Distinction de l'essence et de Texistence. — 1° Il ne
s'(i(/if donc pas de l'être divin. v\w en Dieu, essence et existence lu! se distinguent pas d'une manière réelle. De plus, il n'est pas
1. Balmès. PUl. fond., c. I, no 40. — 2. Renan, Averrhoès, préf.l. — Cf. Farges, Idée de Dieu, p. 329.
douleux qirune distinction, au moins de raison, puisse être établie entre l'essence et l'existence. Enfin, il est certain que Tessence abstraite, considérée au seul point de vue de sa possibilité, diffère réellement de l'essence réalisée en acte dans le monde physique, postérieurement à la création.
2" Mais la question posée est celle-ci :- l'essence en acte, c'est-à-dire considérée en tel ou tel homme, se distinguet-elle réellement de son existence? autrement dit : Pierre a-t-il une existence distincte de son essence, ou ne forme-t-il avec elle qu'une seule chose? Voilà le point précis du litige : les philosophes, en effet, se divisent lorsqu'il s'agit de déterminer la distinction entre l'essence p/njsiq7ie, réelle des créatures et leur existence. Cette distinction une fois admise, une double réalité se rencontrera en chaque créature : l'être de V essence et celui de Vexistence, réellement distincts, bien qu'inséparables, parce que l'un est lié à l'autre d'une manière si indissolubl(\ que la cessation de leur union entraîne celle de leur existence commune (n. 54-or)).
3° Dans cette subtile question, les deux solutions opposées sont défendues par des docteurs également éminents. S. Thomas et beaucoup de ses disciples, surtout parmi les anciens, affirment que, dans les êtres créés, l'essence diffère de l'existence aussi réellement que la puissance diffère de l'acte. C'est aussi l'opinion du Docteur Subtil, ainsi que de quelques modernes parmi lesquels Liberatore, qui autrefois penchait en faveur delà thèse opposée. — Quelques scolastiques anciens et modernes et presque tous les autres philosophes, surtout les cartésiens et les nominalistes, jugent au contraire que la distinction de l'essence et de l'existence n'est pas réelle, mais simplement virtuelle. Cette théorie a été brillamment souteime par Durand et Suarez. Nous leur opposerons comme plus probable la thèse suivante :
Thèse 36. Bans tes créatures il existe une distinction réelle entre
l'essence et l'existence.
1° Preuve tirée dea caractères de l'essence et de Vexistence. — Il y a
différence réelle entre les éléments de caractères non seulement divers,
mais opposés. Or. dans les êtres contingents : — a) l'essence est tout
entière à la fois, taudis que l'existence est successive et reçue, pour ainsi
pre.miî;re partie, natire di-: l'être 265
dire, t'itiillo ù goulle ; — b} rexislcnce est une ; Tessence au contraire est composée, ainsi Pierre composé d'un corps et d'une âme n'a pourtant qu'une seule existence ; — c) l'existence est avec l'essence dans le même rapport que l'acte avec la puissance. Elles ne sont donc pas une seule et môme chose, c.-â-d., qu'il existe entre elles une distinction réelle.
2" Le langage usuel confirme celte preuve. — On dit couramment ; « un tel a reçu ou perdu l'existence. » C'est distinguer entre l'essence qui reçoit et l'existence qui est reçue ; l'une est intrinsèque, l'autre extrinsèque ;i l'être. On dit de même : « l'existence do Pierre a été courte » ; tandis ({u'une telle qualification ne saurait se donner à son essence.
3° Preuve tirée de la nature de Dieu et des êtres contingents. — Si l'existence ne diffère pas réellement de l'essence, elle est avec elle une seule et même chose, c'est-à-dire que l'existence est essentielle. Or l'existence, essentielle à l'Etre nécessaire, ne l'est aucunement aux objets contingents. Donc, dans les créatures, l'existence et l'essence ne sauraient se confondre.
4° L'harmonie des èlres. — Dans le système thomiste se trouve parfaitement vérifié cet aphorisme de Tolet : « La diversité est toujours moindre dans les principes que dans leurs dérivés. » Voici comment il range les êtres avec une admirable harnitmie. Tout d'abord. Dieu qui domine tous les autres êtres, et qui est d'une simplicité absolue, de sorte qu'en Lui, l'essence et l'existence constituent une seule et même chose. Au degré immédiateiiient inférieur se trouvent les créatures chez (jui l'essence est distincte de l'existence ; ce sont les substances spirituelles, intermédiaires entre Dieu et la matière. Au dernier échelon se rencontrent les corps, composés non seulement d'essence et d'existence, mais constitués dans leur essence même par un double élément : la matière et la forme.
37. Solution des objections. — Obj. — Rien ne peut être réellement tlistinct de soi-même ; or, dans les créatures, l'être de l'essence est vraiment celui de l'existence ; donc on ne peut établir de distinction entre essence et existence.
Rép. — Passotis sur la maj. ; je disl. la min. L'être de l'essence est vraiment dans l'existence, c'est exact ; il est l'existence elle-même, je le nie. — Comme dit Liberatore, une chose peut être actuelle de deux manières : ou bien parce qu'elle-même est un acte, ou bien parce qu'elle est informée par un acte. Il ne répugne donc pas que l'essence soit en acte, tout en demeurant distincte de l'acte, qui la complète.
Inst. L — Pas de milieu entre le néant et l'existence ; or l'essence réelle n'est pas un néant d'existence ; elle est donc l'existence.
Rép. — Je dist. la maj. Pas de milieu entre le néant et tous les modes d'existence, c'est juste ; entre le néant et tel ou tel de ces modes d'existence, je le nie. — Je conc. la min. Je dist. la conclusion. L'es-
senco. existante se confond avec l'acte de l'existence, je le nie : c'est une puissance achevée par l'acte de l'existence : je le coiic. En effet, d'après ce qui a été dit (n. 27,32), la puissance existe réellement, aussi bien que l'acte qui la complète.
Inst. II. — Ce qui n'a pas de réalité propre ne se distingue pas de l'essence. Or l'existence n'a aucune réalité propre. Donc l'existence ne se distingue pas de l'essence réelle.
Rép. — 1» L'argument peut se rétorquer, car il amènerait à conclure que l'accident étant privé de toute existence propre, ne se distingue pas de l'essence. Or cette conséquence est rejetée par nos adversaires. — 2» Je disl. la min. L'existence n'a pas de réalité propre, si elle est séparée de l'essence, je le conc. ; quand elle est unie à l'essence, c'est inexact. L'existence fait subsister l'essence en dehors de la simple possibilité ; or, rien n'est plus intime et plus réel que cette subsistance de l'essence actuelle.
Inst. III. — L'essence actuelle, séparée de l'existence, c'est le néant; elle ne diffère donc nullement de l'existence.
Rép. — Dist. tant. S'il y a séparation physique de l'une et de l'autre nous le conc. ; si cette séparation n'est que mentale, nous le 7iions, Autre est la division physique, autre la division mentale. Sans doute l'essence et l'existence ne peuvent se séparer physiquement ; bien plus, que l'une ou l'autre disparaisse, toutes deux rentrent fatalement dans le néant ; mais on ne saurait conclure de là à la non-distinction de l'essence et de l'existence ; autrement on nierait la réalité d'un grand nombre d'objets, qui dans la nature subsistent seulement en d'autres et par d'autres.
La probabilité de notre thèse, comme on le voit, grandit par « la faiblesse de l'argumentation adverse ». Celle-ci, en effet, « repose entièrement sur des équivoques qu'il suffit de dissiper pour la ruiner ».