‹ Cours de philosophie scolastiqueChapitre 151 sur 291 · Les quatre facultés esthétiques. — Ce sont · texte numérisé non relu

Les quatre facultés esthétiques. — Ce sont

1. Parmi les sens externes, Fome et la vue, à l'aide desquels se perçoit la beauté physique.

2. Parmi les sens internes, Y imagination, qui reproduit et combine les images des formes sensibles saisies dans le monde extérieur. — Voilà pourquoi les grands artistes sont des hommes doués d'une puissante imagination.

3. Mais la principale faculté esthétique, c'est [intellect. Lui seul, en effet, est capable d'atteiudre la beauté idéale et suprasensible, et de guider l'imagination qui, par nature, est essentiellement sujette aux illusions.

Ces quatre facultés, à savoir Toute, la vue, l'imagination et l'intellect, constituent par leur ensemble la faculté esthétique, appelée souvent le goût ou le sens artistique.

Corol. — Le beau « humain k, pour employer l'expression familière à plusieurs auteurs, est donc une essence idéale exprimée dans une forme sensible, et par là accessible à l'intellect humain.

SECONDE PARTIE, PROPRIÉTÉS DE l'ÉTRE 200

80. Nature du sentiment du beau ou sentiment esthétique. — A. — On priil le (li'rmir : L'acte uti réidi. de la puissance cognitive qui se cutnplaîl dans lu splendeur du beau et trouve sa perfection dans son amour.

1. C'est un acte on //// état plus ou moins pcruiaiuMitdc l'esj)iit. Il dure eomnie la coiileinphiliou elle-même, dont il n'est que le dérivé et la suite.

2. C'est un état de la puissance cognitive, — soit sensihle, soit intelleetuelle.

3. C'est un acte de complaisance dans la splendeur du beau. hi\ sentiment du l)eau ne se confond donc ni avec celui du bien, ni avec celui du vrai. Il diffère formellement du ])laisir produit par l'obtention d'un bien soit moral soit sensible ; et le plaisir intellectuel de la vérité découverte; peut être bien différent d'une jouissance esthétique.

4. La perfection de cet acte se trouve dans l amour. — « Par la volonté, di( S. Thomas, on n'aime pas seulement le bien, objet propre de cette faculté ; on aime aussi le vrai, le beau, tout ce c{ui se rapporte aux différentes puissances de l'être humain, et à cet être humain tout entier. » Le sens estliéti(|ue se rattache donc d'une manière secondaire et indirecte à l'apjjélit, car il pénètre l'homme tout entier.

15. — Aussi 1p sentiment esthétique rov(''t-il ilc précieuses finalités :

{"Son élévation et sa noblesse sont les consécjuences de son oiif!;ine. Il vient d'un objet très parfait, et réside principalement dans linleliecl, qui est la plus noble faculté de l'homme.

2° Il est complet, car il pénètre toutes les puissances de riiomme, les sens, l'intellect, l'appétit. Ce qu'il y a de plus intime dans l'àme spirituelle en est imprégné, et aucune de ses activités n'est soustraite à son action.

3" Il trouve sa satisfaction tlans la contemplation désintéressée de son objet : li Nous voulons posséder le bien; il nous suffit de contempler le beau. »

4° Enfin, il est ami de l'ordre, de la lumière, de l;i perferlion. et participe à toutes les qualités du beau objectif.

ARTICLE IL

L'Expression du beau ou fArt.

Pour donner une brève théorie de l'art, on trrfitera succès-

300 ONTOLOfilE

sivement de sa votion, do ses espèces, de son objet et, de ses rèfjles.

§ I. — iXolion de l'arl.

81. L'art en général et Tart au sens strict. — A. — 1 . Au sens le plus large, tari est un ensemble dérègles, qui dirigent Thomme dans la confection d'un ouvrage quelconque; en ce sens, l'art est opposé à la science et à la nature.

2. Au sens large, l'art est l'ensemble des préceptes qui guident le travail niannel et l'emploi des outils. En ce sens, les arts sont serviles et manuels. Leur nom est synonyme de métiers ; et ils n'ont pour fin directe que l'utilité.

« Il y a des arts sans noblesse, dont le but est l'utilité pratique et matérielle ; on les nomme des métiers. L'art véritable s'y peut joindre, y briller même, mais seulement dans les accessoires et les détails '. »

.3. Au sens strict, les arts dits libéraux et iutellectîieh sont, suivant la parole de Pline. « ceux qui sont cultivés par l'intelligence, et pour ce motif sont dignes des hommes libres». Dans cette catégorie se distinguent les beaux-arts ou arts plastiques, dont le but immédiat consiste dans l'expression du beau sous une fo/me sensible ; ils nécessitent l'exercice de l'intelligence, et ne fleurissent f[ue par le talent. Aussi reçoivent-ils la dénomination de « beaux-arts » ou simplement d' « arts ».

« Les arts s'appellent les beaux-arts, parce que leur seul objet est de produire l'émotion désintéressée de la beauté, sans égard à l'utilité, ni du spectateur, ni de l'artiste » (Cousin).

R. — En ce dernier sens, l'art peut se définir : une discipline qui dirige l'homme dans la confection dœuvres belles.

fo C'est une discipline directrice du travail humain ; et en cela l'art participe à la nature de toutes les règles.

2" Cette discipline dirige l'homme dans l'exécution des œuvres belles, c'est-à-dire dans l'expression du beau. — L'objet formel de l'art, c'est en effet l'expression du beau sous une forme sensible ; il y a donc une différence spécifique entre lart et les autres disciplines qui ne visent pas le beau d'une manière précise et directe. Telles, la médecine, la logicjue, la grammaire, la politique. Elles ne font pas partie des beaux-

1. V. Cousin, Du vrai, du beau et du bien, 9^ leçon. — \ oit Diction, de l'Acad.., Lillré, nezol)rY, elc.

SECONDE PARTIE. PROPUIÉTKS DE l'i^ITRE 301

arts ou « arts » proprcinenl dits ; mais olles rentrent cependant dans la catt-gorip dc^. arts libéraux.

82. Fin de l'art. — Cette fin est donhlc : l'une est prochaine, l'antre est ('loiirnée.

1° La i'in proc/wine de l'art, c'est l'expression nicnieilu beau. L'art diffère donc, d'une part, de la science et delà morale, qui ont pour fin le vrai et le bien ; d'autre part, il se dislingue des genres li(téraires,d()nt le but est l'expression de ce vrai ou de ce bien. Aussi ces genres ne peuvent-ils être comptés parmi les beaux-arts : — a) l'éloquence, par exemple, se propose d'engendrer la conviction et de gagner la volonté' ; — b) l'histoire, par la narration des événements, cherche à instruire ; — c) on en peut dire autant de la vie des saints : les saints ne sont pas toujours des artistes, bien que leur vie soit une incomparable expression de la beauté morale.

2° L'art vise aussi un but éloigné : celui d'encouragel'homme à la pratique du bien et de la vertu. En effet, l'artiste doit trouver dans l'art une règle directrice de ses actes, qui sont toujours des actes humains ou moraux. Loin donc d'étouffer le respect de la moral(>, l'art doit éveiller dans lésâmes l'amour de la vertu, afin de les conduire à leur (in dernière, c'est-à-dire à la béatitude éternelle -.

Telle est In doctrine qu'il importe de soutenir conUe les partisans de l'art autonome, voire même sensuel. — Cousin et ses partisans sont dans l'erreur, lorsqu'ils prétendent qu'il faut « cultiver l'art pour l'art »: car il est impossible que, dune manière générale, l'art reste étranger au bien et au mal. — La doctrine sensualiste est plus pernicieuse encore. D'après elle, en effet, l'art n'aurait d'autre fin que d'impressionner agréablement la sensibilité : « Tout ce qui ne produit pas une sensation, dit Stendhal, n'est qu'une abstraction et une énigme. >- Personne, du reste, ne peut ignorer les funestes conséquences du sensualisme, et méconnaître son influence corruptrice sur les mœurs.

i; II. — Dirision des arts.

83. Espèces d'arts. — Le beau sensible, réalisé dans des chefs-d'œuvre, peut être saisi par les deux sens artistiques : l'ouïe et la vue. Les arts libéraux se divisent pour cette raison en arts de l'ouïe, arts de la eue, et arts de Youïe et de la vue.

1. Cousin, ibid. — Lonsphaye. Théorie des Belles-Le lires, p. 104. — 2. Longhaye. ouvr. cUi, fh. 4.

Preuve. — 11 y a autant d'arts que d'espèces de formes sensiljles capables de donner l'expression du beau. Or ces espèces sont au nombre de trois : le son qui se rapporte à l'ouïe, l'image et la couleur qui se perçoivent par les yeux, les signes qui s'adressent à l'un comme à l'autre sens. Donc, 1° — il n'y a qu'un art qui ait trait au sens de l'ouïe ; c'est la musique ; 2^ — plusieurs se rapportent à la vue ; ce sont la peinture, la sculpture, V architecture et l'art de dessiner les jardins ; 3° — quant à la, poésie et à V art dramatique, ils s'adressent à la fois à l'oreille et à l'œil ; c'est pourquoi on les appelle des arts mixtes : le premier de ces arts se sert de la parole orale ou écrite ; le second fait appel au geste, au langage et à la musique.

84. Classement des arts par ordre de dignité . — Ce classement diffère suivant les points de vue auxquels on peut se placer,

1. Au point de vue de V agrément que les arts procurent à l'esprit, il semble que la première place revienne à la musique. « Le domaine de la musique est le sentiment ; il a été donné à la musique de remuer et d'ébranler l'âme plus profondément que la peinture » (Cousin).

2. Pour ce qui est de Véclal, c'est la peinture qui tient le premier rang. Son principal moyen d'action étant la couleur, elle arrive à produire de vives images de la beauté.

.3. Mais nulle part Vexpression n'est aussi complète que dans les scèhes dramatiques où les ressources de la poésie se trouvent ajoutées à celles de la pantomime et de la musique. La poésie vient au second rang ; les signes conventionnels dont elle fait usage sont, en effet, capables d'exprimer toutes les sortes de beautés ; aussi la poésie est-elle comme une synthèse de plusieurs arts. Quanta la mimique, elle trouve dans la variété des gestes et des mouvements du corps un riche moyen d'expression.

Ï5 III. — Objet de l'art.

85. Le réalisme et l'idéalisme dans les arts. — L'objet de l'art, qui est l'expression du beau dans des œuvres artistiques, fournit matière à la discussion fameuse de l'école réaliste avec l'f'cole idéaliste.

1 . Le réalisme est le système de ceux qui imitent servilement la nature. L'art, pour eux, ne consiste que dans l'imitation. Les objets de la nature sont tous beaux, voilà leur principe. Et ils en tirent cette conclusion que le seul soin de l'artiste doit être d'imiter cette nature. Une œuvre d'art n'a pas la mission de corriger l'ouvrage de la sagesse divine ; tout son

SECONDE PARTIE, PROPRIÉTÉS DE l'ÈTRE 303

mérite est en raison directe de sa conformité avec le réel.

Les principaux représentants du réalisme sont les peintres de l'Ecole flamande, Molière. Walter Scott et un grand nombre de nos contemporains.

2. Par contre, l'idéalisme est l'opinion suivant laquelle l'art humain doit, autant que possible, exprimer /e beau idéal. L'essentiel dans l'art, (•"est V expression de l'idée. Il est donc permis de perfectionner la nature ; car, d'une part, il existe pour chaque être un type idéal d'une beauté parfaite, et, d'autre part, ce modèle .supérieur ne trouve jamais, dans la nature, sa complète réalisation.

Los exemples célèbres à l'appui de cette thèse ne font défaut, ni dans l'antiquité grecque, ni dans le symbolisme du moyen âge, ni dans le théâtre et les peintures modernes '.

86. Appréciation du réalisme et de l'idéalisme. — En cette question, coninir en hcancoup d'autres, il convient d'éviter les extrêmes, de ne tomber ni dans un l'éalisme exagéré, ni dans un idéalisme absolu. La perfection artistique est également incompatible avec la servile imitation de la nature et avec un complet oubli du naturel : elle réclame donc l'union du réalisme et de l'idéalisme. L'artiste doit professer par conséquent un idéalisme mitigé.

Preuve. — On le reconnaîtra en considérant :

\° Les écueils du réalisme et de l'idéalisme. — Le réalisme, s(^ul, aboutit à une servile imitation de la nature. Il étouffe donc l'inspiration, rend impossible le progrès artistique, et devient incapable d'élever les âmes vers la beauté infinie. De son coté, l'idéalisme outré détruit la nature, sous prétexte de l'idéaliser ; il lâche les rênes à l'imagination et au rêve, introduit la licence dans les œuvres d'art, et, faute de signes naturels, peut se perdre dans un symbolisme inintelligible.

2" Leurs avantages respectifs. — Ce que recherche le réalisme, c'est la vérité des types ; l'idéalisme au contraire a souci de leur élévation ; — celui-ci favorise l'inspiration et donne

1. Winkelraann, Histoire de l'art sous les empereurs, t. H, L. IV, c. 6. — Cicéron, De Oratore. — Dante Alighieri, La divine Comédie. — Qualremère de Quincy, Considérations morales sur la destination des ouvrages d'art. — De S.^inl-Laurent, Le guide de Van chrétien. — P,io, L'art chrétien. — J. Racine, Esther, Alhalie. etc. — Rapliaèl, La transfiguration, etc.

des ailes au génie; ; celui-là impose des limites à la liberté, au talent et autres puissances de l'artiste ; — l'un s'attache à la fidélité, l'autre à l'éclat de l'expression.

3° Les relations de l'art et de la nature. — L'art est avec la nature dans le même rapport que l'intellect humain avec rintelligence divine : or, l'esprit humain imite dans son exercice l'intelligence de Dieu : l'art doit donc, lui aussi, se modeler sur la nature. — Cependant la nature ne présente pas dans leur état parfait les objets que l'art veut exprimer. « C'est donc à l'art d'étudier la nature et d'exercer son activité propre sur les éléments qu'elle lui a fournis. » Ainsi le disciple se montre attentif à l'exemple du maître, afin de l'imiter et de rendre plus parfait son ouvrage personnel.

L'art ne doit donc pas seulement copier la nature. Il a pour mission de l'interpréter et de la transfigurer. C'est donc à juste titre qu'il a été appelé : « une interprétation ou une transfiguration de la nature ».

?; l'y. — Rèf/Ies de l'art.

87. Nature de ces règles. — Les unes tiennent an sujet; les autres à V objet de l'art.

1° Le sujet doit posséder une double aptitude : pour V invention, 11 lui faut une imagination riche et puissante ; pour Vexécutio?i, la fidélité et la force de l'expression ; pour l'une et pour l'autre, une grande rectitude du sens esthétique, résultant de l'harmonie des quatre facultés esthétiques, prudemment réglées et cultivées.

2° Au point de vue de l'objet, on peut formuler trois règles, qui se réfèrent aux trois propriétés transcendentales de l'être.

a). — L'unité est une condition essentielle de l'expression du beau, car, on l'a vu (n. 7.3), la beauté suppose dans les choses une certaine harmonie ou perfection ; or, l'unité supprimée, l'harmonie requise ne saurait subsister.

b). — La deuxième condition, c'est la vérité :

« Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. » L'idéal est plus vrai que le réel ; imitons donc l'idéal ; mais ayons soin cependant de ne pas sacrifier le naturel.

c). — La dernière consiste dans la bonté de l'objet, c'està-dire dans la conformité de l'œuvre d'art à la règle des mœurs. Toute faute contre la morale entraîne un manque

SECONDE PARTIE, PROPRIÉTÉS DE l'ÉTRE 30")

de proportion avec la loi éternelle, et partant se trouve incompatible avec la beauté parfaite. — Les règles de l'esthétique ne dépendent donc point delà libre initiative de rhoninie'.

88. Scolie sur la vraie définition de l'esthétique. — Le mol esthétique a éli' employé, |jour la pieiiiiiTP fois, par Heaii/T-marten, i)Iiilosophe de lécole de Wolf.

Au sens strict, l'esthétique esl cette partie de l'Ontologie qui traite de In lieaulé, en étudie la nature et recherche les fondements de l'art.

Au sens large, ce mot désigne l'ensemble des règles qui dirig-ent l'artiste dans l'exécution de ses œuvres, et des préceptes à laide des(|uels il est possible de porter un jugement sur ses travaux.

Dans son acception la plus large, l'esthétique est une science spéciale, divisée en deux parties : l'une théorique parle du beau et de l'art en général ; l'autre pratique formule les règles et les préceptes d'après lesquels s'opère l'appréciation ou l'expression du beau.

Page 1