OSOPHIE POSITIVE.
nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable ressource , jusqu’aux temps très récens où la connaissance des lois delà nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide à l’action, à la fois sage et hardie, de l’humanité sur le inonde extérieur. Or , cette fonction provisoire convient alors d’autant mieux au fétichisme, qu’il présente à l’homme, de la manière la plus directe et la plus complète, le naïf espoir d’un empire presque illimité, à obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira, que le pas principal y devait consister, au physique comme au moral, à retirer l’esprit humain de sa torpeur animale : et c’eût été aussi , à l’un et à l’autre égard, le pas le plus dilHcile, si l’essor spontané de la philosophie théologique, à l’état initial de fétichisme, n’eût ouvert définitivement la seule issue qui fût alors possible. Quand ou examine convenablement les illusions caractéristiques de ce prejnier âge, sur la faculté mystérieuse d’observer immédiatement les évènemens les pins lointains et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d’apaiser ou d’exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d’un dédain peu philosophique fait place à l’appréciation rationnelle qui nous y montre les symptômes
néces-saires de l’éveil primordial de noire intelligence et de notre activité.
En6n , sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d’après nos explications antérieures, moins efficace, en général , que les autres modes ultérieur? de l’esprit théologique, offre cependant des propriétés réelles d’une haute Importance pour l’ensemble du développement humain. Nous sommes maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même qui s’en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort éloignés d’attribuer suffisamment tous les progrès qu’elles ont réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble d’abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire de l’esprit religieux à l’ensemble de la grande évolution. Or, ici n’est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature, l’esprit ihéolo-
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gique avait besoin de fournir à la discipline so~ ciale une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup trop limitée pour offrir un point d’appui suffisant aux influences purement rationnelles? Même â des époques bien moins arriérées, les institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d’être habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu’à ce que notre raison soit assez affermie: c’est ainsi, par exemple, que nous voyons même les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d’ahord s’établir, d’une manière fixe et commune , que sous la haute autorité des près* criptions religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir la nécessité primitive de la consécration théologique dans les modifications sociales où l’on est anjourd’hui le moins disposé à concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d’ordinaire comme essentiellement étrangère à l’essor graduel et régulier de l’esprit de propriété inhérent à l’hommej et, cependant, l’analyse approfondie de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer clairement, à cet égard, un indispensable concours de l’influence religieuse: telle est, entre
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PHISIQtiE SOCIALE. 'jS
autres, celte célèbre institution du Tabou, si importante chez les peuples les plus avancés de l’Océanie, et^ui, à mon gré, constitue aujourd’hui , pour le philosophe, une précieuse trace de l’universelle participation spéciale des croyances théologiques à la consolidation primitive de la' propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l’état agricole. Quoique les liaisons d’idées propres à ces âges primitifs soient aujourd’hui très difficilement saisissables, même d’après une saine théorie, à cause du point de vue trop diflPérent où nous sommes forcément placés, U est pareillement très vraisemblable que l’influence religieuse a beaucoup contribué d’abord à établir, et surtout à régulariser, l’usage continu des vêtemens, justenient regardé comme l’un des principaux indices de la civilisation naissante, non-seulement par l’évidente impulsion qu’en doivent constamment recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de l’admirable série des' efforts graduels de l’homme pour améliorer, autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos penchans, afin de faire convenablement éclater la
supériorité implicite de notre organisation propre.
Outre l’appréciation beaucoup trop étroite de l’ancienne intervention sociale de ^esprit théologique, on se forme trop souven t une très fausse idée de ce puissant moyen , même dans la plupart des cas où l’on n’en saurait méconnaître l’efficacité, en le concevant surtout comme un simple artifice,; appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien peu de philosophes , y compris les plus religieux, sont aujourd’hui exemplsde cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses phases antérieures de l’humanité. C’est pourquoi il convient ici de présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui, applicables à l’ensemble de notre opération historique, y devront prévenirou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits sociaux qu’injurieuses au caractère moral de l’homme.
Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu’on a si étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l’hypocrisie, il est heureusement incontestable, soit d’après l’expérience universelle, soit par l’étude approfondie de la nature humaine, qu’un homme vraiment supérieur n’a jamais pu exercer aucune grande action sur
Sés semblables sans être d’abord lui-méüie intimement convaincu. Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu’il ne saurait exister d’action moralelà où il n’y aurait point une suflihante harmonie mutuelle de sentimeris et de pensées. De plus, celle chimérique duplicité mentale, à laquelle ou n’a pas craint ainsi d’attribuer souvent d’impurtans effets, tendrait nécessairement, au contraire, à paralyser directement les [>rincipales facultés de ceux qui se seraient dés lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l’une réelle, l’autre affectée, dont chacune eût d’ordinaire déjà suOisamment embarrassé notre faible intelligence. On n’a pu se laisser communément entraîner à cette absurde supposition, que d’après une difficulté presque insurinoiitablé à comprendre la vraie nature d’un état mental trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l’esprit positif pourra seule entièrement recliBer.
£u reconnaissant, comme on ne peut plus l’éviter, que les théories théologiques ont dû long-temps diriger l’exercice de notre intelligence dans ses plqs simples spéculations, ce se-
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rait sans doute une étrange inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle dans les méditations sociales , et politique$, dont la complication supérieure devait d’a)>Qrd exiger bien davantage cette puissante intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un ‘ tel régime constitue directement la base x^essaire de tout le système mental ^ ne l’étendissent point spontanément à leurs recherches les plus importantes et les plus dilHciles?Les législateurs de ces temps primitifs étaient donc, inévitablement, aussi Hocères, en général, dans. leurs conceptipos . iJlicologiques sur la société que dans celles qui se , ■ rapportaient au monde extérieur s les aberrations pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles. jls furent trop souvent conduits par ces imparlàites théories^ constituent elles-niêiaes presque, tnu-' jours d’irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale. - ^ . , .cUisu-
Pour rectifier, complètement > la grave erreur philosophique, que nous examinons,' et qui s’opr pose éminemment à toute saine appréciation du passé humain, U me reste seulement à expliquer ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement tbéologique des temps primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider , dans la plupart des cas ordinaires, avec les principales
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PHYSIQUE SOCIALH.. 79
nécessités sociales correspondantes. Celte coïncidence habituelle devait résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires, l’une commune à toutes les phases religieuses, l’autre spéciale à chacune d’elles, et qu’il suffira d’indiquer très hrièvemenl. La première consiste en ce que, par le vague presque indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément selon les exigences diverses de chaque application politique, de manière à sanctionner finalement, sans aucun
artifice volontaire, les inspirations même qui n’en seraient pas d’abord émanées, pour peu qu’elles correspondent au sentiment intâme d’un besoin véritable, individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend si nécessaire , envers de semblables opinions, une organisation systématique, SQUS l’admiuistratioa continue d’un sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je l’expliquerai directement dans la cinquantequatrième leçou. Mais cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos pensées quoleouquea , quoique pouvant ainsi s’étendre trop souvent à des applications nuisi-
blés , doit avoir sans doute encore plus d’énergio et d’activité naturelles quand elle se dirige vers des inspirations d’utilité sociale, offrant, à son plein développement, un ciramp plus vaste et moins gêné. En second lieu , les caractères qui distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés, en général, parles diverses modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces opinions n’offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes ; sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi, outre l’importante consécration com^ mune qu’elles doivent fournir à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont d ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des notions essentiellement convenables a I état social contemporain. La première pi opi ieté correspond a ce qu’il y a de nécessairement vague et iudisciplinable dans chaque système religieux, la ‘seconde à ce qu’il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que l’action de l’une peut suppléer naturellement à celle de l’autre. A mesure que les croyances se simplifient et s organisent, dans l’ensemble de l’évoliilion ihéologique de l’humanité, leur intluencc
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PHYSIQUE SOUÏALE. 8l
sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en résulte r mais elle augmente , non moins inévitablement, sous le second point de vue, ainsique nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond , comme une très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits supérieurs d’utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette philosophie primitive.
D’après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux relatifs à l’action sociale d’une théologie quelconque ,* on conçoit que le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup plus qti’en aucun autre cas r ce qui est alors directement Conlbrme à nos remarques antérieures sur l’absence ou l’imperfection de. l’organisation religieuse proprement dite. Maii>, par cela même, l’analyse rationnelle de^elte influence y doit devenir aujourd’hui plus spécialement inextricable, d’après la 'difficulté, presque toujours insurmontable, de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse d’une vie aussi éloignée de la nôtre, l’élément religieux qui s’y trouve ir^timemeüt incorporé. On doit donc , à cet égard , se contenter essentiellement, d’y vérifier, sur TOME V. 6
Si
quelques exemples décisifs, comme chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie. Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et -mieux saisissahle permet néanmoins de l’y apprécier d’une manière plus distincte et plus directe : ce qui, par une évidente réaction logique, doit rationnellement confirmer, à fortiori, l’existence implicite de l’autre influence, même dans les cas nombreux où l’imperfection nécessaire de l’analyse sociologique n’aura pu la feire corrvenablemerit ressortir. 11 me suffira de signaler ici deux exemples importans et irrécusables de cette action spéciale , spontanément émanée du fétichisme , sur l’ensemble de üévolution sociale.
Le premier consiste dans la -participation incontestable , quoique inaperçue jusqu’ici , de celte religion primitive pour la transition fondamentale à la vie agricole. Assez de philosoj^es ont déjà fait ressortir l’extrém’e importance sociale de ce changement capital' du régime matériel,.sans lequel les plus, grands progrès ultérieurs de l’humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu’il me suffise d’ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, comme je l’ai établi , ,
eiL principe, au chapitre^ précédent, et comme ' • je l’expliquerai surtout au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l’état nomade. Les guerres acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire , des autres animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu’à entretenir, par un indispensable exercice, leur actitvité continue, et à préparer les élémens d’un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement à peu près stériles en résultats politiques immédiats, il serait donc superûu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit invariablement l’homme à .une résidence déterminée. Nous^n’avons pas plus besoin de signaler, d’un autre côté, l’extrême difllculté que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à certains égards , avec le caractère essentièl de l’humanité naissante. Ou ne saurait douter , en effet , que le vagabondage ne soit , au fond , très naturel à l’homme , dans les plus communes organisations ; comme le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l’exemple des individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire com-
prendre, en général, que le pas dont il s’agit a dû exiger l’intervention' fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a coutume d’attribuer exclusivemènt ce grand progrès. On y a, sans doute, justement indûiué la condensation croissante de la population humaine, comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle dans les moyens habituels d’alimentation , et conduire ainsi à l’état agricole-, de même que jadis à l’état pastoral. Mais, malgré son incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante, faute d’un éléitient indispensable et principal. Les philosophes ne s’en contentent ordinairement que par -suite de la prépondérance tr<?p prolongée ([ue conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall, cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l’on fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l’ai expliqué au troisième volume (vojrez la quarante-cinquième leçon). Quelque importante que [misse dévenir, en général, une exigeance sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement pointa la produire, m l’humanité n’y est d’abord convertablement disposée; comme le confirment tant
(l’éclatans exemples de graves inoonvéniens supportés pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à s’en •affranchir. Vainement augmenterait-on l’intensité et l’urgence du besoin, l’homme préférera, en général, pallier isolément chaque résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de se décider à un changement total de situation, encore antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel , l’homme tenterait alors de^remédier à mesure à l’excès de population par l’emploi plus fréquent des horribles expédions auxquels 41 n’a (jue trop recours à des époques même plus avan'cées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l’y a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue donc, en réalité, la principale cau.se de ce grand changement, quoique l’époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s’agit, ür il est évident que, ce nouveau mode d’existence matérielle s’étant presque toujours établi avant la cessation du fétichisme , il faut bien que l’influence générale de ce premier régime ihéologique tende spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer
86 PHirXJSOPHlE POSITIVE.
gniduelleuieiit Phomme à une telle révolution, quand même nous n’apercevrions pas en quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre, il est aisé d’en assigner directement le vrai principe essentiel. Car, l’adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée, par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d’abord très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au sol nataj. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres antiques, qu’exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux, qu’il eiit pn retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc. : elle concernait bien davantage ce qu’on nommait si justement les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, o’est-àdire, de purs fétiches ; telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors l’abandon fatal, avec presque autant d’amertume qu’envers la tombe sacrée de ses pères , d’ailleurs incorporée ellô-même dans le fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au polythéisme avant de passer à l’état agricole, l’influence religieuse indispensable à
cette transition, y <ioit être attribuée, eu majeure partie, aux restes de fétichisme fort prouoncés qui ont dù subsister dans le polythéisme ji^qu’à des temps très avancés, comme je l’ai noté ci-dessus. Une telle influence - constitue donc une propriété essentielle de notre première phase théologique , et n’aurait pu sans doute appartenir sulGsamment aux religions ultérieures, si cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée , ne s’était spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis de renopcer enfin sans danger à sa véritable origine élémentaire. Il faut d’ailleurs remarquer, pour compléter cette indication , l’importante réaction exercée nécessairement par une semblable révolution sur le perfectionnement générai du système théologique. Car, ,c’est essentiellement alors que le fétichisme commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant à l’état d’astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais l’expliquer, sa transition normale au polythéisme- proprement dit. On conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps célestes, pendant que leurs travaux propres eu manifestent- beaucoup • plus spécialeuieut l’influence. Quelle suite spontanée
d’observations astronomiques, même- très gi'ossicres, pourrait-on attendre d’une population vagabonde, si ce u’est celle de l’étoile polaire dirigeant scs courses nocturnes? 11 existe donc ctt"talnement une double relation fondamentale entre le dcveloppemeiit général du fétichisme et l’établissement final de la vie agricole.
En terminant cette explication sommaire, je nè saurais éviter, dans l’intérêt , toujours prépondérant^ de la saine méthode philosophique, d’utiliser l’occasion, vraiment caractéristique, qui s’ofire ici très spontanément de signaler, sous deux rapports iinportans, l’extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à l’état agricole j la satisfaction qu’elle inspire encore généralement constitue sans doute un symptôme très décisif de l’irrâtlonel esprit qui a présidé jusqu’ici à ces difficiles éludes, si exclusivement abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution vraiment scientifique des lechei cbes humaines. Cet exemple est cependant l’un des plus favorables que puisse présenter aujourd’hui la philosophie dominante, à cause de l’observation , juste quoique partielle , qui y sert de base à l’argumentation. Que serait-ce- donc si
nous ëtioQS conduits à en apprécier tant d’autres très vantés, comme chaque lecteur peut aisément le faire, ^en cas de loisir ! En second lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l’irrécusable réalité du précepte fondamental, établi au quarantehuitième chapitre , sur la nécessité d’étudiet" simultanément les divers, aspects sociaux , tous nécessairement solidaires , et surtout de ne point isoler l’appréciation du développement matériel de celle du développement spirituel. La' grave erreur de philosophie historique que nous venons de reçtifier , résulte évidemment , en efiet , d’une préoccupation exorbitante , et presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens humains, l’im des principaux caractères philosophiques de notre état révolutionnaire, comme je l’ai montré au début de ce volume.
.Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore, que je dois signaler ici de l’influence spéciale du fétichisme sur l’ensemble de l’wéyolution sociale, il consiste dans l’importante fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux. Nous avons, reconnu ci-dessus que l’action réelle de l’homme sur le monde extérieur a dû nécessairement commencerpar la dévastation, comme, sur
PniLOSOPHlf POSITIVE.
sa propre espèce, 'par la guerre. Son aptitude spontanée à la destruction , alors si prépondérante et presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie avec l’indispensable nécessité originaire de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des homines non moins grossiers qu’énergiques, menaçait indistinctement toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre ultérieurement à l’homme d’importans offices , dont il ne pouvait d’abord soupçonner assez l’utilité. Les plus précieuses espèces organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction presque inévitable , si la première évolution intellectuelle et morale de l’butnanité ne fût venue spontanément, d’un autre côté, imposer un Ireip général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle est, évidemment, l’une des propriétés les plus directes du fétichisme primordial, indépendaniment de la tendance générale qu’il inspire vers la vie agricole , comme je viens de l’expliquer. Si ce premier système religieux n’a pu remplir un office aussi capital que par l’adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il faut se demander par quelle autre
voie cet -important résultat aurait été alors suffisamment réalisable. Quels qu’aient pu être ensuite les immenses inconvéniens du fétichisme , ils ne doivent nullement nous dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, à la fois difficile etindispensable, des animaux utiles, des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement remplir la même fonction d’une manière un peu différente, mais non -moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection particulière des divinités correspondantes j procédé assurément très énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans doute n’aurait pas été d’abord assez intense pour obtenir alors , comme celui-ci , une pleine efficacité générale. 11 existerait, à cet égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle, puisqu’il n’a point organisé spécialement cette importante attribution, si l’éducation humaine n’avait alors été assez avancée déjà pour ne plus exiger , sous ce rapport, d’être principalement guidée par la voie théologique. Toutefois, il n’est pas douteux, même aujourd’hui , que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaite-
iiMJUt réparés par les mesures purement temporelles , auxquelles on est ainsi obligé de recourir à peu près exclusivement.
Pour mieux apprécier toute l’importance sociale (le cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, il faut d’ailleurs considérer aussi cette protection permauente sous le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l’adoucissement fondamental du caractère humain. Sans doute, l’organisation carnivore de l’homme constitue l’une des principales causes qui limitent nécessairement le degré réel dé dou^ ceiir dont cet animal est susceptible ; quoique la spécialisation croissante des occupations humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable essor de l’instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage chez une moindre portion de la société générale, où il jieut d’ailleurs être directement atténué par suite même du caractère d’utilité publique qu’y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où l’esprit de destruction était encore si prépondérant dans l’élite de riiumanité, elle n’en est pas moins radicalement contraire à la destinée fondamentale de l’homme.
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qui l’oblige à développer sans cesse, à tous égards, son ascendant naturel sur l’ensemble du règne animal. Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu’elle ne dégénère point , en une aveugle tyran'nie destructive, directement opposée au but principal , elle a besoin , comme tout autre empire, d’être assujétle, d’une manière permanente et régulière, à certaines lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que possible, les déviations spontanées. Ou peut donc, sous cet aspect , envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché , par la seule voie alors praticable, un prdre très élevé, et trop peu senll encore, d’institutions humaines, destiné à régler conv enablement les relations politiques les plus générales, celles de l’humanité envers le monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l’égoïsme d’espèce ne saurait , sans doute, exclusivement présider sans de graves dangers , et où sa prépondérance doit s’atténuer d’autant plus qu’il s’agit d’organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l’humanité régénérée par le vrai positivisme , on peut présumer que l’administration systématique et continue de cet ordre Intéressant de rapports collectifs * conduira un joiir à constituer régulièrement un vaste dépar-
tement spécial du monde extérieur, propre à coordonner ou même à. diriger des efibrts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations morales d’une philosophie plus réelle, alors sudisamment prépondérante, fjui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre véritable correspondance avec les dilférens degrés de l’échelle zoologique dont nous formons le type fondamental.
Après avoir, par l’ensemble des considérations précédentes, convenablement caractérisé la' part nécessaire du fétichisme à l’évolution totale de l’humanité, il ne me reste plus, pour compléter cette appréciation sommaire, qu’à examiner ici le mode général suivant lequel a dû s’opérer graduellement l’inévitable transition de cette première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante-, qui constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l’état théologique.'
Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du fétichisme, c’est maintenant, à mes yeux, une proposition historique incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition , également piropre à servir les opinions les plus contradictoires, au gré d’une
imagination vagabonde , égarée par une fausse’ et impuissante philosophie. Outre que l’analyse attentive du développement individuel démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante, l’exploration direète-des degrés correspondans de l’échelle sociale l’a désormais - suffîsamment confirmée sur' tous les points du globe.
* L’étude même de la haute antiqviité, quand elle sera enûn convenablement éclairée par les saines , théories sociologiques, la vérifiera, j’ose l’assurer, d’une manière irrécusable. On peut déjà clairement reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme qu’elles décrivent ne constituait nullement la religion' primitive; la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base essentielle pour expliquer la formation des dieux, c’est-à-dire, au fond, l’époque où leur existence distincte a été admise. N’est-ce pointlà, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ^ ces dieux primitivement issus de l’Océan et de la Terre, c’est-à-dire des deux principaux fétiches? Le polythéisme n’a-t-il pas d’ailleurs conservé, comme je l’ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement, diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est vraiment honteux, pour l’état présent de la philosof^e, qu’il faille encore discuter un cas aussi évident;
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puisque la première manifestalion de l’esprit théologique doit certainement consister à animer directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer Cette vie immédiate par l’action correspondante de quelque être purement fictif.
Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l’esprit religieux est peut-être la plus fondamentale qu’il ait pu jamais subir, quoique nous en soyons aujourd’hui trop éloignés pour eu sentir habituellement l’étendue et la difficultés L’intelligence humaine a dû, ce me semble, fraqchir ultérieurement un moindre intervalle mental, dans son passage si vanté du polytl léisroe au monothéisme, dont l’accomplissement plus récent et l’histoire mieux connue doivent naturellement nous faire exagérer l’importance, qui ne fut extrême que sous le point de vue social, comme je l’expliquerai eii son lieu. Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active, au point d’en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie . presque absolue, toujours passivement > soumise aux volontés arbitraires de l’agent divin ; il doit sembler d’abord impossible, en appréciant la portée intellectuelle de cette diflCérence capitale.
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tie comprendre le mode réel de transition graduelle de l’un à l’autre régime religieux. Tous deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état positif ,’ caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à d’inVariables lois naturelles , auxquelles chacun de ces modes substitue pareillement deS volontés, soit qu’elles résident dans les corps inêmes on dans leurs maîtres surnaturels, ce qni est, en apparence, presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de l’activité à l’inertie de la matière se présente, au contraire, comme une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l’esprit humain. Il est donc d*un haut intérêt philosophique d’expliquer, d’une manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.
Toutes les grandes tnodifications successives de l’esprit religieux ont été essentiellement déterminées , an fond , par le développement continu de l’esprit scientifique,’ quoique son ■intervention nécessaire' h’ait pu être,, presque jusqu’à no&^ jours, suffisamment directe et explicite. Si'i’hommé n’eût pas été susceptible de comparer , d’abstràire , de généraliser, et de prévoir, à un plus hautdegré que ne le sont les sin-" ges, les carnassiers, etc,, il aurait sans doute