‹ Cours de philosophie positive (volume 3)Chapitre 22 sur 37 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

4l8 PHILOSOPHIE POSITIVE.

esprit fondamental de la philosophie positive, aussi bien qu’au caractère spécial qu’il doit affecter dans l’étude propre des phénomènes sociaux. En quelque ordre de phénomènes que ce puisse être, même envers les plus simples, aucune véritable observation n’est possible qu’autant qu’elle est primitivement dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque : tel est , en effet , le besoin logique qui a déterminé , dans l’enfance de la raison humaine, le premier essor de la philosophie théologique , comme je l’ai établi dès le commencement de cet ouvrage, et comme je l’expliquerai bientôt d’une manière plus spéciale. Loin de dispenser aucunement de cette obligation fondamentale, la philosophie positive ne fait, au contraire, que la développer et la satisfaire de plus en plus , à mesure qu’elle multiplie et perfectionne les relations des phénomènes. Il est désormais évident, du point de vue vraiment scientifique , que toute observation isolée, entièrement empirique, est essentiellement oiseuse , et même radicalement incertaine : la science ne saurait employer que celles qui se rattachent, au moins hypothétiquement, à une loi quelconque ; c’est une telle liaison qui constitue la principale différence caractéristique entre les observations des savans et celles du vulgaire, qui

PHYSIQUE SOCIALE. 4ig

cependant embrassent essentiellement les mêmes faits , avec la seule distinction des points de vue; les observations autrement conduites ne peuvent servir tout au plus qu’à titre de matériaux provisoires, exigeant même le plus souvent une indispensable révision ultérieure. Une telle prescription logique doit, par sa nature, devenir d’autant plus irrésistible qu’il s’agit de phénomènes plus compliqués, où, sans la lumineuse indication d’une théorie préalable, d’ailleurs plus efficace quand elle est plus réelle, l’observateur ne saurait même le plus souvent ce qu’il doit regarder dans le fait qui s’accomplit sous ses yeux : c’est alors par la liaison des faits précédé ns qu’on apprend vrai ment à voir les faits suivaus. On ne peut, à cet égard, élever aucun doute en considérant successivement les études astronomiques, physiques, et chimiques , et surtout enfin les diverses éludes biologiques, où, en vertu de l’extrême complication des phénomènes, les bonnes observations sont •si difficiles et encore si rares, précisément à cause de la plus grande imperfection des théories positives. En suivant cette irrésistible analogie scientifique , il est donc évident d’avance que les observations sociales quelconques, soit statiques, soit dynamiques , relatives au plus haut degré de complication possible des phénomènes naturels, doi-

dbyG

vent exiger, plus nécessairement encore que toutes les autres, l’emploi continu de théories fondamentales destinées à lier constamment les faits qui s’accomplissent aux faits accomplis; contrairement au précepte profondément irrationnel si doctoralement soutenu de nos jours, et dont l’application facile nous inonde de tant d’oiseuses descriptions. Plus on réfléchira sur ce sujet, plus on sentira nettement que , surtout en ce genre , mieux on aura lié entre eux les faits connus, mieux on pourra, non-seulement apprécier, mais même apercevoir, les faits encore inexplorés. Je conviens que, envers de tels phénomènes, encore plus qu’à l’égard de tous les autres , cette nécessité logique doit augmentergravcment l’immense difliculté fondamentale que présente déjà, par la nature du sujet, la première institution rationnelle de la sociologie positive, où l’on est ainsi obligé, en quelque sorte , de créer simultanément les observations et les lois, vu leur indispensable connexité, qui constitue une sorte de cercle vicieux , d’où- l’on ne peut sortir qu’en se servant d’abord de matériaux mal élaborés et de doctrines mal conçues. L’ensemble de ce volume fera juger comment je me suis acquitté d’une fonction intellectuelle aussi délicate, dont la juste appréciation préalable me vaudra, j’espère, quelque indulgence. Quoi qu’il

en soit, il est évident que l’absence de toute théorie positive est aujourd’hui ce qui rend les observations sociales si vagues et si incohérentes. Les fhits ne manquent point, sans doute, puisque, dans cet ordre de phénomènes encore plus clairement qu’en aucun autre , les plusvulgaires sontnécessairement les plusimportans, malgré les puériles prétentions des vains collecteurs d’anecdotes secrètes : mais ils restent profondément stériles, et même essentiellement inaperçus, quoique nous y soyons plongés, faute des dispositions intellectuelles et des indications spéculatives, indispensables à leur véritable exploration scientifique ( i ). Yu l’excessive complication de tels phénomènes, leur observation statique ne saurait devenir vrai-

(i) On croit souvent que les phénomènes sociaux doivent être tri» faciles à observer, parce qu’ils sont très communs, et que l’observateur, d’ordinaire, y participe Ini-mémc pins ou moins. Mais ce sont précisément cette vulgarité et cette personnalité qui doivent nécessairement conconrir, avec nnc complication snpéricare, h rendre plus difficile ce genre d’observations, en éloignant directement l’observateur des dispositions intellectuelles convenables b nne exploration vraiment scientifique. On n’observe bien , en générfl, qu'en se plaçant en dehors, et l’infiuencc prépondérante d’nne théorie quelconque, surtout positive, peut seule produire et maintenir, envers les phénomènes sociaux, une telle inversion habituelle du poiut de vue spontané. Je ne parle ici d'ailleurs qne des conditions purement spéculatives, sans considérer même l’hallucination plos ou moins profonde que l’entraînement des passions détermine si naturellement en nn tel sujet, et qui ne peut évidemment'* être suffisamment prévenue ou dissipée que par l’iotimc et familière , préoccupation des théories les plus pQsttiVcs. -

ment efficace qu’en se dirigeant désormais d’après une connaissance, au moins ébauchée, des lois essentielles de la solidarité sociale; et il en est encore plus évidemment de même envers les fait? dynamiques, qui n’auraient aucun sens fixe si d’abord ils n’étaient rattachés , fût-ce par une simple hypothèse provisoire, aux lois fondamentales du développement social. Ainsi, l’esprit d’ensemble n’est donc pas seulement indispensable, en physique sociale, pour concevoir et poser convenablement les questions scientifiques , de manière à permettre le progrès effectif de la science, comme je l’ai déjà expliqué dans ce chapitre : on voit maintenant qu’il doit aussi diriger essentiellement même l’exploration directe, afin qu’elle puisse acquérir et conserver un caractère vraiment rationnel, et réaliser les espérances légitimes qu’on s’en forme d’abord. C’est uniquement par-là que tant de précieuses veilles, si souvent perdues à l’élaboration pénible d’une érudition consciencieuse mais stérile, pourront être enfin utilisées, pour le développement de la saifle philosophie sociale, et à l’honneur croissant des estimables esprits qui s'y livrent , lorsque les érudits , guidés par les théories positives de la sociologie, sauront finalement ce qu’ils doivent regarder au milieu des faits qu’ils recueillent . et à quel usage rationnel ils doivent des- ' * f i “ t % H

tiner leurs travaux d’exploration. Bien loin de proscrire, en aucunemanière, la véritable érudition, envisagée sous touslesdivers aspects possibles, la nouvelle philosophie politique lui fournira sans cesse, par une stimulation et une alimentation également spontanées, de nouveaux et plus grands sujets, des points de vue inespérés, une plus noble destination, et, par suite, une plus haute dignité scientifique. Elle n’écartera essentiellement que les travaux sans but, sans principe, et sans caractère, qui ne tendent qu’à encombrer la science d’oiseuses et puériles dissertations ou d’aperçus vicieux et incobérensj comme la physique actuelle condamne les simples compilateurs d’observations purement empiriques : et toutefois même, quant au passé, elle rendra justice au zèle respectable de ceux qui, malgré de frivoles dédains philosophiques, et quoique guidés seulement par d’irrationnelles conceptions, ont entretenu, avec une opiniâtreté instinctive , l’habitude essentielle des laborieuses recherches historiques. Sans doute, en ce genre de phénomènes, ainsi qu’en tout autre, et même davantage qu’en aucun autre, attendu sa complication supérieure, on pourra craindre que l’emploi direct et continu des théories scientifiques n’altère quelquefois les observations réelles, en y faisant voir mal à propos la vérification illusoire

de certains préjugés spéculatifs, dépourvus d’un fondement suffisant. Mais cet inconvénient spontané de l’exploration rationnelle peut être essentiellement évité, dans tous les cas importuns , à l’aide des précautions que suggère toujours la culture effective de la science, et en subordonnant les premiers rapprochemens aux rectifications ultérieures fondées sur un ensemble de faits plus étendu. Si l’on pouvait voir, en un tel danger, un motif suffisant de rétablir la prépondérance d’un empirisme prétendu, on ne ferait, en réalité, que substituer aux indications de théories plus ou moins rationnelles, mais sans cesse rectifiables, les inspirations de doctrines essentiellement métaphysiques, dont l’application ne comporte aucune stabilité j puisque l’absence de toute conception directrice serait d’ailleurs nécessairement chimérique. En transportant habituellement notre intelligence du domaine de l’idéalité dans celui de la réalité, les théories positives doivent évidemment, par leur nature, exposer infiniment moins que toutes les autres à voir, dans les faits ce qui n’y est point. Caractérisées par une subordination continue et systématique de^ l’imagination à l’observation, leur usage exclusif dispose directement l’observateur à se prémunir sans cesse contre uu tel entraînement j et, quoique la fai-

•T>ll¥SIQÜK SOCIAtK. 43^

blesse de notre intelligence' ne permette point de garantir qu’il y résistera toujours avec succès, un tel régime est néanmoins le plus propre, sans aucun cloute, à prévenir ce grave danger spéculatif, qûi tend à altérer, par sa base indispensable. Je système entier de la scieuce réelle. Il serait, certes, fort étrange que la considération de ce péril pût aujourd’hui conduire à motiver, en philosophie politique, le maintien de la méthode métaphysique, qui, par sa nature, y plonge nécessairement notre intelligence d’une manière presque indéfinie, en offrant toujours des chances plausibles d’une vague vérification historique aux plus irrationnelles préoccupations quelconques.

On voit donc que, par la nature même de la science sociale, l’observation proprement dite y a nécessairement besoin, d’une manière plus profonde encore et plus spéciale qu’en aucun autre cas, d’une intime subordination coritinue à l’ensemble des spéculations positives sur les lois réelles de la solidarité ou de la succession de phénomènes aussi éminemment compliqués. Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait social : purement isolé, il reste inévitablement à l’état stérile de simple anecdote , susceptible tout au plus de satisfaire une vaine

4a6 philosophie positive.

curiosité, mais incapable d’aucun usage rationnel. Une telle subordination doit sans doute augmenter directement la difficulté fondamentale, déjà si prononcée, qui caractérise les observations sociales , et doit ainsi concourir aujourd’hui à rendre, en ce genre, les bons observateurs encore plus rares, quoique elle doive, au contraire, les multiplier ultérieurement, à mesure que la science réelle se développera. Mais cette condition intellectuelle est si évidemment imposée par la nature du sujet, qu’on ne saurait voir, dans la remarque précédente, qu’une confirmation nouvelle delà t nécessité, déjà surabondamment prouvée, en quelque sorte, depuis le commencement de ce volume , de ne confier désormais la culture habituelle des théories sociales qu’aux esprits les mieux organisés, convenablement préparés par l’éducation la plus rationnelle. Du reste, le précepte logique sur lequel je viens d’insister n’est , à vrai dire , que la suite naturelle et l’indispensable complément de l’obligation fondamentale, antérieurement établie dans cette leçon, de rendre l’esprit d’ensembleessentiellement prépondérant dans les études sociologiques, en y procédant surtout du système aux élémeus. Enfin, ce précepte luimêmug envisagé sous un autre aspect , constitue , à mes yeux, d’une manière aussi décisive que di

recle , l’évidente vérification générale , envers l’observation pure, de cette inévitable extension des moyens essentiels d’exploration que j’ai ci-dessus rappelée devoir à priori caractériser la science sociologique. Car, ainsi explorés d’après des vues rationnelles de solidarité ou de succession , les phénomènes sociaux comportent, sans aucun doute, des moyens d’observation bien plus variés et plus étendus que tous les autres phénomènes moins compliqués. C’est ainsi que non-seulement l’inspection immédiate ou la description directe des événemens quelconques, mais encore la considération des coutumes les plus insignifiantes en apparence"', l’appréciation des diverses sortes de monumens, l’analyse et la comparaison des langues, etc., et une foule d’autres voies plus ou moins -importantes, peuvent offrir à la sociologie d’utiles moyens continus d’exploration positive : en un mot, tout esprit rationnel, préparé par une éducation convenable, pourra parvenir, après un suffisant exercice, à convertir instantanément en précieuses indications sociologiques les impressions spontanées qu’il reçoit de presque tous les événemens que la vie sociale peut lui offrir, d’après les points de contact plus ou moins directs qu’il y saura toujours apercevoir avec les plus hautes notions de la science , en vertu de l’universelle con-

nexité des divers aspects sociaux. Si donc cette connexité caractéristique constitue d’abord la principale source des difficultés propres aux observations sociales, on voit finalement aussi que, par une sorte de compensation incomplète , elle tend nécessairement à y étendre et y varier, au jblus haut degré, les procédés essentiels d’exploration scientifique.

Le second mode fondamental de l’art d’observer, ou l’expérimentation proprement dite , semble , par une première appréciation, devoir être entièrement interdit à la science nouvelle que nous constituons ici : ce qui d’ailleurs ne l’empêcherait nullement de pouvoir être pleinement positive. Mais, en y regardant avec attention, on peut aisément rëconnaître que cette science n’est point, en réalité, totalement privée, par sa nature, d’une telle ressource générale, quoique ce ne soit pas, à beaucoup près, la principale qu’elle doive employer. Il suffit, pour cela, d’y distinguer convenablement, d’après la nature des pliénomèues, entre l’expérimentation directe et l’expérimentation indirecte, comme je l’ai fait dans les deux volumes précédens. Nous avons surtout reconnu, au troisième volume, que le vrai caractère philosophique du mode expérimental ne consiste point essentiellement dans cette institution artificielle

PHYSIQUE SOCIAT.E.

des circonstances du phénomène, qui, pour le vulgaire des savans, constitue aujourd’hui le principal attribut d’un tel genre d’explorations. Que le cas soit naturel ou factice, nous savons que l’observation y mérite réellement toujours le nom propre d’expérimentation , toutes les fois que l’accomplissement normal du phénomène y éprouve , d’une manière quelconque, une altération bien déterminée, sans que la spontanéité de cette altération puisse détruire l’elFicacité scientifique propre à toute modification des circonstances habituelles du phénomène pour en mieux éclairer la production effective. C’est surtout en ce sens que le mode expérimental peut réellement appartenir aux recherches sociologiques. Envers les études purement biologiques, nous avons constaté que, d’après la complication et la solidarité nécessaires de leurs phénomènes, les expériences directes, par voie artificielle, y devaient être le plus souvent d’une institution trop diûicile et d’une interprétation trop équivoque pour qu’on y dût rationnellement compter beaucoup sur leur usage habituel. Cette complication et cette solidarité étant ici bien plus prononcées encore, il est évident qu'un tel genre d’expériences ne saurait aucunement convenir à la sociologie, quand même il y serait moralement admissible et physi-

43o PHILOSOPHIE POSITIVE.

queraent praticable. Une perturbation laclice dans l’un quelconque des élémens sociaux, devant nécessairement, soit par les lois d’harmonie ou celles de succession, retentir bientôt sur tous les autres, l’expérience, abstraction faite de son institution chimérique, serait alors radicalement dépourvue de toute importante valeur scientifique, par l’irrécusable impossibilité d’isoler suffisamment aucune des conditions ni aucun des résultats du phénomène: en sorte qu’il faut peu regretter qu’un tel mode d’exploration devienne ici essentiellement inapplicable. Mais j’ai démontré, en philosophie biologique , que les cas pathologiques , par suite même de leur spontanéité, constituaient , en général , le véritable équivalent scientifique de la pure expérimentation, en ce que, quoique indirectes, les expériences naturelles qu’ils nous offrent sont plus éminemment appropriées à l’étude des corps vivans , envisagés sous un aspect quelconque, et cela d’autant plus qu’il s’agissait de phénomènes plus complexes et d’organismes plus éminens. Or, les mêmes considérations philosophiques sont, à plus forte raison, essentiellement applicables aux études sociologiques , et y doivent conduire à des conclusions semblables, et encore mieux motivées, sur la prépondérance nécessaire de l’analyse pathologique, comme mode

fc V

indirect d'expérimentation convenable à l’organisme le plus élevé et aux phénomènes les plus composés qu’on puisse concevoir. Ici, cette analyse pathologique consiste essentiellement dans l’examen des cas, malheureusement trop fréquens, où les lois fondamentales, soit de l’harmonie, soit de la filiation, éprouvent, dans l’état social , des perturbations plus ou moins prononcées, par des causes accidentelles ou passagères, d’ailleurs spéciales ou générales, comme on le voit surtout aux diverses époques révolutionnaires, et principalement aujourd’hui. Ces perturbations quelconques constituent , pour l’organisme social, l’analogue exact des maladies proprement dites de l’organisme individuel : et je ne crains pas d’avancer que cette assimilation philosophique sera d’autant mieux appréciée, à tous égards, proportion gardée de l’inégale complication des organismes, qu’on la soumettra à une discussion plus approfondie. Dans l’un et l’autre cas, c’est sans doute faire un noble usage de la raison humaine, comme je l’ai indiqué au volume précédent, que de l’appliquer à mieux dévoiler les lois réelles de notre nature, soit individuelle, soit sociale, par < l’analyse scientifique des désordres plus ou moins graves dont son développement est nécessairement accompagné. Mais si , envers les recherches

biologiques proprement dites, nous avons déjà reconnu que l’exploration pathologique y est jusqu’ici fort imparfaitement instituée, on conçoit d’avance combien elle doit être encore plus vicieuse à l’égard des questions sociologiques ellesmêmes, où l’on n’en a jamais tiré, à vrai dire, aucun secours important, quoique les matériaux y abondent. Cette stérilité radicale tient surtout à ce que l’expérimentation quelconque, directe ou indirecte, peut encore moins se passer que la simple observation d’une subordination fondamentale à des conceptions rationnelles, pour acquérir une véritable utilité scientifique. Les motifs de cette indispensable subordination étant nécessairement les mêmes que dans le cas précédemment discuté, il serait entièrement superflu d’en reproduire ici 1 indication sommaire, dont la pratique sociale ne nous offre que trop l’éclatante confirmation journalière. Ne voyons-nous pas, surtout aujourd’hui , les expériences politiques les plus désastreuses incessamment renouvelées , avec des modifications aussi insignifiantes qu’irrationnelles, quoique leurs premiers accomplissemens eussent du suffire pour faire pleinement apprécier 1 inefficacité et le danger des expédiens proposés? Je sais quelle est, à cet égard, la part capitale qu’il faut faire à l’inévitable ascendant

des passions humaines : mais aussi on oublie trop, d’un autre côté, que le défaut d’une analyse rationnelle suffisamment prépondérante doit constituer directement l’une des principales causes de l’infructueux enseignement tant reproché aux expériences sociales, dont le cours spontané deviendrait, sans doute, plus instructif, s’il pouvait être mieux observé. Ou pense, il est vrai, que les cas de perturbation sociale sont impropres à dévoiler les lois fondamentales de l’organisme politique, que l’on regarde alors comme détruites ou du moins suspendues : c’est la même erreur qu’envers l’organisme individuel j et elle est ici bien plus excusable, puisque l’état normal luimême n’est point encore suffisamment conçu comme soumis à de véritables lois. Mais, au fond, le principe essentiel, établi surtout par les travaux de l’illustre Broussais, destiné désormais à caractériser l’esprit philosophique delà pathologie positive, est, par sa nature, aussi bien applicable à l’organisme social qu’à l’organisme individuel. En tous deux, les cas pathologiques ne sauraient constituer aucune violation réelle des lois fondamentales de l’organisme normal, dont les phénomènes essentiels sont alors modifiés seulement dans leurs divers degrés, sans pouvoir jamais l’être dans leur nature ni dans leurs relations, comme tome iv. a8

je l’ai expliqué en philosophie biologique. Les perturbations sociales surtout sont nécessairement du même ordre que les modifications déterminées dans l’ensemble des lois sociologiques par les différentes causes secoudaires dont j’ai cidessus circonscrit l’influence générale entre d’inévitables limites : il n’y a de distinction réelle à établir, sous ce rapport, que de la discontinuité des unes à la continuité des autres, ce qui ne saurait certainement altérer le priucipe. Puis donc que les lois fondamentales subsistent toujours essentiellement en un état quelconque de l’organisme social , il y a lieu de conclure rationnellement, avec les précautions convenables, de l’analyse scientifique des perturbations à la théorie positive de l’existence normale. Tel est le fondement philosophique de l’utilité essentielle propre à cette sorte d’expérimentation indirecte et involontaire pour dévoiler l’économie réelle du corps social d’une manière plus prononcée que ne peut le faire la simple observation, dont elle constitue ainsi, comme en tout autre sujet , l’indispensable complément général. Par sa nature , ce procédé est applicable à tous les ordres de recherches sociologiques, soit qu’il s’agisse de l’existence ou du mouvement, envisagés l’un ou l’autre sous un aspect quelconque, physique, intellectuel , moral ou politique,

et à tous les degrés possibles de l’évolution sociale, où les perturbations n’ont malheureusement jamais manqué. Quant à son extension effective, Userait prématuré de vouloir ici la mesurer en général , puisque ce procédé n’a pu être encore réellement appliqué à aucune recherche de philosophie politique , et ne pourra devenir usuel que par le développement ultérieur de la nouvelle science que je m’efforce de constituer. Mais il était néanmoins indispensable de le signaler aussi en le caractérisant sommairement, comme l’un des moyens fondamentaux d’exploration propres à la physique sociale.

Considérant enfin la méthode comparative proprement dite, je dois d’abord, à ce sujet, l'envoyer le lecteur aux explications fondamentales que j’ai suffisamment présentées, en philosophie biologique, pour démontrer la prépondérance nécessaire d’un tel procédé dans les études quelconques dont les corps vivans peuvent devenir le sujet, et avec une évidence d’autant plus irrésistible que les phénomènes se compliquent davantage ou que l’organisme s’élève. Ces motifs essentiels étant ici essentiellement les mêmes , à un degré plus prononcé , je puis abréger notre examen actuel en chargeant le lecteur d’opérer, sous les modifications convenables, cette » 28..

reproduction spontanée. Je dois maintenant me borner à signaler suffisamment les seules différences Capitales par lesquelles se distingue nécessairement l’application générale de l’art comparatif à l’ensemble des recherches sociologiques.

Une aveugle imitation du procédé biologique entraînerait d’abord à méconnaître irrationnellement les vraies analogies logiques entre les deux sciences, puisque la comparaison des diverses parties de la hiérarchie animale, que nous avons vu constituer, en biologie, le principal caractère de la méthode comparative , ne saurait , au contraire, avoir, en sociologie, qu’une importance secondaire. Mais c’est qu’au fond, comme nous allons le reconnaître , ce n’est point là , pour cette dernière science, le véritable équivalent scientifique de là conception fondamentale de la série organique. Toutefois, je suis convaincu que la prépondérance trop prolongée de la philosophie théologico-métaphysique dans un tel ordre d’idées inspire aujourd’hui un dédain fort irrationnel contre tout rapprochement scientifique de la société humaine avec aucune autre société animale. Quand les études sociales seront enfin convenablement dirigées par l’esprit positif, on ne tardera point , sans doute, à y reconnaître l’utilité permaneute, et, en plusieurs cas, la

PHYSIQUE SOCIALE. » /fin

nécessité, d’y introduire, à un certain degré, la comparaison sociologique de l’homme aux autres animaux, et surtout aux mammifères les plus élevés, du moins après que les sociétés animales, encore si mal connues, auront été enfin mieux observées et mieux appréciées. Les motifs d’une telle comparaison sont fort analogues à ceux qui nous en ont expliqué, dans le volume précédent, la haute importance pour l’étude de la vie individuelle, en ce qui concerne les phénomènes intellectuels et moraux, dont les phénomènes sociaux constituent la suite nécessaire et le complément naturel. Aprèsavoir long temps méconnu cette importance envers le premier cas, tous les bous esprits commencent aujourd’hui à y sentir la réalité et la portée d’un procédé aussi capital : il en sera ultérieurement de même à l’égard du second cas^ quoique ce mode y doive être moins essentiel. Le principal défaut d’un tel ordre de comparaisons sociologiques sera, sans doute, d être borné, par sa nature, aux seules considérations statiques, sans pouvoir atteindre jusqu’aux considérations dynamiques, qui doivent constituer, surtout de nos jours, le sujet prépondérant et direct de la science. rlette restriction résulte évidemment de ce que l’état social des animaux , sans être, en réalité , aussi absolument fixe qu’on

l’imagine , n’éprouve esseutiellement, depuis que la prépondérance humaine s’est pleinement développée , que d’imperceptibles variations, nulle-ment comparables à la progression continue de l’humanité , envisagée même dans son essor primitif le moins prononcé. Mais réduite à la statique sociale, l’utilité scientifique d’une telle comparaison me semble vraiment incontestable, pour y mieux caractériser les lois les plus élér» mentaires de la solidarité fondamentale , en manifestant directement , avec une évidence irrésistible , leur vérification spontanée dans l’état de société le plus imparfait , de manière à pouvoir même quelquefois inspirer, en outre, d’utiles inductions sur la société humaine. Rien n’est plus propre surtout à faire ressortir combien sont pleinement naturelles les principales relations sociales, que tant d’esprits sophistiques croient encore aujourd’hui pouvoir transformer au gré de leurs vaines prétentions : ils cesseront, sans doute, de regarder comme factices et arbitraires les liens fondamentaux de la famille humaine , en les retrouvant, avec Je même caractère essentiel , chez les animaux , et d’une manière d’autant plus prononcée que l’organisme y devient plus élevé , plus rapproché de l’organisme humain. En un mot, pour tout ce qui concerne les premiers

PHYSIQUE SOCIALE. * 43q

germes îles relations sociales, les premières ins- * titillions qui ont fondé spontanément l’unité de la famille ou de la tribu, dans cette partie élémentaire de la sociologie qui se confond presque avec la biologie intellectuelle et morale ou du moins avec ce qu’on nomme l’histoire naturelle de l’homme, dont elle semble constituer un simple prolongement général , il y aura , non-seulement un grand avantage scientifique , mais une vraie nécessité philosophique, à employer convenablement la comparaison rationnelle de la société humaine aux autres sociétés animales; comme quelques philosophes l’ont déjà soupçonné, et surtout Fergusson, qui en a le mieux pressenti l’importance. Peut-être même ne faudra-t-il point, à cet égard, se borner absolument, parmi les sociétés animales, à celles qui offrent un caractère de coopération vraiment volontaire, analogue à celui des sociétés humaines; quoique leur considération doive être, par ce motif, essentiellement prépondérante , l’esprit scientifique, étendant un’ tel mode d’exploration jusqu’à son dernier terme logique, pourra trouver aussi quelque utilité, sous ce rapport, à descendre jusqu’à l’examen de ces étranges sociétés, propres aux animaux inferieurs, où une coopération involontaire résulte d’une indissoluble union organique ,

soit par simple adhérence, soit aussi par continuité réelle (i). En supposant que la science ne dut immédiatement retirer aucun avantage direct de cet entier développement rationnel de la comparaison sociologique , il n’en serait certainement point ainsi de la méthode , qui y gagnerait aussitôt une plus parfaite homogénéité, par suite d’une plus exacte similitude avec la manière de procéder dans les études biologiques. L’habituelle comparaison scientiüque, aussi bien sociale qu’individuelle, de l’homme aux autres animaux, est éminemment propre, par sa nature, à mieux éliminer cet esprit absolu qui constitue encore aujourd’hui le vice principal de la philosophie politique. Il me semble d’ailleurs, même sous le rapport pratique, que l’insolent orgueil qui

(i) On a quelquefois comparé l’ensemble de l’homanitc à une sorie d’immense polype , s’étendant snr le globe entier. Mais cette métaphore pédantesqne , où l’on s’efforce de caractériser nn phénomène très connu en l’assimilant à nn antre qui l’est beanconp moins , témoigné réellement nne très imparfaite appréciation philosophique de notre solidarité sociale, et snrtont nne hante ignorance biologique dn genre d’existence propre aux polypiers. Elle conduit à rapprocher nne association volontaire et facultative d’nne participation involontaire et indissoluble; nn système dont les divers élément, malgré leur originalité propre, s’affectent toujours réciproquement, est ainsi assimilé à un système essentiellement iuverse, où les parties, qooiqne inséparables, n’exercent jamais directement aucune action mutuelle, au point que les nnes périssent pendant que Iss autres naissent, sans que le reste en soit aucunement altéré.

‘ î ' PHYSIQUE SOCIALE.'1 * 44 1

porte certaines castes à se regarder en quelque * sorte comme d’une autre espèce que le reste de l’humanité n’est pas, en réalité, sans quelque intime affinité philosophique avec l’irrationnel dédain contre tout rapprochement effectif entre la nature humaine et les autres natures animales. Néanmoins , quelle que soit l’importance scientifiq ue de ces diverses considérations , elles ne sauraient essentiellement convenir qu’à un traité méthodique et spécial de philosophie sociale, tel que celui déjà annoncé, où elles exerceront ultérieurement leur influence nécessaire. Mais, ici, dans cette première conception de la science, où, par des motifs précédemment ex-' pliqués, je dois surtout avoir en vue la dynamique sociale, à laquelle ce genre de comparaisons est presque inapplicable, il est évident que je ne saurais en faire aucun usage important, au moins direct. Toutefois , à ce titre même, il était, ce me semble, d’autant plus indispensable de signaler ici, avec plus d’insistance, celte partie de la méthode comparative , afin qu’elle ne restât point inaperçue, ce qui aurait de graves inconvéniens scientifiques, comme je viens de l’indiquer. Les procédés logiques fréquemment usités sont ordinairement assez caractérisés par leur application effective, pour que leur préalable ap-

précialion générale puisse, au contraire, se réduire au plus indispensable examen de leur propriétés fondamentales.

Afin que les principales formes distincte» propres, en sociologie, à la méthode comparative soient ici toujours considérées dans l’ordre successif de leur importance croissante , je dois maintenant y signaler le mode capital qui consiste en un rapprochement rationnel des divers états co-existans de la société humaine sur les différentes portions de la surface terrestre, envisagés surtout chez des populations pleinement indépendantes les unes des autres. Rien n’est plusî propre qu’un tel procédé à caractériser nettement les diverses phases essentielles de l’évolution humaine, dès lors susceptibles d’être simultanément explorées, de manière à faire ressortir, d’une manière plus directe et plus sensible, leurs attributs prépondérans. Bien que la progression fondamentale de l’humanité soit nécessairement unique, en ce qui concerne le développement total, il est néanmoins incontestable que, par un concours de causes sociales, fort mal analysé jusqu’ici dans la plupart des cas, des populations très considérables, et surtout très variées, n’ont encore atteint qu’à des degrés inégalement inférieurs de ce développement général ; en sorte que,

par suite de cette inégalité, les divers états antérieurs des nations les plus civilisées se retrouvent aujourd’hui essentiellement, maigre d’inévitables différences secondaires , chez les peuples contemporains répartis en divers lieux du globe (i). Comme l’observation proprement dite, dont il constitue la modification la plus spontanée , ce mode comparatif présente d’abord l’avantage évident d’être pareillement applicable aux deux ordres essentiels de spéculations sociologiques, les unes statiques, les autres dynamiques, de manière à vérifier également les lois de l’existence et celles du mouvement , ou même à fournir quelquefois , à leur égard , de précieuses inductions directes. En second lieu, il s’étend essentiellement aujourd’hui, en réalité, à tous les

(l) Sans sortir d’une même nation, on pourrait, jusqu'à un certain • point, comparer, par un rapprochement encore plus intime, les principales phases de la civilisation humaine, an y considérant l’état social des différentes classes, très inégalement contemporaines. La capitale dn monde civilisé renferme aujourd’hui dans son sein des représentai plus ou moins fidèles de presque tous les degrés antéricnrs de l'évolution sociale, surton t sous le rapport intellectncl. Mais, malgré leur apparente facilité, de telles observations sont, par leur natnre, trop peu décisives, pour acquérir jamais une véritable importance scientifique, h cause de l’inévitable influence commune qu’exerce, même alors, l’esprit général de l’époque, et qni ne permet une exacte analyse de ces incontestables différences qu'à l’aide d’une théorie sociologique déjà très avancée , sans laquelle on s’exposerait ainsi & de graves erreurs. >

degrés possibles de l’évolulion sociale, dont tous les traits caractéristiques peuvent ainsi être effectivement soumis à noire immédiate observation : depuis les malheureux habilans de la terre de Feu jusqu’aux peuples les plus avancés de l’Europe occidentale, on ne saurait imaginer aucune nuance sociale qui ne se trouve actuellement réalisée en certains points du globe , et même presque toujours en plusieurs localités nettement séparées. Dans la partie historique de ce volume , j’aurai l’occasion de montrer que certaines phases intéressantes, quoique secondaires, du développement social, dont l’histoire de notre civilisation ne laisse aucuns vestiges appréciables , ne peuvent être connues que par cette indispensable exploration comparative : et ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, les degrés les plus inférieurs de l’évolulion humaine , à l’égard desquels une telle propriété n’est plus aujourd’hui contestable. Même pour les phases les plus historiques , il y a toujours de nombreux intermédiaires qui ne comportent également que ce mode indirect d’observation. Telles sont les principales propriétés qui caractérisent,1 en sociologie, cette seconde partie essentielle de la méthode comparative, si heureusement destinée à vérifier les indications directes de l’analyse his-

torique proprement dite , et surtout même à combler suffisamment ses inévitables lacunes. L’usage général de ce procédé sociologique est éminemment rationnel, puisqu’il repose directement sur le principe, ci-dessus établi, de l’identité nécessaire et constante du développement fondamental de l’humanité, d’après l’irrésistible prépondérance du type commun de la nature humaine , au milieu des diversités quelconques de climat, et même de race, les différences réelles ne pouvant affecter * que la vitesse effective de chaque évolution sociale.

Mais, après avoir convenablement apprécié les précieux attributs d’un tel procédé, il importe beaucoup, pour la constitution rationnelle de la nouvelle philosophie politique, de prévenir, à cet égard, une exagération trop naturelle aujourd’hui, en signalant maintenant , avec non moins de scrupule , les graves dangers scientifiques qui lui sont propres, et qui, malgré tous ses avantages réels, ne permettent nullement de lui confier la principale direction des observations sociologiques. Son premier défaut, à la fois le plus grave et le plus inévitable, consiste en ce que, par sa nature, il n’a aucun égard à la succession nécessaire des divers états sociaux , qu’il tend directement, au contraire, à présenter comme co-existans. Un usage trop exclusif, ou seulement même trop prépondérant,

île ce mode d’exploration pourrait donc conduire souvent à méconnaître, d’une manière plus ou moins vicieuse, l’ordre fondamental suivant lequel ces différons degrés de l’évolution humaine ont dû résulter les uns des autres -, et l’on peut ajouter qu’il y conduirait infailliblement, si cet ordre n était pas déjà essentiellement établi par une meilleure voie scientifique : or, nous savons combien une telle notion est capitale en sociologie, ce qui doit faire apprécier toute l’importance d’un pareil inconvénient. Pour en mieux saisir la portée, il faut considérer, en second lieu, que l’incobérence spontanée, propre à ce genre d’observations sociologiques comparatives, ne permet guère, quand elles sont isolément employées, d’apercevoir exactement la filiation réelle des divers systèmes de société, même en supposant que l’ordre positif en fut préalablement connu. A l’un et à l’autre titre, il serait aisé de citer ici une foule d’exemplesirrécusables de semblables erreurs, chez les philosophes les plus distingués ; mais la nature éminemment dogmatique de cet ouvrage m’oblige à m’abstenir de pareilles indications critiques, auxquelles le lecteur suppléera facilement. En continuant à m’en tenir aux préceptes, je dois signaler enfin l’inconvénient, non moins caractéristique, de ce mode comparatif, de tendre à faire mal ap-

précicr les divers cas ainsi observés, en y prenant de simples modifications secondaires pour des phases principales du développement social.

. C’est surtout par-là qu’on a été conduit à se former les notions les plus vicieuses sur l’influence politique du climat, en attribuant à son acliou des différences sociales qui devaient être surtout rapportées à l’inégalité d’évolution; quelquefois, mais plus rarement, la méprise, toujours pareillement irrationnelle, a été inverse : il est clair, en effet, que, dans l’usage propre d’un tel procédé, rien ne saurait directement indiquer à laquelle des deux classes doit réellement appartenir chaque diversité constatée. La même tendance vicieuse se manifeste aussi, à un degré ordinairement plus prononcé , en ce qui concerne les différentes races humaines. Car, ces comparaisons sociologiques simultanées doivent souvent avoir lieu, surtout dans les cas importons, entre des populations appartenant à des variétés distinctes de l’espèce humaine; attendu que cette modification physiologique paraît avoir été, en beaucoup d’occasions, une des causes essentielles, si ce n’est même la principale , de l’inégale vitesse d’une évolution toujours nécessairement commune. On est donc ainsi essentiellementexposé à confondre l’influence de la race et celle de l’âge social, soit qu’on exa-

gère ou qu’on méconnaisse l’une ou l’autre. 11 faut d’ailleurs ajouter que le climat vient aussi introduire habituellement une troisième source d’interprétation des phénomènes comparatifs, qui, alternativement conforme et contraire à chacune des deux autres, tend à augmenter les chances inévitables d’illusion sociologique, et à rendre presque inextricable l’analyse comparative dont on avait attendu d’irrécusables lumières.

D’après cette double appréciation contradictoire, suffisamment exacte quoique très sommaire, nous sommes spontanément conduits à vérifier spécialement , pour ce mode usuel de la méthode comparative en sociologie , ce qui a déjà été nettement constaté ci-dessus, d'abord quant à l’observation proprement dite, et ensuite pour l’expérimentation : c’est-à-dire, la haute impossibilité d’employer utilement un tel procédé sans que son application primitive et son interprétation finale soient constamment dirigées par une première conception rationnelle, très générale sans doute mais pleinement positive, de l’ensemble du développement fondamental de l’humanité. Rien ne saurait dispenser d’une condition philosophique aussi clairement reproduite sous diverses faces , par l’examen attentif de la nature des recherches sociologiques. Sou accomplisse-

uieut continu pourra seul prévenir ou tempérer

suffisamment les graves inconvéniens, que nous avons reconnus propres à ce mode d’exploration , et permettra dès-lors de développer librement les précieux attributs qui le caractérisent. On voit ainsi de plus en plus combien sont absurdes et dangereuses , soit pour la théorie ou la pratique , quant à la science ou à la méthode, les vaines déclamations sophistiques des partisans de l’empirisme systématique, ou des aveugles détracteurs absolus de toute spéculation sociale ; puisque c’est précisément à mesure qu’elles s’élèvent et se généralisent que les principales notions de philosophie politique deviennent à la fois plus réelles et plus efficaces , l’illusion et la stérilité étant surtout réservées aux conceptions trop étroites et trop spéciales, soit scientifiques, soit logiques. Mais, en poursuivant le cours régulier de notre sujet , il résulte évidemment de la conclusion précédente que cette première ébauche indispensable de la sociologie générale , qui doit nécessairement diriger l’application habituelle des divers modes d’exploration ci-dessus appréciés, repose directement elle-même sur l’usage primitif d’une nouvelle méthode d’observation, dont le caractère plus rationnel, mieux adapté à la nature des phénomènes, soit spontanément exempt tome îv. . 29 '

Diqiti;

45û PHILOSOPHIE POSITIVE.

des graves dangers que les autres présentent, à diflërens litres, désormais suflisammentexaminés. Or, c’est ce qui existe en effet , et nous sommes ainsi finalement conduits, par une marche graduelle, à l’appréciation directe de celte dernière partie de la méthode comparative que je dois distinguer, en sociologie, souslenomde méthode historique propremen t dite, dans laquelle réside essentiellement, par la nature même d’une telle science, la seule base fondamentale sur laquelle puisse réellement reposer le système d e la logique politique.

La comparaison historique des divers étals consécutifs de l’humanité ne constitue pas seulement le principal artifice scientifique de la nouvelle philosophie politique : sou développement rationnel formera directement aussi le fond même de la science, en ce qu’elle pourra offrir de plus caractéristique à tous égards. C’est surtout ainsi que la science sociologique doit d’abord se distinguer profondément de la science biologique proprement dite, ainsi que je l’expliquerai spécialement dans la leçon suivante. En effet , le principe positif de cette indispensable séparation philosophique résulte de cette influence nécessaire des diverses générations humaines sur les générations suivantes , qui , graduellement accumulée d’une

manière continue, finit bientôt par constituer la considération prépondérante de l’étude directe du développement social. Tant que cette prépondérance n’est point immédiatement reconnue, cette étude positive de l’humanité doit rationnellement paraître un simple prolongement spontané de l’histoire naturelle de l'homme. Mais, ce caractère scientifique, fort convenable en se bornant aux premières générations, s’elîace nécessairement de plus en plus à mesure que l’évolutitfn sociale commence à se manifester davantage, et doit se transformer finalement, quand une fois le mouvement humain est bien établi, en un caractère tout nouveau, directement propre à la science sociologique, où les considérations historiques doivent immédiatement prévaloir. Quoique cette analyse historique ne semble destinée, par sa nature, qu’à la seule sociologie dynamique, il est néanmoins incontestable qu’elle s’étend nécessairement au système entier de la science, sans aucune distinctif de parties, en vertu de leur parfaite solidarité. Outre que la dynamique sociale constitue finalement le principal objet de la science, on sait d’ailleurs, comme je l’ai précédemment expliqué, que la statique sociale en est, au fond, rationnellement inséparable, malgré l’utilité réelle d’une telle distinction spécula

tive, puisque les lois de l’existence se mauifesleut surtout pendant le mouvement.

Ce n’est pas seulement sous le point de vu$ scientifique proprement dit que l’usage prépondérant de la méthode historique doit donner à la sociologie son principal caractère philosophique: c’est encore, et peut-être même d’une manière plus prononcée , sous l’aspect purement logique. On doit, en effet, reconnaître, comme je l’établirai directement dans la leçon suivante, que, par la création spontanée de cette nouvelle branche essentielle de la méthode comparative fondamentale, la sociologie aura aussi perfectionné, à son tour, suivant un mode qui lui était exclusivement réservé, l’ensemble delà méthode positive, au profit commun de toute la philosophie naturelle , et d’une manière dont la haute importance scientifique peut à peine être entrevue aujourd’hui des meilleurs esprits. Dès à présent, nous pouvons signaler cette méthode historique comme offrant la vérification la plus naturelle et l’appl^tion la plus étendue de cet attribut caraclérisliqu^cjue nous avons démontré ci-dessus daus la mardi e habituelle propre à la science sociologique, et qui consiste à procéder surtout de l’ensemble aux détails. Cette indispensable condition permanente des études sociales yrâiment rationnelles se manifeste spontanément,

au plus haut degré, et de la manière la plus directe, dans tout travail réellement historique, qui, sans cela, dégénérerait inévitablement en une simple compilation de matériaux provisoires, avec quelque talent qu’il fût d’ailleurs exécuté. Puisque c’est surtout dans leur développement que les divers élémens sociaux sont nécessairement solidaires et inséparables, il s’ensuit qu’aucune filiation partielle, entièrement isolée, ne saurait avoir de réalité, et que toute explication de ce genre, avantde pouvoir devenir, à aucun égard, spéciale, doit d’abord reposer sur une conception générale et simultanée de l’évolution fondamentale. Que peut signifier, par exemple, l’histoire exclusive, et surtout partielle, d’une seule science ou d’un seul art, sans être préalablement rattachée à une telle étude de l’ensemble du progrès humain (i)?

(i) On a publié récemment, sur l'histoire des sciences mathématiques eu Italie pendant le dix-septième siècle, lin travail singulièrement propre, par son excessive spécialité, à caractériser, d’après un exemple très prononcé, celte indispensable nécessité de l’esprit d’ensemble en toute étude vraiment historique. Il ne s'agit nullement iti des graves erreurs de détail déjà signalées, h l'égard de cet ouvrage , par diveis savans , et surtout par un géomètre aussi éclairé que modeste ( M. Chasles ), qui, dans sa critique, en général très rationnelle, s’est montré fort supérieur h l’auteur, en ce qui concerne la véritable intelligence de l'histoire mathématique. La seule conception du sujet suffit, à mes yeux, pour témoigner évidemment une profonde ignorance du vrai caractère de l 'histoire, consistant surtout dans la prépondérance générale et continue de la filiation sur la description j caractère qui devrait naturelle-

Il en est de même à tout autre titre , et principalement pour ce qu’on nomme si abusivement l’histoire politique proprement dite, comme si une véritable histoire quelconque pouvait n’ètre pas plus ou moins politique. L’irrationnel esprit de spécialité exclusive qui prend, de nos jours, un si dé-

ment sembler plus marqué dans toute histoire intellectuelle» On peut excuser, d’après les préjugés regnans, la restriction de ces recherches historiques anx seules sciences mathématiques, quoique leur développement ait été réellement lié, surtout alors, h celui des autres sciences, et même à l’ensemble du progrès humain. Mais on ne saurait s’abstenir de condamner hautement l’irrationnelle limitation du sujet à une seule nation et à un seul siècle, dans un travail qui, au lieu du modeste titre d 'Annales, est ambitieusement qualifié d 'Histoire ; comme si /es progrès mathématiques faits d’uu côté des Alpes avaient pu être alors indépendans de ceux accomplis simultanément, d’une manière si éminente, de l’autre côté} et comme si d’aillenrs l’état géométrique du dix-septième siècle avait pu s’isoler de l’ensemble du progrès antérieur. Si ce choix irrationnel avait été inspiré par un vain esprit d’étroite nationalité, il n’en serait pas plus excnsablc, surîout aujourd’hui, et chez un savaut. D’un tel genre de composition , où l’histoire mathématique rétrograde certainement , à divers égards importans, au-dessous du caractère plus philosophique qu’elle avait déjà acquis, il ne resterait qu’ît descendre, en vue d’une plus parfaite spécialité, à l’histoire d’une seule province en une seule année ! Certes, si l’on eût systématiquement projeté la plus intense condensation possible de symptômes d’irrationnalilé dans le simple titre d’un ouvrage, il eût été difficile d’y mieux parvenir que par cet essor spontané d’une vicieuse philosophie. Aussi celle production, quoique accueillie, suivant l’usage, par un concert d’emphaliqucs éloges, n’a-l-clJe, au fond, exercé, au-delà d’une certaine coterie, aucune influence réelle sur le mouvement actuel de l’esprit humain : déjà essentiellement oubliée, clic restera, sans doute, définitivement classée comme un simple travail de bénédictin, sauf le zèle opiniâtre et la scrupuleuse modc.stic qui caractérisaient ordinairement ces respectables compilateurs.

plorable ascendant passager, aurait pour résultat filial de réduire l’histoire à une vaine accumulation de monographies incohérentes, ou toute idee de la filiation réelle, et nécessairement simultanée, des divers évenemens humains se perdrait inévitablement au milieu du stérile encombrement de ces confuses descriptions. C’est donc essentiellement sur l’ensemble de l’évolution sociale que devront d’abord porter ces comparaisons historiques des divers âges de la civilisation, afin d’avoir un vrai caractère scientifique, conforme à la nature et à la destination de la science ; c’est uniquement ainsi qu’on pourra parvenir à des conceptions sus-

ceptiblesde diriger heureusementrétudeultérieure

des divers sujets spéciaux : au lieu de la marche vicieuse qu’inspire aujourd’hui l’aveugle imitation absolue d’un mode exclusivement propre à la philosophie inorganique, et qui ne saurait convenir à la philosophie organique, surtout envers les phénomènes sociaux .

Enfin, on doit noter ici, sous le point de vue pratique , que la prépondérance générale de la mé thode historique proprement dite dans les éludés sociales a aussi l’heureuse propriété de développer spon ta démentie sentiment social , en mettant dans une pleine évidence, aussi directe que continue, cet enchaînement nécessaire des divers événemens

' humains qui nous inspire aujourd’hui, même pour les plus lointains, un intérêt immédiat, en nous rappelant l’influence réelle qu’ils ont exercée sur l’avéuement graduel de notre propre civilisation. Suivant la belle remarque de Condorcet , aucun homme éclairé ne saurait maintenant penser, par exemple, aux batailles de Marathon etdeSalamine, sans en apercevoir aussitôt les importantes conséquences pour les destinées actuelles de l’humanité. Il serait inutile d’insister davantage sur une telle propriété, qui recevra naturellement, dans tout le reste de ce volume, une application continuelle, soit explicite, soit surtout implicite. Aucune démonstration formelle ne saurait ici devenir nécessaire pour constater l’aptitude spontanée de l’histoire à faire hautement ressortir l’intime su-r bordination générale des divers âges sociaux. 11 importe seulement, à ce sujet, de ne pas confondre un tel sentiment de la solidarité sociale avec cet intérêt sympathique que doivent exciter spontanément tous les tableaux quelconques de la vie humaine, et que de simples fictions peuvent même pareillement inspirer. Le sentiment dont il s’agit ici est à la fois plus profond , puisqu’il devient en quelque sorte personnel, et plus réfléchi, comme résultant surtout d’une conviction scientifique : il ne saurait être convenablement développé par

l’hisloire vulgaire, à l’état purement descriptif; mais exclusivement par l’histoire rationnelle et positive, envisagée comme une science réelle, et disposant l’ensemble des événemens humains en séries coordonnées qui montrent avec évidence leur enchaînement graduel. Réservée d’abord à des esprits d’élite, cette nouvelle forme du sentiment social pourra ensuite appartenir, avec une moindre intensité, à l’universalité desintelligences, à mesure que les résultats généraux de la physique sociale deviendrontsuflisammentpopulaires. Elle y complétera nécessairement la notion plus sensible et plus élémentaire de la solidarité habituelle entre les individus et les peuples contemporains, en indiquant, par une conception encore plus noble et plus parfaite de l’unité humaine, les diverses générations successives de l’humanité comme concourant aussi à un même but final, dont la réalisation graduelle exigeait, de la part de chacune d’elles, une participation déterminée. Cette disposition rationnelle à voir des coopérateurs dans les hommes de tous les temps se manifeste à peine aujourd’hui à l’égard des sciences, et uniquement même pour les plus avancées : la prépondérance philosophique de la méthode historique lui donnera seule tout son développement, en l’étendant à tous les aspects possibles de la vie

humaine, de manière à entretenir convenablement, d’après une appréciation réfléchie, ce respect fondamental envers nos ancêtres, indispensable à l’état normal de la société, et si fortement ébranlé aujourd’hui par la philosophie métaphysique.

Examinons maintenant, d’une manière directe quoique sommaire , la véritable marche fondamentale d’une méthode comparative aussi heureusement douée de propriétés capitales. L’esprit essentiel de cette méthode historique proprement dite •me paraît consister dans l’usage rationnel des séries sociales, c’est-à-dire dans une appréciation successive des divers états de l’humanité qui montre, d’après l’ensemble des faits historiques, l’accroissement continu de chaque disposition quelconque, physique, intellectuelle, morale, on politique, coilibiné avec le décroissement indéfini de la disposition opposée, d’où devra résulter la prévision scientifique de l’ascendant final de l’une'etde la chute définitive de l’autre, pourvu qu’une telle conclusion soit d’ailleurs pleinement conforme au système des lois générales du développement humain, dont. l’indispensable prépondérance sociologique ne doit jamais être méconnue. Devant faire nécessairement une application très étendue et très variée d’un tel mode d’explo-

PHÏSIQUE SOCIALE. 4^9

ration , il me sullit ici d’en signaler rapidement le principe, dont la ralionnalité est aussi peu contestable que Futilité. C’est ainsi que les mouvemens de la société, et ceux même de l’esprit hurnaiu , peuvent être réellement prévus, à un certain degré, pour chaque époque déterminée, et sous chaque aspect essentiel, même en ce qui semble d’abord le plus désordonné, d’après une exacte connaissance préalable du sens uniforme des modifications graduelles indiquées par une judicieuse analyse historique, eu passant toujours, suivant l’esprit de la science, des phénomènes plus composés à ceux qui le sont moins. Par une heureuse coïncidence, ces prévisions scientifiques devront être, en effet, d’autant plus rapprochées de la réalité qu’il s’agira de phénomènes plus importais , plus généraux , parce qu’alors les causes continues prédominent davantage dans le mouvement social, et les perturbations y ont une moindre part. Les lois de la solidarité peuvent ensuite conduire à étendre la même certitude rationnelle à l’étude des aspects secondaires et spéciaux , d’après leurs relations statiques avec les premiers , de façon à y compenser partiellement la moindre sécurité que devrait inspirer, à leur égard, l’usage direct de ce mode d’exploration successive. En s’attachant à obtenir, en général, le seul degré de

précision compatible avec l’excessive complication de ces phénomènes , sur lesquels tant d’in fluences, les unes régulières, les autres accidentelles, agissent constamment , on pourra parvenir ainsi à des conclusions essentiellement suffisantes pour diriger utilement l’ensemble ^jes applications. Les principales de ces applications, celles qui concernent l’art politique , auront sur-r tout un haut degre de rationnaiité, puisque Jg partie du mouvement fondamental dont elles dépendent davantage doit être , au fond , moins troublée qu’aucune autre par les diverses influences irrégulières, comme je l’ai expliqué ci-dessus, malgré le préjugé contraire. Pour se familiariser convenablement avec cette méthode historique, de maniéré à bien saisir et à développer judicieusement son véritable esprit, il est indispensable de l’appliquer d’abord au passé, en cherchantà déduire chaque situation historique bien connue de l’ensemble de ses antécédens graduels , pourvu qu’on se prémunisse suffisamment contre la perspective empirique d’un résultat préexistant. Quelque singulière que semble d’abord une telle marche, il est néanmoins certain que, dans une science quelconque, on n’apprend à prédire rationnellement l’avenir qu’après avoir en quelque sorte prédit le passé, puisque tel est, au fond, le premier usage.

nécessaire des relations observées entre des faits accomplis, dont la succession anterieure fait découvrir la succession future. Parvenue à l’examen de l’époque actuelle, avec l’autorité intellectuelle nécessairement procurée par cette coordination graduelle de toutes les époques précédentes, la méthode historique pourra seule permettre d’en opérer avec succès une exacte analyse fondamentale, où chaque élément soit vraiment apprécié comme il doil l’être, d’après la série sociologique dont il fait parlie.Yainement les hommes d’état insistent-ils sur la nécessité îles observations politiques : comme ils n’observent essentiellement que le présent, et tout au plus un passé très récent, leur maxime avorte nécessairement dans l’application. Par la nature de tels phénomènes, l’observation du présent est radicalement insuffisante; elle n’acquiert une véritable valeur scientifique, et ne peut devenir une source certaine de prévisions rationnelles que d’après la comparaison avec le passé, envisagé même dans son ensemble total. Rigoureusement isolée, l’observation du présent deviendrait une cause très puissante d’illusions politiques, en exposant à confondre sans cesse les faits principaux avec les faits secondaires, à mettre de bruyantes manifestations éphémères au-dessus des tendances fondamentales, ordinai-

remenl peu éclatantes, et surtouL à regarder comme asceudans clés pouvoirs, des institutions, ou des doctrines, qui sont, au contraire, en déclin. Il est évident, par la nature du sujet, que la comparaison approfondie du présent au passé constitue le principal moyen d’exploration propre à prévenir ou à corriger ces inconvéniens capitaux. Or, cette comparaison ne peut être pleinement lumineuse et décisive qu’aulant qu’elle embrasse essentiellement l’ensemble du passé , graduellement apprécié : elle expose à des erreurs d’autant plus grqves qu’on l’arrête à une époque plus rapprochée. Aujourd’hui surtout, où le mélange des divers élémens sociaux , les uns prêts à triompher, les autres sur le point de s’éteindre, doit d’abord paraître si profondément confus, on peut dire spécialement que la plupart des fausses appréciations politiques tiennent principalement à ce cjue les spéculations habituelles n’embrasseut point un passé assez étendu, presque tous nos hommes d’état, dans les divers partis actuels, ne remontant guère au-delà du siècle dernier, sauf les plus abstraits d’entre eux qui se hasardent quelquefois jusqu’au siècle précédent, et les philosophes eux-mêmes osant à peine dépasser rarement le seizième siècle : en sorte que l’ensemble de l’époque révolutionnaire n’est , pas même ordinairement conçu par ceux qui en

hgitized

recherchent si vainement la terminaison, quoiqu’un tel ensemble ne corresponde, au fond, qu’à une simple phase transitoire du mouvement fonda mental.

Quelle que soit la haute supériorité intrinsèque de cette méthode sociologique , elle peut cependant , comme tout autre procédé scientifique quelconque, entraîner à de graves erreurs, chez des esprits peu rationnels ou mal préparés. L’analyse mathématique elle-même, aujourd’hui si justement préconisée, peut néanmoins exposer, par exemple, à l’inconvénient essentiel, trop souvent réalisé, de prendre des signes pour des idées : on ne saurait nier que, surtout de nos jours, elfe ne serve quelquefois à déguiser, sous un imposant verbiage , l’inanité des conceptions. 11 n’y a point de méthode scientifique, parmi les plus recommandables, qui n’offre, à sa manière , des dangers équivalens , sans que leur existence nuise aucunement au crédit de ces moyens logiques, parce que ces dangers ne sauraient jamais provenir que d’une imparfaite appréciation ou d’une vicieuse application de la méthode correspondante. On doit étendre les mêmes considérations aux diverses méthodes sociologiques , et surtout à la méthode historique proprement dite, qui, pareillement, ne peut nullement égarer tant qu’elle

est convenablement conçue et employée. Elle n’a d’inconvéniens propres, sous ce rapport, que la difficulté plus éminente d’y remplir toujours cette indispensable condition, à cause des obstacles plus essentiels que présente la complication supérieure du sujet. Sans espérer que les illusions qu’elle peut inspirer soient jamais susceptibles d’être entièrement évitées , quelques précautions qu’on emploie, il est du moins utile d’en signaler sommairement le principal caractère. Il consiste surtout à prendre un décroissement continu pour une tendance à l’extinction totale, ou réciproquement, suivant cette sorte de sophisme mathématique (déjà indiqué, eu un cas analogue, dans le chapitre précédent), qui fait confondre des variations continues, en plus ou en moins, avec des variations illimitées. Un exemple fort sensible suffira , par son étrangeté même , pour signaler ici un tel danger de la méthode des séries historiques, plus nettement que par aucune explication abstraite , tout en indiquant d’ailleurs spontanément le mode général de prévenir de semblables illusions, dans les cas nombreux où elles ne sauraient être aussi vivement senties d’abord. En considérant l’ensemble du développement Social sous le rapport très simple du régime alimentaire de l’homme, on ne saurait mé-

connaître, à mon gré, la tendance constante de l’homme civilisé à une alimentation de moins en moins abondante. Que l’on compare , à cet égard , les nations sauvages avec les peuples cultivés, soit dans les chants homériques, soit dans les récits de nos voyageurs; que l’on oppose pareillement la vie des campagnes à celle îles villes; et qu’enfin on considère même la différence appréciable entre deux de nos générations consécutives. Partout on verra l’observation comparative confirmer essentiellement cesingulier résultat, qui se ratlached’ailleurs à une loi sociologique plus étendue, comme j’aurai lieu de le [montrer ultérieurement. D’une autre part, un tel décroissement est en harmonie parfaite avec les lois fondamentales de la nature humaine, par suite d’une prépondérance croissante de l’exercice intellectuel et moral à mesure que l’homme se civilise davantage. Rien n’est donc mieux constaté, soit par la voie expérimentale, soit par la voie rationnelle. Personne cependant oserait-il ici conclure de cet incontestable décroissement continu, si évidemment limité, à une véritable extinction ultérieure? Or, l’erreur, trop grossière alors pour n’ètre pas immédiatement rectifiée, peut, en beaucoup d’autres occasions, devenir bien plus spécieuse, et quelquefois presque inévitable, sans s’appuyer même sur des TOltfÉ iv. * 3o

motifs aussi plausibles, à cause de la complication plus grande du cas alors exploré. L’exemple précédent suffit pour indiquer l’inévitable recours qu’il faut dès lors employer aux lois constantes de notre nature, dont l’ensemble, toujours maintenu pendant le cours entier de l’évolution sociale, fournit à l’analyse sociologique directe un indispensable moyen général devérification continue, comme je l’expliquerai spécialement au chapitre suivant. Puisque le phénomène social, conçu en totalité, n’est, au fond, qu’un simple développement de l’humanité, sans aucune création réelle de facultés quelconques, ainsi que je l’ai établi ci-dessus, toutes les dispositions effectives que l’observation sociologique pourra successivement dévoiler devront donc se retrouver, au moins en germe, dans ce type primordial , que la biologie a construit d’avance pour la sociologie, afin de circonscrire ses aberrations spontanées. Ainsi, aucune loi de succession sociale, indiquée même, avec toute l’autorité possible, par la méthode historique, ne devra être finalement admise qu’après avoir été rationnellement rattachée, d’une manière d’ailleurs di-., recle ou indirecte, mais toujours incontestable, à la théorie positive de la nature humaine : toutes les inductions qui 11e pourraient soutenir un tel contrôle, finiraient nécessairement , à l’issue d’un

plus mûr examen sociologique, par être immédiatement reconnues illusoires, soit que les observations eussent été trop partielles ou trop peu prolongées. C’est dans celte exacte harmonie continue entre les conclusions directes de l’analyse historique et les notions préalables de la théorie biologique de l’homme que devra surtout consister la principale force scientifique des démonstrations sociologiques. On voit ainsi se confirmer de plus en plus, et à tous égards, cette prépondérance philosophique de l’esprit d’ensemble sur l’esprit de détail, que je me suis tant efforcé, dans ce chapitre, de faire nettement ressortir comme le principal caractère intellectuel de celle nouvelle science.

Tel est donc le mode général d’exploration le mieux approprié à la vraie nature des recherches sociologiques. Sa prépondérance y est, à divers titres essentiels, pleinement équivalente, d’après les indications précédentes, à celle de la comparaison zoologique dans l’élude de la vie individuelle. L’usage continu qui s’en fera spontanément, en tout le reste de ce volume, confirmera hautement cette similitude logique, en témoignant que la succession nécessaire des divers états sociaux correspond exactement, sous le point de vue scientifique, à la coordination graduelle des divers or- * V 3o..

ganismes, eu égard à la différence des deux sciences: lu série sociale, convenablement établie, ne saurait être, certes, ni moins réelle, ni moins utile, que la série animale. Quand l’application effective de ce nouveau moyen aura été assez développée pour (pie ses propriétés caractéristiques aient pu devenir, à tous les yeux éclairés, suffisamment prononcées, on y reconnaîtra, je le présume, une modification assez tranchée de l’exploration positive fondamentale pour la classer finalement, à la suite de l’observation pure, de l’expérimentation , et de la comparaison proprement dite , comme un quatrième et dernier mode essentiel de l’art d’observer, destiné, sous le nom spécial de méthode historique, à l’analyse des phénomènes les plus compliques, et prenant sa source philosophique dans le mode immédiatement précédent, par la comparaison biologique des âges. La leçon suivante me présentera naturellement une importante occasion de motiver directement cette tendance définitive.

En terminant celte préalable appréciation générale de la méthode historique proprement dite, comme constituant le meilleur mode d’exploration Sociologique, je ne dois pas négliger de faire remarquer ici que la nouvelle philosophie politique,1' consacrant , d’après un libre examen rationnel, les

PHYSIQUE SOCIALE. /f6f)

anciennes indications de la raison publique , restitue enfin à l’histoire l’entière plénitude de ses droits scientifiques pour servir de première base indispensable à l’ensemble des sages spéculations sociales, malgré les sophismes, trop accrédités encore, d’une vaine métaphysique qui tend à écarter, en politique, toute large considération du passé. C’est ainsi que, dans les autres bran-' ches quelconques de la philosophie naturelle, les diverses parties antérieures de ce Traité nous ont jusqu’ici toujours représenté l’esprit positif, si injustement accusé de tendance perturbatrice, comme essentiellement disposé, au contraire, à confirmer, dans les dispositions fondamentales de chaque science, les précieuses inspirations primitives du bon sens vulgaire, dont la science réelle ne saurait être, à tous égards, qu’un spécial prolongement systématique, et qu’une stérile métaphysique peut seule conduireà dédaigner. Ici, bien loin derestreiridre l’influence nécessaire que la raison humaine attribua, de tout temps, à l’histoire dans les combinaisons politiques, la nouvelle philosophie sociale 1 augmente radicalement et à un haut degré : ce ,* 4 ne sont plus ainsi des conseils ou des leçons que *■ l*1 politique demande seulement à l’histoire pour

- perfectionner ou rectifier des inspirations qui n’en * s^^pointémanées ; c’est sa propre direction gé-

KJE-

nérale qu’elle va désormais exclusivement chercher dans l’ensemble des déterminations historiques.

Après avoir ainsi exécuté suffisamment, daris ce chapitre , l’indispensable examen préliminaire du véritable esprit gépéral qui doit caractériser la sociologie, et des divers moyens essentiels d’exploration qui lui sont propres, il me reste à compléter celte opération en considérant, plus rapir demenf, dans la leçon suivante, ses différentes relations nécessaires avec les autres sciences principales, afin que sa vraie constitution philosophique soit enfin irrévocablement établie , de façon? à nous permettre ensuite de procéder directement , avec une véritable sécurité scientifique, à l’élàboralion pleinement rationnelle de ce grand sujet.

Vtt kWWUVWWVWWUU WWW W V WV VVVl*\ WWW • W wv V\ V wv WV VW WWW www -V\ vv\

Page 1