TROISIÈME PARTIE, LES CATKGURIES DE l'ÉTRE
Kii résumé, la suljstanoe existe en ellc-iuèiiie, et rien ne peut subsister sans elle.
99. Nature comparée de la substance et de l'accident. — A. — La lonetion de la substance par rajjjjoit à 1 jucidenl est double : slatiijue et dynamique.
1° Dans le premier eas, la substance est le sujet d'inhérence, le substratuni, tô ÙTroxeei/evov, des accidents. A ce point de vue, son unité, sa permanence et son identité sont opposées à la variabilité et à la multiplicité des accidents.
2° Dans le second cas, la substance est la source et le principe producteur des accidents, qui en émanent comme de leur cause el'liciente. De la sorte, le rôle dynamique de la substance fournit l'explication de sa fonction statique. Pourquoi, en effet, la substance doit-elle demeurer sous les accidents? Parce qu'elle engendre l'accident, qui n'est pas simplement un être, mais un être dérivé « ens entis » : or il est impossible de ne pas supposer l'existence d'un agent sous l'action qu'il accomplit.— Qu'est-ce (jui fait le lien ou l'unité des multiples phénomènes dans le même être ? C'est l'unité de cette source ou de cette cause essentielle d'où ils émanent.
Les positivistes sont donc dans l'erreur, en traitant de vide et d'inintelligible la notion de substratuni, considéré indépendamment de tout accident. Ce substratuni se trouve, au contraire, à l'égard des accidents, dans le rapport de la cause à l'elTet ou de la puissance à l'acte.
B. — Cette causalité efflcienle de la substance par rapport aux accidents est enseignée par S. Thomas et tous les scolastiques ; la seule qucs' tion en litige entre eux est celle de la nature de cette causalité.
Joue-t-elle le rôle de cause efficiente principale ou seulement instrumentale ? Par ex., lors de la production d'une substance, se trouve-t-on en présence de deux actes, dont l'un serait la production de la substance, l'autre la génération des accidents par cette même substance (telle est la doctrine de Suarez) ; ou bien, n'y at-il ici qu'un seul acte consistant dans la production simultanée de la substance et des accidents, avec cette réserve, que la substance jouerait dans la génération des accidents le rôle d'un intermédiaire, assimilable à une cause instrumentale (c'est l'opinion de S. Thomas) ? — Mais dans l'une et l'autre thèse, la causalité de la substance est sauvegardée, en sorte que, dans les deux opinions, la nature des accidents permet de conclure par induction à celle de la substance : sinon, il faudrait se ranger à l'avis PuiLOsopiiL. — ToMt: I 18
de Kant, suivant lequel il est impossible de connaître les nouinènes. 100. Fausses définitions de la substance. — Elles peuvent se ranger en trois groupes.
I. — Certains philosophes ne distinguent pas d'une façon assez nette les substances créées d'avec la substance divine, et, bien que parfois involontairement, versent ainsi dans le panthéisme.
En premier lieu, signalons Baruch Spinosa, qui définit la substance « ce qui est en soi et se conçoit par soi-même ; autrement dit, ce dont le concept ne présuppose la conception d'aucune autre réalité, qui l'ait produite ». Ainsi, au jugement de Spinosa, l'être en soi n'a pas pour seul caractère de subsister en lui-même, sans réclamer aucun sujet d'inhérence ; il jouit encore de l'aséité et n'est l'effet d'aucune cause efficiente ; Dieu seul pourrait donc mériter le nom de substance '.
Descartes lui-même et quelques modernes entendent par substance « une réalité dont l'existence ne suppose aucune autre réalité 2 ».
Mais Cousin a effleuré de plus près encore les limites du panthéisme, lorsqu'il a dit : « La substance est l'être qui, pour exister, n'a besoin d'aucun être extérieur à soi-même ».
II. — D'autres philosophes, à la suite de Leibnitz, de Gioberti et de Kant, ne distinguent pas suffisamment la notion de substance de celle d'action ou de force ; aussi appellent-ils la substance : « L'énergie, par laquelle un être se pose en dehors du néant », ou « la puissance d'action qui, dans l'être, se montre constamment en acte ».
i\Iais, bien que toute substance soit une cause et un principe d'activité (sinon par sa matière première, du moins par sa forme substantielle), l'action dans les êtres créés est cependant accidentelle et non substantielle. — On pourrait citer, en outre, un grand nombre d'énergies purement accidentelles (chaleur, électricité, etc.) qui s'ajoutent à la substance, sans pouvoir aucunement se confondre avec elle.
III. — Un dernier groupe de philosophes semble donner raison aux phénoménistes et aux négateurs de la substance, en réduisant celle-ci « à une simple collection de phénomènes » (Locke, Hume, Condillac, ïaine). — a) Suivant les criticistes, Vunité de cette collection est produite par une loi purement subjective de notre intelligence (Kant, Renouvier). — b) Stuart Mill l'explique par la possibilité permanente des mêmes phénomènes. — c) D'après M. Fonsegrive ^, cette unité trouve son fondement dans une certaine relation permanente des phénomènes entre eux, c'est-à-dire dans une « loi objective ».
Mais, tous ces prétendus liens d'où résulterait l'unité des phénomènes, sont-ils quelque chose d'idéal ou de réel ? S'ils ne sont que des êtres de
1. Spinosa, Ethic, p. i, de (In. 3.-2. Descartes, Principes, i" p., no 51. — 3. Fonsegrive, Eléments, II, p. 233.
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raison, ils sont incapables de produire l'unité physique des ptî«''nomfnes. S'ils sont quelque chose de réel, ce ne peut être une réalité accidentelle et mobile, comme serait une simple relation qui change ou disparait avec les termes en relation. C'est donc quelque chose de substantiel. H n'y a donc point de milieu entre l'affirmation nette de la substance et s;i n<\irntion absolue.
AI{TI(1LEII.
Réniitr des substances.
101. Existence réelle des substances dans la nature. — Cette e.vistence est niée par les sensualisles el les empiristes, qui c(mservent le nom de la substance, mais ne croient point à sa réalité. Locke, eu particulier, ne voit dans les substances que des collections de qualités ou de puissances, dont il est impossible de découvrir le lien. Condillac écrit de même: « Quand on a voulu pénétrer plus avant dans la nature de ce qu'on appelle substance, on n'a saisi que des fantômes i, » — A fortiori, la substance est-elle rejelée par Taine et les autres positivistes : (( Nous croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion psychologique -. » — A ces négations nous opposons la thèse suivante :
Thèse
// // a dans la nature de véritables substances.
I. — ■ La réalité des substances est perçue, en premier lieu, jiar rexpérience, tant interne qu'externe.
1"I1 n'est personne dont la conscience ne saisisse clairement la réalité du moi, c'est-à-dire d'une entité jouissant, par rapport aux phénomènes conscients, de la double fonction des substances. — a) Le sujet conscient se perçoit lui-même comme un sujet un et permanent sous le flux continuel de ses pensées et de ses volitions. Il lui suffit pour cela de conserver les souvenirs de ces faits transitoires, pour les distinguer du moi qui demeure Identique. — b) Il se perçoit également comme le principe producteur de ces phénomènes, en particulier, lorsqu'il fait un effort d'attention ou de volonté. Et jamais il n'a conscience d'une pensée ou d'un acte de volonté séparés de l'agent qui pense et qui veut en lui.
2" Il n'est pas moins évident qu'il y a des êtres en dehors de nous : — a) qui subsistent et demeurent les mêmes mal-
i. fiondillac, Gramm.,a. 1.— 2. Le positivisme anglais, p.H4.— De l'inlelliqenee t. I, p. 3.S8.
3 in ONTOLOGIE
gré la diversité de leurs manifestations ; — b) qui apparaissent aussi comme causes efficientes de leurs phénomènes. Ainsi, par ex., le soleil demeure semblable à lui-même, encore que chaque jour il produise une lumière nouvelle ; l'arbre ne change pas dans son individualité, tandis qu'on le sème, qu'il germe, grandit, produit ses fruits, se multiplie et meurt.
II. — L'existence réelle des substances est aussi prouvée ^>a/* /a raison. Il y a dans le monde des êtres innombrables ; or point de milieii : chacun d'eux subsiste-t-il en soi-même ? notre proposition est déjà démontrée. Ont-ils besoin d'un sujet d'inhérence ? celui-ci, à moins d'admettre un recul à l'infini, sera une substance ou supporté par une substance.
Au dire de Taine, une qualité est incapable de subsister en elle-même. Mais il n'en serait pas ainsi de cent qualités. Ainsi, par ex., cent hommes ont la force nécessaire pour prendre une ville, qui demeurerait inexpugnable pour un seul soldat. — Mais on voit le sophisme : un soldat apporte à l'assaut une certaine partie de l'effort total. Un accident, au contraire, ne peut servir de partie, même infinitésimale, dans la constitution d'une substance i.
102. Peut-on connaître les substances ? — Hume soutient que la substance, si elle existe, nous est complètement inconnue ~. Voltaire a écrit dans le même sens : « Le mot substance veut dire ce qui est dessous ; mais ce dessous nous sera éternellement caché 3. » — Ce scepticisme est la conclusion logique de l'idéalisme : ainsi Reid ■'<■ prétend que les notions de substance et de personne viennent d'un instinct naturel et aveugle ; selon Kant => et Cousin, leur concept serait a priori ; Descartes regarde cette conception comme innée ; pour Rosmini ", les substances ne sont conçues qu'intuitivement dans l'être possible ; Gioberti enfin place en Dieu cette conception.
TllkSK
Les substances sont objet de connaissance. 1" Le sens commun le fait pressentir. — Tous, eu effet, savants et ignorants, ont la conviction de connaître, d'une façon au moins confuse et incomplète, certaines substances. — Bien plus, il n'est pas de langue humaine où le nom de substantif fasse défaut ; pas de science qui ne fournisse la définition d "un certain jiombre de sul)stances.
\. Taine, Oe Vinlelligence. — 2. Syst. de la nat. —3. Dicl. philos. —4. Essais sur les facultés inlellecluelles. — â. Cril . de la raison pure. — C. Nuovo Sugijio.
TROtSIKME PAnTIE, LES CATKr.ORrES DE L KTllE
2" La preuve est tirée de la notion de substance. — D'après ce qui précède, le rapport de substance à accidents ne diiïère pas do celui de cause à çfTet, ou de puissance à acte. Or il est permis de remonter des effets à la cause, puisque les efîets sont (les manifestations de la cause, comme l'acte est une manifestation de la puissance. C'est donc à bon droit que l'on appelle les accidents, des p/ié/iotnènes ou manifestations (vui-jouxi) du noumène.
ARTICLE m.
Espèces de substance.
103. La substance matérielle et spirituelle. — La substance mrt^<';'/e//t' est celle (jni est composée départies, ou qui, i/uoique simple, dépend nécessairement de la matière dans son être, comme dans son action : telle est l'àme des bètes. Au contraire, la substance immatérielle ou spirituelle est celle qui peut subsister et accomplir ses opérations spécifiques, indépendamment de la matière, par ex., l'ange, l'Ame humaine.
Cette distinction a une grande importance pour ta réfutation de la doctrine cartésienne. Descaries, par ta confusion de la simplicité avec l'iinmatérialilé, tendrait à supprimer toute différence entre l'àme des animaux et celte de ftiomme. Et cette erreur n'a pas jeté moins de trouble dans les sciences que dans le monde des idées.
104. La substance simple et la substance composée. — La i\\\)^iance simple est celle qui ne peut se diviser en plusieurs substances, par ex., rame, lange, Dieu. La substance composée est celle qui provient de t union naturelle de plusieurs éléments substantiels ; tels sont l'homme, l'animal...
Il ne faut pas confondre la substance composée ou le composé substantiel avec le composé accidentel. L'un et l'autre sont une réunion de j)lusienrs substances ; mais le premier suppose entre les substances une union si intime, que de cette union sort une nature nouvelle et unique, constituant un seul principe de passion et d'action ; le second est, au contraire, un agrégat tout accidentel et extrinsèque de substances déjà complètes qui conservent chacune leur nature individuelle, ex. : un essaim d'abeilles, un simple mélange.
105. La substance complète et incomplète. — On appelle complète la substance qui, par sa nature, constitue un tout
et nest jtas faite "pour entrer dans la constitution d'un composé substantiel : c'est en ce sens que l'ange et l'homme sont des substances complètes. — Le nom d'incomplètes se donne, au contraire, aux substances conçues comme des parties d'un tout complet ou destinées à entrer dans la constitution d'un composé substantiel : telles sont la matière et la forme dans les corps.
Les Thomistes distinguent en outre la substance complète dans son espèce, et In substance complote dans sa subsiantialité . — l» Une substance qui, par elle-même, accomplit toutes les opérations qui lui sont propres, est complète au point de vue spécifique, en même temps qu'au point de vue substantiel, par ex., l'ange. — 2» Si la substance ne peut accomplir, sans secours extrinsèque, qu'une partie seulement des opérations pour lesquelles elle est créée, elle est complète substantiellement et non spécifiquement ; c'est le cas de l'àme humaine, qui par elle-même est capable de comprendre et de vouloir, mais non de sentir. — 3o Enfin on appelle incomplète spécifiquement et substantiellement la substance ([ui, comme l'Ame des bêtes, ne peut, à elle seule, produire aucun acte. 106. Nature du suppôt et de la personne. — A. — Le suppôt et la personne sont des substances complètes. Considérée comme source de toute activité dans un être, la substance reçoit le nom de nature ; comme sujet qui agit et pâtit, elle s'appelle suppôt. Mais le suppôt peut être raisonnable ou ne l'être pas : dans la première hypothèse, on le désigne, en raison de sa noblesse, sous le nom de personne.
B. — Insistons sur la notion de suppôt et de personne : 1 . — Le suppôt se définit une substance individuelle, complète et incommunicable, mais non raisonnable, considérée comme sujet d'opérations qui lui sont propres. Cette substance est : — 1» individuelle ; elle existe donc réellement dans la nature; — 2° complète ou subsistante, c.-à-d., qu'elle n'a besoin d'être unie à aucun autre sujet pour agir ; — ^° incommunicable, c.à-d., qu'elle ne peut être absorbée par une substance d'ordre supérieur, sans cesser d'être. Elle est — 4° U7i sujet d'opérations : c'est-à-dire un sujet qui agit ou qtii pâtit ; on voit par là comment elle diffère de la nature qui sert comme d'instrument à l'agent pour accomplir ses opérations. Enfin — 3° elle est le sujet d'opérations qui lui sont propres, c.-à-d. qu'elle est «propriétaire de ses actions », ce qui lui rend attribualîle tout ce qu'elle exécute.
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Toutofois elle n'est pas raisonnable, ef c'est ce qni la disting:ue de la personne.
2. La personne (en grec, vTrôa-TKortî) se définit: une substance Individuelle, complète, incommunicable et raisonnable considéréc comme le sujet d'opérations, dont elle est responsable. Le concept de personne renferme donc tous les élcrnents contenus dans celui de suppôt : voilà pourquoi on dit de la personne qu'elle est une substant-c individuelle, complète, incommunicable et autonome. On indique ainsi le //ewre prochain delà définition. — Mais la personne implique, en outre, la raison et la liberté qui en découle. Elle l'emporte donc en excellence sur tous les autres suppôts ; et l'épithète de raisonnable indiqne leur différence spécifique.
ARTICLE IV
/ndividuation de la substance.
107. Etat de la question de l'individuation des substances. — Comment la substance peut-elle s'individuer ? comment, par ex., deux lions de même espèce difl'érent-ilsyjflr /e nombre? Est-ce en vertu d'un élément distinct d'eux-mêmes? ou bien est-ce par un caractère à eux intrinsèque ? D'après les scolastiques, le principe d'individuation se définit l'élément intrinsèque jmr lequel une substance, indivise en elle-m,ême, se distingue de toute autre substance appartenant à la même espèce.
(]e caractère, disent-ils, est intrinsèque à la substance ; il ne se confond donc point avec /es no/es individuantes ou les signes distinctifs d'une substance déj.à individuée par ailleurs. Ces signes, on en convient, ne sont autres que sept accidents extrinsèques à la substance, indiqués dans les vers suivants : Forma, figura, locus, tcmpus, stirps, patria, nomen : H.pc ea sunt septem, qu.-p non habct unus et aller.