‹ Cours de philosophie positive (volume 4)Chapitre 3 sur 40 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

ment métaphysique, par suite de son développement. plus difficile et plus tardif. La doctrine des affinités, jusqu’à présent prépondérante et classique, quoique son empire s’affaiblisse rapidement, est, ce me semble, d’une nature encore plus ontologique que celle des fluides et des élhers imaginaires. Si le fluide électrique et l’éther lumineux , comme je l’ai établi, ne sont réellement autre chose que des entités matérialisées, les affinités vulgaires ne sont-elles pas, au fond, des entités complètement pures, aussi vagues et indéterminées que celles de la philosophie scolasti que du moyen âge? Les prétendues solutions qu’on a coutume d’en déduire présentent évidemment le caractère essentiel des explications métaphysiques, la simple et naïve reproduction , en termes abstraits, de l’énoncé même du phénomène. Le développement accéléré des observations chimiques, depuis un demi-siècle, qui, sans doute, doit bientôt irrévocablement discréditer une aussi vaine philosophie, n’a fait jusqu’ici que la modifier, de manière à dévoiler, avec une plus éclatante évidence, sa nullité radicale. Quand les affinités étaient regardées comme absolues et invariables, leur emploi, pour l’explication des phénomènes , quoique toujours nécessairement Ulusoire, présentait, du moins, une apparence

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plus imposante. Mais, depuis que les faits ont forcé de concevoir, au contraire, les affinités comme éminemment variables d’après une foule de circonstances diverses, leur usage n’a pu se prolonger sans devenir aussitôt, par ce seul changement, d’une inanité plus manifeste et presque puérile. Ainsi, par exemple, pour fixer les idées, on sait, dès long- temps, que, à une certaine température , le fer décompose l’eau, ou protoxide d’hydrogène; et, néanmoins, on a reconnu ensuite que, sous la seule influence d’une plus haute température, l’hydrogène, à son tour, décompose l’oxide de fer : que peut signifier, dès lors, l’ordre quelconque d’aflinilé qu’on croira devoir établir entre le fer et l’hydrogène envers l’oxigène? Si, comme on y est conduit , on fait varier cet ordre avec la température , la nature purement verbale de cette explication prétendue pourrait-elle être désormais contestée? Or, la chimie actuelle offre un grand nombre de ces rapprochemens, contradictoires en apparence , indépendamment de la longue série de considérations aussi décisives qui ont fait rejeter les affinités absolues, les seules pourtant qui devaient sembler présenter quelque consistance scientifique.

L’empire de l’éducation , et, surtout, l’état correspondant du développement général de l’huraa-

îiité, dominent tellement la marche individuelle des esprits même les plus éminens, que le génie le plus profondément philosophique dont la chimie puisse s’honorer jusque ici, legrand Berthollet, dans l’immortel ouvrage (i) où il a si victorieusement renversé l’ancienne doctrine des affinités invariables ou électives, ne peut lui -même achever de se soustraire complètement aux habitudes ( alors il est vrai, si prépondérantes ) d’ontologie chimique, et maintient, pour l’explication journalière des phénomènes, l’usage presque arbitraire des vaines conceptions d’affinité, rendues encore plus vagues paries modifications mêmes qu’il a dû leur faire subir. Pour constater, d’une manière irrécusable , combien , même aujourd’hui, ces habitudes sont encore, à certains égards, profondément enracinées, il suffit de signaler ici l’étrange et absurde doctrine de Y affinité prédisposante ,

(l) Le point de départ de Berthollet se trouva, malheureusement, être prie dans la physiologie, c’est-à-dire dans nnc science dont U philosophie devait être naturellement , et surtout à cette époque , beaucoup plus arriérée encore que celle dont il a si noblement consacré sa vie à poursuivre le progrès général. Préparé, au contraire, par une éducation mathématique et astronomique, un esprit de cette trempe eût produit, sans doute, même alors, des résultats philosophiques bien plus oomplets et plus durables, néanmoins, la Statique chimique, beaucoup trop négligée aujourd'hui, restera, par son admirable rationnalité, malgré ses imperfections capitales, un monument éternel, et jnsqu’ici incomparable, de la puissance de l'esprit humain pour la systématisation des idées chimiques

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dutit l’usage est, jus(|uc ici, resté classique, connue l’indiquent les traités les plus récens et les plus plus justement estimés, entre autres le grand et important ouvrage du plus rationnel des chimistes actuels, l’illustre M. Berzélius. Lorsque, par exemple, l’action de l’acide sulfurique détermine, à la température ordinaire, la subite décomposition, alors impossible sans un tel secours, de f eau par le fer, de façon à dégager l’hydrogène, on attribue communément ce remarquable phénomène à l’affinité de l’acide sulfurique pour l’oxide de fer qui tend à se former : et il en est de meme dans une foule de cas analogues. Or, peut-on imaginer rien de plus métaphysique, et même de plus radicalement incompréhensible, que l’action sympathique d’une substance sur une autre qui n’existe pas encore, et la formation de celle-ci en vertu de cette mystérieuse affection? (i) 11 faut convenir que, comparativement à de telles conceptions, les étranges fluides des physiciens sont quelque chose de rationnel et de satisfaisant.

(i) Dans l’exemple que je viens de citer, on pourrait, ce me semble, concevoir qnc le phénomène est dû i lu solubilité dn sulfate de fer, opposée Ji l'insolubilité de l’oxide correspondant. Le fer agit certainement sur l’eau û tonte température; et l’on peut attribuer ta faible action qu’il exerce alors !i ce que l’oxide insoluble, h mesure qu'il sa forme h la surface du métal, préserve les couches intérieures : dès lors, l’acide ope- ■ crait, ptesque mécaniquement, une plus vive décomposition, en supprimant continuellement cet obstacle. Les expérimentateurs décidc-

Des considérations aussi décisives me semblent éminemment propres à faire sentir l’importance capitale et pratique du plan général que j’ai indiqué ci-dessus, d’après la position de la chimie dans ma hiérarchie scientifique, pour l’éducation rationnelle des chimistes, fondée sur une étude préliminaire , suffisamment approfondie , de la philosophie mathématique, ensuite de la philosophie astronomique, et enfin de la physique. On ne saurait méconnaître, en scrutant philosophiquement ce sujet, que toute cette doctrine des affinités n’est réellement, dans son esprit originaire , qu’une tentative , nécessairement vaine , pour concevoir la nature intime des phénomènes chimiques, aussi radicalement inaccessible que les essences analogues qu’on cherchait autrefois, par des procédés semblables, envers les phénomènes plus simples. Le développement plus rapide de l’esprit humain en astronomie et en physique, y a déjà fait exclure à jamais ces recherches chimériques, qui doivent donc aussi, à plus forte raison, être finalement rejetées des parties plus compli-

raient si une telle explication est réellement admissible , en faisant varier, dans nne double suite de cas analogues, soit le métal, soit l’acide

( pourvu que leur énergie relative restât â peu près la meme ) , pour examiner ensuite si, en effet, la solubilité' de certains sels permet la décomposition , tandis qu’elle serait, au contraire, empêchée par l'insolubilité des autres.

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quées de la philosophie naturelle. Or, comment les chimistes réaliseraient-ils , dans leur science, cette épuration fondamentale , si , d’abord , ils n’ont étudié son accomplissement à l’égard des sciences antérieures et plus simples, qui peuvent seules leur en donner une juste idée ? L’intelligence pourrait -elle devenir complètement positive en chimie, tout en demeurant à demi métaphysique en astronomie ou eu physique? L’individu ne doit-il pas, à cet égard , suivre nécessairement la même marche générale qu’a suivie l’espcce dans son passage graduel à l’état positif? La vraie science consiste, en tout’ genre, dans les relations exactes établies entre les faits observés, afin de déduire, du moindre nombre possible de phénomènes fondamentaux , la suite la plus étendue de phénomènes secondaires, en renonçant absolument à la vaine enquête des causes et des essences. Tel est l’esprit qu’il s’agit aujourd’hui de rendre enfin complètement prépondérant dans la chimie, et devant lequel se dissipera pour toujours la doctrine métaphysique des affinités. Or , les chimistes pourraient-ils se pénétrer convenablement d’un telle manière de philosopher , si ce n’est par l’étude des seules sciences où elle soit encore pleinement développée ?(i) ,

(•) Sous cc [Apport essentiel, )’cducatiou uidiuauc des chimistes

L’infériorité si bien constatée de la chimie envers la physique , sous le point de vue de la méthode et de l’esprit philosophique, explique immédiatement son imperfection relative, encore plus évidente, quant à la science effective, sans qu’il soit nécessaire d’entreprendre, à ce sujet, aucune comparaison spéciale. J’ai suflisamment établi, en commençant ce discours, quel doit être, en général, le véritable but scientifique de la chimie, précisé par une formule exacte : chacun peut lui confronter aisément l’état actuel de la

science, et reconnaître aussitôt qu’il en est à une

anciens avait certainement, pour Icurrpoqne, nn caractère plus rationnel que celle des chimistes actuels, en ce que, du moins, elle développait en eux, quoique sur des bases chimériques. , le sentiment habituel des relations fondamentales de la chimie avec l’ensemble des antres sciences, et, spécialement, avec l’astronomie , d’une part, et, en sens inverse, avec l’étude des corps vivans. Le rapide et immense développement des différentes sciences, depuis leur passage & l’cttu positif, a rendu , sans doute, une telle condition préalable hcauconp plus diflî— cile h remplir ponr les diverses classes des savans ; mais elle n’est nullement impraticable , pourvu que le degré précis de spécialité de cltaquc clude préliminaire soit toujours judicieusement proportionne 6 la destination d’une semblable éducation. Car, il est aisé de remarquer, d’après les principes de hiérarchie scientifique établis dans ce traité, que , pins ces préparations successives se multiplient, par la complication croissante des phénomènes, moins chacune d’elles a besoin d’étre développée, vu la moindre étendue des relations h mesure que les entégolies des phénomènes sont plus distantes. L’esprit et la marche de nos ■ nseignemens scientifiques actuels ne peuvent donner aucune idée juste de ce système philosophique d’édiuation rationnelle pour les savant.

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immense distance , beaucoup plus prononcée que celle (déjà sigrande néanmoins, à plusieurs égards) <|ui correspond à la physique. Les faits chimiques sont, aujourd’hui, essentiellement incohérens, ou, du moins , faiblement coordonnés par un petit nombre de relations, partielles et insuffisantes, au lieu de ces lois aussi certaines qu’étendues et uniformes dont la physique se glorifie si justement . Quant à la prévision, véritable mesure de la perfection de chaque science naturelle, il est trop évident que si déjà elle est bien plus bornée , plus incertaine, et moins précise en physique qu’en astronomie, les théories chimiques actuelles y atteignent beaucoup plus imparfaitement encore : le plus souvent même, l’issue de chaque événement chimique ne peut être connue qu’en consultant, d’une manière spéciale, l’expérience immédiate, et, pour ainsi dire quand l’événement est accompli.

Quelque imparfaite que soit la chimie, comme méthode et comme doctrine, il faut reconnaître, afin île conserver les proportions, que, sous l’un et l’au- I re point de vue, elle est, néanmoins, par sa nature, même aujourd’hui, très supérieures la physiologie, cl ( je n’ai pas besoin d’en avertir ) bien davantage à la science sociale. Outre que , par la simplicité relative de ses phénomènes, les faits y sont beaucoup mieux discutés et les investigations plus dé-

cisivcs, il y existe, quoiqu’en très petit nombre, quelques véritables théories, exactement circonscrites, et susceptibles de fournir, en certains cas, des prévisions réelles et complètes , qui son t jusqueici presque toujours impossibles , si ce n’est d’une manière générale, dans l’étude des corps vivans. Je ferai surtout ressortir, dansunedes leçonssuivantes, les lois qui concernent les proportions, et dont la physiologie générale ne saurait, sans doute , offrir, en aucune façon , l’équivalent.

Du reste, il ne faut jamais perdre de vue, en de telles comparaisons, que , si le degré de perfection des diverses sciences fondamentales est toujours nécessairement inégal par la complication graduelle de leurs phénomènes , son importance à notre égard diminue suivant la même règle par une autre conséquence du même principe, en sorte qu’il peut toujours exister une suffisante harmonie générale entre les besoins raisonnables et les moyens effectifs. J’espère, d’ailleurs, que de celte sévère et consciencieuse appréciation du véritable état de chaque science, il résultera, pour les bons esprits , une stimulation à la cultiver beaucoup plus qu’une répugnance à l’étudier : car, l’activité humaine doit être, sans doute, bien autrement satisfaite en concevant les sciences comme naissantes et par suite, susceptibles, d’une

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manière presque indéfinie , de progrès larges

et variés ( ainsi que toutes le sont réellement plus ou moins ), au lieu de les supposer parfaites, et, en conséquence, essentiellement immobiles, si ce n’est dans leurs développemens secondaires.

En traitant ainsi de la position encyclopédique de la chimie, j’ai fait suffisamment ressortir l’importance capitale d’une telle science dans le système général de la philosophie naturelle, et son indispensable nécessité pour l’étude rationnelle des sciences plus compliquées. 11 me reste main* tenant à signaler, d’une manière sommaire, ses propriétés philosophiques les plus élevées, relatives à son action directe sur l’éducation fondamentale de la raison humaine.

A cet égard, et d’abord quant à la méthode, on pourrait dire, en premier lieu, que la chimie présente à l’esprit humain de grandes ressources pour étudier, en général, l’art universel de l’expérimentation. Toutefois, quelle que soit, sous ce rapport, la haute utilité philosophique de la chimie , il faut reconnaître que cette propriété ne lui est point strictement particulière, et même, comme nous l’avons vu, que la physique, par sa nature, est, en ce genre, nécessairement supérieure. C’est bien plus l’art d’observer proprement dit, que celui d’expérimenter, dont la' chimie

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peut offrir ù tous les philosophes des leçons éminemment précieuses. Mais il existe, dans le système de la méthode positive , une partie fort importante, quoique jusque ici trop peu appréciée, et que la chimie était, ce me semble, spécialement destinée à porter au plus haut degré de perfection. Il s’agit, non de la théorie des classifications, assez mal entendue par les chimistes, mais de l’art général des nomenclatures rationnelles, qui en est tout-à-fait indépendant, et dont la chimie, par la nature même de son objet, doit présenter de plus parfaits modèles qu’aucune autre science fondamentale.

On a souvent tenté, surtout depuis la reforme du langage chimique, et l’on entreprend encore chaque jour des essais plus ou moins judicieux de nomenclature systématique en anatomie, en pathologie même, et surtout en zoologie. Mais, quelle que soit l’utilité réelle de ces estimables efforts, ils n’ont pas eu encore et ne sauraient jamais avoir un succès comparable à celui des illustres nomenclaleurs de la chimie, même quand ils seraient mieux conçus et plus rationnellement dirigés qu’ils n’ont pu l’être jusqu’à présent; car la nature des phénomènes s’y oppose invinciblement. Ce n’est point, sans doute, accidentellement que la nomenclature chimique: est si parfaite entre toutes les autres.

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A. mesure que les phénomènes se compliquent davantage, les objets étant caractérisés par des comparaisons à la fois plus variées et moins circonscrites, il devient de plus en plus difficile de les assujettir, d’une manière suffisamment expressive, à un système uniforme de dénominations rationnelles, et pourtant abrégées, propre à faciliter réellement la combinaison habituelle des idées. Si les organes et les tissus des corps vivans, ne différaient entre eux que sous un seul point de vue principal, si les maladies étaient suffisamment définies par leur siège, si les genres ou au moins les familles zoologiques pouvaient être constamment établies d’après une considération exactement homogène, on conçoit que les sciences correspondantes comporteraient aussitôt des nomenclatures systématiques aussi rationnelles et aussi efficaces que celle de la chimie. Mais, en réalité, la profonde diversité des aspects multiples, presque jamais susceptibles d’être coordonnés sous un chef unique , rend évidemment un tel perfectionnement à la fois très difficile et peu avantageux.

Parmi les sciences où l’immense multitude des sujets considérés excite spontanément à la formation des nomenclatures spéciales , la chimie est la seule où, par sa nature, les phénomènes soient

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assez simples, assez uniformes, et en même temps, assez déterminés , pour que la nomenclature rationnelle puisse être à la fois claire, rapide et complète, de façon à contribuer profondément au progrès général de la science. Toutes les considérations chimiques sont nécessairement dominées, d’une manière directe et incontestable, par une seule notion prépondérante, celle de la composition : le but propre de la science, comme je l’ai établi, est précisément de tout rallier à ce caractère suprême. Ainsi , le nom systématique de chaque corps, en faisant directement connaître sa composition, peut aisément indiquer, d’abord, un juste aperçu général, et ensuite, un résumé fidèle quoique concis, de l’ensemble de son histoire chimique; et, par la nature même de la science, plus elle fera de progrès vers sa destination fondamentale, plus cette double propriété de sa nomenclature devra inévitablement se développer. D’un autre côté, le dualisme étant en chimie la constitution la plus commune , et surtout la plus essentielle, celle à laquelle il est naturel que la science tende de plus en plus à ramener, autant que possible, tous les autres modes de composition, on conçoit que l’ensemble des conditions du problème ne saurait être plus favorable à la formation d’une nomenclature rapide et néan-

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moins suffisamment expressive. Aussi la chimie a-l-elle présenté, pour ainsi dire de tout temps, un système de nomenclature plus ou moins grossier, quoique d’ailleurs nullement comparable à celui si heureusement fondé par l’illustre Guylon- Morveau. Les propriétés fondamentales de la nomenclature chimique ne doivent, sans doute, comme je l’ai indiqué, se manifester dans toute leur plénitude que lorsque la science sera plus avancée, puisque la destination principale de celle nomenclature est de faciliter la combinaison générale des idées chimiques, jusqu’ici peu active et peu profonde. Mais cet heureux artifice est tellement en harmonie avec la nature de la science chimique, que, dans son extrême imperfection actuelle, il la soutient en quelque sorte, en suppléant provisoirement, pour ainsi dire, à son défaut presque absolu de rationnalité véritable.

Ainsi, sous cet important point de vue, la chimie doit être envisagée comme éminemment propre à développer , de la manière la plus spéciale, l’un de ces moyens fondamentaux , eu si petit nombre, dont l’ensemble constitue le pouvoir général de l’esprit humain. Quoique j’aie dû m’attacher à faire hautement ressortir les cause» principales de l’évidente supériorité qui résulte à cet égard de la nature même de la science chimir

que, il esl incontestable que si, dans les sciences plus compliquées, les systèmes de nomenclature rationnelle doivent être nécessairement plus difii- -ciles à établir et moins efficaces à employer, leur formation y présente cependant un véritable et puissant intérêt. J’ai seulement voulu mettre hors de doute, à ce sujet, l’indispensable nécessité, pour une classe quelconque de philosophes positifs, de veuir puiser, exclusivement dans la chimie , les vrais principes et l’esprit général de l’art des nomenclatures scientifiques, conformément à cette règle fondamentale, déjà pratiquée, à tant d’autres égards , dans cet ouvrage, que chaque grand artifice logique doit être directement étudié dans la partie de la philosophie naturelle qui eii offre le développement le plus spontané et le plus complet, afin de pouvoir être ensuite appliqué, avec les modifications convenables', au perfectionnement des sciences qui en sont moins susceptibles.

Les hautes propriétés philosophiques de la science chimique sont encore plus éclatantes et même plus essentielles, sous le point de vue de la doctrine, que relativement à la méthode.

Quelque imparfait que soit jusque ici le système des conuaissances chimiques, son développement n’en a pas moins déjà puissamment contribué à

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l’émancipation générale et définitive de la raison humaine. Le caractère fondamental d’opposition à toute philosophie théologique quelconque, qui est nécessairement plus ou moins inhérent à toute science réelle, même dès sa première enfance, se manifeste, pour les intelligences populaires, par ces deux propriétés générales co-relatives de toute philosophie positive : i°prévision des phénomènes; 2° modification volontaire exercée sur eux. Cesdeux facultés ne sauraient se développer, sans qu’elles tendent inévitablement, chacune d’une manière distincte, majs pareillement décisive, à détruire radicalement, dans l’esprit du vulgaire, toute idée de direction de l’ensemble des événemens naturels par aucune volonté surhumaine. J’ai déjà signalé, surtout dans la vingt-huitième leçon, celle double incompatibilité nécessaire. J’ai aussi indiqué, dès lors, à ce sujet, un nouveau théorème philosophique très important, qui e^t éminemment applicable à la science chimique. 11 consiste, sommairement, en ce que, plus la faculté de prévoir diminue, par la complication croissante des phénomènes, plus la faculté de modifier augmente, par la variété des moyens d’action qui résulte de celle (complication même; de telle sorte que celte influence anli-lhéologique propre à chaque branche fondamentale de la phitome m. 5

6<j PHILOSOPHIE POSITIVE.

losophic naturelle est toujours à peu près également infaillible , soit par une voie , soit par l’autre. \ ' '

J’ai déjà, ce me semble, presque surabondamment prouvé, dans tout le cours de cet ouvrage, que notre prévision devient. plus bornée, moins précise , et même plus incertaine , à mesure que les phénomènes se compliquent davantage. Quant au second aspect de la proposition, il n’est pas moins incontestable. Car, en principe, la plus grande complication des phénomènes ne tient qu’à ce que leur acomplissement exige le concours d’un ensemble plus étendu de conditions hétérogènes , dont chacune étant , à son tour , ou suspendue, ou altérée, ou seulement même transposée, doit fournir d’autant plus de ressources, pour modifier, entre certaines limites, le résultat final du conflit, qu’il dépend d’un plus grand npmbre d’élémens divers. La considération successive de nos cinq catégories essentielles des phénomènes naturels vérifie clairement cette loi inévitable. Ainsi, les événemens astronomiques , que nous prévoyons de si loin avec une si admirable exactitude, ne sauraient être, évidemment, le sujet d’aucune espèce de modification volontaire, précisément parce qu’ils ne dépendent que d’un seul principe fondamental : tout ce que nous

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pouvons à leur égard , c’est, au contraire , de nous modifier, jusqu’à un certain point, nous-mêmes relativement à eux , d’après celte prévoyance suffisamment anticipée; du, reste, ils nous dominent absolument. Mais, à partir des événemens physiques, la suspension , l’altération du phénomène, sa suppression même en plus d’une circonstance , en un mot, les différentes sortes de modifications deviennent possibles, et de plus en plus étendues, en suivant notre hiérarchie fondamentale, jusqu’aux phénomènes physiologiques, et même jusqu’aux événemens sociaux, qui, de tous, sont, en effet , les plus éminemment modifiables, comme l’expérience universelle le confirme. En nous bornant ici aux événemens chimiques, on voit que le ponvoirde l’homme à leur égard est, par leur nature, beaucoup plus prononcé encore qu’envers les effets physiques. Cela est tellement évident, que, dans l’innombrable multitude des phénomènes chimiques considérés aujourd’hui , la plupart doivent certainement leur existence à l’intervention humaine , qui a pu seule constituer l’ensemble si complexe des circonstances indispensables à leur production. On doit même remarquer, à ce sujet, que, si les phénomènes des deux catégories suivantes sont encore plus modifiables, sans doute, que les phénomènes chimiques,

ceux-ci occupent néanmoins , sous ce rapport , le

premier rang, lorsque, au lieu d’envisager abstraitement toutes les modifications exécutables, on se borne à considérer celles qui sont susceptibles d’une haute utilité réelle pour l’amélioration de la condition humaine. C’est par ce motif que, dans le système général de l’action de l’homme sur la nature , la chimie doit être conçue comme la principale source du pouvoir, quoique toutes les sciences fondamentales y participent plus ou moins.

Ainsi, le libre et plein développement de la puissance humaine dans l’ordre des effets chimiques, doit compenser nécessairement l’infériorité relative de la chimie en prévoyance rationnelle , pour constater irrésistiblement, envers les esprits les plus vulgaires, que cette classe de phénomènes, comme toute autre, ne saurait être régie par aucune volonté providentielle quelconque. Mais, en outre, je crois convenable d’indiquer ici une autre voie, encore plus spéciale, et non moins efficace peut-être, par laquelle la chimie est destinée à contribuer à l’affranchissement irrévocable dugénie humain de toute tutelle théologiqueou métaphysique, en rectifiant, d’une manière irrécusable, sousplusieurs rapports fondamentaux, lesystème des notionsprimitives sur l’économie générale delà nature terrestre.

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Quoique, depuis l’école d’Aristole, les philosophes aient dû toujours penser que les mêmes substances élémentaires se reproduisaient essentiellement dans l’ensemble de toutes les grandes opérations naturelles, malgré leur indépendance apparente, cependant l’entière impossibilité de réaliser ce vague aperçu métaphysique devait nécessairement maintenir l’empire universel du dogme théologique des destructions et créations absolues , jusqu’à la grande époque de cet admirable développement du génie chimique , qui forme le principal caractère scientifique du dernier quart du siècle précédent. En effet, tant qu’on ne pouvait avoir aucun égard ni aux matériaux ni aux produits gazeux , un grand nombre de phénomènes remarquables devaient inévitablement inspirer l’idée d’anéantissement ou de production réelle de matière dans le système général de la nature. Il a fallu, avant tout, la décomposition de l’air et de l’eau, et ensuite l’analyse élémentaire des substances végétales et animales, et, peut-être même, le complément, un peu plus tardif, d’un tel ensemble, par l’analyse des alcalis proprement dits et des terres, pour établir, d’une manière entièrement irrécusable, le principe fondamental de la perpétuité nécessairement indéfinie de toute matière, et pour tendre à remplacer

irrévocablement, dans l’universalité des esprits, les idées théologiques, de destruction et de création, par les notions positives de décomposition et recomposition. A l’égard des phénomènes vitaux surtout, non-seulement la connaissance des élémens dont la substance des corps vivaus est formée, mais, en outre, l’ensemble de l’examen chimique de leurs principales fonctions, quelque grossier qu’il soit encore, ont dû jeter , à tous les yeux, le plus grand jour sur la conception générale de l’économie de la nature vivante, en démontrant qu’il ne peut exister de matière organique radicalement hétérogène à la matière inorganique, et que les transformations vitales sont subordonnées , comme toutes les autres, aux lois universelles des phénomènes chimiques. L’analyse chimique me parait avoir rempli, sous ce rapport, sa fonction la plus essentielle ; désormais, c’est par la voie, plus diiTicile , mais plus lumineuse, de la synthèse que la chimie doit surtout compléter, comme l’indiquent déjà quelques heureux essais (i), ce vaste et bel ensemble de démonstrations par lequel elle a si puissamment concouru à la grande révolution philosophique de l’humanité.

(i) On doit principalement remarquer à ce sujet la belle expérience ' de M. "WUœlcr sur la recomposition de l’urce.

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Après avoir suffisamment caractérise, par les diverses parties de ce discours , toutes les considérations fondamentales relatives à l’ensemble de la philosophie chimique, il me reste, enfin, à l’envisager très sommairement sous son dernier aspect essentiel, quant au principe de division rationnelle propre à la science chimique.

Celte science est sans doute, jusque ici, trop rapprochée de sou berceau, pour que sa division définitive et la vraie coordination de ses parties principales aient pu encore se manifester spontanément, d’une manière non équivoque. On s’y est, jusqu’à présent, beaucoup plus occupé (et, à certains égards, avec juste raison) de multiplier les observations exactes et complètes , plutôt que de les classer suivant leurs relations systématiques. Mais, outre ce développement trop récent, la nature de la science a dû aussi contribuer à retarder la marche de ce dernier élément propre à la constitution philosophique d’une science quelconque, en vertu de cette grande homogénéité générale qui caractérise les phénomènes chimiques, dont les vraies différences essentielles sont bien moins profondes, et, par suite, moins tranchées, que dans aucune autre science fondamentale. En astronomie, la division principale de scs phénomènes en géométriques et mécaniques, et

la subordination nécessaire de ceux-ci aux premiers, sont trop naturelles et trop évidentes pour cire jamais le sujet d’aucune controverse importante. Quant à la physique, qui constitue, pour ainsi dire, un ensemble de diverses sciences presque isolées, bien plus qu’une science vraiment unique, la division ne saurait évidemment être * plus spontanément indiquée : il ne peut y avoir quelque hésitation réelle, et toutefois peu importante, que sur la classification. Dans la seconde partie de ce volume, nous constaterons clairement que la science vitale présente à peu près le même résultat, quoique par une cause très différente , en vertu de la diversité si marquée de ses principaux aspects généraux, malgré l’intime connexité naturelle de toutes ses branches. Mais, la chimie doit offrir, à cet égard, des conditions moins fevorables, les distinctions n’y étant, par sa nature, guère plus prononcées qu’elles ne le sont dans l’étendue d’une même branche bien caractérisée de la physique, en thermologie, par exemple, et surtout en électrologie. L’imperfection et le peu d’importance de sa division actuelle sont donc aisément explicables. Toutefois , les symptômes précurseurs de l’établissement prochain d’une discussion capitale sur ce sujet fondamental commencent déjà, ce me semble, à se manifester sans

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équivoque. Car la plupart des chimistes distingues paraissent aujourd’hui plus ou moins mécontens de la division provisoire qui a dû servir jusqu’à présent de guide à leurs travaux.

11 est clair, en effet, que la division générale de la chimie, en inorganique et organique , ne peut nullement être conservée, à cause de son irrationnalité évidente. On ne saurait, sans doute, admettre, en principe, que, dans la chimie abstraite, les combinaisons puissent être classées d’après leur origine : cela serait, tout au plus, convenable en histoire naturelle. Le développement des recherches chimiques tend à montrer clairement la nullité radicale d’une telle division, puisque la première partie empiète continuellement sur la seconde, qui serait déjà presque tout-à-fait absorbée, si elle n’eût, en partie, réparé ses perles, en s’alimentant, à son tour, aux dépens de la physiologie. En un mot, ce qu’on nomme aujourd’hui la chimie organique présente un caractère scientifique essentiellement bâtard, moitié chimique, moitié physiologique, et qui n’est fran- , chôment ni l’un ni l’autre, comme je l’établirai, d’une manière directe, dans la trente-neuvième leçon. Cette division ne peut pas même être maintenue en grande partie sous une autre forme, comme eflcclivemenl équivalente à la distinction

générale entre lp cas chimiques caractérisés par le dualisme et ceux où il n’existe pas. Car si les combinaisons inorganiques sont presque toujours binaires , on en connaît neanmoins de ternaires , et même de quaternaires; tandis que, en sens inverse , il est encore plus frequent de rencontrer , dans les combinaisons dites organiques, un véri- • table dualisme, que le progrès naturel de la chimie me semble d’ailleurs devoir tendre de plus eu plus à généraliser autant que possible.

D’après le but final propre à la science chimique, tel qu’il a été expressément formulé, de la manière la plus rigoureuse, au commencement de ce discours, le principe fondamental de la division rationnelle , qui peut seule etre en haimonie réelle et durable avec la nature des études chimiques, ne saurait , évidemment, être cherché ailleurs que dans l’ordre des idées générales directement relatives à la composition et a la décomposition. Or, en appliquant ici la règle encyclopédique invariablement établie dans ce traite, de suivre toujours la complication graduelle des phénomènes , on voit que cet ordre d idées ne peut logiquement donner lieu qu a ces deux mollis essentiels de distinctions chimiques principales : i° la pluralité croissante des principes constituans (d’ailleurs médiats ou immédiats), selon que les

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combinaisons sont ou binaires, ou ternaires, etc. : 2 Te degre de composition plus ou moins élevé des principes immédiats, dont chacun, dans Je cas, par exemple, d’un dualisme continuel, peut ètie decomposable, un plus ou moins grand nombre de fois consécutives, en deux autres. Quoique ces deux points de vue soient chacun d’une importance majeure, la division rationnelle de la ehimie ne peut être organisée tant qu’on n’aura point irrévocablement décidé lequel doit être réellement choisi comme prépondérant, et lequel comme secondaire. Sans que ce soit ici le lieu de traiter, d une maniéré convenable, cette nouvelle et importante question spéciale de haute philosophie chimique, que je dois, dans cette leçon, me contenter d’avoir nettement posée, peut-être sera-t-il utile d’indiquer, dès ce moment, que je la regarde comme résolue, et que, à mes yeux, la considération du degré de composition est évidemment supérieure à celle de la multiplicité des principes, en ce qu’elle affecte plus profondément le but et l’esprit de la science chimique, tels que je les ai soigneusement caractérisés dans ce discours. Au reste, de quelque manière que les chimistes prononcent définitivement sur cette opinion, il faut remarquer, en dernier lieu, que les deux classifications générales, déterminées par la

prépondérance de l’un ou de l’autre motif, quoique devant être, sans doute, parfaitement distinctes , diffèrent cependant beaucoup moins qu’on ne serait d’abord tenté de le supposer : car, elles concourent nécessairement, soit dans le cas préliminaire, soit dans le cas final, et divergent seulement dans les parties intermédiaires.

Telles sont les principales considérations philosophiques que je devais indiquer dans ce discours sur la nature et l’esprit de la science chimique , sur les moyens fondamentaux d’investigation qui lui sont propres, sur sa vraie position encyclopédique , sur le geure et le degré de perfection dont elle est, en général, susceptible, sur les hautes propriétés philosophiques qui la caractérisent sous le double point de vue de la méthode et de la doctrine, et, enfin, sur le mode de division rationnelle qui lui convient. Pour compléter un tel examen, je dois maintenant passer, dans les quatre leçons suivantes, à l’appréciation plus spéciale et plus directe du petit nombre de doctrines essentielles qu’ait présentées jusqu’ici le développement spontané de la philosophie chimique.

Chacun sait que, par la nature de cet ouvrage, on ne peut, évidemment, chercher ici aucun

CHIMIE

traité de chimie , quelque sommaire qu’on voulût le concevoir : il faut, nécessairement, au contraire , que je suppose au lecteur une connaissance approfondie des principaux phénomènes chimiques, sans laquelle il ne pourrait, non-seulement juger mes idées, mais les comprendre.

On doit en outre considérer qu’il ne s’agit pas même d’un traité spécial de philosophie chimique , mais seulement d’un système de considérations fondamentales à ce sujet, formant une simplepartie d’un traité général de philosophie positive, et dont l’extension doit, par conséquent, conserver une certaine harmonie avec celle des autres parties constituantes. Or, d’après cettè obligation, le degré de développement accordé, dans cet ouvrage, à l’examen philosophique de chaque science fondamentale, ne saurait être exclusivement déterminé par son importance propre , ni par la multitude de faits intéressans qu’elle embrasse; il dépend nécessairement aussi, en grande partie, de sa perfection relative. Aucun lecteur judicieux ne peut espérer que la philosophie chimique, surtout dans son état actuel, soit ici l’objet d’un examen aussi développé, ni même aussi satisfaisant, qu’a pu l’être celui de la philosophie astronomique, par exemple, dont l’admirahle perfection m’a permis une

analyse méthodique, à la fois claire et complète, quoique sommaire , comme l’exigeait ce type immuable de la philosophie naturelle.

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TRENTE SIXIÈME EECON.

Considérations générales sur la chimie proprement dite ou inorganique.

Quels que soient les principes de division et de classification que l’on croie devoir préférer dans le système général des études chimiques, on commencera tou jours , inévitablement, par considérer d’abord l’histoire successive et continue de tous les différeus corps simples. Cette nécessité est particulièrement évidente , d’après la conception exposée dans la leçon précédente sur le but et l’esprit de la science chimique. Au reste, presque tous les chimistes sont, aujourd’hui, essentiellement d’accord à ce sujet, et présentent une telle étude comme la partie préliminaire et fondamentale de leurs divers systèmes de chimie.

On doit , néanmoins , remarquer, à cet égard , une exception très intéressante , dans le plan adopté par M. Chjevreul. Cet habile chimiste fait suivre immédiatement l’étude de chaque élément de celle de toutes les combinaisons, soit binaires,

soit ternaires, etc., qu’il peut former avec ceux jusque alors examinés, en se bornant, toutefois, aux composes du premier ordre. Un tel plan doit procurer, sans doute, le grand avantage que les corps simples sont alors , en général , bien plus complètement connus, dès l’origine, qu’ils ne peuvent l’être d’après la marche ordinaire , qui disperse , pour ainsi dire, dans toutes les diverses parties de la science, les plus importantes propriétés chimiques de chacun d’eux. Mais, outre que, malgré ce changement, l’histoire d’un élément quelconque resterait encore nécessairement plus ou moins incomplète, excepté celle du dernier, on établirait ainsi une inégalité très prononcée, et surtout essentiellement factice, entre les études chimiques des différentes substances élémentaires (i).

Quelque plan qu’on puisse adopter, comme, en réalité, chaque corps, simple ou composé, agit ordinairement, à un degré quelconque, sur

(i) La tentative de M. Chevreul se distingue, d’ailleurs, dans son execution rigoureuse, par une innovation très rationnelle, et qui indique un sentiment profond de la vraie philosophie chimique : c’est d’avoir écarte', ponr la première fois , dans l’ctudc systématique des divers composés, toute considération de leur origine, organique nu inorganique. L’heureuse proposition de cette importante réforme se trouve ainsi être d’autant plus décisive qu’elle vient de celui de tons les chimistes actuels qni a le plus et le niit-ox cultivé ce qu’on nomme la chimie organiqne.

CHIMIE

? / CHIMIE. < Vv 81

presque tous les autres, l’inconvénient didactique qu’a voulu surtout prévenir M. Chevreul me paraît rigôureusement inévitable, d’après la nature même de la science chimique. 11 faut, ce me semble, reconnaître qu’aucune histoire chimique ne saurait être vraiment complète dans une première étude de l’ensemble de la chimie, dirigée suivant un plan quelconque : elle ne peut le devenir que quand, à cet enseignement provisoire, on fait régulièrement succéder une révision définitive , qui permet de prendre alors en pleine considération la série entière des phénomènes relatifs à chaque substance. Du reste , il n’y a pas de science pour l’étude rationnelle de laquelle, par des motifs essentiellement analogues, ce système d’un double enseignement ne fût , en général , très avantageux , s’il était judicieusement appliqué. Son adoption habituelle pour la chimie offre peut-être le seul moyen efficace de terminer, d’une manière irrévocable , toute contreverse sur Je sujet que nous cbnsidérons, en dissipant la seule objection essentielle que puisse inspirer la marche ordinaire, qui, sans doute, deviendrait aussitôt rigoureusement unanime. 11 serait alors convenable, afin d’éviter les doubles emplois, de réduire strictement, dans le premier enseignement , l’étude de chaque corps simple à la seule TOME ni. 6

g2 PHILOSOPHIE POSITIVE.

exposition îles propriétés caractéristiques qui le

distinguent sullisamment de tout autre.

Une telle discussion n’a, d’ailleurs, d’intérêt, ni même dé réalité, que sous le simple point de vue didactique, qui, malgré son importance, ne saurait affecter que d’une manière indirecte et secondaire l’esprit général de cet ouvrage. Car, dans aucune hypothèse , personne ne conteste cpic l’étude préalable des diverses substances élémentaires ne soit, par la nature même de la science, le fondement nécessaire du système rationnel des connaissances chimiques.

En vertu du nombre, déjà très considérable, -et d’ailleurs toujours croissant , des corps que les chimistes regardent comme simples, plusieurs philosophes modernes, qui, malgré leur éminent mériteet leurs connaissances réelles, sont dominés p$r une doctrine et même par une méthode essentiellement métaphysiques , ont pensé à priori que la plupart de ces substances devaient être nécessairement les divers composés d’un beaucoup plus petit nombre d’«Iitres. Telle est, aujourd’hui , en Allemagne , l’opinion de presque toute l’école des naturistes , et surtout de son illustre chef, M. Oken. Mais celte vaine hypothèse ne peut être appuyée que sur le prétendu principe de l’économie ét de la simplicité necessaire1 de la

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nature, qui, outre son caractère extrêmement vagueÿ ne saurait résister à aucune véritable discussion directe, et dont l’origine, évidemment théologique, devrait même suffire aujourd’hui pour le rendre suspect à tous les bons esprits. Dans ces spéculations illusoires, notre entendement érige, spontanément, à son insu, ses désirs irréfléchis en lois nécessaires du monde extérieur, qui, en tous genres, se montre réellement beaucoup plus compliqué qu’il ne conviendrait à notre faible intelligence. Le seul point de vue raisonnable que puisse offrir un tel principe, c’est que, dans la construction de nos systèmes philosophiques, nous devons toujours tendre à concevoir la nature sous le plus simple aspect possible , mais à la condition fondamentale de subordonner toutes nos conceptions à la réalité des phénomènes, sous peine de consumer nos forces en de frivoles et fantastiques méditations. Or, ici, aucune considération vraiment rationnelle ne peut, sans doute, nous conduire à présumer d’avance que le nombre des substances élémentaires doive être effectivement ou très petit ou très grand ; l’ensemble de nos explorations chimiques doit seul prononcer à ce sujet : tout ce qu’on peut dire, c’est que notre intelligence est naturellement disposée à préférer la première supposition , et

et même , encore davantage , celle qui n’admettrait, s’il était possible, que deux élémcns. Mais ceux qui se livrent à la recherche positive des lois réellement propres aux phénomènes de composition et de décomposition, n’en sont pas moins forcés de concevoir comme simples tous les corps qui n’ont pu jusque alors être décomposés par aucune voie, et dont nulle analogie effective ne tend à indiquer la 'composition , sans prononcer d’ailleurs, en aucune manière, quey par cela même, ces substances doivent être nécessairement réputées à jamais indécomposables. Telle est, à cet égard , la règle incontestable admise maintenant par tous les chimistes, comme le premier axiome de la saine philosophie chimique.

L’aperçu primitif de celte règle, constatée par une première application capitale, doit être attribuée ce me semble, au grand Aristote, quoiqu’il n’ait pu, sans doute, en concevoir distinctement les vrais motifs rationnels. Sa doctrine des quatre élémens, vulgairement décriée aujourd’hui avec si peu d’intelligence, doit être réellement jugée comme la première tentative du véritable esprit philosophique pour concevoir, d’une manière générale , la composition intime des corps naturels, autant que pouvait alors le permettre le défaut presque absolu de tous modes convena-

CHIMIE

blés d’exploration. On ne peut l’apprécier sainement qu’en la comparant aux conceptions anterieures. Or, jusqu’à celte mémorable époque , toutes les écoles , malgré leurs innombrables divergences, s’accordaient à ne reconnaître qu’une seule substance élémentaire, et ne disputaient entre elles , à cet égard , que sur le choix du principe. Aristote, le premier, inspiré, non par un vain cclectisme, incompatible avec son énergique supériorité, mais par un sentiment profond de l’étude rationnelle de la nature, termina, d’une manière irrévocable, toutes ces stériles controverses, en établissant la pluralité des élémens. Cet immense progrès doit être regardé comme la vérila ble origine de la science chimique, qui eu effet serait radicalement impossible s’il n’existait qu’un seul élément, toute idée réelle décomposition et de décomposition étant par là aussitôt annulée. Quelles que soient les apparences , il devait être , sans doute, beaucoup plus difficile à l’esprit humain de passer de l’idée absolue de l’unité de principe à la conception , nécessairement relative, de la pluralité, que de s’élever ensuite, par une exploration graduellement perfectionnée, des quatre élémens d’Aristote aux cinquante-six corps simples de la chimie actuelle.

C’est donc une étrange méprise, chez nos na-

Unis tes d'aujourd'hui, que de vouloir se fortifier de l’autorité d’Aristote; car ce premier père de la saine philosophie a fait , pour son temps , précisément l’inverse de ce qu’ils tentent pour le leur. L’esprit qui les anime est directement opposé à celui qui dirigeait ses sages spéculations; ils veulent simplifier immodérément leur conception de la nature, sans trop s’inquiéter de sa réalité; Aristote, au contraire, n’hésita point à. compliquer l’idée abstraite qu’on se formait auparavant de la matière, uniquement pour la rendre plus réelle. Pourquoi M. Oken , dans sa tendance absolue à la simplification, a-t-il cru devoir s’arrêter aux quatre élémens? N’est-ce point là une sorte de moyen terme, qui maintient , tout en l’appliquant mal, notre notion fondamentale de la pluralité des principes? An lieu de rétrograder seulement jusqu’au temps d’Aristote, que ne remontait-il encore un peu plus loin, jusqu’à Erapédocle ou à Heraclite , etc., afin d’obtenir tout d’un coup la plus haute simplification possible en recommençant à n’admettre qu’un seul principe ? Gai’ , on ne saurait trop le remarquer, les motifs philosophiques qui ont conduit Aristote à la conception de quatre élémens sont essentiellement analogues à ceux qui en ont successivement lait reconnaître un nombre beaucoup

CHIMIE. - ■*

plus étendu , du moins en négligeant les considérations purement métaphysiques, propres au génie de l’époque , et qui ont pu exercer , sur 1 esprit il’ Aristote, une influence spéciale, mais secondaire, en faveur du nombre qu’il a choisi (1).

D’autres philosophes contemporains dont la direction était beaucoup plus positive, et parmi lesquels il faut surtout distinguer 1 illustre Cuvier, ont puisé, dans l’hisloire naturelle , une objection fort spécieuse, et néanmoins très insuffisante, contre la simplicité réelle de la plupart des élcmens

(1) Une telle discussion serait , sans doute, pc>\. necessaire pour tes esprits français , puissamment garantis , par les defauts comme par lis qualités caractéristiques de notre ge'nic national , contre tonte invasion sérieuse du naturisme germanique. Mais je devais, sans doute, prendre en haute considération le grand nombre d’intelligences fortement organisées qui, en Allemagne, se laissent entraîner aujourd’hui h de semblables aberrations philosophiques. La double faculté de généraliser et de systématiser, élément si précieux du véritable esprit philosophique, appartient, sans doute, d'une manière plus spéciale, au génie allemand , dont nous sommes trop disposés, en France-, S méconnaître, h cet égard , l’éminente valeur , sensible néanmoins jusque dans scs écarts. Pour moi, j’attacherai toujours une extrême importance ît tout ce qui peut tendre à provoquer l’intime combinaison de ictte qualité fondamentale avec cette aptitude, non, moins essentielle, à la clarté et h la positivité, qui caractérise, tout aussi hautement, notre génie français; convaincu, comme je le suis profondément, que, de cette harmonie capitale, dont la possibilité m est démontrée , peut seule résulter le libre et plein développement du génie philosophique moderne , destiné à terminer, par son universelle prépondérance, 1 immense crise sociale, commune, depuis trois siècles, k tontes les nations qui , dans leur ensemble , forment la tetc de l’espèce humaine.

Diait

admis aujourd’hui par les chimistes. Elle consiste à opposer l’extrême- abondance de quelques-uns d’entre eux dans la nature, à la dissémination, rare et presque parcellaire , du plus grand nombre des autres. Dès lors, en partant du principe que les différens élémens réels doivent être à peu près également répandus dans la constitution intime de notre planète, on arrive à présumer que le perfectionnement de l’analyse chimique con duira plus tard à ranger les derniers parmi les substances composées, dont la formation aurait exigé un concours spécial et rarement réalisé de circonstances favorables.

Quelque opinion qu’on adopte sur l’origine de notre constitution terrestre, on peut, ce me semble, admettre, en effet, comme assez plausible, quoique nullement susceptible de démonstration véritable, sinon la répartition nécessairement presque uniforme des divers élémens , du moins que leur abondance doit être beaucoup moins inégale, dans l’ensemble du globe, que ne paraît l’indiquer jusque ici l’exploration de sa surface. Mais, il ne résulte point inévitablement de cette considération la conséquence irréfléchie qu’on a tenté d’en déduire. Car, notre examen minéralogique ne porte encore, et ne saurait, évidemment, jamais porter, même en le supposant complet, que sur

CHIMIE. 89

les couches superficielles du globe, sans que nous puissions rien préjuger sur la vraie composition de la presque totalité de sa masse. Or, si au principe de l’uniforme dissémination des élémens, on voulait ajouter que cette égalité doit exister, nonseulement dans l’ensemble de la terre, mais spécialement aussi à la surface, il deviendrait aussitôt li ès précaire,. et même fort invraisemblable ; car ou peut aisément, ce me semble ,. entrevoir beaucoup de motifs rationnels pour la prépondérance nécessaire de certaines substances élémentaires à la surface de ndtre planète, tandis que d’autres, domineraient, au contraire, dans son intérieur. Considérons, d’une part, que les élemens les plus rares à la surface du globe sont aussi, en général, les plus pcsans j et, d’une autre part, que les plus communs sont, surtout, ceux qui concourent à la composition des corps vivans. Cette double relation incontestable, inaperçue jusque ici, tend évidemment, au contraire, à faire concevoir comme éminemment naturelle une très inégale distribution des diverses substances élémentaires entre l’intérieur de la terre et sa surface , les unes ayant dû prédominer intérieurement afin de rendre la moyenne densité du globe aussi supérieure qu’elle l’est certainement à celle des couches superficielles; et l’indispensable prépondérance des autres

n’étant pas moins évidente pour l’extrême superficie, solide, liquide et gazeuse, où la vie devait exclusivement se développer. Ainsi, cette considération d’histoire naturelle , quand elle est suffisamment approfondie, au lieu de jeter aucun doute sur lés résultats élémentaires de l’analyse chimique actuelle, se présente bien plutôt comme propre à les confirmer, du moins dans leur ensemble.

Ces résultats doivent donc, quant à présent, passer pour incontestables, sauf les perfectionnemens ultérieurs. Depuis l’époque, très récente if est vrai, de la décomposition effective des élémcns d’Aristote, l’histoire delà chimie ne présente pas un seul exemple d’une substance qui aurait vraiment passé du rang des corps simples à celui dés composés, tandis que le cas inverse a été fréquènt. Néanmoins, aucun chimiste ne conteste la possibilité que, par une analyse plus approfondie, le nombre des vrais éléméns ne devienne , dans la suite, susceptible d’une plus ou moins forte réduction : car la simplicité chimique, telle qu’on la conçoit aujourd’hùi. , n’est , en réalité, qu’une qualité purement négative, qui ne saurait comporter ces démonstrations irrévocables, propres aux décompositions ou aux recompositions positivés que les chimistes sont parvenus à opérer.

te grand exemple gétiéral des substances dites

CHIMIE

organiques , dont la théorie chimique est si compliquée malgré le petit nombre de leurs élémens, peut, sans doute, conduire à penser qu’une telle réduction n’offrirait point, pour le perfectionnement de l’ensemble des connaissances chimiques, d’aussi grands avantages qu’on le suppose communément. Mais, dans ce cas, la difficulté me paraît tenir principalement jusqu’ici au défaut de dualisme. Nonobstant cet exemple, il y a lieu de penser, sans doute , que la chimie deviendrait plus rationnelle et plus systématique , si les élémens étaient moins nombreux, par la liaison plus intime et plus générale qui devrait naturellement en résulter entre les diverses classes de phénomènes. Mais un tel perfectionnement ne saurait être qu’illusoire et stérile, si, tranchant la difficulté au lieu de la résoudre, on tentait d’y atteindreen anticipant, par deshypothèses hasardées, sur les vrais progrès ultérieurs de l’analyse chimique.

Cette grande multiplicité des élémens actuels a dû naturellement conduire à s’occuper davantage de leur classification. Toutefois, ce qui surtout a fait comprendre la haute importance d’une telle question , c’est le sentiment, devenu plus profond et plus commun par le développement spontané de la philosophie chimique, de l’influence prépondérante que la classification rationnelle des corps

ga PHILOSOPHIE POSITIVE.

simples doit exercer, de toute nécessité, sur celle des corps composés , et , par suite , sur l’ensemble du système chimique. On peut, à ce sujet, poser en principe que la hiérarchie (i) des substances élémentaires ne doit pas être uniquement déterminée par la seule considération de leurs propres caractères essentiels, mais aussi par celle, non moins indispensable , quoique indirecte , des principaux phénomènes relatifs aux composés qu’elles forment. Ainsi conçue , cette question est une des plus capitales que puisse présenter la philosophie chimique : bornée, au contraire, à l’examen direct des corps simples, elle offrirait aussi peu d’intérêt que de rationnalité ; car, en soimême, il importe assez peu, sans doute, suivant quel ordre conventionnel on procéderait à l’étude successive de ces cinquante-six corps, dont les

(l) J’emploie h dessein cette expression pour mieux marquer que |f ne saurais concevoir de classification vraiment philosophique là où l’on ne serait point parvenu à saisir préalablement une considération prépondérante , commune & tous les cas, et graduellement décroissante de l’nn à l’antre. Telle est, ce me semble, la condition fondamentale imposée par la théorie générale des classifications, et que ne contesteront point ceux qui auront directement puisé cette théorie à sa véritable source , c’est-à-dire dans l’application la plus prononcée et la plus par faite, relative aux corps vivant. L'origine, évidemment politique, de tous nos termes relatifs anx idées de classement, devrait soflire pour rappeler sans cesse, dans une question quelconque d’ordre réel, la hù Indispensable de la subordination , tuai appréciée jusqti’iri par la plupart des philosophes inorganiques.

CHIMIE. g3

histoires propres sont nécessairement indépendantes.

La division , encore classique, des divers élémens en comburens et combustibles, et surtout la subdivision de ceux-ci en métalliques et non métalliques, sont, évidemment, trop artificielles pour que les chimistes puissent les maintenir , si ce n’est provisoirement, jusqu’à la formation d’un véritable système naturel. Cette classification repose sur des caractères mal définis, d’une généralité insuffisante, et dont on exagère arbitrairement l’importance réelle. Aussi, depuis vingt ans, s’est-on beaucoup occupé de la remplacer, sans que, jusqu’ici, on ait encore obtenu une classification vraiment rationnelle et irrévocable.

M. Ampère parait être le premier qui ait dignement signalé l’importance d’une semblable recherche : et tel est le principal mérite du travail remarquable qu’il publia sur ce sujet en 1816. Cet essai indique, d’ailleurs, une connaissance insuffisante et peu approfondie de la théorie générale des classifications, qui alors, il est vrai, était bien moins nettement caractérisée qn’aujour- • d’hui. On ne peut pas même regarder cette tentative comme ayaut suffi pour mettre en pleine évidence l’ensemble des vraies conditions principales du problème. Dans la conception générale

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de ce projet de classification , la considération exclusive des seuls corps simples exerce une beaucoup trop grande prépondérance. Quant à son exécution, elle pèche, de la manière la plus sensible, contre les premières injonctions du goût et de la convenance dans l’art de classer, qui prescrivent, évidemment, de maintenir une certaine harmonie entre le nombre des coupes à établir et celui des objets à ranger. Les cinquante corps que M. Ampère voulait classer présentent un plus grand nombre de divisions principales que n’en offre quelquefois la hiérarchie animale tout entière. Aussi cette ébauche n’a-t-elle pas même déterminé les chimistes à renoncer à l’usage de leur ancienne classification, dont la structure binaire rend, du moins, l’application très facile, à defaut de propriétés plus essentielles.

Très peu d’années après ce travail de M. Ampère , un chimiste du premier ordre , M. Berzelius, a ■ proposé, sous les formes les plus simples, et d’une manière, pour ainsi dire, incidente, un système de classification infiniment supérieur; qui indique le sentiment le plus profond de l’ensemble des conditions fondamentales propres à une telle recherche. Il a compris, le premier, à ce sujet , la nécessité de parvenir finalement à une série unique, constituant, d’après un caractère uniforme

CHIMIE. yj

et prépondérant, une véritable hiérarchie; tandis que M. Ampère avait seulement apprécié l’importance des groupes naturels, dont la coordination restait jessentiellement arbitraire. Quoique les deux conditions soient également imposées par la théorie générale des classifications , celle que M. Berzeliusa eu surtout en vue est certainement, en principe, supérieure à l’autre, et spécialement dans le cas actuel, où le très petit nombre des objets à classer ne laisse qu’une importance très secondaire à la formation des groupes, pourvu que la série totale soit pleinement naturelle.

La belle conception de M. Berzclius sur fa hiérarchie fondamentale des corps simples, résulte de la considération approfondie des phénomènes électro-chimiques. Son principe, éminemment simple et lucide, consiste à disposer les élémens dans un ordre tel que chacun soit électro -négatif relativement à tous ceux qui le précèdent et électro-positif envers tous ceux qui le suivent. La série qui en dérive paraît jusqu’ici devoir être essentiellement conforme à l’ensemble des propriétés connues, soit des élémens eux-mêmes, soit de leurs principaux composés. Toutefois, une telle vérification générale est enepre trop peu avancée pour que les chimistes aient pu réellement porter à ce sujet un jugement complet et

definitif. D’un autre côté, la prépondérance chimique des caractères électriques 11e paraît pas être encore, à beaucoup près, assez rationnellement établie, pour qu’on doive imposer, en principe, la nécessité de chercher, dans un tel ordre de phénomènes, les bases de toute classification naturelle. Enfin, il faudrait, ce me semble, constater directement, avant tout, la réalité du point de départ, c’est-à-dire examiner s’il existe, en effet, entre les divers élémens, un ordre constant d’électrisation , qui se maintienne invariablement dans toutes les circonstances extérieures, et dans tous les états d’agrégation , et surtout dans tous les modes de décomposition : or, cet indispensable examen n’a pas encore été convenablement entrepris, et peut-être même a-t-on lieu de craindre que son résultat général ne fût contraire au principe proposé.

Il reste donc, sous ces divers rapports essentiels, beaucoup à faire encore relativement à cette 'importante question de philosophie chimique. Mais, quels que puissent être, à cet égard, les résultats définitifs des travaux ultérieurs, M. Berzélius s’est assuré, dès à présent, l’honneur éternel d’avoir, le premier, dévoilé la vraie nature cfu problème, et mis en pleine évidence l’ensemble de ses conditions principales, si ce n’est même

CHIMIE

d’avoir indiqué dans quel ordre d’idées il faut chercher sa solution. Quand cette solution aura été enfin obtenue d’une manière vraiment conforme à une telle position de la question, on peut assurer que la chimie aura fait un pas immense vers l’état pleinement rationnel qui convient à sa' nature scientifique. Car, d’après une hiérarchie fondamentale des élémens, la nomenclature systématique des diverses substances composées suffira presque pour donner, en quelque sorte spontanément, une première indication réelle de l’issue générale propre à chaque événement chimique, ou, du moins, pour restreindre l’incertitude p cet égard entre d’étroites limites.

Toutefois, à raison même de cette intime connexité d’une semblable recherche avec l’ensemble des études chimiques, je ne pense pas qu’elle puisse être très efficacement poursuivie tant qu’on l’isolera, comme on l’a fait jusqu’ici, de la question générale relative à l’établissement d’un système complet de classification chimique, pour tous les corps, simples ou composés. Or, cette grande question me parait aujourd’hui prématurée. Car, d’après les considérations sommairement indiquées dans la leçon précédente, les conditions préliminaires, soit de méthode, soit de doctrine, indispensables à son élaboration ration-

ÏO<ME III.

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nelle, sont encore loin, ce me semble, d’être suffisamment remplies. Un tel système général de classification naturelle, devant, par lui-même, constituer directement, sous un double aspect, le résumé essentiel et l’aperçu fondamental de toute la philosophie chimique, je crois convenable de développer davantage en ce moment ma pensée principale à ce sujet.

Quant à la méthode, elle a besoin d’un double perfectionnement capital, que les chimistes philosophes doivent emprunter à la science des corps vivans, seule source où il puisse etre judicieusement cherche. Il faut, d abord, en effet, une connaissance approfondie de la théorie fondamentale des classifications naturelles, qui ne peut être réellement obtenue d’aucune autre manière : car, ainsi que je l’ai établi dès le début de cet ouvrage, la méthode ne saurait être, sous aucun rapport essentiel , étudiée avec une véritable et féconde efficacité, ailleurs que dans ses applications les plus étendues et les plus parfaites. Il faut, ensuite, par le même motif, étudier aussi, a la même école, l’esprit général de la méthode comparative proprement dite , dont les chimistes ne se forment ordinairement, jusqu’ici, aucune idée juste, et sans laquelle, néanmoins, on ne peut procéder convenablement à la recherche d’une classifica-

CHIMIE

lion chimique vraiment rationnelle, comme je l’ai expliqué dans la leçon précédente. Telles sont les deux améliorations fondamentales que la philosophie chimique doit aller puiser aujourd’hui dans la philosophie biologique. L’une est indispensable pour bien poser, dans son'ensemble , le grand problème de la classification chimique, l’autre pour en entreprendre avec succès la solution générale.

A l’aspect de ces importantes harmonies spontanées, et par le sentiment de ces larges applications mutuelles, entre des sciences vulgairement traitées comme isolées et indépendantes, les diverses classes de savans finiront, sans doute, par comprendre la réalité et l’utilité de la conception fondamentale de cet ouvrage : la culture rationnelle, et néanmoins spéciale, des différentes branches de la philosophie naturelle, sous l’impulsion préalable et la direction prépondérante d’un système général de philosophie positive, base commune et lien uniforme de tous les travaux vraiment scientifiques. On ne peut guère se former aujourd hui une juste idée des perfectionnemens, aussi directs qu essentiels, dont nos diverses sciences se trouvent etre jusqu’ici radicalement privées par 1 esprit étroit etirrationnel suivant lequel elles sont encore habituellement cultivées, surtout relative- •

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‘IOO - PHILOSOFIJ1E POSITIVE.

ment à la méthode. Quand la constitution intégrale et définitive du système philosophique des modernes aura, plus tard, régulièrement organisé les grandes relations scientifiques , on pourra s’expliquer à peine, si ce n’est sous le point de vue historique, que-l’étude de la nature ait jamais été autrement conçue et dirigée.

En second lieu, relativement à la doctrine , il est d’abord évident, comme je l’ai indiqué à la fin de la leçon précédente, que la formation de la vraie classification chimique ne saurait être directement entreprise dans son ensemble, tant que l’on n’aura point, avant tout, irrévocablement décidé la question préliminaire de la prépondérance entre les deux considérations générales, de l’ordre de composition des principes immédiats, et de leur degré de pluralité : or, un tel problème n’a pas même été encore rationnellement posé. Nous pouvons , néanmoins, le supposer ici résolu, en concevant établie la règle que j’ai proposée, ■de traiter le premier point de vue comme nécessairement supérieur au second, ce qui me semble en effet, presque impossible à contester dans une discussion formelle. Mais, après cet indispensable préliminaire général, deux conditions plus spéciales me paraissent encore nécessaires pour permettre de procéder immédiatement à la construe-

CHIMIE

tion rationnelle du système définitif des substances chimiques, par la méthode ci-dessus caractérisée.

La première, dont l’accomplissement peut, aujourd’hui, être jugé prochain, consiste à concevoir l’ensemble de la chimie comme un tout unique et homogène, en faisant radicalement disparaître la distinction irrationnelle des diverses substances en organiques et inorganiques. Par l’examen direct des caractères généraux de la chimie organique, j’espère prouver, dans la trente-neuvième leçon, que cette spécialité mal constituée doit peu à peu se décomposer entièrement, une partie des études qu’elle embrasse appartenant à la chimie proprement dite, et l’autre à la physiologie. Quand une combinaison quelconque est assez stable pour comporter une véritable étude chimique, il faut, sans doute, l’assujettir à un ordre fixe de considérations homogènes, quels que puissent être son origine et sou mode effectif d’existence concrète , dont la vraie chimie abstraite et générale ne doit nullement s’enquérir, si ce n’est, du moins, comme d’un simple renseignement accessoire. Tant que la classification systématique devra d’abord se conformer à cette étrange conception d’une sorte Je double chimie j établie sur cette fausse division des substances, elle ne saurait être qu’essentiellç-

-ment précaire et artificielle dans ses détails, étapt, îles lors, profondément viciée dans son principe» Une telle séparation empêche, de toute nécessité» vie fonder définitivement, en chimie, aucune doctrine rationnelle et complète, toutes les analogies, essentielles se trouvant, par là, ou rompues eu déguisées. Cette première condition est donc évidemment indispensable. On commence déjà cer— taincmerit à la bien sentir , car tous les travaux actuels de quelque importance sur la chimie orga-. nique manifestent uue tendance très prononcée à ramener les combinaisons organiques aux lois générales des combinaisons inorganiques. Il ne suffirait pas, néanmoins, comme on pourrait d’abord le penser, qu’un chimiste distingué prit enfin, à cet égard, une initiative large et directe» pour déterminer aussitôt l’entier et unanime accomplissement de cette importante réforme. Car, une telle opération philosophique, quelque préparée qu’elle soit en effet, surtout depuis lés belles, i «cherches de M. Chevreul , ne peut être exécutée, d’une manière vraiment irrévocable, sans un travail spécial et difficile, qui exige une combinaison 1 rès délicate du point de vue chimique et du point de vue physiologique, afin d’établir, dans la décomposition générale de la phimie organique, une judicieuse répartition entre ce qui doit rester

CHIMIE. , lo3

à la chimie et ce qui revient à la physiologie.

La seconde condition , intimement liée à la précédente, se rapporte à un autre perfectionnement général fort important que doit subir la doctrine chimique, afin de pouvoir conduire à l’établissement d’un système complet de classification rationnelle, susceptible d’offrir, par sa seule composition, une expression abrégée de la vraie philosophie de la science , comme le prescrit la théorie fondamentale des classifications naturelles. Ce nouveau perfectionnement consisterait à soumettre, s’il est possible, toutes les combinaisons quelconques à la loi du dualisme , érigée en un principe constant et nécessaire de philosophie chimique. Toutefois, quelque éminente que dût être, en elle-même , une semblable amélioration , qui tendrait directement à simplifier, à un haut degré, l’ensemble des conceptions chimiques, il faut reconnaître, pour ne rien exagérer, qu’elle n’est point aussi strictement indispensable que la précédente au grand travail de la classification, quoique, par sa nature , elle soit propre à le faciliter beaucoup. Sans la première condition, en effet, la classification rationnelle serait rigoureusement impossible : sans la seconde, au contraire, on pourrait encore la concevoir . mais seulement moins parfaite et plus pénible. Au reste, la ten^

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dance générale des éludes chimiques, même dans leur état actuel , est , sans doute , tout aussi réelle et non moins prononcée sous le dernier point de Vue que sous le précédent, comme chacun peut l’observer aisément. ; <'

Il importe d’autant plus de faire prédominer dans le système chimique , ainsi que je le propose, la considération de l’ordre de composition des principes immédiats sur celle de leur degré de pluralité, que la première est, par sa nature^ claire et incontestable, tandis que l’autre est toujours, de toute nécessité, plus ou moins obscure et douteuse. L’une se réduit constamment à la simple appréciation d’un fait analytique ou synthétique; la seconde présente sans cesse un certain caractère hypothétique, puisqu’on prononce alors sur le mode d’agglomération des particules élémentaires^ qui nous est radicalement inaccessible. Ainsi , par exemple , un chimiste peut établir, avec une pleine certitude, que tel sel est un composé du second ordre, et que tels acides, ou tels alcalis, sont, au contraire, du premier ordre ( i ); Car, l’analyse et la synthèse

j" (i) Un seul cas parait présenter quelque difficulté [tour cette appréciation exacte de l 'ordre de composition propre h chaque substance : c’est celui , devenn maintenant assez frequent, où les principes immédiats ne sont pas tous deux du même ordre, comme, par exenv-

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peuvent démontrer, sans équivoque, que chacun de ces derniers corps est composé de deux* substances élémentaires, et que, au contraire, les principes immédiats du premier sont, à leur tour, décomposables en deux élémens. Mais, sous l’autre point de vue, quand l’analyse définitive d’une substance quelconque y a constaté l’existence de trois ou de quatre élcmens, comme, par exemple, à l’égard des matières végétales ou animales, on ne peut, évidemment, sans se permettre une hypothèse plus ou moins hasardée, prononcer que cette combinaison est réellement ternaire ou quaternaire, au lien d’ètre simplement binaire. Car il doit sembler toujours impossible de garantir que , par une analyse préliminaire, moins \ iolente que cette analyse finale, on 11e pourrait point, en effet, résoudre la substance proposée en deux principes immédiats du premier ordre, dont chacun serait ultérieurement susceptible d’une nouvelle décomposition binaire.

pie, h l'égard des chlorures on des sulfures alcalins, qui nous offrent la combinaison d’un corps simple avec un composé de deux élémens. Mais, alors, toute la difficulté réside évidemment dans l’imperfectioa des dénominations usitées; car, une telle combinaison est, par sa nature , clairement intermédiaire entre celle de deux corps simples et celle de deux principes immédiats composés chacun de deux élémens. Quand fa notion de l’ordre de composition sera généralement reconnue comme prépondérante dans la philosophie chimique , le langage qui h y rapp utc deviendra spontanément plus complet et plus précis.

Si, pour fixer les idées, un chimiste grossier s'avisait aujourd’hui d’appliquer, à l’analyse du salpêtre, des moyens trop énergiques, les résultats de cette opération destructive pourraient, sans doute, l’autoriser , d’après nos erremens actuels, à concevoir légitimement cette substance comme une combinaison ternaire d’oxigène, d’azote, et de potassium : et, cependant, on sait qu’une telle conclusion serait ici certainement fausse , puisque # la substance peut être aisément reconstruite par une combinaison directe entre l’acide nitrique et la potasse, dont une analyse moins perturbatrice eût, d’ailleurs, opéré la séparation, sans entraîner leur décomposition. Abstraction faite de tout préjugé, pourquoi ne penserions-nous pas qu’il peut en être ainsi à l’égard de chaque combinaison habituellement classée comme ternaire ou

qua ternaire? L’analyse immédiate étant jusqu’à présent si imparfaite, comparativement à l’analyse élémentaire, surtout quant à ces substances, serait-il rationnel de proclamer, dès aujourd’hui ,

son impuissance éternelle et nécessaire envers

elles? De tels jugemens ne sont-ils pas même fréquemment fondés sur une confusion vicieuse entre ces deux sortes d’analyse, si réellement différentes, néanmoins, en elles-mêmes, et si bien caractérisées, d’ailleurs, dans leurs opéra-

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