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CHAPITRE SECOND

Une double question se pose : celle de la nature du beau et celle de son expression par les œuvres d'art. On examinera ces deux problèmes en autant d'articles. Le premier aura pour ol)jet la Théorie du beau ; le second sera consacré à l'étude de VArt.

ARTICLE I

Théorie du beau i.

La théorie du beau embrasse quatre questions : Vexistence du beau ; sa définition ; ses espèces ; les facultés qui le perçoivent.

§ I. — Objectivité du beau.

« On appelle beaux les objets quiplaisent à la vue » : mais ce plaisir esthétique est-il fondé objectivement? Et, dans l'affirjuative, quelle est sa vraie cause objective ?

72. Caractère objectif du beau. — Suivant Descartes, les différents deg-rés de beauté ne sont pas déterminés dans les objets. Ils dépendent exclusivement des dispositions du sujet et surtout de celles de son imagination 2. C'est aussi l'opinion de Kant : « Il n'y a pas de science du beau.. . La beauté n'est rien en soi, et indépendamment do la relation du sentiment du sujet ^ » A cette doctrine, nous opposons la tiièse suivante :

1. Joan. Pianciani, Saggi filosoft ; Aloys. Taparclli, la razioni del Hello seconde i Principii di S. Thommaso ; S. François de Sales, Traité de Vamour de Dieu, c. i ; P. André, Essai sur le beau ; Jouffroy, Cours d'esthétique \ Burke, Essai sur le beau el le sublime ; Cousin, Du vrai, du beau et du bien. — 2. LiUré, 72. — 3. Critique du jugement, t. I, p. 248 et p. 32.

SECONDE PARTIE. PROPRIÉTKS DE l'ÈTRE 203

Thèse Le beau existe dans Cobjectiriti' des choses.

Preuves. — 1° On It^ prouve par le sens commun. C'est, en t'fTet, une croyance universelle parmi les hommes, que certains ol)jets sont beaux, d'autres laids, et que la beauté des uns est supérieure à celle des autres. « Si je demande, dit S. Augustin, les choses sont-elles belles parce qu'elles plaisent, ou bien plaisent-elles parce qu'elles sont belles? Vous répondrez sur le champ et sans hésiter : c'esl parce qu'elles sont belles, que les choses nous plaisent. »

2° L origine de la notion du beau confirme cette proposition. Cette notion résulte, en efîc^t, d'une abstraction de l'esprit, qui se fait ainsi : eertains objets peuvent paraître beaux, comme un homme, une statue, xwm'^ (leur, un temple ; par la contemplation de ces objets, nous acquérons une idée de choses belles, qui de particulière qu'elle est d'abord, devient ensuite générale. Or les notions générales, obtenues par abstraction, ne sont pas des formes purement subjectives de l'esprit : elles ont une valeur objective (Log., n. 212).

73. Quels sont les éléments objectifs du beau ? — Les philosuplies sont en désaccord sur ce point. Les uns font consister le beau dans la grandeur, d'autres dans l'imitation de la nature, d'autres encore dans l'ordre et la proportion, plusieurs dans l'unité et la variété, l)eaucoup enfin dans la splendeur du vrai, du bien ou de l'ordre.

Thèse Pour être beau, il faut et il suffit qu'un être réalise trois conditions : [° f intégrité ; 2° une juste proportion ; 3° r éclat et la splendeur de la forme.

Preuve. — Tout élément dont la présence ou la suppression correspondent, l'une avec l'émotion esthétique, l'autre avec la cessation de cette émotion, est une condition nécessaire et suffisante de la beauté. Or la triple qualité indiquée par la thèse se remarque dans tous les objets capables de eharmer le sens esthétique ; et par contre, rien ne lui plaît ni ne peut lui plaire sans ces qualités. Les trois conditions énumérées sont donc nécessaires et suffisantes.

La majeure est certaine: la beauté, en elTet, ne se reconnaît que par ses effets. On conclut à son existenee. en vertu (f une

induction légitimement fondée sur l'émolion esthétique qu'elle produit en nous.

Quant à la mineure, elle se prouve par l'expérience et par le raisonnement.

I. — Par rexpérience. — Un objet ne saurait plaire et mériter la qualification de beau, sans avoir conservé une complète intégrité : « être diminué, c'est être laid ». Voilà ce que l'(jn dit d'un visage humain privé de son nez ou de ses veux.

— lien est de même lorsque de justes proportions font défaut, par ex., lorsque la vertu ne se tient pas dans la modération réclamée par la raison. — Enfin la beauté est incompatible avec l'absence d'une certaine splendeur de forme ; aussi ne la reconnait-on point dans une peinture où manque l'expression des lignes ou du coloris. On est unanime à traiter de disgracieuses et de laides toutes les choses qui, partiellement ou en totalité, laissent à désirer, sous ce triple point de vue.

II. — Par le raisonnement. — Si l'on étudie la nature de la jouissance esthétique, on reconnaît qu'elle est un repos plein de charmes du sujet connaissant dans l'objet connu. Mais ce repos est impossible si Tintégrité, la proportion et la splendeur font défaut à l'objet.

1° Il est impossible sans l'intégrité. — Le défaut d'intégrité est un mal pour l'objet : or un mal, saisi comme tel par une faculté, est incapable de la charmer : un objet altéré ne peut donc par lui-même produire la délectation esthétique.

2° Il est impossible sans la proportion. — Le défaut de proportion, étant un mal pour l'objet, ne peut procurer le plaisir du sujet connaissant.

3° Il est impossible sans une certaine splendeur de la forme.

— De même que, faute d'évidence, la vérité n'est pas reconnaissable, de même, si tout éclat manque à la forme, celle-ci n'est comprise que difficilement ou incomplètement: partant aucune jouissance esthétique n'est possible sans la splendeur de l'objet. Que si ces trois éléments sont indispensables pour nous charmer, ils sont donc les conditions nécessaires de la beauté.

§ II. — Définition dn beau.

74. Vraie définition du beau. — A notre avis, le beau peut, d'après ce qui précède, se définir comme il suit : le

SECONDE PARTIE, l'ROPRIKTKS DE l'kTRE 2ilo

beau esl la perfection éminente d'un objet, en tant (/u il plaît nu qu'il est capable de plaire à celui qui le contemple.

\. — Explication. — 1° C'est une perfection êminente. Si elle était vulgaire et liannle, elle ne saurait devenir la source d'une émotion esthétic[U('.

2" Cette perleetion est envisagée en tant qu'elle plait, e.-à.-d., dans son. action sur celui (jui la contemple : le beau suppose, en efTet, et l'éclat dans rojjjet, et sa perception par la lacnlté cognitive. Telle est la nature de la beautt^ formelle.

3° Cette perfection a pour objet de charmer ou de puuv(»ir cbarmer le sens esthéti(|ue ; le spectacle d'une perfection êminente n'engendre pas seulement la connaissance, comme le lait la vérité ; elle produit une jouissance spéciale.

Lo beau se compose, on le voit, d'un double élément, l'un objectil, l'aulie subjectif. Objoctivement, la beauté est fondée sur des caractères essentiellement positifs, dont la splendeur est, en quelque sorte, le résumé ; subjectivement, elle réclame des aptitudes et des dispositions à percevoir cette splendeur et à fjoùter le plaisir esthétique.

H.— Preuve. — Cette définition estlégitime,car elle convient: 1" Au seul objet défini: elle s'applique au beau, et nullement à l'être, ni au vrai, ni au bien. Elle ne s'applique pas à Xètre, car elle ne désigne pas les choses en elles-mêmes, nuiis seulement en tant qu'elles font plaisir à voir ; elle ne s'applique pas au vrai, qui n'a pas pour caractère essentiel de charmer et d'exciter l'admiration ; enfin elle ne saurait s'applir|uer au bien, qui n'est pas. comme tel. objet de la connaissance, mais de la volonté.

2" Elle convient à tout l'objet défini : la première partie de la définition, à savoir: « la ])erfection êminente d'un objet » concerne aussi bien les choses spirituelles que nuiti-rielles, et partant s'applique aux di lié rentes espèces de beautés. — Quant à la seconde partie de la définition, « en tant qu'il plait à celui ([ui le contemple ou qu'il est capable de lui plaire » elle convient à toutes les espèces de facultés cognitives : tout acte de connaissance est, en effet, iutc sorte de vision de la formi» des choses et peut être accompagné de plaisir esthétique.

75. Fausses définitions du beau. — On a donné de la beauté un grand nombre de définitions qui laissent toutes à désirer :

a) Les unes sont dangereuses. — C'est tomber dans le sensualisme,

que d'apiielcr beau ce qui est utile : « Le beau est la saillie de l'utile, dit Stendhal. De même, les matérialistes et les positivistes qualifient de beau tout ce qui afTecte les sens d'une manière agréable '.

6) Les autres sont trop subjectives. — Beaucoup d'auteurs font du beau ce qui s'harmonise avec cette faculté ou plutôt avec cet instinct qu'ils désignent sous le nom de sentiment ; ce sont les sentimentalistes (Hutcbeson, Burke).

c) D'autres sont trop objectives. — Certains philosophes célèbres, tels que le P. André, Jouffroy, Cousin réduisent le beau à l'ordre et à l'arrangement des parties ; — ou bien, avec Kant, ils le font consister dans une finalité interne (sans finalité externe, c'est-à-dire dans l'ordre interne : « Le beau est une finalité sans fin » ; — ou enfin, à la suite de S.Augustin, ils identifient le beau avec l'unité dans la variété. Ce n'est pas faux, mais insuffisant : on oublie qu'il n'y a pas de beauté sans un certain degré de splendeur, capable de séduire les facultés esthétiques, car la beauté, c'est l'être, en tant qu'il plait à celui gui le contemple.

d) Toutes ces définitions et d'autres semblables nous paraissent mcomplètes : tantôt elles réduisent le beau à un seul de ses éléments et j»assent tous les autres sous silence ; lanlùt elles négligent la relation du beau avec le sujet connaissant.

§ III. — Espèces de hean^.

76. Enumération des espèces de beau. — 1° Au point de vue de l'objet ou de l'ordre, les philosophes distinguent le heau idéal et le heau réel. — T^e heau icl(''al est une sorte de type ou de modèle auquel doivent être comparées toutes les lieautés ; plus grande est leur conformité avec ce type, plus grande aussi est leur propre perfection. Comme le heau idéal peut s'étudier en Dieu et dans l'homme, on a coutume d'étahlir une distinction entre l'idéal divin et Vidéal humain.

La heauté réelle est celle qu'on trouve réalisée dans les ohjets ; elle est de deux sortes : spirituelle, si elle se rapporte à Tordre intellectuel et moral ; ou hicn sensible, si elle est inhér(Mite aux corps dans lesquels les sens la découvrent.

2° Au point de vue de son origine, la beauté est physique, intellectuelle, morale ou artistique, suivant qu'elle procède de la nature, de la raison, de la volonté ou de l'arl. Telles sont, dans l'ordre physique, la

1. Taine, Philosophie de VArt. — 2. Aloys. ïaparelli, Le ragioni del Bello ; Juan. Pianciani. >iaggi ftlosofi. ; C. Lévêqiie, Le spiritualisme dans l'art : S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, !.. I. c. i : Gay, De la vie et des vertus chrétiennes : de 1h cliasieté.

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vari«4é dos ôlros, leur unité et leur harmonie ; dans l'ordre inloilecluel, la conforinilé de nos oiiéralions avec la vérité ; dans l'ordre moral, la conlorniité des actes lininains à la loi éternelle et immuable ; enfin, dans l'ordre artisti(iue, les clicfs-d'teuvre des artistes.

77. Formes ou degrés de la beauté. — A. — La hoaiiti' reviH une triple forme : celle du sublime, celle du beau proprement dit oÀ celle An joli. Parfois, en effet, la beauté sort de ses limites accoutumées et excite dans Tàme une admiration voisine de la stupeur ; telle est la beauté de Dieu, celle du génie, du martyre, de l'océan eu courroux. — Mais d'ordinaire la beauté n'apparaît qu'à un degré plus commun et mieux proportionné à la portée de notre esprit, par ex., dans la vertu, le visage humain ou le cours d'un fleuve. — Il arrive enfin que le beau se rencontre dans les objets où dominent surtout la grâce et la douceur, ou qui n'ont pas encore atteint leur pleine maturité. C'est alors que le beau prend le nom de joli, comme dans les ruisseaux, les fleurs des champs, les visages d'enfants' .

B. — Existe-t-il entre le sublime, le beau et le joli une différence spécifique ou seulement une variété de degrés ? C'est un problème q-ui excite une vive controverse entre les philosophes. L'opinion la plus probable est celle qui soutient la seconde solution ; une même vertu, la force, par ex., peut, en effet, chez un même homme, .se révéler d'abord à un degré ordinaire, et s'élever plus tard jusqu'à l'héroïsme. Dans le premier cas, elle est belle ; dans le second, elle est sublime.

Quoi qu'il en soit, cette distinction de trois formes ou do trois degrés dans la beauté semble fondée sur une double raison. Au point de vue objectif, d'une part, la perfection d'une chose étant le reflet plus ou moins intense de la perfection de Dieu, peut excéder la portée de notre puissance cognitive, ou, au contraire, lui être exactement proportionnée, voire même inférieure. Il est certain, d'autre pari, que la beauté produit sur nos facultés des effets très divers ; la contemplation du sublime nous jette dans la stupeur ; celle du beau provoque l'admiration ; et le joli n'a que le don de nous charmer.

§ IV. — Perception du beau.

78. Nature de la faculté esthétique ou perceptive du beau. — La faculté perceptive du beau se nomme « esthétique » (atT^âvofzat, sentir), parce que le beau se sent plus encore qu'il ne se connaît. — Cette faculté constitue-t-elle une puissance spéciale de l'àme ?

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