TOME VI. aa
depuis le xiv* siècle. Comme ce cas est le plus important , et aussi le plus contesté , je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les opinions dominantes, afin de mieux caractériser l’ensemble de mon appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d’étendre le même travail aux trois parties essentielles de l’évolution spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée doivent être aujourd’hui naturellement évidentes à tout lecteur vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l’ordre esthétique, il est clair que l’art, radicalement dépourvu de toute direction générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme je l’ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la seconde phase, et enfin fatigué d’une vaine reproduction de sa fonction critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et de déployer ses éminens attributs sociaux : jusque alors réduit à une stérile agitation , son essor vague et incohérent n’a d’autre résultat permanent que d’empêcher l’atrophie et l’oubli de facultés indispensables à l’humanité. Quant à la philosophie proprement dite, la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par une suite nécessaire de
PHYSIQUE SOCIALE. jog
son irrationnel isolement, n’a certes besoin d’aucune nouvelle explication : une activité mentale qui , par sa nature , ne saurait avoir d’autre destination que de développer régulièrement l’esprit d’ensemble , se dégrade irrévocablement en se réduisant à une spécialité isolée , quelque important qu’en paraisse l’objet, et surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des connaissances réelles.
Enfin, relativement à la science, d’où seule peut cependant sortir le premier principe d’une vraie régénération , d’abord mentale, puis sociale, j’ai particulièrement établi , dans les trois premiers volumes de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche fondamentale de la philosophie naturelle , le régime purement spécial longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous avons reconnu ci-dessus le terme .nécessaire. Celte désastreuse influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre suivant, a dû même se faire d’autant plus sentir, en général, qu’elle s’appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie inorganique , où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup plus dispersive.( Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard les remarques du tome deuxième quant aux
fluides fantastiques de la physique actuelle , qui n’y sont certainement maintenus, au grand détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est sulHsamment accomplie, que d’apres la vicieuse éducation des savans, presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences naturelles proprement dites n’est pas, à beaucoup près, exemple de la déplorable influence mentale caractéristique d’un tel isolement, qui, y laissant spontanément dominer encore l’ancien esprit métaphysique, y maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues, dont j’ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de ce qu’on appelle l’astronomie sidérale. La science mathématique , d’après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de ce régime purement provisoire , qui , par sa vicieuse prolongation , y a laissé tant de traces sensibles de l’état métaphysique antérieur. Il suffit ici d’indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des probabilités , qui , dans son ensemble, sauf les
travaux analytiques dont elle a pu être l’occasion, ne constitue réellement qu’un déplorable abus de l’esprit mathématique , tenant à l’irrationnel isolement scientiBque des géomètres modernes , qui les empêche de sentir la profonde absurdité d’une conception directement contraire au principe de l’invariabilité des lois naturelles , première base nécessairede toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où s’arrête l’appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient cependant imminens , comme je l’ai expliqué par l’indication même des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu l’essor à la fin de la troisième phase. 11 était donc convenable de les rappeler ici sommairement, afin d’établir nettement, envers l’évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de spécialité sous lequel a dû s’accomplir son développement préparatoire est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs aussi bien que son influence sociale : c’est d’ailleurs au chapitre suivant qu’appartient l’appréciation directe des principaux dangers, intellectuels ou politiques, réalisés aujourd’hui par le développement efiectif d’une telle
anarchie philosophique. Nous devons, en outre, noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que , suivant nos explications antérieures, la préparation scientiûque n’y était pas même, à beaucoup près, sulHsamment complète, puisqu’elle n’avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique, plus nécessaire qu’aucune autre à l’action sociale de la philosophie positive : la leçon suivante indiquera naturellement la grave inQuence de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.
l'el est donc le résultat général de l’indispensable élaboration historique propre à ce long chapitre : dans toute l’étendue de la grande république européenne, l’heureux essor préliminaire des nouveaux élémeus sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement simultané de décomposition poli* tique, étudié au chapitre précédent, aGn de Giire sortir, de leur inévitable combinaison , la régénération Gnale de l’humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement
lendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de l’esprit d’ensemble, pendant que la progression négative l’étouffait aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C’est ainsi que, à l’avénement nécessaire de la grande crise préparée par celte double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite aucune saine appréciation de l’avenir n’ont pu tendre nulle part à éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un demi-siècle d’orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu’au début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l’établira la leçon suivante , où nous reconnaîtrons enfin l’aptitude spontanée de la nouvelle plûlosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la direction systématique qui peut seule permettre à la fois d’en contenir les immiuens dangers et d’en réaliser les admirables propriétés.
PHILOSOPHIK POSITIVE.