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TERMES DE LA MÉTHODE

Le point de départ de la méthode est un certain doute méthodifpie ; sa fin est la science. Mais comme « la fin est la preuïière dans l'intention, et la plus noble », nous traiterons: 1" De la Science ; 2° Du Doute méthodique.

ARTICLE I

De la Science K

Nous aurons trois paragraphes : 1" Nature de la science ; 2" Division des sciences ; 3° Relation des sciences.

§ I. — Nature de la science.

258. Ce qu'est la science en général; ce qu'elle n'est pas. A. — Savoir veut dire connaître ce qui est,en avoir la science.

i. Gonzalez, Histoire de la Philosophie, M, p. 245. — Alibert, Manuel de Philos., lome 1, p. 4. — Fonsegrive, Log., leç. 9* el 10«. — E. Blanc, I, c. xvii. — Mercier, Logiqrte.

!>K»;UNUK PARTIE, CRiriguK 2Ul

l.e mut scieine — dans tin sens large, signifie toute cunnahsduce certaine, c.-à-d., autre que la simple opinion ; — au sens propre, il désigne la connaissance certaine et raisonnée dune cliuae par ses causes, et — dans son sens synthétique le plus précis, il exprime un ensemble ou mieux un système de connaissances basées sur des principes certains, méthodiquement liées par le raisonnement, et concourant toutes à une même fin.

C'est un système de connaissances, non une connaissance isolée ei particulière. Or un système scientifique, comme un organisme, a trois éléments : Y unité du tout, la variété des ])arties, re//c/(a</#e»/«»f des parties dans le tout. La science tire son premier élément de V unité de l'objet ou des objets tendant à une même fin ; le second élément est fourni par les diverses questions soulevées autour d'un même objet : sa nature, ses causes, ses propriétés, ses espèces, etc., et ces questions prennent le nom de sciences partielles ; enfin on troUA'e le troisième élément dans la démonstration et l'enchaînement logique des parties : ainsi se forme une science totale, par ex., la Logique.

B. — La science diffère donc de l'opinion, de la foi et de l'art.

1° De t opinion. F^a science se hase sur des principes surs ; elle est une connaissance certaine et évidente. Dans l'opinion, au contraire, l'intellect n'a pas la certitude ; il choisit un parti avec crainte que le parti contraire ne soit le vrai.

2" De la foi, tant humaine que divine. Dans la science on adhère au vrai à cause de son évidence ; dans la foi on y adhère seulement en se confiant au témoignage divin ou humain. Toutefois la science, dans un sens large, se dit aussi de la foi, qui difîère, en effet, complètement de la simple opinion.

.3° De l'art. L'art n'est pas un système de connaissances démontrées, mais un ensemble de règles pratiques ; il n'a pas le vrai pour objet inunédiat, mais l'expression du beau ; il s'occupe d'objets particuliers, contingents, œuvres du génie de rhonune ; tandis que la science s'occupe de ce qu'il y a d'universel, de nécessaire dans la nature des êtres créés.

259. Corol. Les sciences n'ont pas toutes la même certitude, quoiqu'elles aient la même fin.— L La première partie ressort de ce que nous avons dit des degrés de certitude (n. 187). La certitude dépend au moins en partie de la nature

de non objet. Mais l'objet de certaines sciences, par ex., des sciences physiques et métaphysiques, est totalenient différent. La certitude ne peut donc être la même dans toutes les sciences.

C'est donc une erreur manifeste de rechercher en tout la certitude mathématique. De même qu'un ouvrier travaille chaque matière de la manière qui lui convient, la terre d'une façon, l'argile d'une autre, etc. ; ainsi le vrai savant ne doit-il demander à chaque science que l'espèce de certitude que sa nature comporte, et pas davantage.

2. Quant à la fin des sciences, elle consiste toujours dans l'explication des choses par leurs causes ou raisons d'être. C'est la seule connaissance scientifique, vraiment digne de ce nom, comme il est aisé de le prouver.

o) Du côté du sujet : la science est la connaissance qui satisfait pleinement l'esprit désireux de savoir ; or l'esprit désire connaître les raisons d'être ou les causes ; la science qui n'atteindrait pas les causes des ol)jets ne serait donc pas véritablement une science.

b) Du côté de l'objet. Une science ne saurait être parfaite si elle n'est pas une explication de la chose à connaître ; or une explication de la chose est impossible, si les causes ou les raisons d'être de cette chose ne sont pas connues ; la perfection de la science exige donc la connaissance des causes et des principes qui produisent ou qui constituent en eux-mêmes les objets de la science (Ontol., n. 156).

De ce qui précède on tire deux conclusions :

1° La science est plus parfaite que la connaissance vulgaire ; celle-ci ne saisit que les faits ; celle-là saisit la raison et les causes des faits. Aussi, plus la science remonte dans la série des causes, plus elle recherche les raisons les plus hautes, comme le fait la philosophie, plus elle est explicative, plus elle est parfaite,

2" Le positivisme ou système de ceux qui relèguent hors de la science les premiers principes, n'est pas Une connaissance explicative, et partant une science proprement dite, puisqu'elle s'interdit la recherche des causes ou des raisons des Choses^ et se borne à classer des faits.

§ II. — =- Division des sciences.

260. Divisions modernes. — A. — On trouve chez les modernes trois principales divisions des sciences.

1" Bacon les ramène toutes à trois facultés : l'imagination, la mémoire f la raison. La poésie se ramène à l'imagination

l/iis/tii/e cicile et naturelle à la mémoire, les sciences proprement dites, philosopliiqaes et théolot/ù/ues à la raison.

2" Ampère considérant l'objet matériel des sciences, les di- \ ise en matérielles on cosmuloijûjues, et spirituelles ou noolui/i(/ues. Les sciences cosmologiques, proprement dites, sont les mathématiques et les sciences physiques ; et, en un sens large, ce sont les ^i-'ience» plit/siolot/i(/Nes, qui embrassent les sciences naturelles et la médecine. Les sciences noologiques pi-oprement dites se divisent en sciences pliilnsophiques et ilialei/ntatiques auxquelles se rattachent les lettres et les arts, et au sens large elles embrassent la aocioloi/ie, V histoire et Va politique.

3° Auguste Coml<ietpres(|ue tous les positivistes divisent les sciences en nuithéniatii/nes, plnjsique, c/iimie, bioloyie et sociologie.

H. — Or ces trois divisions sont Iniidniissibles.

]a\ pn-eniière. — Ce ne sont pas les l'acultiîs de l'Ame qui distinguent les sciences, mais leur (jbjet propre. La science, en effet, est une connaissance ; or les connaissances sont diverses selon qu'elles se rapportent à des objets divers. La division proposée par Bacon a donc un fondement faux.

La seconde. — La distinction des sciences ne se fonde pas davantage sur leur objet \)r'is au j>oint fie rue matériel \ Aq'^ sciences diverses, en effet, peuvent avoir un seul et même ol)jet matériel. L'homme, par exemple, est objet delà psychologie, de la physiologie, de la médecine et de l'anatomie. C'est le point de vue formel de l'objet qui fonde la distinction des sciences, c'est tel ou tel aspect étudié de l'objet ; la psychologie par exemple, n'est pas la science des organes matériels de l'homme, mais des principes intrinsèques de nos opérations. Le fondement de la division d'Ampère est donc encore faux.

La troisième. — Dans la division positiviste, les sciences philosophiques et théologiques, les plus nobles ae^ toutes et les plus importantes, sont omises. Cette division n'est donc pas adéquate (n. 140).

261. Division scolastique des sciences. — L'Ecole a toujours pensé qu'il y a deux ordres de connaissance distincts non seulement dans leur principe, mais dans leur objet ; toutes les sciences se divisei'ont donc en sciences divines et hu-

mailles. D'après Albert le Grand et les scolastiques, les sciences humaines, à leur tour, se divisent au point de vue de leur objet formel en cinq classes générales, comme va l'exposer la thèse suivante :

ÏHÈSE

Les sciences Ininunnes se divisent en cinq genres : physique, tnathématiques, métaphysique, logique et momie.

Preuve. — Les sciences se distinguent, comme nous l'avons dit, par leur objet formel ; mais l'objet formel des sciences est proportionné aux degrés d'abstraction et peut être divisé en cinq genres. Il est facile de le prouver :

1° Les corps peuvent tout d'abord être considérés en gêné rai, en tant que matériels et sensibles, c'est l'objet des sciences phvsiques t[ui font abstraction de la matière individuelle, non de la matière sensible. — Si par abstraction on sépare la quantité des autres propriétés des corps, et qu'on l'examine en particulier , on a l'objet des mathématiques qui font abstraction de la matièi-e sensible, non de la matière intelligible.

2" L'esprit s'élève ensuite au-dessus de tout ordre matériel et expérimental, pour étudier les suprêmes notions de substance, de cause, d'esprit, d'àme, de Dieu, etc. ; tel est l'objet de la Métaphysique qui fait abstraction même de la matière intelligible, mais non de la réalité objective.

3" Enfin nous pouvons considérer ces notions, non pas directement, mais d'une manière réflexe, par rapport à nos facultés, l'intellect et la volonté. Tel est l'objet de la Logique et de la Morale, qui font abstraction de la réalité objective ellemême pour ne considérer, la première, que l'ordre logique i\n\ s'impose à la raison, la seconde, que l'ordre moral qui s'impose à la. volonté. La division des sciences en cinq genres, en j)hysique, mathématiques, métaphysique, logique et morale est donc excellente.

1 . En cinq genres, disons-nous ; ceux-ci renferment, en effet, différentes espèces : la physique contient la chimie, l'optique, la géologie..., et ainsi des autres qui toutes se peuvent ramener à la division donnée.

2. D'autre part, cette division des sciences est prise au point

SECONDE PARTIE, CRITIQUE 2{}i\

de vue de leur ubjel. Que si on les considérait dans leur triple source: l'expérience, la raison pure, la révélation, elles pourraient aussi se diviser en sciences eapêrittietita/eti, rationnel/es et f/n'o/ot/i(//(i's.

^ III. — Hi'Idtion des sciences.

Les scicni^es se distinguent au point de vue soit de leur ori-

f/ine, soit de /eur digiiité ; mais elles s'unissent toutes dans

une adniiral)le liarnionie. De là trois rapports qu'il nous faut

étudier.

262. Ordre des sciences au point de, vue de leur antériorité.

D'après curlains idéalistes, partisans des idées a priori, les sciences spéculatives sont antérieures aux sciences expérimentales ; d'après les fidéisles, la foi divine transmise par le témoignage serait antérieure à toutes les sciences. Les scoiastiques sont unanimes à combattre ces dcu.\ opinions.

Thèse

L'ordre j)/i{/i)Sop/iique est antérieur à l'ordre théoloyique ; [ordre

expérimental antérieur à l'ordre philosophique.

{^"partie. — Ce que nous avons dit plus haut suffit à le démontrer (n. 249) : l'ordre surnaturel suppose la nature, la foi suppose la raison, la révélation suppose la véracité divine prouvée par la raison. Aussi tous les catholiques admettent que l'usage de la raison précède la foi.

2*^ partie. — L'ordre philosophique s'appuie sur des notions universelles et sur les premiers principes : or les universau.v et les principes dérivent de l'expérience par l'abstraction Intellectuelle. On peut le rappeler en deux mots :

1" « Comme les sens, dit S. Thomas, ne perçoivent que le singulier et l'intellect que V universel, il faut que la connaissance du singulier précède chez nous la connaissance de lunirersel. » Or la connaissance du singulier, reçue [)ar les sens, est expérimentale ; le point de départ de la philosophie est donc l'expérience.

2° Les premiers principes supposent les notions générales abstraites des choses sensibles. Aussitôt qu'on sait ce qu'est le tout et ce qu'est la partie, on émet ce jugement : le tout est plus grand que la partie ; mais nous ne pouvons savoir ce qu'est le tout, ce qu'est la partie, sans le secours de la sensa-

PiiiLosopiiiE. — Tome 1 12

tion. L'oi-dre philosophique, comme toute connaissance, a donc son point de départ dans les sens et l'expérience. 263. Ordre des sciences au point de vue de la dignité. —

Ceux qui s'adonnent aux sciences naturelles méprisent volontiers la philosophie ; ceux qui cultivent trop exclusivement la philosophie ont la même attitude en face de la théologie. Mais c'est à tort.

Thkse

L'ordre tkéologique est au-dessus de l'ordre pldlosop/dque :

celui-ci est au-dessus de l'ordre expérimental.

Preuve. — La dignité d'une science vient de trois sources : de la noblesse ou élévation de son objet, de l'indépendance et de la certitude de cette science. A ce triple point de vue notre thèse est facile à démontrer.

\° Au point de vue de la noblesse ou de t élévation de son objet. — Le premier ordre est l'ordre théologique, qui par son objet divin les domine tous ; il y a entre cet ordre et les autres une différence non seulement de degré, mais d'espèce. A son tour, la philosophie dont l'objet est supra-sensible dépasse toutes les sciences qui traitent d'objets sensibles. D'autre part, les sciences expérimentales atteignent seulement les choses qui ne dépassent pas les limites de l'expérience ; tandis que la philosophie recherche les dernières raisons des choses, et la théologie, s'élevant encore plus haut, peut connaître d'une certaine manière, avec l'aide de la révélation, les mystères qui dépassent la portée naturelle de l'homme.

2° Au point de vue de l'indépendance. — Le premier rang revient à Y ordre théologique qui demande ses principes à la seule révélation, et par suite est complètement indépendant de l'ordre naturel. Entre les sciences naturelles, la plus indépendante est la philosophie qui donne à toutes les autres sciences un objet commun, une méthode générale et des principes universels (Ontol., n. .3).

3° Au point de vue de la certitude objective ou vérité., ou encore de la solidité de chaque ordre, il faut établir la même gradation. Les sciences théologiques se fondent sur la Raison divine, et partant jouissent, sinon pai* rapport à nous, du moins en elles-mêmes, d'une certitude qui est plus grande, si faire se peut, que la certitude métaphysique. Les sciences jo/ûlosophiques se fondent sur l'essence des choses, ex* : « le tout

SECONDR PARTIE, CRITIQrE 207

(>st plus grand que la partie » ; les sciences expérimentales ont seulement une matière contingente, ex. : un mort ne ressuscite pas. Or la certitude des sciences, qui sont en matière nécessaire, est absolue. Ainsi Dieu lui-même ne peut pas faire que le tout ne soit pas plus grand que la partie. Celles qui ne s<> fondent pas sur l'essence des choses ne donnent,au contraire, qu'une certitude hypothétique : ainsi Dieu peut ressusciter un mort.

On (oncliiia aisément qu'il y a entro tous ces ordres une subalternation, non pas rigoureuse, mais au sens large du mot. Pour qu'il y ait subalternation proprement dite entre deux sciences, il faut que la science infi-rieure soit contenue dans la science supérieure, comme la proposition sultalterne dans la subalternante, l'espèce dans le genre. En ce sens, l'optique est une science subalterne relativement à la physique, et la politique, relativement à l'éthique, etc. C'est seulement au sens large que Vordre expérimental dépend de l'ordre philosophique et celui-ci de Vordre théologique ; mais non pas au sens strict, à cause (le l'autonomie de cha(iue ordre, qui est complet dans son domaine.

264. Admirable harmonie des sciences. — D'après le rationalisme, il faudrait rejeter la révélation sous prétexte qu'elle contredit la raison ; le positivisme afflrme de son côté que la métaphysique ne peut être explorée ; qu'il n'y a aucune relation entre l'ordre expérimental et l'ordre philosophi(pie. Les uns et les autres seront réfutés par In thèse suivante :

Thèse Toutes les sciences saut unies dans une admirable harmonie.

Preiœe. — L'harmonie est « l'ordonnance de choses diverses, consonantia dwersorum ». Or les trois ordres de science déjà étudiés ont des points de vue qui permettent de les ordonner, en nu'-me temps que de les distinguer. Ce sont les points de vue de l'origine, de la dignité et de l'unité.

A. — Toutes s'unissent admirablement dans leur origine. — Dans son évolution naturelle, l'esprit donne sa première attention aux choses sensibles ; puis cherchant les raisons dernières des choses, il s'adresse à la philosophie pour avoir la solution des problèmes, que les sens seuls et l'expérience sont incapables de résoudre. Mais hélas ! souvent il se heurte au doute, et trouve sa raison toujours courte par quelque endroit : aussitôt, attiré par l'amour du vrai, il élève ses yeux vers la lumière surnaturelle, où il trouve non seulement les solutions cherchées,

mais encore des secrets que seule la révélation fait connaître, et il se repose alors dans la contemplation de la vérité.

Ainsi l'ordre expérimental est pour ainsi dire le seuil de toute philosophie. La philosophie ensuite, démontre les fondements de la Théologie. La théologie enfin couronne et complète la philosophie, après lavoir mise en garde contre ses propres erreurs. C'est ainsi que les sciences se prêtent un mutuel secours.

H. — Toutes les sciences sont unies au point de vue de la dignité. — La vérité est l'objet de toutes les sciences, dans quelque ordre que ce soit, naturel ou divin. Or la dignité des sciences vient surtout de la vérité qui est souverainement digne de respect,et s'impose toujours et partout à notre esprit, quels que soient les canaux qui nous l'apportent : nulle part le vrai ne peut contredire le vrai. Toutes les sciences doivent donc s'associer ensemble ; et aucun dissentiment irréductible ne peut s'élever entre elles.

C, — Toutes les sciences s'unissent enfin dans une merveilleuse synthèse. Sans doute, les sciences se distinguent par leur objet formel, leur méthode, leur dignité,et aussi leur excellence ; mais toutes sont reçues dans un même sujet, l'esprit bumain ; toutes se portent un mutuel secours, naissent d'une même source, de Dieu, premier auteur de tout bien ; se fondent sur les mêmes principes ou axiomes logiques ; parties de choses créées et contingentes, elles s'élèvent toutes par degrés à une même fin absolue, infinie.

Toutes les sciences s'unissent donc au point de vue de l'origine, de la dignité, de l'unité. C'est ce que nous voulions faire ressortir.

ARTICLE IL

Bu Boute méthodique '.

Si la science est la fin, le doute est le point de départ de la méthode. Ce doute est-il raisonnable, et comment a-t-il été compris par les philosophes? Deux questions à traiter, l'une de droit, l'autre de fait.

§ I. — Question de droit.

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