‹ Cours de philosophie positive (volume 3)Chapitre 21 sur 37 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

d’une pure illusion sur les sources générales du pouvoir politique, où l’on prend le symptôme pour le principe. Sans établir scientifiquement ici la théorie positive de l’autorité, il est évident que, d’après la nature même de l’état social, tout pouvoir quelconque y est nécessairement constitué par un assentiment correspondant, spontané ou réfléchi, explicite ou implicite, des diverses volontés individuelles, déterminées, suivant certaines convictions préalables, à concourir à une action commune , dont ce pouvoir est d’abord l’organe et devient ensuite le régulateur. Ainsi, l’autorité dérive réellement du concours, et non le concours de l’autorité , sauf la réaction inévitable ; en sorte qu’aucun grand pouvoir ne saurait résulter que de dispositions fortement prépondérantes au sein de la société où il s’établit ; et quand rien n’y prédomine hautement, les pouvoirs quelconques y sont, par suite, nécessairement faibles etlanguissans; la correspondance étant d’ailleurs, dansions les cas, d’autant plus irrésistible qu’il s’agit d’une société plus étendue. La théorie ordinaire, en intervertissant radicalement cette relation générale, place évidemment notre intelligence dans cette étrange situation, symptôme habituel des conceptions métaphysiques, de ne pouvoir nullement comprendre quelles seraient les sources

PHYSIQUE SOCIALE. 33g

effectives de ces puissances politiques auxquelles on attribue ainsi une mystérieuse influence sociale, à moins de leur supposer directement une origine franchement surnaturelle, comme le fait, sans tant d’inconséquence, la politique théologique. D’un autre côté, aucun esprit juste ne saurait certes méconnaître la haute influence que, par une réaction nécessaire, l’ensemble du régime politique exerce, avec tant d’évidence, sur le système général de la civilisation , et que caractérise même si souvent l’action incontestable, heureuse ou funeste, des institutions, des mesures , ou des événemens purement politiques, jusque sur la marche propre des sciences et des arts, à tous les âges de la société, et encore plus dans son enfance. Mais il serait entièrement superflu de s’arrêter icià cet aspect de la question, puisqu’il n’est nullement contesté, tandis que l’erreur commune consiste, au contraire, à l’exagérer irrationnellement, au point de placer directement la réaction secondaire audessus de l’action principale, il est clair d’ailleurs que, vu leur inévitable co-retation scientifique , l’une et l’autre concourent à faire pareillement ressortir ce consensus fondamental de l’organisme social , qu’il s’agissait ici.de signaler sommairement comme le principe philosophique de la sociologie sialique, et dont la notion ne présente plus au-

3/fO l'HILOSOFHI E POSITIVE.

jourd’hui de difficultés vraiment graves qu’en ce qui concerne la correspondance générale entre le régime politique et l’état simultané de la civilisation. Du reste, j’aurai naturellement plusieurs occasions importantes de revenir directement sur ce dernier sujet envisagé sous de nouveaux aspects rationnels, et indépendamment encore de l’analyse historique, soit en considérant plus loin les limites nécessaires de l’action politique propre* , ment dite, soiL surtout dans la cinquantième leçon , spécialement consacrée à l’appréciation préliminaire de la statique sociale.

Sans attendre ces diverses explications , il était évidemment indispensable d’indiquer , dès ce moment, au lecteur, le point de vue essentiellement relatif sous lequel le système politique proprement dit sera toujours considéré dans cette première ébauche de la véritable science sociale. Un tel point de vue, substitué à la tendance absolue des théories ordinaires, constitue certainement le principal caractère scientifique de la positivité en philosophie politique, comme je l’ai montré au début de ce chapitre, et comme on le sentira , j’espère , d’autant mieux qu’on approfondira davantage ce sujet vraiment capital, où réside, à mon avis, le nœud élémentaire d’une telle difficulté philosophique. Nous n’aurons donc

l'HYSIQllE SOCIALE. 34l

jamais a concevoir le régime politique que d’après sa relation continue, tantôt générale, tantôt spéciale, avec l’état correspondant de la civilisation humaine, isolément duquel il ne saurait, en aucun cas, être sainement jugé, et par l’impulsion graduelle duquel il tend toujours à être spontanément produit ou jpodifié. Si , d’un côté, cette conception pré^pnte toute idée de bien ou de mal politique comme nécessairement relative et variable, sans être pour cela nullement arbitraire puisque la relation est toujours rigoureusement déterminée; d’une autre part, elle devra fournir aussi la base rationnelle d’une théorie , positive de l’ordre spontané des sociétés humaines, déjà vaguement entrevu , sous quelques rapports subalternes , par la politique métaphysique, dans ce qu’on nomme aujourd’hui l’économie politique , comme je l’ai assez indiqué au chapitre précédent. Car, la valeur d’un système politique quelconque ne pouvant ainsi essentiellement consister que dans son exacte harmonie avec l’étal social correspondant, nous voyons parla que, sous un autre aspect, il est certainement impossible que, suivant le seul cours naturel des évé neméns, et sans .aucune intervention calculée, une telle harmonie ne s’établisse point nécessairement.

Une semblable philosophie pourrait, sans doute, quelquefois conduire momentanément à un dangereux optimisme, comme j’en ai déjà franchement averti : mais cette aberration passagère ne pourrait avoir lieu que chez des esprits peu scientifiques, qu’un défaut naturel de précision, aggravé par une vicieuse éducation intellectuelle, doit rendre radicalement impropres à cultiver, avec aucun succès réel , une science aussi profondément difficile. Toute intelligence convenablement organisée et rationnellement préparée, digne, en un mot, d’une telle destination, saura bien éviter scrupuleusement de jamais confondre , en ce genre de phénomènes pas plus qu’en aucun autre, cette notion scientifique d’un ordre spontané avec l’apologie systématique de tout ordre existant. Envers des phénomènes quelconques, la philosophie positive, d’après son principe fondamental des conditions d’existence , enseigne toujours, comme je l’ai souvent expliqué dans les volumes précédents , que , dans leurs relations à l’homme, il s’établit spontanément, d’après leurs lois naturelles, un certain ordre nécessaire; mais sans jamais prétendre que cet ordre ne présente point, sous cet aspect, de graves et nombreux inconvéniens , modifiables , à un certain degré, par une sage intervention lui-

Diçjitized byGoogle

uiainc. Plus les phénomènes se compliquent en se spécialisant davantage, plus ces imperfections s’aggravent et se multiplient inévitablement; en sorte que les phénomènes biologiques sont surtout inférieurs, à cet égard, aux phénomènes de la nature inorganique. En vertu de leur complication supérieure, les phénomènes sociaux doivent donc être nécessairement les plus désordonnés de tous , en même temps qu’ils en sont aussi les plus modifiables , ce qui est loin de fairé compensa^ tion. Si donc on considère, en général, la notion des lois naturelles, elle entraîne aussitôt l’idée correspondante d’un certain ordre spontané, toujours liée à toute conception d’harmonie quelconque. Mais cette conséquence n’est pas plus absolue que le principe d’où elle dérive. En le complétant par l’indispensable considération de la complication croissante des phénomènes , suivant la hiérarchie scientifique fondamentale établie au début de ce Traité, on complète aussi la couception de cet ordre, d’après l’accroissement simultané de son inévitable imperfection. Tel est, à cet égard, le véritable esprit caractéristique de la philosophie positive , sommairement rappelé ici dans son ensemble. On voit aisément combien il diffère profondément de cette tendance systématique à l’optimisme , dont l’origine est évidem-

ment théologique, puisque l’hypothèse d’une direction providentielle, continuellement active dans la marche générale des événemens, peut seule naturellement conduire à l’idée de la perfection nécessaire de leur accomplissement graduel. Il, faut cependant reconnaître que, dans le développement fondamental de la raison humaine, la conception positive est primitivement dérivée du dogme théologique lui-même, dont elle constitue la régénération finale, comme pourrait le confirmer une exacte analyse historique : mais c’est essentiellement de la même manière que le principe des conditions d’existence découle originairement de l’hypothèse des causes finales, et que la notion philosophique des lois mathématiques était antérieurement issue du mysticisme métaphysique sur la puissance des nombres ; l’analogie est pleinement identique en tous ces cas divers. Elle tient toujours à cette tendance nécessaire de notre intelligence à conserver indéfiniment ses moyens généraux de raisonnement , à quelque âge qu’ils aient été découverts, en les appropriant ensuite graduellement a ses nouveaux modes d’activité, d’après certaines transformations convenables, qui conservent à ces précieuses inspirations primitives du génie humain toute leur valeur essentielle, en l’augmentant même radicalement

par une indispensable épuration : comme je l’ai indiqué, il y a long-temps, dans l’écrit auquel j’ai déjà fait plusieurs allusions depuis le commencement de ce volume. Mais, en un cas quelconque, la moindre sagacité philosophique suffira pour faire aussitôt sentir les différences caractéristiques tjui désormais séparent profondément le principe nouveau du dogme ancien. Au cas spécial que nous considérons ici , il est très clair que la philosophie positive , en indiquant la conformité spontanée de chaque régime politique effectif à la civilisation correspondante, afin que ce régime ait pu s’établir et surtout durer, enseigne aussi, d’une manière non moins nécessaire, que cet ordre naturel doit être le plus souvent fort imparfait, par suite de l’extrême complication des phénomènes. Bien loin donc de repousser, en ce genre, l’intervention humaine, une telle philosophie en provoque, au contraire, éminemment la sage et active application, à un plus haut degré que pour tous les autres phénomènes possibles, en représentant directement les phénomènes sociaux comme étant, par leur nature, à la fois les plus modifiables de tous, et ceux qui ont le plus besoin d’être utilement modifiés d’après les rationnelles indications de la science. Elle se réserve seulement la direction intellectuelle de cette

indispensable intervention, dont elle circonscrit d’abord les limites nécessaires , soit générales , soit spéciales : sans en exagérer l’efficacité réelle, elle n’en interdit jamais l’usage que dans les seuls cas où il ne pourrait certainement constituer qu’une inutile consommation de forces , suivant la même économie fondamentale qu’envers tous les autres phénomènes naturels, et surtout indépendamment de tout vain prestige quelconque , soit divin, soit humain. L’extrême nouveauté d’une sem- ' blable philosophie politique pourra bien faire que, de prime abord, on se méprenne assez sur son vrai caractère pour adresser à son esprit général les reproches qui lui sont le plus antipathiques. 11 faut même craindre peut-être, je n’hésite pas à le déclarer franchement, par suite de notre faible nature , où la vie affective l’emporte tant sur la vie rationnelle, que, lorsque cette philosophie commencera enfin à prendre quelque ascendant réel, elle ne soit systématiquement accusée de tiédeur sociale et d’indifférence politique, par ceux qui ont tant besoin, surtout aujourd’hui, de développer, à tout prix, une turbulente activité matérielle; car, les hommes de spéculation doivent rarement s’attendre à être convenablement appréciés par les hommes d’action. Sous le point de vue moral, la politique positive ne sau-

rait jamais dignement répondre à de telles récriminations que par le seul aspect, suffisamment décisif, des résultats réels de son application journalière. Quant à la discussion philosophique, chacun peut aisément juger, d’après les aperçus précédens, comment elle saura la soutenir. Pour faire nettement ressortir, sous ce point de vue, la frivole irrationnalité de cette vaine accusation d’optimisme politique, il suffirait même de signaler l’inconséquence flagrante que présente inévitablement une telle accusation au sujet des phénomènes les plus complexes, tandis que personne n’oserait certes l’intenter aujourd’hui envers les phénomènes plus simples, que la philosophie positive représente, néanmoins, de toute nécessité, comme étant spontanément mieux réglés et moins modifiables. Et , cependant , il pourrait bien arriver que les mêmes esprits qui l’accuseront, en politique, de cet optimisme prétendu, lui adressassent simultanément, par une contradiction capitale, le reproche opposé de trop déprécier le gouvernement providentiel envers tout le reste de l’économie naturelle !

Deux motifs principaux devaient ici me faire spécialement insister sur cette notion élémentaire du consensus fondamental propre à l’organisme social : soit d’abord en vertu de l’extrême impur-

lance pliilosophiquede cette idée-mèredelasta tique sociale, qui doit, par sa nature, constituer la première base rationnelle de toute la nouvelle philosophie politique ; soit aussi, accessoirement, parce que les considérations cle sociologie purement dynamique devant spontanément dominer dans tout le reste de ce volume, comme étant aujourd’hui plus directement intéressantes et par suite mieux comprises, il devenait d autant plus nécessaire de caraclériser préalablement l’esprit général delà sociologie statique, qui n y pourra ensuite être presque jamais

envisagée que d’une manière indirecte ou implicite. Embrassée dans toute son étendue, c’est-à-dire sans écarter cette co-relation essentielle, maintenant assez examinée, entre l’idée de société et l’idée de gouvernement, une telle conception positive de 1 harmonie sociale fournit spontanément, comme je l’avais annoncé, par l’ensemble de son application concrète, le fondement scientifique d’une saine théorie élémentaire de l’ordre politique proprement dit, soit spirituel, soit même temporel. Ear, elle conduit directement à considérer toujours, à l’abri de tout arbitraire, l’ordre artificiel et volontaire comme un simple prolongement général de cet ordre naturel et involontaire vers lequel tendent nécessairement sans cesse, sous un rapport quelconque , les diverses sociétés hu-

PHYSIQUE SOCIALE. 34g

inaines : en sorte que toute institution politique vraiment rationnelle, pour comporter une réelle et durable eflicaci té sociale, doit constamment reposer sur une exacte analyse préalable des tendances spontanées correspondantes, qui peuvent seules fournir à son autorité des racines suffisamment solides •, en un mot, il s’agit essentiellement de contempler l’ordre, alin de le perfectionner convenablement, et nullement de le créer, ce qui serait impossible. Sous le point de vue scientifique,

' qui doit prévaloir en ce Traité, cette idée-mère de l’universelle solidarité sociale devient ici l’inévitable suite et le complément indispensable d’une notion fondamentale établie, dans le volume précédent, comme éminemment propre à l’étude des corps vivans. En toute rigueur scientifique, cette? notion du consensus n’est point , sans doute , strictement particulière à une telle étude, et se présente directement pomme devant être, par sa nature, nécessairement commune à tous les phénomènes Jf mais avec d’immenses différences d’intensité et de variété, et par suite d’importance ' philosophique. On peut dire, en effet, que, partout où il y a système quelconque, il doit exister dès-lors une certaine solidarité : l’astronomie ellemême, dans ses phénomènes purement mécaniques, nous en offre la première ébauche réelle, du

3ôo

moins en écartant l’idée d’univers, pour se réduire à la simple idée de monde, seule pleinement positive, comme je l’ai expliqué en son lieu; car, certains dérangemens d’un astre peuvent ainsi retentir sensiblement quelquefois sur un autre, par * voie de gravitation modifiée. Mais on doit, à ce sujet, reconnaître, en principe, que le consensus devient toujours d’autant plus intime et plus prononcé qu’il s’applique à des phénomènes graduel- • lement plus complexes et moins généraux : en sorte que, suivant ma hiérarchie scientifique élémentaire, l’élude des phénomènes chimiques forme, par sa nature , à ce titre , comme à tout autre , une sorte d’intermédiaire fondamental entre la philosophie inorganique et la philosophie organique, ainsi que chacun peut aisément s’cn convaincre. D’après ce principe, il reste néanmoins incontestable que, conformément aux habitudes philosophiques prépondérantes, c’est surtout aux systèmes organiques, eu vertu de leur plus grande complication, que conviendra toujours essentiellement la notion scientifique de solidarité et de consensus , malgré son universalité nécessaire. C’est seulement alors que cette notion , jusque-là purement accessoire , constitue directement la hase indispensable de l’ensernhle des conceptions positives; et sa prépondérance y devient toujours aussi * ( »'*'*' ’ ^

PHYSIQUE SOCIALE. 35 l

d’autant plus prononcée qu’il s’agit d’organismes plus composés ou de phénomènes plus complexes et plus éminens. Ainsi, par exemple, le consensus animal est bien plus complet que le consensus végétal : de même, il se développe évidemment à mesure que l’animalité s’élève, jusqu’à son maximum dans la nature humaine ; enfin, chez l’homme, l’appareil nerveux devient, plus qu’aucun autre, le principal siège de la solidarité biologique. En poursuivant rationnellement cette marche philosophique, d’après l’ensemhle fondamental de nos connaissances positives, celte grande notion devait donc, à priori, acquérir, dans l’étude générale de l’organisme social , une prépondérance scientifique encore supérieure à celle que tous les . bons esprits lui attribuent maintenant sans hésitation en biologie, vu l’incontestable surcroît de complication propre à ce nouvel ordre de phénomènes. Or l’esprit actuel de la philosophie politique faisant, au contraire, essentiellement abstraction continue de cette solidarité fondamentale entre tous les divers aspects sociaux, il importait, au plus haut degré, de résoudre directement une telle anomalie philosophique, comme je crois désormais y être convenablement parvenu, quoique par une explication sommaire, ultérieurement développable. Cette opération préliminaire était donc

iüL »

aussi indispensable à la coordination rationnelle de la physique sociale avec les autres sciences fondamentales, que nous l’avions déjà reconnu nécessaire à la propre institution générale de cette nouvelle science.

Appréciée maintenant quant à la méthode proprement dite, objet spécial de ce chapitre, cette conception élémentaire du consensus social a pour destination essentielle de déterminer immédiatement, avec une autorité et une spontanéité remarquables, l’undes principaux caractères de la méthode sociologique, celui de tous peut-être suivant lequel elle modifie le plus intimement, d’après la nature des phénomènes correspondans , l’ensemble de la méthode positive. En effet, puisque les phénomènes sociaux sont ainsi profondément connexes, leur étude réelle ne saurait donc être jamais rationnellement séparée; d’où résulte l’obligation permanente, aussi irrécusable que directe, de considérer toujours simultanément les divers aspects sociaux, soit en statique sociale, soit, par suite, en dynamique. Chacun d’eux peut, sans doute, devenir isolément le sujet préliminaire d’observations propres, et il faut bien qu’il en soit ainsi, à un certain degré, pour alimenter la science de matériaux convenables. Mais cette nécessité préalable ne s’applique même, en

I Ja}

parfaite rigueur, qu’à la seule époque actuelle, où il s’agit de la première ébauche de la science , forcée d’employer d’abord , avec les précautions indispensables, les incohérentes observations qui ont dû résulter, à toute autre intention , des irrationnelles recherches antérieures. Quand la fondation de la science sera suffisamment avancée , la co-relation fondamentale des phénomènes servira , sans doute, de principal guide habituel dans leur exploration directe , comme je l’expliquerai spécialement ci-dessous. En tous cas, abstraction faite ici du mode propre d’observation immédiate, il est incontestable que, d’après celte solidarité nécessaire qui caractérise un tel sujet, aucun phénomène social, préalablement exploré par un moyen quelconque, ne saurait être utilement introduit daus la science tant qu’il reste conçu d’une manière isolée : et cela non-seulement sous le point de vue statique, où l’harmonie sociale est toujours directement considérée , mais aussi dans l’étude même du mouvement social , où le consensus, pour être moins immédiat, n’est pas, en réalité , moins prépondérant , ainsi que nous allons le reconnaître. Toute étude isolée des divers élémens sociaux est donc , par la nature de la science, profondément irrationnelle, et doit demeurer essentiellement stérile, à l’exemple de TOME iv. a3

notre économie politique , fût-elle même mieu.v cultivée. Ceux donc qui s’efforcent aujourd’hui de dépecer encore davantage le système des études sociales, par une aveugle imitation du morcellement méthodique propre aux sciences inorganiques, tombent donc involontairement dans cette aberration capitale d’envisager comme un moyen essentiel de perfectionnement philosophique une disposition intellectuelle radicalement antipathique aux conditions fondamentales d’un tel sujet. Sans doute, la science sociale pourra être un jour rationnellement subdivisée avec utilité, à un certain degré : mais nous ne pouvons nullement savoir aujourd’hui en quoi consistera cette division ultérieure, puisque son vrai principe ne doit résulter que du développement graduel de la science, laquelle ne saurait certainement être fondée maintenant que d’après une étude d’ensemble ; j’ai déjà prouvé ci-dessus, qu’il y aurait même un vrai danger philosophique à vouloir, dès ce moment , réaliser, à titre de décomposition permanente du travail, la distinction indispensable entre l’état statique et l’état dynamique, malgré son évidente rationnalité et son usage continu. A un âge quelconque de cette science, les recherches partielles qui pourront lui devenir nécessaires ne sauraient être convenablement indi-

PHYSIQUE SOCIAfcE. 355

quées et conçues que d’après les progrès de l’étude intégrale, qui signaleront spontanément les points spéciaux dont l’éclaircissement propre peut réellement concourir au perfectionnement direct du sujet. Suivant toute autre marche, on n’obtiendrait essentiellement qu’un stérile encombrement d’irrationnelles discussions spéciales, mal instituées et plus mal poursuivies, bien plutôt destiné à entraver radicalement la formation de la vraie philosophie politique qu’à lui préparer d’utiles matériaux, comme on le voit de nos jours. II est donc incontestable que des conceptions et des études d’ensemble peuvent seules convenablement concourir aujourd’hui à la fondation directe de la sociologie positive, soit statique, soit dynamique; et que les travaux y doivent ensuite descendre graduellement à une spécialité croissante, en considérant toujours l’étude des élémens comme essentiellement dominée par celle du système , dont la notion générale de plus en plus nette devra continuellement fournir le principal éclaircissement de chaque aspect partiel, sauf d’inévitables réactions secondaires. On ne saurait nier que l’impérieuse obligation philosophique de suivre une telle marche, en vertu de la solidarité caractéristique de tous les phénomènes sociaux , n’augmente gravement les difficultés fondamen-

taies que l’extrême complication du sujet doit déjà tant apporter à la culture rationnelle de cette nouvelle science naturelle, en y exigeant habituellement une contention intellectuelle plus intense et plus soutenue, pour ne laisser fuir ou s’effacer aucun des nombreux aspects simultanés qu’il y faudra nécessairement embrasser toujours. Mais cette condition est si évidemment prescrite par l’esprit de la science, qu’on n’y saurait voir qu’un puissant motif de plus de réserver exclusivement cette étude vraiment transcendante aux • * • '

plus hautes intelligences scientifiques, mieux préparées que toutes les autres , par une sage et forte éducation, à supporter la continuité des plus grands efforts spéculatifs , et s’appliquant même sans relâche, plus scrupuleusement qu’en aucun cas, à seconder habituellement leur essor rationnel par une plus parfaite subordination des passions à la raison. Chacun peut aisément juger ainsi combien, à tops égards^ les dispositions) soit intellectuelles, soit morales, qui* prédominant aujourd’hui, et qui sont même quelquefois systématiquement préconisées, se trouvent radicalement contraires à l’accoin plissement réel de là grande opération philosophique maintenant destinée à servir de base indispensable à la réorganisation sociale des peuples modernes; en sorte qu’il sem- V?

• PHYSIQUE SOCIAI.E. #57

blerait que plus le but est difficile à atteindre, moins on s’y prépare dignement. 11 n’est point douteux qu’une aussi déplorable discordance entre les moyens et la fin ne doive contribuer beaucoup , quoique d’une manière indirecte, à la prolongation spontanée de la perturbation sociale, dont le vrai principe est essentiellement intellectuel , comme je crois l’avoir déjà presque surabondamment démontré.

Pour mieux apprécier cet important caractère d’ensemble propre à la méthode sociologique, il faut regarder scientifiquement une telle condition comme n’appartenant pas d’une manière exclusive à la physique sociale , où elle atteint seulement sa plus entière prépondérance, mais comme étant, à un degré quelconque, nécessairement commune à toutes les diverses parties de l’étude générale des corps vivans, qui se distingue ainsi profondément, sous l’aspect purement logique, de toute la philosophie inorganique. Un aphorisme essentiellement empirique, converti mal à propos, par les métaphysiciens modernes, en dogme logique absolu et indéfini, prescrit, en tout sujet possible, de procéder constamment du simple au composé: mais il n’y en a pas, au fond, d’autre raison solide, si ce n’est qu’une telle marche convient, en effet, à la nature des sciences inorganiques, qui,

par leur développement plus simple et plus rapide, et par leur perfection supérieure, devaient inévitablement servir jusqu’ici de type essentiel aux préceptes de la logique universelle. Toutefois, on ne saurait, en réalité, concevoir, à cet égard, de nécessité logique vraiment commune à toutes les spéculations possibles que cette évidente obligation d’aller toujours du connu à l’inconnu, à laquelle, certes, il serait difficile de se soustraire, et qui , par elle-même, n’impose directement aucune préférence constante. Mais il est clair que cette règle spontanée prescrit aussi bien de procéder du composé au simple que du simple au composé, suivant que, d’après la nature du sujet, l’un est mieux connu e+- plus immédiatement accessible que l’autre. Or, il existe nécessairement, sous ce point de vue, une différence fondamentale, qui ne saurait être éludée, entre l’ensemble de la philosophie inorganique et celui de la philosophie organique. Car, dans la première, où la solidarité, suivant nos explications précédentes, est très peu prononcée, et doit alîêcter faiblement l’étude du sujet, il s’agit d’explorer un système dout les élémens sont presque toujours bien plus connus que l’ensemble, et même d’ordinaire seuls directement appréciables , ce qui exige, eu effet, qu’on y procède habi-

. PHYSIQUE SOCIALE. 55g

tuellemenl du cas le moins composé au plus composé. Mais, dans la seconde, au contraire, dont l’homme ou la société constitue l’objet principal, • la marche opposée devient , le plus souvent, la seule vraiment rationnelle, par une autre suite nécessaire du même principe logique, puisque l’ensemble du sujet est certainement alors beaucoup mieux connu et plus immédiatement abordable que les diverses parties qu’on y distinguera ultérieurement. En étudiant le monde extérieur, c’est surtout l’ensemble qui nous échappe inévitablement, et qui nous demeurera toujours profondément inintelligible, comme je l’ai montré, principalement au second volume de ce Traité, où nous avons reconnu que l’idée d’univers ne saurait, par sa nature, jamais devenir vraiment positive, la notion du système solaire étant la plus complexe que nous puissions nettement concevoir. Au contraire, en philosophie biologique, ce sont les détails qui restent nécessairement inaccessibles, quand on veut y trop spécialiser l’étude : et on le vérifie clairement en observant que, dans cette seconde moitié de la philosophie naturelle, les êtres sont, en général, d’autant moins inconnus qu’ils sont plus complexes et plus élevés; en sorte que, par exemple, l’idée générale d’animal est certainement plus nette au-«

jourd’hui que l’idée moins composée de végétal, et le devient toujours davantage à mesure qu’on se rapproche de l’homme , principale unité biologique, dont la notion, quoique la plus composée de toutes, constitue toujours le point de départ nécessaire d’un tel ensemble de spéculations. Ainsi , en comparant convenablement ces deux grandes moitiés de la philosophie naturelle, on voit certainement que , par les conditions fondamentales du sujet, c’est, dans un cas, le dernier degré de composition , et, dans l’autre le dernier degré de simplicité, dont l’examen réel nous reste inévitablement interdit : ce qui motive pleinement, sans doute, l’inversion générale, propre à chacune d’elles , de la marche rationnelle qui convient à l’autre. La sociologie n’est donc point la seule science où la nécessité de procéder habituellement de l’ensemble aux parties devienne prépondérante ; la biologie elle-même a dû nous présenter déjà, par des motifs essentiellement analogues, et de la manière la moins équivoque, un tel caractère philosophique. Peut-être même la philosophie biologique proprement dite, trop récemment constituée, et sous l’influence trop prononcée d’une imitation empirique des sciences antérieures, n’a-t-elle point encore, à cet égard, complètement manifesté son véritable esprit : je

suis du moins très disposé à le penser , et à prévoir que, dans la suite, à mesure que son originalité rationnelle s’établira davantage, cette marche prépondérante du plus composé au moins composé y deviendra plus directe et plus tranchée qu’on ne l’y voit aujourd’hui. Toutefois, il est évident que, par la nature de ses phénomènes, la physique sociale devait nécessairement présenter, comme nous l’avons déjà spécialement établi, le plus entier et le plus incontestable développement de cette grande modification logique, sans altérer néanmoins l’invariable unité de la méthode positive fondamentale. En effet, l’intime solidarité du sujet devient ici tellement supérieure à ce qu’offrait la simple biologie, que toute étude isolée d’aucun aspect partiel doit être immédiatement jugée comme profondément irrationnelle et radicalement stérile, pouvant tout au plus servir, à titre d’élaboration préalable, pour l’acquisition préliminaire des divers matériaux scientifiques, et sous la réserve, même alors, d’une indispensable révision finale. Au reste, pour prévenir, autant que possible, d’oiseuses et puériles discussions, aujourd’hui trop imminentes, il n’est pas inutile de rappeler ici, en termiliant une telle explication, que la philosophie positive, subordonnant toujours l’idéalité à la

réalité , ne saurait jamais admettre ces vaines controverses logiques , qu’engendre seule spontanément la philosophie métaphysique, sur la valeur absolue de telle ou telle méthode , abstrac-

tion faite de toute application scientifique : les préférences, toujours purement relatives, qu’elle accorde à cet égard, ne pouvant, en aucun cas, résulter que d’une meilleure harmonie constatée entre les moyens et la fin, elles changeraient aussitôt d’objet, sans aucune vicieuse obstination et sans la moindre inconséquence philosophique , si l’exercice effectif venait à dévoiler ultérieurement l’infériorité de la méthode d’abord adoptée; ce qui certainement n’est point à craindre dans la question que nous venons d’examiner.

Cette exposition préliminaire ayant désormais suffisamment caractérisé l’esprit fondamental propre à la sociologie statique , il nous reste maintenant, afin d’avoir préalablement déterminé le véritable esprit général de la nouvelle philosophie politique, à considérer aussi, d’une manière directe mais sommaire, la conception philosophique qui doit présider à l’étude dynamique des sociétés humaines » laquelle constitue immédiatement le principal objet de notre travail explicite. Outre que ce second sujet est, d’ordinaire, moins imparfaitement apprécié et

plus familier , des développemens moins étendus pourront ici suffire, surtout par suite des explications précédentes, qui, d’avance, y auront beaucoup simplifié les plus grandes difficultés , d’après l’intime liaison qui, en un tel sujet, doit rationnellement exister entre la théorie de l’existence et celle du mouvement , ou, sous le point de vue purement politique, entre les lois de l’ordre et celles du progrès. Il faut d’ailleurs noter, accessoirement, que la prépondérance spontanée de la sociologie dynamique dans la suite entière de ce volume nous autorise, en ce moment, à réduire autant que possible une appréciation générale dont l’imperfection primitive , et même les lacunes secondaires, pourront être ainsi graduellement compensées par l’ensemble des leçons ultérieures.

Quoique la conception statique de l’organisme social doive, parla nature du sujet, constituer la première base rationnelle de toute la sociologie , comme je viens de l’expliquer, il faut néanmoins reconnaître que non -seulement la dynamique sociale en forme la partie la plus directement inté ressante, principalement de nos jours, mais surtout , sous le point de vue purement scientifique, qu’elle seule achève de donner , à l’ensemble de cette science nouvelle , son caractère philosophique 4e plus tranché, en faisant directement préva-

Digiti

loir la notion qui distingue le plus la sociologie proprement dite de la simple biologie, c’est-à-dire l’idée-mère du progrès continu, ou plutôt du développement graduel de l’humanité. Dans un traité méthodique de philosophie politique, il conviendrait , sans doute, d’a nalyser d’abord les impulsions individuelles qui deviennent les élémens propres de cette force progressive de l’espèce humaine, en les rapportant à cet instinct fondamental, résultat éminemment complexe du concours nécessaire de toutes nos tendances naturelles, qui pousse directement l’homme à améliorer sans cesse, sous tous les rapports, sa condition quelconque, ou, en termes plus rationnels mais équivalens, à toujours développer, à tous égards, l’ensemble de sa vie, physique, morale, et intellectuelle, autant que le comporte alors le système de circonstances où il se trouve placé. En regardant ici cette notion préliminaire comme étant déjà suffisamment éclaircie aujourd’hui chez les esprits avancés , nous devons immédiatement considérer la conception élémentaire de la dynamique sociale , c’est-à-dire l’étude de cette succession continue, envisagée dans l’ensemble de l’humanité. Pour fixer plus convenablement les idées, il importe d’établir préalablement, par une indispensable abstraction scientifique, suivant l’heureux

artifice judicieusement institué par Condorcet , l’hypothèse nécessaire d’un peuple unique, auquel seraient idéalement rapportés toutes les modifications sociales consécutives effectivement observées chez des populations distinctes. Cette fiction rationnelle s’éloigne beaucoup moins de la réalité qu’on n’a coutume de le supposer : car, sous le point de vue politique, les vrais successeurs de tels ou tels peuples sont certainement ceux qui , utilisant et poursuivant leurs efforts primitifs, ont prolongé leurs progrès sociaux, quels que soient le sol qu’ils habitent, et même la race d’où ils proviennent; en un mot, c’est surtout la continuité politique qui doit régler la succession sociologique , quoique la communauté de patrie doive d’ailleurs influer extrêmement, dans les cas ordinaires, sur cette continuité. Mais, sans entreprendre ici un tel examen, réservé naturellement à un traité spécial , où l’idée de nation ou de peuple serait directement soumise à l’analyse positive, il suffit à notre but d’employer habituellement l’hypothèse proposée, à titre de simple artifice scientifique, dont l’utilité n’est pas contestable. ■:

Cela posé, le véritable esprit général de la sôciologie dynamique consiste à concevoir chacun yde ces états sociaux consécutifs comiqe le résultat

nécessaire du précédent et le moteur indispensable du suivant, selon le lumineux axiomedu grand Leibnitz : Le présent est gros de V avenir. La science a dès- lors pour objet, sous ce rapport, de découvrir les lois constantes qui régissent cette continuité, et dont l’ensemble détermine la marche fondamentale du développement humain. En un mot, la dynamique sociale étudie les lois de la succession , pendant que la statique sociale cherche celles de la co-existence : en sorte que l’application générale de la première soit proprement de fournir à la politique pratique la vraie théorie du progrès, en même temps que la seconde forme spontanément celle de l’ordre; ce qui ne doit pas laisser le moindre doute rationnel sur l’aptitude nécessaire d’une telle combinaison philosophique à satisfaire convenablement au double besoin fondamental des sociétés actuelles.

D’après une telle définition, la dynamique sociale se présente directement avec un pur caractère scientifique, qui permettrait d’écarter comme oiseuse la controverse si agitée encore sur le perfectionnement humain, et dont la prépondérance devra terminer en effet cette stérile discussion , en la transportant à jamais du champ de l’idéalité dans celui de la réalité, en tant du moins que sont terminables les contestations essentiellement mé-

PHYSIQUE SOCIALE. JOJ

taphysiques. Si l’on ne devait point craindre de tomber dans une puérile affectation , et surtout de paraître éluder une prétendue difficulté fondamentale que la philosophie positive dissipe spontanément, comme je vais l’indiquer, il serait facile, à mon gré, de traiter la physique sociale tout entière sans employer une seule fois le mot de perfectionnement , en le remplaçant toujours par l’expression simplement scientifique de développement, qui désigne, sans aucune appréciation morale, un fait général incontestable. Il est même évident qu’une telle notion abstraite n’est point, par sa nature, exclusivement propre à la sociologie, et qu’elle existe déjà, d’une manière essen- , tiellement aualogue, dans l’étude de la vie individuelle, où les biologistes en font maintenant un usage continuel, qui donne lieu à l’analyse comparative des différensâges de l’organisme, surtout animal. Ce rapprochement scientifique, en indiquant le premier germe de cette considération, est aussi très propre à caractériser l’intention purement spéculative qui doit d’abord présider à son emploi continu, en écartant d’oiseuses et irrationnelles controverses sur le mérite respectif des divers états consécutifs, pour se borner à étudier les lois de leur succession effective. Mais il faut reconnaître que l’enchaînement nécessaire des différens

états sociaux constitue, en philosophie politique, par la nature du sujet, une conception bien autrement prépondérante que ne peut l’être, en philosophie biologique, la suite individuelle des âges. Cette grande notion de la série sociale, retrouve, soit pour la science, ou même pour la seule méthode, son véritable équivalent en biologie, pon dans l’analyse des âges, mais uniquement dans la conception de la série organique fondamentale, comme je l’expliquerai directement à la fin de ce chapitre.

Ayant déjà préalablement démontré l’existence nécessaire des lois sociologiques dans le cas le plus difficile et le plus incertain , c’est-à-dire quant à l’état statique, il serait, sans doute, inutile d’insister formellement ici sur la nécessité beaucoup mieux appréciable et bien moins contestée des lois dynamiques proprement dites. En tout temps et en tout lieu , le seul cours ordinaire de notre vie individuelle, malgré son extrême brièveté, a constamment suffi pour permettre d’apercevoir, même involontairement, certaines modifications notables, survenues, à divers égards, dans l’état social, et dont les plus anciens tableaux de l’existence humaine constatent déjà, avec tant de naïveté, l’intéressant témoignage, abstraction faite de toute appréciation systématique. Or, c’est la lente accu-

mulation, graduelle mais conlinue, de ces changemens successifs qui constitue peu à peu le mouvement social , dont la durée d’une génération doit ordinairement séparer les divers pas un peu tranchés, puisque c’est surtout par le renouvellement constant des adultes que s’opèrent, en politique, les variations élémentaires les plus appréciables, celles que comporte le même individu devant être le plus sou vent trop peu sensibles. A une époque où la rapidité moyenne de cette progression fondamentale semble, à tous les yeux, notablement accélérée, quelle que soit d’ailleurs l’opinion morale qu’on s’en forme , personne ne peut plus contester la réalité d’un mouvement, profondément senti par ceux-là même qui le maudissent. La controverse rationnelle ne peut donc exister aujourd’hui que sur la subordination constante de ces grands phénomènes dynamiques à des lois naturelles invariables; ce qui, en principe, ne saurait comporter aucune discussion pour quiconque serait directement placé au point de vue général de la philosophie positive, condition, il est vrai, trop rarement remplie encore. Mais, en complétant l’observation , il sera facile de constater, sous quelque aspect qu’on envisage la société, que ses modifications successives sont toujours assujéties à un ordre déterminé, dont l’explication rationnelle, tome iv. . 24

d’après l’étude de la nature humaine, est déjà possible en un assez grand nombre de cas pour que, dans les autres, on puisse espérer de l’apercevoirultérieurement. Cet ordre présente d’ailleurs une fixité remarquable, que manifeste essentiellement l’exacte comparaison des développemens parallèles, observés chez des populations distinctes et indépendantes, comme chacun peut aisément en retrouver des exemples caractéristiques , dont les principaux seront d’ailleurs spontanément appréciés dans la partie historique de ce volume. Puis donc que , d’une part , l’existence du mouvement social est désormais incontestable, et que, d’une autre part, la succession des divers états de la société ne se fait, sous aucun rapport, dans un ordre arbitraire, il faut bien regarder, de toute nécessité, ce grand phénomène continu comme soumis à des lois naturelles aussi positives, quoique plus compliquées, que celles de tous les autres phénomènes quelconques, à moins d’employer l’artifice théologique d’une providence permanente, ou de recourir à la vertu mystique des entités métaphysiques. Il n’y a point, en effet, d’autre alternative intellectuelle; aussi est-ce seulement sur la catégorie des phénomènes sociaux que devra réellement se terminer, dans notre siècle, la lutte fondamentale , directement établie

depuis trois siècles, entre l’esprit, positif et l’esprit, théologico-métaphysique. A jamais chassées successivement de toutes les autres classes de spéculations humaines, du moins en principe, la philosophie théologique et la philosophie métaphysique ne dominent plus maintenant que dans le système des études sociales : c’est de ce dernier domaine qu’il s’agit enfin de les exclure aussi ; ce qui doit surtout résulter de la conception fondamentale du mouvement social comme soumis nécessairement à d’invariables lois naturelles, au lieu d’être régi par des volontés quelconques.

Quoique les lois fondamentales de la solidarité sociale se vérifient surtout dans cet état de mouvement, un tel phénomène, malgré son invariable unité nécessaire, peut être utilement soumis, pour faciliter l’observation préalable, à unedécom- •position rationnelle permanente, d’après les divers aspects élémentaires mais co-relatifs de l’existence humaine, alternativement envisagée comme physique, morale, intellectuelle, et enfin politique. Or , sous quelqu’un de ces points de vue préliminaires qu’on envisage d’abord l’ensemble du mouvement général de l’humanité, depuis les temps historiques les plus anciens jusqu’à nos jours , il sera facile de constater que les divers pas se sont constamment enchaînés dans un ordre

déterminé, comme la partie historique de ce volume le démontrera spontanément , en indiquant les lois principales de cette succession nécessaire. Je dois ici me borner essentiellement à citer surtout l’évolution intellectuelle, la plus irrécusable et la mieux caractérisée de toutes , en tant que moins entravéeet plus avancée qu’aucune autre , et ayant dû, à ce titre, servir presque toujours de guide fondamental. La principale partie de cette évolution, celle qui a le plus inllué sur la progression générale , consiste sans doute dans le développement continu de l’esprit scientifique, à partir des travaux primitifs des Thaïes et des Pythagore, jusqu’à ceux des Lagrange et des Bichat. Or, aucun homme éclairé ne saurait douter aujourd’hui que, dans cette longue succession d’efforts et de découvertes, le génie humain n’ait toujours suivi une marche exactement dé^* terminée , dont l’exacte connaissance préalable aurait en quelque sorte permis à une intelligence suffisamment informée de prévoir , avant leur réalisation plus ou moins prochaine, les progrès essentiels réservés à chaque époque , suivant l’heureux aperçu déjà indiqué, au commencement du siècle dernier, par l’illustre Fontenelle. Quoique les considérations historiques n’aient dû être qu’incidemment signalées, et pour des motifs purement

accessoires, dans les trois premiers volumes de ce Traité, chacun a pu néanmoins y constater spontanément de nombreux et irrécusables exemples de cette succession nécessaire, plus compliquée mais aussi peu arbitraire qu’aucune loi naturelle proprement dite, soit en ce qui concerne les propres développemens de chaque science isolée, soit quant à l’influence mutuelle des diverses branches de la philosophie naturelle. Les principes posés d’avance, au début de cet ouvrage, sur la marche fondamentale de notre intelligence, et sur la hiérarchie générale des sciences , ont dû faciliter beaucoup de telles observations, et leur imprimer surtout, dès l’origine , une ineffaçable rationnalité, qui pourra simplifier ensuite, à un haut degré, l’analyse historique, quand nous devrons y procéder directement. On a donc ainsi pu s’assurer déjà, en des cas importans et variés, que, sous ce rapport, les grands progrès de chaque époque, et même de chaque génération, résultaient nécessairement toujours de l’état immédiatement antérieur : en sorte que les hommes de génie, auxquels ils sont, d’ordinaire, trop exclusivement attribués,, ne se présentaient essentiellement que comme les organes propres d’un mouvement prédéterminé, qui, à leur défaut, se fût ouvert d’atlas issues; ainsi que l’histoire le vérifie souvent, de la manière la

plus sensible, en mon Iran tpi usieurs esprits éminens tout préparés à faire sim u 1 tanéinen t la même grande découverte , qui n’a dû cependant avoir qu’un seul organe.Toutes les parties quelconques de l’évolution humaine comportent, au fond, comme nous le constaterons plus tard , des observations essentielleinen t analogu es , quoique plus compliquées et moins appréciables. Userait certainementsuperflu de s’arrêter ici à aucune pareille indication, même sommaire, en ce qui concerne les arts proprement dits, dont la progression naturelle, soit spéciale, soit combinée, est aujourd’hui suffisamment évi- * dente. L’exception apparente relative aux beauxarts recevra, spontanément, dans notre étude directe de la dynamique sociale, une explication rationnelle, pleinement suffisante, j’espère, pour empêcher désormais les bons esprits de voir dans ce cas essentiel une sorte de grave objection contre l’ensemble régulier du mouvement nécessaire et con tinu de l’h u manité. Quan t à la partie de ce grand mouvement qui semble aujourd’hui la moins réductible à des lois naturelles, c’est-à-dire le mouvement politique proprement dit, encore conçu comme arbitrairement régi par des volontés convenablement puissantes, chacun pourra cependant reconnaît, avec la même certitude au moins qu’en aucun autre cas, que les divers systèmes

politiques se sont 'certainement succédé historiquement, suivant uue filiation très rationnellement appréciable, dans un ordre exactement déterminé, que je ne crains pas de présenter d’avance comme encore plus inévitable que celui des divers états, généraux, et surtout spéciaux, de, l’intelligence humaine, ainsi que nous le verrons en son lieu.

Afin de mieux développer d’ailleurs cet indispensable sentiment préliminaire de l’existence nécessaire de lois positives en dynamique sociale, sous quelque aspect qu’on l’envisage, le lecteur pourra s’aider ut ilemen t de la solidarité fondamentale déjà constatée, pour l’état statique, entre tous , les divers élémens sociaux. Elle doit, à plus forte raison, subsister pendant le mouvemeiit, qui, sans cela, finirait par déterminer spontanément, comme en mécanique, l’entière décomposition du système. Or, la considération d’une telle connexité simplifie et fortifie à la fois les démonstrations préalables de l’ordre dynamique nécessaire, puisqu’il suffit ainsi de l’avoir constaté sous un rapport quelconque , pour qu’on soit aussitôt rationnellement autorisé à étendre d’avance le même

principe à tous les autres aspects sociaux ; ce qui lie directement entre elles toutes les preuves partielles que l’on peut successivement acquérir de la réalité de cette notion scientifique. Dans le choix

et l’usage de ces diverses vérifications, j’engage le lecteur à remarquer d’abord que , par la nature du sujet, les lois de la dynamique sociale doivent être nécessairement d’autant mieux saisissables qu’elles concernent des populations plus étendues , où les perturbations secondaires ont moins d’influence, de même que je l’ai déjà indiqué envers les lois statiques. Il faut d’ailleurs noter ici, à cet égard , comme plus spécialement dynamique, celte réflexion analogue que les lois fondamentales deviennent aussi, de toute nécessité, d’autant plus irrésistibles, et par suite plus appréciables, qu’elles s’appliquent à une civilisation plus avancée , puisque le mouvement social, d’abord vague et incertain, doit naturellement se prononcer et se consolider davantage à mesure qu’il se prolonge, en surmontant, avec une énergie croissante, toutes les influences accidentelles. Cette double considération permanente, applicable à tous les aspects sociaux, pourra, j’espère,, convenablement employée, guider heureusement le lecteur dans le travail préliminaire que je dois lui indiquer ici , et 4ont je ne saurais le dispenser, afin de suivre utilement l’étude du volume actuel. Quant à la coordination philosophique de ces preuves partielles préalables, dont la combinaison n’est nullement indifférente à la science,

je dois enfin avertir aussi le lecteur que l’évolution fondamentale de l’humanité, comparativement appréciée sous les divers aspects sociaux, doit être, par la nature du sujet , d’autant plus nécessairement assujélie à d’impérieuses lois naturelles qu’elle concerne des phénomènes plus composés, où les irrégularités provenues d’influences individuelles quelconques doivent naturellement s’effacer davantage. On conçoit ainsi quelle irrationnelle inconséquence il doit y avoir aujourd’hui , par exemple, à regarder, d’une part, le mouvement scientifique comme soumis à des lois positives, et, d’une autre part, le mouvement politique comme essentiellement arbitraire ; car, au fond, celui-ci, en vertu de sa complication supérieure , dominant davantage les perturbations individuelles, doit être encore plus inévitablement prédéterminé que l’autre, où le génie personnel exerce certainement plus d’empire, comme nous allons le reconnaître directement en traitant des limites fondamentales de l’action sociale. Quelque paradoxal que doive aujourd’hui sembler un tel principe, je ne doute pas qu’il ne soit finalement confirmé par un examen approfondi du sujet.

Conformément à ma première indication , on vérifie maintenant, d’une manière aussi irrécusable que spontanée, la possibilité de caractériser

3n8 ‘ PHILOSOPHIE POSITIVE.

sommairement ici le véritable esprit général de la sociologie dynamique, en se bornant à y étudier l’incontestable développement continu de l’humanité, qui en constitue le vrai sujet scientifique, sans se prononcer aucunement sur la fameuse question du perfectionnement humain. Il me serait aisé de persister jusqu’au bout dans une telle disposition, en écartant totalement cette controverse si agitée, qui semble aujourd’hui, par suite des irrationnelles préoccupations de notre philosophie politique, devoir fournir l’indispensable fondement primitif du système entier des conceptions sociales : la prétendue prépondérance de cette discussion se trouverait dès-lors irrévocablement appréciée, quoique indirectement, par la seule exécution de cette étude complète de l’évolution humaine, abstraction faite de toute considération de perfectibilité. Mais, quelque utile que pût être cette sü’icte rigueur scientifique, qui devrait en effet régner en un traité méthodique, et quoique une semblable disposition spéculative doive même prédominer immédiatement dans toute la suite de ce volume, je dois cependant ici, dans une première ébauche rationnelle, attacher une importance réelle aux divers éclaircissemens fondamentaux que peut exiger l’état philosophique actuel, quand même ils devraient paraître, du point de

PHYSIQUE SOCIALE. 3y9

vue scientifique final, purement accessoires et secondaires. C'est pourquoi je crois utile d’examiner maintenant, en peu de mots, mais directement, cette célèbre contestation philosophique, trop puérilement vantée; elle nous servira d’ailleurs de transition naturelle à l’appréciation rationnelle des limites générales de l’action politique.

L’esprit essentiellement relatif dans lequel doivent être désormais conçues toutes les notions quelconques de la politique positive, doit d’abord nous faire ici écarter irrévocablement, comme aussi vaine qu’oiseuse , la vague controverse métaphysique sur

l’accroissement du bonheur de l’homme aux divers

âges de la civilisation : ce qui éliminespontanément la seule partie essentielle de la question sur laquelle il soit vraiment impossible d’obtenir jamais un assentiment réel et permanent. Puisque le bonheur de chacun exige une suffisante harmonie entre l’ensemble du développement de ses différentes facultés , et le système total des circonstances quelconques qui dominent sa vie, et puisque, d’une autre part, un tel équilibre tend toujours à s’établir spontanément à un certain degré, il ne saurait y avoir lieu à comparer positivement, ni par aucun sentiment direct, niméme par aucune voie rationnelle, quant au bonheur individuel, des situations sociales dont l’entier rapprochement est certain e-

ment impossible : autant vaudrait, pour ainsi dire, poser la question insoluble et inintelligible du bonheur respectivement propre aux divers organismes animaux , ou aux deux sexes de chaque espèce.

Après avoir ainsi écarté sans retour cet inépuisable texte de déclamations puériles ou de stériles dissertations, l’analyse positive de la vague notion actuelle du perfectionnement humain n’y laisse plus, au fond, subsister d’autre idée fondamentale que la pensée éminemment scientifique d’un développement continu de la nature humaine, envisagée sous tous ses divers aspects essentiels, suivant une harmonie constante, et d’après des lois invariables d’évolution. Or, cette conception, sans laquelle il ne peut exister aucune véritable science sociale, présente certainement, d’après même les seules explications préliminaires ci-dessus indiquées, la plus incontestable réalité : il n’y a aucune discussion possible avec ceux qui la méconnaîtraient} pas plus que, dans une science quelconque, avec ceux qui eu rejettent les notions fondamentales, par exemple, en biologie, la série organique, dont la série sociologique constitue d’ailleurs l’équivalent philosophique. 11 est donc évident que l’humanité se développe sans cesse par le cours graduel de sa civilisation, surtout quant aux plus éminentes facultés de notre nature’, sous les divers

rapports physique, moral, intellectuel, et finalement politique : c’est-à-dire que ces facultés, existantes mais comparativement engourdies d’abord, prennent peu à peu , par un exercice de plus en plus étendu et régulier, un essor de plus en plus complet, dans les limites générales qu’impose l’organisme fondamental de l’homme. Toute la question philosophique , pour motiver l’équivalence finale entre les deux idées de développement et de perfectionnement, l’une théorique, l’autre pratique, se réduit donc maintenant à prononcer si ce développement évident doit être regardé comme nécessairement accompagné, eu réalité, d’une amélioration correspondante, ou d’un progrès proprement dit. Or, quoique la science pût aisément s’abstenir de résoudre directement un tel doute pratique, sans cesser néanmoins de poursuivre utilement ses libres recherches spéculatives, je ne dois pas cependant hésiter à déclarer ici, de la manière la plus explicite, que cette amélioration continue, ce progrès constant, me semblent aussi irrécusables que le développement même d’où ils dérivent : pourvu toutefois qu’on ne cesse de les concevoir, ainsi que ce développement, comme inévitablement assujétis , sous chaque aspect quelconque, à des limites fondamentales , les unes générales, les autres spéciales, que la science pourra ultérieurement caractériser, au inoius dans les cas

Di<

38a PHILOSOPHIE POSITIVE.

les plus importons; ce qui élimine aussitôt la chimérique conception d’une perfectibilité illimitée. Il doit être d’ailleurs toujours sous-entendu que, pour cette amélioration, comme pour ce développement, on considérera essentiellement l’ensemble de l’humanité, au lieu d’un peuple isolé. Cela posé , le développement humain me semble, en effet, entraîner constamment, sous tous les divers aspects principaux de notre nature, une double amélioration croissante , non-seulement dans la condition fondamentale de l’homme, ce qui serait aujourd’hui difficilement contestable, mais même aussi, ce qui est beaucoup moins apprécié, dans nos facultés correspondantes : le terme propre de perfectionnement convient surtout à ce second attribut du progrès. Sous le premier point de vue, je n’ai pas besoin de m’arrêter ici à démontrer nullement l’évidente amélioration que l’évolution sociale a fait éprouver au système extérieur de nos conditions d’existence, soit par une action croissante et sagement dirigée sur le monde ambiant, d’après le progrès des siences et des arts , soit par l’adoucissement constant de nos mœurs, soit enfin par le perfectionnement graduel de l’organisation sociale : sous ce dernier rapport surtout , qui est le plus controversé de nos jours, la suite de ce volume ne laissera, j’espère, aucun doute, malgré la prétendue rétrogradation politique attribuée au

moyen âge, où les progrès ont été, au contraire, principalement politiques. Un fait général irrécusable répond suffisamment, en ce premier sens, à toutes les déclamations sophistiques : c’est l’accroissement constant et continu de la population humaine sur la surface entière du globe, par suite de sa civilisation, quoique les individus v satisfassent beaucoup mieux à l’ensemble de leurs besoins physiques. 11 faut qu’une telle tendance à l’amélioration continue de la condition humaine soit bien spontanée et profondément irrésistible pour avoir pu persévérer malgré les énormes fautes , surtout politiques, qui, en tout temps, ont dû absorber ou neutraliser la majeure partie de nos diverses forces. Même à notre époque révolutionnaire, malgré la discordance plus prononcée entre le système politique et l’état général de la civilisation, il n’est pas douteux que l’amélioration se prolonge, nonseulement sous le rapport physique et sous le rapport intellectuel , ce qui est évident , mais aussi, au fond , sous le rapport moral, quoique la désorganisation passagère y doive plus profondément troubler l’évolution fondamentale. Quant au second aspect de la question , c’est-à-dire à une certaine amélioration graduelle et fort lente de la nature humaine , entre des limites très étroites mais ultérieurement appréciables quoique peu connues jusqu’à

présent , il me semble rationnellement impossible, du poiq|de vue de la vraie philosophie biologique, de ne point admettre ici, jusqu’à un certain degré, lejprincipe irrécusable de l’illustre Lamarck, malgré ses immenses et évidentes exagérations, sur l’influence nécessaire d’un exercice homogène et continu pour produire, dans tout organisme animal, et surtout chez l’homme , un perfectionnement organique, susceptible d’étre graduellement fixé dans la race, après une persistance suflisa mment proion gée. En considérant surtout , pour une question . aussidélicate, le cas le mieux caractérisé, c’est-à-dire celui du développemen t intellectuel, on ne peut ,, ce me semble, refuser d’admettre, sans que toutefois l’expérience ait encore suffisamment prononcé (i), une plus grande aptitude naturelle aux combinaisons d’esprit chez les peuples très civilisés , indé-

(l) On a souvent tente des essais perse'vérans pour décider si de jeunes saurages, pris de très bonne heure , pourraient devenir, par nnc éducation convenable, et d’après un ensemble de circonstances favorables, aussi aptes à notre vie sociale que les Européens actuels. L'événement paratt avoir presque toujours indiqué, an contraire, une tendance, pour ainsi dire irrésistible, surtout sous le rapport moral, h reprendre spontanément la vie sauvage , malgré toutes les précautions employées : ce qui, ce me semble, constituerait on puissant motif de décision dans la question proposée. Mais, quoique ces sortes d’expériences aient été ordinairement inspirées par les intentions les plus sages et les plus bienveillantes, elles ont été jusqu’ici conçues et poursuivies d’une manière trop peu rationnelle, pour que je croie franchement pouvoir leur attribuer déjh une vraie valeur scientifique.

pendainment de toute culture quelconque, ou, ce qui est équivalent, une moindre aptitude chez les ^ nations peu avancées; pourvu que la comparaison soit toujours établie, autant que possible, entre des individus d’un orgauisme cérébral analogue, et surtout, par exemple, chez les intelligences moyennes. Quoique les facultés intellectuelles doivent être, sans doute, principalement modifiées par l’évolution sociale, cependant leur moindre intensité relative dans la constitution fondamentale de Phomme me semble autoriser à conclure, en quelque sorte à fortiori, de leur amélioration supposée, au perfectionnement proportionnel des aptitudes plus prononcées et non moins exercées, sauf toutefois l’éventuelle révision ultérieure d’un tel aperçu philosophique, d’après la convenable exécution directe d’un indispensable examen scientifique. Sous le rapport moral surtout, il me paraît incontestable que le développement graduel de l’humanité tend à déterminer constamment , et réalise en effet à un certain degré, une prépondérance croissante des plus nobles penchàns de notre nature, ainsi que je l’expliquerai en son lieu. Quoique les plus mauvais instincts continuent nécessairement à subsister, en modifiant seulement leurs manifestations, cependant un exercice moins soutenu et. plus comprimé doit tendre à les amorjomk iv. V 2.»'

Ve.

tir graduellement; et leur régularisation crois-* sanie finit certainement par les faire concourir involontairement au maintien de la bonne économie sociale, surtout dans les organismes peu pro-* nonces, qui constituent l’immense majorité.

Ces diverses explications suffisent ici, quoique très sommaires, pour établir clairement que le développement continu de l’humanité peut être <3^ toujours considéré comme un vrai perfectionnement graduel, entre les limites convenables. On a donc le droit rationnel d’admettre, en sociologie, l’équivalence nécessaire de ces deux termes généraux, ainsi qu’on le fait habituellement, en biologie , dans l’étude comparative de l’organisme animal. Néanmoins, je dois, ce me semble, persister à employer surtout la première expression, qui, heureusement, n’a pas encore été gâtée par un usage irrationnel, et qui paraît spécialement convenable à une destination scientifique. Cette préférence est , à mes yeux , d’autant pins motivée que, même sous l’aspecl pratique, la qualification de développement a , par sa nature, le précieux avantage de déterminer directement eu quoi consiste, de toute nécessité , le perfectionnement réel de l’humanité; car, il indique aussitôt le simple essor spontané, graduellement secondé par une • culture convenable, des facultés fondamentales

. if ^ . jUT • * %

4Ê ' PHYSIQUE SOCIALE. ’ 3 8j

toujours préexistantes qui constituent l’ensemble i de notre nature, sans aucune introduction quelconque de facultés nouvelles. La seconde expression n’ayant point uue telle propriété, surtout à raison du vicieux emploi qu’on en a tant fait de . nos jours, uous devrons désormais, sans aucune affectation pédantesque , y renoncer essentiellement, mais en prenant toujours la première dan» son entière extension philosophique, soit scientifique, soit pratique, maintenant assez définie.

Pour achever ici de caractériser sommairement cette conception préliminaire du développement humain, qui constitue le sujet propre de toute la sociologie dynamique, j’y dois encore signaler, sous un dernier point de vue, la disposition générale qu’elle doit spontanément produire à tou-' jours considérer l’état social, envisagé sous tous ses divers aspects principaux, comme ayant été essentiellement aussi parfait, à chaque époque,, que le comportait l’âge correspondant de l’humanité, combiné avec le système co- relatif des •circonstances quelconques sous l’empire desquelles s’accomplissait son évolution actuelle. Cette tendance philosophique, sans laquelle, j’ose le dire, ■ l’histoire resterait ràdicalement incompréhensible, devient naturellement ici l’indispensable complément de la disposition intellectuelle, exactement

analogue, ci-dessusétablie quanta la sociologie statique : l’une est au progrès , ce que l’autre est à l’ordre ; et toutes deux résultent nécessairement du même principe évident, c’est-à-diredecctteprépondérance irrévocable du pointée vue relatif sur le point de vue » absolu, qui distingue principalement, en un sujet quelconque, le véritable esprit général propre à la philosophie positive. Silesdiversélémens sociaux ne peuvent point, à la longue, ne pas observer spontanément entre eux cette harmonie universelle , premier principe de l’ordre réel ; de même chacun d’eux, ou leur ensemble, ne saurait éviter, à cha-, que époque, d’être essentiellement aussi avancé qne le permettait le système total des diverses influences, intérieures ou extérieures, de son accomplissement effectif. Pas plus dans un cas que dans l’autre, il ne s’agit ainsi de causes Gnales, ni de direction providentielle quelconque. C’est toujours, pour le mouvement, comme nous l’avons déjà reconnu pour l’existence, la simple suite nécessaire de cet ordre spontané, résultant d’invariables lois naturelles, envers tous les phénomènes possibles , et qui seulement doit se manifester d’une manière moins régulière, mais pareillement inévitable , à l’égard des phénomènes sociaux , soit statiques, soit dynamiques, en vertu de leur complication supérieure. Le même principe doit, sans

doute, directement exclure aussi, à ce nouveau sujet, celte irrationnelle accusation d’optimisme prétendu, sur laquelle je me suis déjà suffisant ment, expliqué en ce qui concerne la statique sociale, et qui, certes, n’e6t pas ici moins étrange. Ce serait sans doute attribuer aux mesures politiques proprement dites une puissance inintelligible, radicalement contraire à l’ensemble des observations, que de leur attribuer principalement les progrès sociaux , comme je vais le moutrer directement. Puis donc que le perfectionnement effectif résulte surtout du développement spontané de l’humanité, comment pourrait-il, à chaque époque, n’ètre pas essentiellement ce qu’il pouvait être d’après l’ensemble de la situation? Mais cette disposition rationnelle n’exclut nullement, comme je l’ai déjà établi, la possibilité, et même la nécessité, des aberrations quelconques, soit involontaires, soit même volontaires, qui doivent ici être naturellement plus prononcées qu’en aucun autre cas , quoique néanmoins toujours renfermées inévitablement entre certaines limites fondamentales, imposées par l’ensemble des conditions du sujet, et sans l’existence desquelles le phénomène géné- - ral du progrès continu deviendrait évidemment inexplicable. Une telle considération philosophique tend seulement, à faire prévaloir, dans Pexamc,n

habituel des phénomènes sociaux , soit accomplis’, soit actuels , cette sage indulgence scientifique, qui dispose à mieux apprécier, et même à saisir avec plus de facilité, la vraie filiation historique des êvénemens, sansexclure, en aucune manière, quand le cas l’exige , ni une sévère réprobation , ni surtout „ la libre conception directe de la plus activélntervention humaine, comme la suite de ce volumê* le rendra, j’espère, pleinement incontestable.

L’ensemble des" considérations précédentes amène naturellement l’examen de la conception fondamentale propre a la sociologie dynamique*

. s^us un dernier aspect capital, plus éminemment susceptible qu’aucun autre de manifester directement, dans la pratique, le vrai caractère philosophique de la politique positive. 11 s’agit du principe des limites générales de l’action politique «ÏJ quelconque, dont la notion rationnelledoitsurlout dissiper immédiatement aujourd’hui l’esprit idéal, absolu, et illimité , qui , sous l’influence prépondérante de la philosophie métaphysique, dorâltlie encore habituellement le système des spéculations sociales, comme je l’ai expliqué au début de cette lecbrff ?Tul homme sensé ne saurait désormais méconnaître d’abord l’existence nécessaire de pareilles limites, abstraction faite de leur* âélermination effective . à moins de Continuer un

PHYSlQtk SO(.IA.Lli. 3pl

usage sérieux de l’antique hypothèse théologique, qui représente le législateur comme le simple organe d’une providence directe et continue, à * l’intluence de laquelle on ne saurait, en effet, * admettre aucunes limites. Notre temps n’exige plus la moindre réfutation rationnelle de semblables conceptions, qui ont meme cessé d’être réellement comprises de leurs plus déterminés partisans, quoique les habitudes intellectuelles contractées sous leur longue prépondérance soient encore loin d’être, de nos jours, suffisamment rectifiées. Dans un ordre quelconque de phénomènes , . l’action humaine étant toujours nécessairement très limitée, malgré la puissance* . du concours le plus étendu, dirigé par les plus ingénieux artiGces, il serait évidemment impossible de comprendre à quel titre les phénomènes sociaux pourraient être seuls exceptés de cette restriction fondamentale, suite inévitable de l’existence même des lois naturelles. Quelles que puissent être les décevantes inspirations de l’orgueil humain, tout homme d’état, après un sut- * •

fisant exercice de l’autorité politique, doit être ordinairement très convaincu, par sa propre expérience personnelle, de la réalité de ces limites nécessaires imposées à l’action politique par l’ensemble des influences sociales, et auxquelles

3():ï „ Philosophie positive.

* > ' il finit bien qu’il attribue, l’avortement habituel

de la majeure partie des vains projets qu’il avait d’abord secrètement rêvés : peut-être même oe, sentiment doit-il être d’autant plus complet, quoique le plus souvent dissimulé, que le pouvoir a été plus étendu, parce que son impuissance à lutter contre les lois haturelles du phénomène a * dû devenir plus décisive, à moins toutefois qurf l’intelligence n’ait pu alors suffisamment résister à l’ivresse spontanée qui en résulte si fréquemment. Sans insister davantage sur ce principe évident, sans lequel la véritable science sociale ne saurait aucunement exister, il faut maintenant signaler

« l’aptitude nécessaire de la nouvelle philosophie politique à déterminer sans incertitude, comme application directe et continue de son développement scientifique, avec toute la précision qüe comporte la nature du sujet et qui suffit aux besoins réels, en quoi consistent ces limites fondamentales, soit générales ou spéciales, soit permanentes ou actuelles.

♦ 11 faut, à cet effet, apprécier d’abord en quoi la

marche in variable du développementhumain peut être affectée par l’ensemble des causes quelconques de variation qui peuvent y être appliquées , sans aucune distinction entre elles; et ensuite on examinera quel rang d’importance peut occuper,

• physique sgp.^:. yç *j3q3

parmi ces divers modificateurs possibles, l’action volontaire et calculée de nos combinaisons politiques : tel est l’ordre rationnel prescrit par la nature du sujet , en, considérant d’ailleurs le premier point comme beaucoup plus capital, en principe général , que ne peut l’être le second , et même comme seul pleinement accessible aujourd’hui. tîi* i

Sous ce point de vue principal, on doit préalablement concevoir les phénomènes sociaux comme étant, de toute nécessité, en vertu même

* *. .* <nb te

de leur complication supérieure, les plus modifiables de tous , d’après la loi philosophique que j’ai démontrée à cet égard dans les deux volumes précédens. Ainsi, l’ensemble des Iqîs sociologiques comporte naturellement des limites de variation plus étendues que ne le permet même le système des lois biologiques proprement dites, et, à plus forte raison , celui des lois chimiques, ou physiques, ou surtout astronomiques. Si donc, parmi les diverses causes modificatrices, l’inter- . vention humaine occupe le même rang d’influence proportionnelle, comme il est naturel de le supposer d’abord, son influence devra donc^ être en effet plus considérable dans.le premier cas que dans aucun autre, malgré toute apparence contraire.-1 Tel est le premief fondement scienli-

>594 BJIILOSOJ*.HIK POS1T1VK.

lique des espérances rationnelles d’une déformation systématique de l’humanité : et, à ce titre, les illusions de ce genre doivent certainement sembler plus excusables qu’en tout autre sujet. Mais, quoique les modifications, produites par des causes quelconques, soient ainsi nécessairement plus grandes, dans l’ordre des phénomènes politiques , qu’envers des phénomènes plus simples et moins variés, elles ne sauraient cependant s’élever jamais, là comme ailleurs, et même plus qu’ailleurs, au-dessus delà nature de pures modifications, c’est-à-dire qu’elles demeurent toujours radicalement subordonnées aux lois fondamentales, soit statiques, soit dynamiques, qui règlent l’harmonie constante des divers élémens sociaux et la filiation continue de leurs variations successives. 11 n’y a pas d’influence perturbatrice, soit extérieure, soit humaine, qui puisse faire co-exister, dans le monde politique réel , des élémens antipathiques , ni altérer, à aucun titre, les vraies lois naturelles du développement de l’humanité : pourvu, bien entendu, que, dans l’étude positive de la solidarité sociale et de l’évolution humaine, on ait pris d’abord en suffisante considération l’ensemble des causes constantes, soit intérieures, soit aussi extérieures, sous l’empire total desquelles doivenl s’accomplir de tels

phénomènes, ainsi que je l’expliquerai spécialement dans la leçon suivante. L’inévitable prépondérance graduelle des influences continues, quelque imperceptible que puisse d’abord sembler^^ leur pouvoir, est aujourd’hui admise envers tous les phénomènes naturels; il faudra bien qu on l’applique aussi aux phénomènes sociaux, aussitôt qu’on y étendra la même manière de philosopher.

En quoi donc peuvent consister les incontestables modifications dont l’organisme et la vie politiques sont éminemment susceptibles, puisque rien n y peut altérer ni les lois de l’harmonie ni celles de la succession? Cet irrationnel étonnement , trop naturel aujourd’hui pour être aucunement blâmé par la philosophie, dispose à oublier que , dans tous les ordres de phénomènes, les modifications portent toujours exclusivement sur leur intensité et sur leur mode secondaire d’accomplissement effectif, mais sans pouvoir jamais affecter ni leur nature propre ni leur filiation principale , ce qui, en élevant la cause perturbatrice au-dessus de la cause fondamentale , détruirait aussitôt toute l’économie des lois réelles du sujet. Applique au monde politique, cet indispensable principe de philosophie positive y montre, en général, que, sous le rapport statique, les diverses variations possibles n’y sauraient jamais consister que dans

3<)6 vhii.osophie positive.

l'intensité plus ou moins prononcée (les JiÜ’érentes tendances spontanément propres à l’ensemble de chaque situation sociale, envisagée d’un point de vue quelconque, mais sans que lieu puisse, en aucun cas , empêcher ni produire ces tendances respectives , ni , en un mot, les dénaturer : de même, sous le rapport dynamique, révolution fondamentale de l’humanité devra être ainsi conçue comme seulement modifiable, à certains degrés déterminés, quant à sa simple vitesse, mais sans aucun renversement quelconque daus l’ordre fondamental du développement continu , et sans qu’aucun intermédiaire un peu important puisse être entièrement franchi. Un peut se faire, à tous égards , une juste idée philosophique

• de la vraie nature essentielle de ces variations réelles en les assimilant surtout aux variations analogues de l’organisme animal, qui leur sont exactement comparables,, comme assujéties à des pareilles conditions, soit statiques, soit dy-

• . namiques ; avec celte seule différence rationnelle ,

déjà prévue ci-dessus, que les modifications so- ' ciales peuvent et doivent devenir plus étendues et plus variées que les simples modifications biologiques, en supposant, bien entendu, un milieu et un organisme causions. La saine théorie géné-

• raie de ces limites de Variation étant encore es.-

P1IYSIQHK SOCIALE.

sentiellement à établir, eu biologie, comme nous

l’avons reconnu au volume précédent, depuis les travaux de Lamarck qui en ont indiqué le principe , on ne saurait espérer que la sociologie puisse être aujourd’hui plus avancée à cet égard. Mais il suffit ici d’en avoir caractérisé , sous ce point de vue, le véritable esprit général, soit quant à la statique ou à la dynamique sociales. Or , en considérant directement, à l’un ou à l’autre titre, le principe que je viens de poser, il sera, je pense, impossible de le contester sérieusement, d’après l’ensemble des observations politiques : sa consistance se développera d’ailleurs ultérieurement, par son usage spontané dans tout le reste de ce volume. Dans l’ordre intellectuel, plus aisément appréciable aujourd’hui, il n’y a aucune influence accidentelle, ni aucune supériorité individuelle, qui puisse, par exemple, transporter à une époque les découvertes vraiment réservées à une époque postérieure , d’après la marche fondamentale de l’esprit humain, ni réciproquement. L’histoire des sciences vérifie surtout, de la manière la plus irrécusable, jCetle intime dépendance des génies même les plus éminens envers l’état contemporain de la raison humaine, dont il serait superflu de citer ici aucun des innombrables exemples, principalement

i- PHILOSOPHIE PÇ^TiyHf

• en. ee: qui lient au perfectionnement des diverses méthodes d’investigation , soit rationnelles, soit expérimenta le». Il en est ainsi , à plus forte raison, tfanp^ les arts proprement dits, surtout en ce qui dépend aussi des moyens mécaniques de suppléer à l’action humaine. On n’en saurait douter davantage , au fond , à l’égard même du dévefqjipenient moral de notre nature , dont le caractère est certainément réglé surtout, à chaque époque, par l’état correspondant del’évolution sociale, quelles que soient les modifications volontaires dérivées de l'éducation , et même les modifications spontanées rejatives.'à l’organisaj-ion r individuelle;

* Chacun ,des modes fondamentaux de l’existence sociale détermine un certain système de mœurs co-relatives, dont la physionomie commune Se çptrouve aisément chez tous les individus , au milieu de «leurs différences caractéristiques : il y a certainément, par eiftmple, tel état de l’huma- /nité où les meilleurs naturels contractent nécessairement des habitudes de férocité, dont affranchissent, presque sans effort , des natures bien inférieures, vivant dans une société plus avancée. Il en est essentiellement de même sous le point de vue politique proprement dit, qornme l’analyse . historique le confirmera directement plus tard. Enfin , si l’on, .voulait rapporter tons Igs faits ou

PHYSIQU K SOCTAUi. 3<)9

les diverses réflexions qui établissent l’existence ' effective de ces limites nécessaires de variation dont je viens déposer le principe rationnel, on serait peu à peu involontairement conduit à le- g produire successivement toutes les considérations essentielles qui prouvent la subordination réelle des phénomènes sociaux à d’invariables lois naturelles : parce qu’un tel principe ne constitue , en effet , qu’une rigoureuse application générale d’pne telle conception philosophique.

Après cette sommaire circonscription scientifique du champ général des modifications sociales, de quelque source qu’elles puissent provenir, on * ne saurait exiger que je traite ici la question sous le second point de vue précédemment indiqué, c’est-à-dire, quant au classement définitif des diverses influences modificatrices, suivant leur importance respective. Une telle recherche serait aujourd’hui éminemment prématurée, puisque la détermination principale j dont elle ne peut être qu’un simple complément, n’a pu encore être soumise à aucune élaboration rationnelle , et n’a pas même été suffisamment examinée, en biologie, dans un cas beaucoup moins difficile, comme je l’ai ci-dessus remarqué. Ainsi, les trois sources générales de variation sociale me paraissant résulter, i° de la race*' 2° du climat, 3° de l’action

politique proprement dite, envisagée dans toute son extension scientifique, il ne peut nullement convenir de ici rechercher si leur importance re- •lative est vraiment conforme à cet ordre d’énonciation ou à tout autre. Quand même cette détermination ne serait point évidemment déplacée dans l’état naissant de la science, les lois de la méthode obligeraient du moins à en ajourner l’exposition directe après l’examen du sujet principal, afiu d’éviter une irrationnelle confusion entre les phénomènes fondamentaux et leurs modifications diverses, comme je l’ai remarqué, à l’occasion du climat, dans le chapitre précédent. Du reste, un tel classement doit avoir aujourd’hui d’autant moins d’intérêt pratique que l’influence des combinaisons politiques étant, de ces trois causes modificatrices, la seule suflisamment accessible à notre intervention , c’est nécessairement vers elle que devra surtout se diriger l’attention générale, quoiqu’il y eût un grave inconvénient scientifique, à supposer d’avance, par ce seul motif > que sa portée réelle est , en effet , prépondérante , en préjugeant , d’après un vicieux entraînement , le résultat final d’une exacte comparaison directe, dont l’examen doit rester ultérieuremen préservé. Mais si cette comparaison n’est pas encore convenablement préparée , il' Faut re-

i'jr

fesi-

PUYSiQVK SOCIALE, connaître aussi que son exécution actuelle n’importe aucunement à l’institution générale du véritable esprit de la politique positive. Car, il suffit, à cet égard, d’avoir posé, comme je viens de le faire, le principe scientifique qui caractérise et circonscrit les modifications compatibles avec la nature des phénomènes sociaux, quelles que puissent être les sources propres et directes de ces variations quelconques. Si, sous ce rapport, j’ai paru surtout avoir en vue l’action

politique proprement dite, c’est uniquement à cause de l’irrationnelle prépondérance qu’on a coutume de lui attribuer encore, et qui teud aujourd’hui à empêcher directement toute vraie notion des lois sociologiques. Aussi me bornerai je, à ce sujet, à sigualer, en outre, d’après l’ensemble des explications antérieures , le principe spécial de l’illusion très naturelle qui entretient maintenant ce sophisme involontaire, chez ceux- , là mêmes qui se croient pleinement affranchis de la pli ilosoplûe théologique, d’où il est d^bord évidemment émané. Cette illusion consiste eu ce que les* diverses opérations politiques, soit temporelles, soit spirituelles, n’ayant pu avoir il’effiçacité sociale qu’autant qu’elles étaient conformes aux tendances correspondantes de l’humanité, elles semblent, à des spectateurs prçven us ou irréfléchis, TOME iv. ^

A. \ ÿfl

■J&. ri

Pt*

lr?

l\ O 2 Jr'« PHILOSOPHIE POSITIVE.'' * 1;

avoir produit ce qu’une évolution spontanée , mais peu apparente, a seule essentiellement déterminé. En procédant ainsi, on néglige évidemment les cas nombreux et caractéristiques , dont l’histoire abonde, où l’autorité politique la plus étendue n’a pu laisser bienlôL aucune trace profonde de son développement le plus énergique et le mieux soutenu, uniquement parce qu’elle était surtout dirigée en sens contraire du mouvement général de la civilisation contemporaine , ainsi que le témoignent les irrécusables exemples de Julien, de Philippe II, de Bonaparte, etc. On peut même regarder, à cet égard, comme plus décisifs encore, sous le point de vue scientifique, les cas inverses, malheureusement beaucoup plus rares, mais néanmoins très appréciables dans l’ensemble du développement humain, où l’action politique, également soutenue par une puissante autorité, a néanmoins avorté dans la poursuite d’améliorations trop prématurées, malgré la tendance progressive qui était en sa faveur : l’histoire intellectuelle, aussi bien que l’histoire politique proprement dite , en offrent d’iu contestables exemples. Fergusson a judicieusement remarqué que même l’action d’un peuple sur un autre, soit par la conquête ou autrement, quoique la plus vin te u se de toutes les forces semblables, n’y pou-

'JVf

«TF

• PHYSIQUE SOCIALE. /j03

vait, en général réaliser essentiellement que les modifications conformes à ses propres tendances, dont le développement se trouvait ainsi seulement un peu plus accéléré ou un peu plus étendu qu’il n’eût pu l’être spontanément. En politique, comme dans les sciences, l’opportunité fondamentale constitue toujours la principale condition de toute grande et durable influence, quelle que puisse être la valeur personnelle de l’homme supérieur auquel le vulgaire attribue une action sociale dont il n’a pu être que l’heureux organe. Ce pouvoir quel conque de l’individusurl’espèceest d’ailleurs assujéti réellement à ces limites générales, lors même qu’il ne s’agit que des effets les plus aisés à produire, soit en bien , soit même en mal. Dans les époques révolutionnaires, par exemple, ceux qui s’attribuent, avec un si étrange orgueil, le facile mérite d’avoir développé chez leurs contemporains l’essor de passions anarchiques, 11e s’aperçoivent pas que, même en ce cas, leur déplorable triomphe apparent n’est dû surtout qu’à une disposition spontanée, déterminée par l’ensemble de la situation sociale correspondante, qui a produit le relâchement provisoire et partiel de 1 harmonie générale : comme on peut aisément le’ vérifier aujourd’hui, à l’égard des principales aberrations sociales, dérivées du dévergondage moral,

'•«Ht

ab . «

«résultant de notre anarchie intellectuelle; il en fut de même én tout temps. Du reste, après avoir ainsi 'reconnu , par le concours naturel de tant de motifs divers , l’existence effective des limites générales de variation propres aux phénomènes sociaux, et spécialement des modifications dépendantes de l’action politique systématisée, temporelle ou spirituelle; après avoir, en même temps,établi le vrai principe scientifique destiné à qualifier et à circonscrire de telles modifications; c’est évidemment au développement direct de la science sociale à déterminer, en chaque cas, l’influence propre et la portée actuelle de ée principe général, qui ne saurait aucunement dispenser d’une appréciation immédiate et particulière de la situation correspondante. C’est par de semblables appréciations, empiriquement opérées, qu’a pu être guidé jusqu’ici l’heureux instinct des hommes de génie qui ont réellement exercé sur l’humanité une grande et profonde action, à un titre et sous un rapport quelconques : c’est uniquement ainsi qu’ils ont pu rectifier grossièrement les indications illusoires ou vicieuses des doctrines irrationnelles et chimériques qui dominaient le plus souvent leur raison. En tout genre, comme je l’ai établi dès l’origine de cet ouvrage, la prévoyance est la vraie

' source de l’action.

PHYSIQUE SOCIAI.K. 4°;5

Les vagues habitudes intellectuelles tjui prévalent encore en philosophie politique pourraient bien aujourd’hui conduire, d’après les diverses considérations précédentes, à méconnaître entièrement la portée pratique d’une science nouvelle qui dissipe ainsi sans retour, dans leurs fondemens spéculatifs, ces ambitieuses illusions relatives à l’action indéfinie de l’homme sur la civilisation : aussi la physique sociale doit-elle, à ce titre, s’attendre à être d’abord taxée quelquefois de nous réduire à la simple observation passive des événemeus humains, sans aucune puissante intervention continue. Il est néanmoins certain que le principe ci-dessus posé quant aux limites rationnelles de l’action politique établit directement, au contraire, delà manière la plus incontestable et la plus précise, le vrai point de contact fondamental entre la théorie etla pratique sociales. C’est surtout ainsi que l’art politique peut enfin commencer à prendre un caractère judicieusement systématique, en cessant d’être essentiellement dirigé d’après, des principes arbitraires tempérés par des notions empiriques; c’est ainsi, eu un mol, qu’il pourra éprouver une transformation analogue à celle qui s’accomplit aujourd’hui pour l’ail medical , Ct'lui de«tous auquel, la nature des phéuoulèucs doit le plus per-*

If

4o6 PHILOSOPHIE POSITIVE.

mettre de l'assimiler. Puisque, en effet, notre intervention politique quelconque ne saurait, en aucun cas, avoir de véritable efficacité sociale, soit quant à l’ordre ou quant au progrès, qu’en s’appuyant directement sur les tendances correspondantes de l’organisme ou de la vie politiques, afin d’en seconder, par de judicieux artifices, le développement spontané , il faut donc , à cette fin, connaître avant tout, avec autant de précision que possible, ces lois naturelles d’harmonie et de succession, qui déterminent, à chaque époque, et sous chaque aspect social, ce que l’évolution humaine est prête à produire, en signalant même les principaux obstacles susceptibles d’être écartés. En un mot , ainsi que je l’indiquai dans mon écrit de 1832, la marche de la civilisation ne s’exécute pas, à proprement parler, suivant une ligne droite, mais selon une série d’oscillations, inégales et variables, comme dans la locomotion animale, autour d’un mouvement moyen, qui tend toujours à prédominer, et dont l’exacte connaissance permet de régulariser d’avancela prépondérance naturelle , en diminuant ces oscillations et les tâtonnemens plus ou moins funestes qui leur correspondent. Ce serait, toutefois, exagérer, sans doute, la portée réelle d’un tel art, cultivé • îpême aussi rationnellement que possible, elap-

• * ' Digîfeédi:

pliqué avec toute l’extension conveuable, que de lui attribuer la propriété d’empêcher, en tous les cas, les révolutions violentes qui naissent des entraves qu’éprouve le cours spontané de l’évolution humaine. Dans l’organisme social, en vertude sa complication supérieure, les maladies et les crises sont nécessairement encore plus inévitables, à beaucoup d’égards, que dans l’organisme individuel. Mais, alors même que la science réelle est forcée de reconuaitre essentiellement son impuissance momentanée devant de profonds désordres ou d’irrésistibles enLraînemens, elle peut encore utilement concourir à adoucir et surtout à abréger les crises, d’après l’exacte appréciation de leur principal caractère, et la prévision rationnelle de leur issue iinale, sans renoncer jamais' à une sage intervention, à moins d’une impossibilité convenablement constatée. Ici, comme ailleurs, et même, plus qu’ailleurs, il ne s’agit point de gouverner les phénomènes, mais seulement d’en modifier le développement spontané ; ce qui exige évidemment qu’on en connaisse préalablement les lois réelles.

Par un tel ensemble de notions préliminaires , d’abord statiques et ensuite dynamiques , le véritable esprit général propre à la nouvelle philosophie politique tne semble désormais suffisamment,'

caractérisé, <ie manière à fixer la position rationnelle des questions sociologiques. Sans admirer ni maudire les laits politiques , et en y voyant essentiellement, comme en toute autre science,, de Simples sujets d’observation , la physique sociale considère donc chaque phénomène sous le double point de vue élémentaire de son harmonie avec les phénomènes co-existans et de son enchaînement' avec 1 état antérieur et l’etat postérieur du développement humain; elle s’efforce, à l’un et à l’autre titre, de découvrir, autant que possible, les vi <ues relations generales qui lient eutre eux tous les laits sociaux; chacun d’eux lui paraît expliqué , dans l’acception vraiment scientifique du terme, quand il a pu être convenablement rattaché, soit a 1 ensemble de la.situation correspondante , soit à l’ensemble du mouvement précédent, en écartant toujours soigneusement toute vaine et inaccessible recherche de la nature intime et du mode essentiel de production des phénomènes quelconques. Développant au plus haut degré le sentiment social, cette science nouvelle, selon la célèbre formule de Pascal, dès lors pleinement réalisée, représente nécessairement, d’une manière directe et continue, la masse de l’espèce humaine, soit actuelle, soit passée, soit même future, comme • constituant, a tous égards, et de plus en plus, ou

, PHYSIQUE SOCIAr.E. jOl">

daus l’ordre des lieux, ou dans celui des temps, une immense et éternelle unité sociale, dont les divers organes, individuels ou nationaux, unis sans cesse par une intime et universelle solidarité, concourent inévitablement, chacun suivant un mode et un degré déterminés , à l’évolution fondamentale de l’humanité, conception vraiment capitale, et toute moderne, qui doit devenir ultérieurement la principale base rationnelle de la morale positive. Conduisant enfin, de même que toute autre science réelle, avec la précision qtie comporte l’excessive complication propre à ses phénomènes, à l’exacte prévision systématique des événemens qui doivent résulter, soit d’une situation donnée i soit d’un ensemble donné d’antécédens , la science politique fournit directement aussi à l’art politique, non-seulement l’indispensable détermination préalable des diverses tendances spontanées qu’il doit seconder , mais aussi l’indication générale des principaux moyens qu’il peut y appliquer, de manière à éviter, autant que possible, toute action nulle ou éphémère, et dès lors dangereuse, en un mot toute vicieuse consommation des forces quelconques.

Ayant ainsi terminé l’indispensable examen préliminaire du véritabje esprit général qui doit

caractériser la nouvelle philosophie politique, ce qui a dû être bien plus difficile qu’envers les sciences déjà constituées, il faut maintenant procéder, comme dans les parties antérieures de ce traité, à l’appréciation rationnelle de l’ensemble des divers moyens fondamentaux convenables à la nature et à la destination , désormais suffisamment définies, de la science sociologique. D’après une loi philosophique, établie surtout par les deux volumes précédons, nous devons d’abord nous attendre, en vertu de la plus grande complication des phénomènes, à trouver, en sociologie, un système de ressources scientifiques , directes ou indirectes, plus varié et plus développé qu’à l’égard d’aucune autre branche essentielle de la philosophie naturelle, sans excepter même la biologie. Cette loi nécessaire continue, en effet , à subsister aussi en ce nouveau cas , qui en constitue finalement la plus entière application possible, sans que d’ailleurs une telle extension de moyens y puisse non plus compenser réellemeut l’imperfection nécessairement croissante des diverses sciences à mesure que leurs phénomènes deviennent plus complexes. Mais l’extrême nouveauté du sujet doit y rendre aujourd’hui cette inévitable extension beaucoup plus délicate à vérifier qu’à l’égard de toute autre science, cl

PHYSIQUE SOCIALE. i. dfi*»

i tt7 "■ rv'*

bien que je doive ici la noter, en l’expliquant sommairement, sous chacun des divers aspects principaux, je puis à peine espérer qu’elle soit suffisamment reconnue avant que le développement graduel de la science en reproduise spontanément la confirmation , avec quelque énergie logique qu’elle dérive réellement de la nature d’une telle étude. *’**'':

La physique sociale devant être, de toute nécessité, profondément subordonnée au système des sciences fondamentales relatives aux différentes classes successives de phénomènes plus généraux et moins compliqués, d’après la hiérarchie scientifique que j’ai établie, il faut y distinguer d’abord deux ordres principaux de ressources essentielles: les unes, directes, consistent dans les divers moyens d’exploration qui lui sont propres; les antres, indirectes, mais non moins indispensables, résultent des relations nécessaires de la sociologie avec le système des sciences antérieures , qui doivent' y fournir , à tant de titres, de précieuses hidicatio^» continues. Je .dois terminer la leçon actuelle par une sommaire appréciation générale du premier ordre de moyens scientifiques. Quant au second, pour le inieüx caractériser, j’en ferai le sujet propre et séparé de la leçon suivante , qiii consti-

4 12 rim.osoPHiE positive. .

tuera donc le complément rationnel de celle-ci.

En sociologie, comme en biologie, , l'exploration scientifique emploie concuremment les trois modes fondamentaux que j’ai distingués, dès le second volume de ce Traité , dans l’art général d’observer : c’est-à-dire, l’observation pure; l’expérimentation proprement dite ; et enlm la méthode comparative, essentiellement adaptée à toute étude quelconque sur les corps vi vans. 11 s’agit donc d’apprécier sommairement ici la portée relative et le caractère propre de ces trois procédés successifs, en ce qui concerne la nature et la destination , précédemment définies, de cette science nouvelle. Vi - ** \ „

Quant à la simple observation , on se forme certainement encore des notions très imparfaites et même radicalement vicieuses, à beaucoup d’égards, de ce qu’elle peut et doit être en sociologie sociale. L’anarchique influence sociale’ de la philosophie métaphysique du siècle dernier, s’étendant de la doctrine à la méthode, a tendu, par un aveugle ^Rstinct dfe destruction, à empêcher en quelque sorte toute ultérieure réérgatusittiou intellectuel lé, en ruinant d’avance les seules bases logiques sur lesquelles pussent repo* ter des analyses. vraiment scientifiques, par celle absurde théorie du pyrrhonisme bisLOrujuc , qui

l'HYSIQUE SOCIALE. 4*3

prolonge encore aujourd’hui sou actiou délétère , quoique son principe ne soit plus ostensiblement soulenu. Exagérant , au degré le plus désordonné, . au sujet des événemens sociaux, les difficultés générales communes à toute exacte observation quelconque, et surtout les difficultés spéciales que doivent spontanément susciter des phénomènes aussi compliqués, sans tenir un compte scrupuleux des diverses précautions, expérimentales ou rationnelles , qui peuvent nous en garantir suffisamment, ces aberrations sophistiques, volontaires ou involontaires, ont été souvent poussées jusqu’à dénier dogmatiquement toute vraie certitude aux observations sociales, même directes. Les explications préliminaires établies, au début de ce Traité (voyez la deuxième leçon), % sur la distinction indispensable et constante entre la certitude et la précision , à l’égard d’un sujet quelconque, permettront de résoudre aisément ces divers sophismes, envers lesquels je ne dois pas insister, et qui, en leur attribuant toute la portée qu’on ne saurait leur refuser sans inconséquence, tendraient aussi bien à détruire radicalement la certitude des sciences même les plus simples et les plus parfaites que celles des démonstrations sociales , par une influence commune aux conceptions purement métaphysiques.

Depuis que cette aberration fondamentale n’est plus ouvertement professée, le scepticisme systématique, reculant des observations immédiates aux seules observations médiates, s’est retranché derrière l’incertitude fondamentale des témoignages humains, pour continuer à méconnaître la valeur positive des divers renseignemens historiques. Quelques géomètres ont même poussé la complaisance ou la naïveté jusqu’à tenter, à ce sujet, d’après leur illusoire théorie des chances, de lourds et ridicules calculs sur l’accroissement nécessaire de cette prétendue incertitude par le seul laps du temps : ce qui , outre le grave danger social de seconder des aberrations prpfondément nuisibles, en les décorant ainsi d’une imposante apparence de rationnalité, a d’ailleurs offert plus d’une fois le fâcheux inconvénient de discréditer radicalement l’esprit mathématiqueauprès de beaucoup d’hommes sensés, trop peu éclairés pour le juger directement, mais justement révoltés de tels abus. Des philosophes moins vicieusement préoccupés des déclamations sophistiques contre la valeur scientifique des témoignages, leur ont cependant attribué assez d’autorité pour en déduire quelquefois le principe d’une irrationnelle division des sciences, en testimoniales et non-testimoniales : ce qui prouve clairement le malheureux crédit que

■' PHYSIQUE SOCIALE l’A*. V/JiQ

de tels sophismes conservent encore, à un certain degré, même chez d’excellens esprits, qui ont trop faiblement envisagé l’ensemble du domaine intellectuel. La distinction ci-dessus rappelée suffira spontanément , sous ce second aspect comme sous le premier, pour dissiper la confusion d’idées qui constitue la première source logique de ces grossières erreurs, contre lesquelles le bon sens vulgaire a heureusement toujours protesté (i). A 1 un et à 1 autre titre, c’est par une involontaire inconséquence que l’on restreint aux seules études sociales la portée destructive d’un tel paradoxe, qui, une fois pleinement admis, s’appliquerait au fond, de toute nécessité, aux divers ordres quelconques de nos connaissances réelles; si 1 esprit humain pouvait jamais être vraiment conséquent jusqu’au bout, lorsqu’il procède d’après des principes extravagans. Car, il est évi-

(i) Les objections irrationnelles ne sont vraiment susceptibles de •quelque portée spacieuse qu’à l’egard des details secondaires, qui , patla nature des phénomènes sociaux, ne sauraient guère y être, en effet , connus avec une pleine certitude. Mais, d’après les explications antérieures do cette leçon, -il est évident que les faits trop spécialises ne sauraicn t préciicmcn t avoir, en sociologie, ancune véritable importance scientifique, en y procédant surtout de l’ensemble aux parties , comme je l’ai prouve. Les faits d’un certain degré de généralité ou de composition , les seuls que la science doive habituellement embrasser , ne sauraient être aucnnemeut affectes des diverses chances d’errenr tant exagérées, eu ce genre, par de prétendus philosophes.

Jr

■üi

vision illusoire que je viens

• * ata.

citer, que toutes les sciences diverses, même les plus simples, ont un indispensable besoin de ce qu’on nomme les preuves testimoniales, c’est-àdire, d’admettre continuellement, dans l’élaboration fondamentale de leurs théories les plus positives, des observations qui n’ont pu être directement faites, ni même répétées, par ceux qui les emploient, et dont la réalité 11e repose que sur le fidèle témoignage des explorateurs primitifs : ce qui n’empêche nullement de les employer sans cesse , en concurrence avec des observations immédiates. Une telle nécessité est trop manifeste, même en astronomie, et, à plus forte raison , dans les sciences plus complexes et moins avancées, pour exiger ici aucune explication : la science mathématique elle-même n’en est certainement point aussi affranchie qu’on le suppose d’ordinaire, sans que d’ailleurs cette sorte d’exception spontanée pût nullement infirmer l’incontestable justesse de cette remarque constante. Quelle Science pourrait sortir de l’état naissant, quelle vraie division du travail intellectuel pourrait s’organiser, même en y amoindrissant excessivement l’étendue des spéculations propres, si chacun ne v oulai t em ployer q ueses observations person nelles? Aussi personne n’ose-t- il, à vrai dire, le soutenir

directement , parmi les plus systématiques partisans du pyrrhonisme historique. D’où vient donc qu’un tel paradoxene s’applique réellementaujourd’hui qu’aux seuls phénomènes sociaux? C’est , au fond , parce qu’il fait partie intégrante de l’arsenal philosophique , construit par la métaphysique révolutionnaire, pour la démolition intellectuelle de l’ancien système politique. Beaucoup d’esprits peu avancés se croiraient encore presque forcés de rentrer sous le joug, trop fraîchement et trop imparfaitement secoué, de la philosophie catholique, s’ils admettaient, par exemple, l’authenticité essentielle des récits bibliques, dont la négation méthodique fut le premier motif de ces aberrations logiques : tel est, d’ordinaire, le grave inconvénient actuel de toute disposition anti-théologique qui ne repose point sur un suffisant développement préalable de l’esprit positif. ’-#r

A de telles aberrations , encore trop nuisibles , se mêlent aujourd’hui de plus en plus des erreurs moins grossières , mais presque aussi fâcheuses , sur l’empirisme systématique que l’on s’eflorce d’imposer aux observations sociales, surtout historiques, lorsqu’on y interdit dogmatiquement, à titre d’impartialité, l’emploi d’aucune théorie quelconque. 11 serait difficile , sans doute, d’imaginer un dogme logique plus radicalement contraire au véritable

Page 1