Usage que les philosophes ont fait du doute
A. — Chez les anciens. — D'après beaucoup de philosophes modernes, toute laatiquitc, tous les disciples d'Aiistote et de S. Thomas, dans l'ig-norance où ils se trouvaient d'un doute légitime, ont répété comme un troupeau d'esclaves l'adage : « f.e maître l'a dit, Magister dixit. » Mais c'est une grande erreur : dans les ouvrages de Platon et d'Aristote, dans l'histoire des Académiciens, Péripatéticiens, Stoïciens, dans les plus célèbres écoles du moyen âge on rencontre, au contraire, à chaque instant la pratique du doute méthodique : souvent même ils en faisaient un usage hardi, mais plus sain, plus sage que nous. Socrate parlant du doute méthodique disait : « Chancelant moi-même, je n'oblige pas les autres à chanceler avec moi ; doutant beaucoup moi-même, j'oblige les autres à douter. »
.\'on seulement Arislote connaissait le doute, mais il en n exposé la théorie dans son livre des Topiques : et ce livre a été enrichi dans la
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suite de vastes commentaires par Albert le Grand et Scot. Quant à l'Angélique Docteur, dans ses ouvrages et surtout dans sa Somme, il propose toujours les raisons de douter sous la rubrique de « videtur r/uod non », avant d'arriver à la thèse définitive « sed contra <■. Il en est de même pour Scot, Suarez et la plupart des scolastiques.
B. — Chez les modernes. — Descartes, proclamant bien haut la stérilité, l'inanité de tous les systèmes antérieurs au sien, en a proposé un nouveau dans son Discours sur la méthode.
1° Il prend le doute universel., au moins pendant un instant, ^onv jioint de départ de toute sa philosophie : nous concevons aisément, dit-il, qu'il n'y ait aucun Dieu, pas de ciel, aucun corps ; nous-mêmes pourrions n'avoir pas de corps humain ; par conséquent tout est douteux et incertain.
2" Mais il remarque aussitôt (ju'il doute ; il répugne donc que lui-même ne soit pas, d'où le mot célèbre : « Je pense, donc je suis » ; ce principe est le fondement de toute sa philosophie.
3° Le fait de la pensée une fois posé, il en déduit successivement trois choses : un principe : « t^iut ce dont on a une idée claire et distincte est vrai » ; — un fait : l'existence de Dieu perçue dans l'idée claire d'être infini ; — enfin une conclusion : la véracité de nos facultés fondée sur la véracité divine.
Depuis lors, les philosophes restent divisés : les uns défemlent le doute cartésien au sens large comme un instrument de progrès, même en matière religieuse ; les autres vont à l'extrême opposé, et semblent condamner l'usage d'un doute même modéré. Les uns exagèrent le principe de Descartes. Hermès, par ex., d'après lequel 1 homme doit s'établir dans un état de doute universel et douter même de sa pensée présente. Les autres, au contraire, vont jusqu'à accuser le doute cartésien de pyrrhonisme ou d'athéisme, voire des deux à la fois.
269. Que faut-il penser du doute cartésien ? — La réponse dépend beaucoup de la nature de ce doute ; tous, en effet, ne l'entendent pas de la même manière.
A. — Communément on croit que le doute de Descartes était sérieux et universel. — Il dit, en effet : « Commençant à ne compter pour rien mes propres idées, à cause que je les voulais toutes remettre à l'examen,... j'ai bien jugé qu'il fallait entreprendre sérieusement, une fois en ma vie, de me défaire de toutes les opinions que j'ai reçues autrefois en ma créance. » — Que peut-on demander de plus explicite ? — Il est vrai que
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les véritt's de la foi sont exceptées ; mais à leur égard ou fait uii usage légitime et quotidien du doute fictif; le doute de Descartes était donc bien réel. — Lui-même du reste en fait implicitement l'aveu : « Se défaire des opinions qu'on a reçues, dit-il. n'est pas un exemple que chacun doive suivre. » Mais le doute fictif n'est-il pas permis ù tous ? — Enfin Descartes est continuellement appelé par ses adeptes : « le libérateur de la raison humaine », « le père de la nouvelle métliode >> ; or le doute fictif n'est pas nouveau ; donc Descartes a bien professé un doute réel.
H. — Tout /e monde convient cependant qu'une saùie critiqne ne pourrait accuser Descartes d'athéisme, ni de scepticisme. I^ui-mème s'en défend avec insistance, lorsqu'il affirme « n'avoir jamais dit qu'il fallait nier Dieu », ou que Dieu nous trompait », ou « qu'il fallait douter de tout », ou « qu'il fallait refuser toute foi aux sens », ou « qu'il ne fallait pas distinguer le sommeil de la veille ». Il a prétendu, au contraire, avoir fait une œuvre saine et honnête, en demandant au doute une connaissance plus claire de la vérité-.
TiiksE 270. /^e doute de Descaries, serait-Il fictif, ne doit pas être pris pour point de départ de la p]iilosopliie. Preuve. — En effet, le doute de Descartes va trop loin, // est impossible, inutile, dangereux et contradictoire. — Il est impossible : qu'on le veuille ou non, l'intellect doit céder sincèrement à la clarté de l'évidence, dont jouissent les premiers principes ou les premiers faits : en face de l'évidcuicc' le doute n'est plus possible. — Il est inutile : où se rencontre l'évidence, le doute doit prendre fin. — Il est contradictoire : quand une fois on a tout mis en doute, même les choses les plus évidentes, il est impossible de rien admettre pour vrai sans se contredire. Aussi Habier a-t-il f(U't bien dit : « Descartes s'est mis dans l'état d'un homme, qui, par crainte de s'égarer en marchant, se serait coupé les jambes ; il n'y a plus pour lui possibilité de faire un seul pas. » — Il est périlleux enfin, car il ouvre la porte au scepticisme, à l'idéalisme, au rationalisme. L'histoire des hommes tombés du doute fictif dans le doute réel est là pour le prouver.
Ajoutez que le principe : « Je pense, donc je suis », qu'il soit un raisonnement, connue le veut Gassendi, ou la simple analyse d'un fait interne, comme Cousin l'a longuement démontré, n'est pas le premier des principes (n. 122).