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Sous un nuire aspect, la conslilulion industrielle recevait eu même temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement de régularisation systématique des relations générales entre la science et l’industrie. Partis des points les plus opposés, l’un des plus lointaines spéculations abstraites, l’autre des plus immédiates inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l’état positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher directement l’organisation de l’évidente solidarité continue désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c’est surtout au xviu‘ siècle que cette connexité nécessaire, si longtemps bornée presque à l’art nautique et à l’art médical , devait s’étendre suffisamment , nonseulement au système entier des arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque, assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une classe très remarquable, jusqu’ici peu nombreuse, quoique destinée à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement dits, spécialement apte au réglement jour-
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nalier de ces rapports indispensables ; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait pu être, même aujourd’hui, ronvenablement ctalili , faute des doctrines correspondantes, comme je l’ai abstraitement expliqué au second chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial s’est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès l’origine, par l’ensemble de l’évolution industrielle: c’est-à-dire, d’après la prépondérance, d’un côté, d’une direction centrale, et, de l’autre, des tendances partielles; avec le.s avantages et les inconvéniens inhérens à chaque mode, l’un susceptible de mieux préparer à une véritable organisation finale du travail universel, Fautre faisant mieux ressortir les merveilles d’un libre instinct privé, seulement secondé par d’heureuses associations volontaires.
Enfin , par une suite spontanée de son progrès intérieur, l’industrie moderne commence alors à manifester directement son grand caractère philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais à se prés«iter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser l’action systématique de l’hu-
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inanité sur le monde extérieur, d’après une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions capitales, d’abord celle de la machine à vapeur dès le début de cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin, doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru à l’universelle propagation d’une telle conception, l’une par ses puissans résultats actuels , et l’autre par les espérances , hardies mais légitimes, qu’elle devait partout soulever. L’ensemble des diverses impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous la seconde phase, l’esprit théologique avait été spontanément conduit à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je l’ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l’esprit industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement la tendance a nti- théologique qui lui appartient irrévocablement après un essor suffisant. Non-seulement, en eB'et , toute grande action volontaire de l’homme sur le monde suppose nécessairement la subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement incompatibles avec aucune véritable activité providentielle^ d’où résulte une inévitable participation indirecte de l’essor industriel à l’influence irréligieuse de l’esprit yrai-
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menl scientifique, comme. je l’ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais, outre ce concours spontané, dont la pc^ularité spéciale indique assez la haute portée sociale , il est clair que l’industrie, une fois convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre à l’entière extinction des croyances théologiques quelconques, indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge, aussitôt après l’émancipation initiale. Car, en principe, toute intervention active de l’homme pour altérer à son profil l’économie naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat contre la perfection infinie de l’ordre divin. La nature propre du polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l’ai expliqué au cinquante- troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme, l’inévitable hypothèse de l’optimisme providentiel devait finalement développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses inspirations de la théologie , et que l’essor industriel aurait acquis assez d’extension pour constituer , à cet égard , une opposition prononcée*
Le monothéismemusulinan était parvenu, presque dès sa naissance, à 'ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant la grande concentration politique propre au régime polytliéique, il avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du régime monothéique. Quoique l’admirable organisation du catholicisme ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu’aux temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne pouvait plus compromettre gravement l’évolution industrielle de l’élite de l’humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre le conflit Bnal plus profondément nuisible à l’esprit rebgieux, désormais devenu de plus eu plus, pendant cette troisième phase, directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une large extension de l’action rationnelle de l’homme sur la nature. C’est ainsi que celte phase vraiment extrême dans l’évolution préliminaire de la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la progression négative, a graduellement amené l’élément industriel à se trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et continue, d’ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs, théologiques et militaires, dont la
tutélaire prépondérance avait été longtemps indispensable k son essorinitial : d’où résulte, en général, que tout le développement préparatoire dont il était susceptible sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli ; et que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc, en résumé,comment,àcette époque, l’influence mentale, directequoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement secondé, par une action spéciale éminemment populaire, rébranlement décisif alors immédiatement dirigé contre l’ensemble de la philosophie théoiogique.
Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers caractères successifs de l’évolution industrielle pendant les trois phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement temporel a dû suivre , dans sa première phase , une marche purement spontanée , seulement secondée par d’heureuses alliances naturelles avec les divers pouvoirs auciôns; il a été, durant la seconde phase, systématiquement assujéti, parles différens gouvernemens européens, à d’actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie politique ; pendant la phase suivante, il a été fina-
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]enient érigé en but permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son service r gulier : son essor social , de plus en plus prépondérant, a été ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que parl’avénement final du système politique correspondant. Quoique celle tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il convenait cependant d’en indiquer ici la fîliation nécessaire , afin que les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l’intime réalité de la nouvelle philosophie politique que je m’efiForce de fonder. Rattachant ainsi l’un à l’autre les trois âges principaux de l’histoire moderne, de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une explication décisiv e , la liaison fondamentale précédemment établie entre l’évolution moderne et l’évolution ancienne, par l’intermédiaire de l’évolution transitoire propre au moven-âge ; instituant dès-lors une indissoluble solidarité effective entre tous les dîvei’s degrés du développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes actuels aux actes les plus antiques de la sociahililé humaine.
Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement, une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel, esthétique, scientîBqne , et philosophique, qui préparait simultanément une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement une base rationnelle à la réoi^anisation temporelle dont nous venons d’examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu’une irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette première élaboration organique devait nous offrir des difficultés plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de l’importance prépondérante de l’évolution industrielle, sur laquelle devait reposer nécessairement la constitution propre de la société moderne ; tandis que le nouvel essor spirituel , toujours res- > treint à une classe très limitée, n’y a pu, au contraire, exercer encore qu’une simple Influence modificatrice , destinée seulement à devenir active et principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions partielles ne doit d’ailleurs, par la nature de notre opération dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale, qudque profond intérêt qu’elle y pût offi ir, mais uniquement sous son aspect social, où son actioniramédiate nese pré^nle
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jusqu’à présent que comme purement accessoire, et n’acquiert vraiment d’importance majeure qu’à raison des germes nécessaires d’un puissant ascendant ultérieur. Ainsi que nous l’avons fait envers l’évolution principale, il nous suffira donc , pour chaque élément spirituel, d’apprécier successivement, d’abord sa première émanation historique sous la tutelle du régime propre au moyenâge, ensuite son vrai caract ère esseii liel rela ti vemen l à la société moderne, et enfin sa marche graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le xiv* siècle. D’après l’ordre fondamental expliqué audébut de ce chapitre, nous devons Commencer ce travail complémenUtire par l’examen sommaire del’évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous égards , de l’évolution industrielle.
Les. facultés estlrétiqucs étant, par leur nature, essentiellement destinées à l’idéale représentation sympathique des divers sentimens qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou sociale, leur essor spécial , quelque ascendant qu’on lui suppose, ne saurait jamais suffire à défmir réellement la civilisation correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve nécessairement une udtivité et une extension très supérieures à celles que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je l’expli-
querai bienlôt, contrairement auY opinions ordinaires , il est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l’humanité, sous l’unique condition indispensable que l’état respectif fût à la fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les différentes évoluélions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire et théologique ainsi qu’à la société industrielle et positive : d’où résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici moins appliquer notre analyse liislorique à un tel élément génôul qu’à ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de la civilisatiou moderne, où nous devons seulement apprécier 1& mode fondamental d’incorporation de l’élément esthétique, et les nouvelles propriétés qu’il y a naturellement développées.
D’après cette remarque préalable, sur l’issue permanente que les beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de l’humanité , on conçoit d’abord, relativement à la première des trois questions posées ci-dessus, combien il seraitimpossible, en principe,(|ueleur essor ne se fût point fait jour dans un étal social aussi fortement prononcé que celui du moycn-ûge, oùil importe maintenant
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de monlrcr la véritable source uécessaire de l’é*volution esthétique des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards, que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable à un tel déyëloppement qu’aucun des régimes antérieurs. Car, les mœurs féodales avaient d’abord imprimé aux sentimens d’indépendance personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue : en même temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et étendue , fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens, principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la condition des femmes : enfin, l’activité collective^ quand elle y put être convenablement exercée, y devait certes constituer une source non moins puissante d’inspirations poétiques et artistiques, d’après le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres défensives propre à cette mémorable phase de l’humanité. Il est évident* que tous ces éminens attributs n étaient nullement accidentels, et qu’ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale régularisée par l’esprit catholique , spécialement, à l’aide de la division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal caractère politique d’un
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telétat social, suivant nos explications antérieures. Quant à J’influence particulière du catholicisme, elle se marque, à cet égard, d’une manière encore moins contestable : soit par le degré initial d’activité spéculative que nous l’avons vu développer directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à l’action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit parla destination pei> manente que son culte fournissait immédiatement à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la peinture, la sculpture et l’architecture trouvaient spontanément une heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus d’encouragement individuel. Toutefois, il fiiut reconnaître, sous ce rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes à l’admirable perfection de la constitution catholique, socialement envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui servait inévitablement de base rationnelle, et dont l’influence a tant neutralisé, comme nous l’avons constaté, les heureuses tendances propres à un tel organisme. Car, malgré l’aptitude spéciale que nous reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément le
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premier essor scientifique des moderne.s, il n’en pouvait être nullement ainsi relativement à l’essor esthétique, qui devait être certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et ki' Qexible , des croyances monothéiques : cette antipathie, d’ailleurs peu contestée aujourd’hui, a été d’avance suffisamment appréciée par contraste, en expliquant, au cinquante-ti'oisième chapitre, les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plusquedu régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n’a pu, en réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l’essor des beaux-arts, si puissamment stimulé’par l’ensemble de la situation sociale j elle y a seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité fictive du polythéisme aqtique, soit grec ou romain, soit Scandinave, soit arabe. Quoique, par l’indispensable doctrine des êtres surnaturels intermédiaires, le monothéisme chrétien , presijue autant que le monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique, il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû constituer, chez les modernes, l’une
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des principales causes de la moindre énergie des impressions esthétiques, d’abord tant que les doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant , et même ensuite , quand les esprits avancés y ont été presque aussi afifranchis du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera nécessairement toujours sentir, à un d^é quelconque, surtout chez les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés, jusqu’aux temps, encore éloignés mais certains, où l’évolution esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière d’une philosophie pleinement positive, comme je l’expliquerai en terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec une chimérique opposition à l’essor des beaux-arts, et surtout avec une prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous une telle influence permanente.
Stiinulée par l’ensemble des causes essentielles que nous venons d’apprécier, l’évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge, aussitôt ' que la situation sociale put commencer à le permettre, c’est-à-dire quand l’organisme catholique et féodal fut enfin snflisamment parvenu à sa constitution propre : l’avénement universel de la
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chevalerie en marque naturellement l’époque initiale, par l’heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter; mais c’est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par ce noble essor collectif de l’énergie européenne. Tous les témoignages historiques constatent de la manière la plus décisive, l’imanime empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive, les diverses classes quelconques de la société européenne pour un genre d’activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilège de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en offrant aux uns l’exercice intellectuel le mieux adapté à la faible portée de leur entendement , soit en présentant aux autres la plus salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature d’un régime irrationnellement qualiBé de ténébreux, qu’elles furent, en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se réaliser plus complètement, c’est-à-dire en France et en Angleterre, où l’essor naissant des beauxarts excita longtemps une admiration bien supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l’ardeur tant célébrée de quelques rares popula-
lions antiques pour les chefs-d’œuvre correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l’éclatante prépondérance de l’Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante l’a noblement proclamé , que sa première évolution esthétique fut d’abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France méridionale : or, cette incontestable diversité historique me semble devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l’ordre féodal en Italie, malgré l’action plus spécialement favorable que le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des beauxarts.
Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et difficile opération préliminaire , dont l’indispensable accomplissement devait précéder, de toute nécessité, l’élan direct du génie poétique : on conçoit qu’il s’agit de l’élaboration fondamentale des langues modernes, où l’on doit voir, à mon gré, une première intervention universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût laisser, à cet égard , de résultats immédiats , leur absence effective n’indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs longtemps consumés ainsi en travaux purerement préparatoires , mais d’une importance capitale pour l’ensemble de l’évolution ultérieure, TOME VI. I I
qu’une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d’une lente élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les divers caractères essentiels de la civilisation correspondante : cela est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance croissante de la vie industrielle et l’ascendant graduel d’une rationnalité positive sont si bdèlement prononcés. Mais cette origine vulgaire n’empéche nullement le concours nécessaire de l’influence plus régulière spontanément émanée des esprits d’élite , et sans laquelle un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité , ni même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la révision de l’élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que, malgré l’inévitable participation simultanée de nos divers modes quelconques d’activité mentale, l’opération dépend surtout, par sa nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles dont l’exercice exige davantage le perfectionnement de la langue commune. Cette propriété né-
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cessaire devient encore plus évidente quand il s’agit, non de la création sponlauée d’une langue originale , mais de la Iransformalion radicale d’un langage antérieur, par suite d’un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous l’apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l’un et l’autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les avantages essentiels que chacun d’eux a ultérieurement retirés de la supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que tous deux firent du latin, après qu’il eut entièrement cessé d’être vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles à diriger l’élaboration du langage usuel. C’était donc à des facultés moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné à la représentation universelle et énergique des pensées et des afiections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie esthétique n’a pu convenablement parler une langue morte, ni même étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu’aient pu procurer, à cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc
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aisémenl conimetit son acti\ité spéciale a dû èlre , au moyen-àge , si longtemps occupée surtout d’accélérer et de régulariser la formation spontanée des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux elforls assidus de ces mêmes facultés avrxquelles une superficielle appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps même oii elles posaient ainsi les fondeinens généraux des rnonumens les plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard inévitable qui en devait résulter pour l’essor direct des productions esthétiques, n’affectait sans doute immédiatement que l’art poétique proprement dit, et accessoirement l’art musical : mais les trois autres beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique à un degré beaucoup moindre, d’après leurs relations fondamentales avec l’art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique indiquée, en principe, au cinquantetroisième chapitre; ce qui explique essentiellement les principaux modes historiques de l’évolution esthétique propre au moycn-âge.
En considérant directement la mémorable spontanéité d’une telle évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant. On doit taxer, sans doute,
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d’inatiouiielle exagéralion les reproches ordinaires sur l’entier abandon des ouvrages anciens , dont la lecture assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain que les plus beaux siècles du moyen-âge durent oftVir, à cet egard, après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d’un instinct confus de l’incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec l’admiration trop exclusive des chefs-d’œuvre relatifs à un système de sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le rapport du goût, les inconvéïiiens réels d’une semblable disposition, elle présentait d’abord l’avantage beaucoup [)lus essentiel de mieux garantir l’originalité et la popularité de cet essor naissant. Il faut d’ailleurs noter qu’une telle tendance était, au moyeu-âge, intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social comparé à l’ancien. Celle relation naturelle a même ultérieurement contribué, en sens inverse, à la résurrection de la liltératiue ancienne , où tant d’esprits cultivés
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cherchaient, à leur insu, une sorte de protestation indirecte contre l’esprit catholique , aussitôt qu’il eut cessé d’être suflisamment progressif. Quoi qu’il en soit, la spontanéité primitive d’une telle évolution esthétique avait certainement besoin d’être consolidée par sou entière indépàadance de celle qu’avait inspirée une tout autre situation sociale. C’est ainsi, par exemple, que, d’après le trop grand ascendant que devait spécialement conserver, en Italie, l’imitation <les monumens romains, cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure aux autres dans presque tous les beaux-arts, n’a point offert, au moyen-âge, la même prépondérance relativement à l’architecture, dont le principal essor caractéristique dut alors s’accomplir chez des populations où les influences catholiques et féodales avaient plus exclusivement prévalüj ce qui permettait d’y ériger des édiflces plus profondément adaptés à l’ensemble de la civilisation dont ils étaient destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l’imposant souvenir. En tous genres, l’intime spontanéité de cette mémorable évolution initiale n’est pas moins marquée par l’originalité de ses productions et par leur tiaïve conformité avec la situation sociale correspondante que par l’indépendance de sa marche af-
franchie de toute imitation servile. On le voit surtout pour l’essor poétique , alors si directement consacré, d’une part, à l’expression, lidèle quoique idéale, des mœurs chevaleresques, et, d’une autre part, à l’heureuse indication de la prépondérance caractéristique qu’obtenait de plus en plus la vie domestique dans le système hahitiici de l’existence moderne. Sous l’un et l’autre aspect, il faut principalement remarquer, à cette époque, l’ébauche primordiale d’un genre de compositions essentiellement inconnu à l’antiquité, parce qu’il se rapporte éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que la vie publique n’y intervient qu’en vertu de sa réaction nécessaire sur celle-ci. Cette sorte d’épopée domestique , ultérieurement destinée à de si admirables progrès, comme je l’indiquerai ci-dessous, et qui constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux adaptée jusqu’ici à la nature propre de la civilisation moderne, remonte évidemment jusqu’à cette évolution initiale , dont une servile admiration de l’antique littérature a fait trop oublier ensuite les ingénieux essais originaux : la dénomination vulgaire, malgré son impropriété actuelle , conserve directement le souvenir continu de cette incontestable iiliatiou historique.
Tel est l’ensemble d’explications préliminaires qui indique l’état social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau nécessaire déjà grande évolution esthétique des sociétés modernes. Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette mémorable situation , n’ont pu être, en réalité, assez développés pour que leur appréciation générale n’exigeât pas aujourd’hui une discussion approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire qui, d’après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement distinguer ce degré de la progression humaine. L’essor esthétique ne suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour comporter une idéalisation énergique : il demande, en outre, qlie cet étal quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre l’interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans laquelle l’action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement réunies chez les anciens, n’ont jamais pu l’être depuis à un degré suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours normal que sous l’ascendant ultérieur de la régénération positive réservée à notre siècle, comme je l’indiquerai spécialement à la lin de ce
dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous les divers aspects principaux, n’est pas encore totalement terminée ; et c’est là seulement qu’il faut chercher la véritable explication historique de l’incontestable disproportion générale qui se fait alors si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de l’essor esthétique et l’énergie de son activité originale, si bien secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui se disputent aujourd’hui l’empire des beaux -arts: les uns n’y ayant vu qu’un chimérique témoignage d’un inexplicable décroissement des facultés esthétiques de l’humanité^ les autres l’ayant exclusivement attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi vaine que la première , on y prend cependant un efiFet pour une cause, et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence purement secondaire : car, si la situation catholique et féodale avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle de l’ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément contenu l’espèce de rétrogradation
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esthétique que tendit à produire ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques. Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale qui caractérise l’art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu’ici l’universalité nécessaire de son influence continue , après sa première évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit être directement cherchée dans l’inévitable instabilité de l’état social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était certainement impossible chez des populations où chaque siècle , et quelquefois même chaque génération , modifiait assez notablement la sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà essentiellement cessé avant que le poète ou l’artiste eussent pu y contracter suffisamment l’intime pénétration spontanée indispensable à l’action des beauxarts. C’est ainsi, par exemple, que l’esprit des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez formées pour en permettre la pleine idéalisation .‘tandis que, chez les anciens, chaque. mode effectif de sociabilité avait été tellement durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, après plusieurs siè-
des , des passions et des afTections populaires essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l’empire antérieur. L’avenir seul pourra replacer l’humanité, et d’une manière même bien supérieure , dans ces conditions normales de stabilité active , sans lesquelles l’action des beaux» arts ne saurait obtenir l’entière elHcacité sociale convenable à sa nature.
Quoique forcé de me borner ici à l’indication sommaire de ces diverses explications, j’espère en avoir assez caractérisé l’esprit général, d’ailleurs pleinement conforme à l’ensemble de ma théorie fondamentale de l’évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé , puisse utilement prolonger l’application spéciale de ce principe historique , qui montre l’état social du moyen-âge comme étant à la fois la source nécessaire, soit de l’ensemble du développement esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections caractéristiques qu’il devait oflrir j sans supposer aucune diminution réelle des facultés esthétiques de l’humanité, et en tendant, au contraire, à faire mieux ressortir l’énergie intrinsèque d’un essor effectif qui , malgré de tels obstacles , a réalisé tant d’admirables résultats, ainsi que je l’avais signalé d’avance au cinquante-septième chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ulté-
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rieure , je crois devoir ici dislinctcinenl indiquer la division rationnelle que j’ai toujours spontanément suivie , dans ce volume et dans le précédent , pour l’histoire universelle du moyeu-âge , et qui , spécialement vérifiée ci-dessus quant à l’évolution industrielle, n’est pas moins convenable envers l’évolulion esthétique, ou relativement à toute autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge proprement dit entre le début du v* siècle et la fin du XIII* , comme je l’ai suffisamment démontré, à partager cette mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui se trouvent être à peu près de même durée : la première, se terminant avec le vu* siècle, représente l’établissement fondamental , contenant, d’une manière très-confuse mais appréciable , tous les véritables germes essentiels des divers mouveniens ultérieurs j la seconde, prolongée jusqu’à la fin du X* siècle , correspond à l’essor graduel de la constitution catholique et féodale, extérieurement caractérisé jjar le premier grand système de guerres défensives, dirigé surtout, d’après nos explications antérieures, contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième, directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme tran-
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silüire, comprend l’admirable défense du nionotliéisme occidental contre l’invasion , alors seule redoutable, du monothéisme oriental ; opération vraiment finale, bientôt suivie de l’irrévocable dissolution spontanée d’un système désormais privé de sa destination fondamentale, et de l’évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter naturellement, l’une l’universelle substilulion préalable du servage à l’esclavage, l’autre l’émancipation personnelle des classes urbaines , et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de l’entière abolition de la servitude rurale : dans la série esthétique, nous venons d’y reconnaître, avec non moins d’évidence, d’abord l’ébauche primitive d’une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler l’action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable application préliminaire à la formation des langues modernes , et enfin leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain donneront lieu, j’ose l’assurer, à des vérifications équivalentes, que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur con-
I ij/J PHILOSOPHIE POSITIVE.
cours nécessaire conduit spontanément à concevoir l’admirable règne de l’incomparable Cbarleroagne, placé près du milieu de la seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui rattachent immédiatement le moyeu-âge, l’un à l’évolution ancienne, l’autre à révolution moderne, comme l’époque la plus décisive, où l’esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses diflërens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux de la civilisation ultérieure reçoivent aussi , à tous égards, la plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration dynamique ne me permettait point de le faire directement présider a son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J’ai cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite, à l’usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma théorie fondamentale à l’étude spéciale et méthodique de cette grande transition, dont le cours graduel ofire ainsi spontanément, sans aucune vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue, sauf la durée, à
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celle que nous avons toujours reconnue, d’abord pour les principaux étals de l’ensemble du développement liuniain , ensuite pour les modes successifs de l’évolution ancienne, et enfin pour les degrés consécutifs propres à l’évolution moderne : ce qui présente partout à l’esprit des intervalles susceptibles de permettre l’essor habituel des considérations générales, indispensable à l’efTicacilé sociale de notre philosophie historique, qui n’est point destinée , je ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique , mais à fournir réellement une base rationnelle à l’active coordination des efforts directement relatifs à la régénération finale de l’humanité.
Après avoir suffisamment expliqué comment l’essor esthétique des sociétés modernes est naturellement émané de l’état social constitué au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale d’un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation, et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l’époque initiale du xiv* siècle. Ces deux déterminations connexes ne peuvent, en effet, résulter que de l’influence prépondérante des causes ci-dessus signalées, combinée avec l’extension naissante de la vie industrielle.
qui tendait dès-lors à changer le mode primitif de sociabilité ; en sorte qu’il ne nous reste surtout qu’à saisir la relation fondamentale de cette modifîcation décisive avec l’ensemble du mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et féodales.
L’intime affinité mutuelle que témoigne toute l’histoire moderne entre l’essor industriel et l’essor esthétique y a pour principe évident, suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre, la double tendance nécessaire de l’évolution industrielle à développer spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré habituel d’activité mentale, sans lequel l’action des beaux-arts ne saurait être comprise, et en même temps l’aisance et lu sécurité qui peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances correspondantes. Dans la marche naturelle de l’éducation humaine, individuelle ou collective, l’exercice intellectuel est d’abord déterminé communément par l’impulsion pratique des besoins les plus grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suflisante permet ensuite l’heureuse efficacité continue de l’impulsion, plus élevée mais moins énergique , qui dérive des facultés esthétiques. Celles-ci, d’après le doux mélange de pensées et d’émotions qui les caractérise si ex-
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clusivement , consllluent réellement, vu l’extrême
imperfection de noire économie cérébrale, les seules facultés mentales assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité régulière puisse devenir une source de véritables jouissances^ tàndb que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus souvent, comme on snil, qu’une fatigue bientôt insupportable, excepié chez le très petit nombre d’hommes vraiment destinés à la contemplation abstraite. 11 est denc aisé de concevoir l’office fondamental de l’essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active, à la vie spéculative. Par une appréciation plus pi-écise, cet essor intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré habituel d’exercice mental auquel s’arrêterait communément l’humanité si, d’après un milieu plus fevorable, ou eu vertu d’une organisation moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues relatives aux besoins physiques : comme l’indique assez la ten= dance commmie des situations sociales les moins éloignées d’une telle supposition idéale. Quoi qu’il en soit, la relation élémentaire de la vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup plus directe, plus complète, et surtout plus