Opinions des philosoplies sur la nature de l'espace i
Il y .Tiuuit à la fuis jieu (l'iiiti'ièt et d"ufilil(' à passer en revue tous les systèmes proposés pour résoudre le problème de la nature de l'espace. Qu'il suffise de les ramener à trois groupes. Le premier voit dans l'espace quoique chose de purement idéal et subjectif. Suivant le deuxième, l'espace serait, au contraire, une réalité entièrement objective. Enfin les Scolastiques optent pour l'opinion intermédiaire.
1° Kant et Leibnitz occupent le premier rang: parmi l^s idéalistes.
a) D'après Kant, l'espace, en général ou en particulier, n'est qu'une conception fl ;3rjon de l'esprit humain. C'est une forme native et nécessaire de la sensibilité, et aucune réalité objective ne saurait lui correspondre. « L'espace est une représentation nécessaire, a pi-iori, qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures... ; ce n'est pas un concept général des choses, mais une intuition pure. »
b) Leibnitz avait préparé les voies à Kant, en présentant la notion d'étendue comme une « pure Action de l'esprit », dépourvue d'objectivité formelle et servant seulement a désigner « Vordre de coexistence des monades ».
2° Parmi les réalistes outrés, on remarque surtout Descartes, Gassendi (à la suite de Démocrite) et Newton . — a) Descartes affirme l'identité des corps et de l'étendue, et enseigne que l'étendue du monde est indéfinie. — b) A l'espace plein des Cartésiens, Gassendi substitue le vide immense, et il se représente ce vide comme un objet réel dont In nature spéciale ne serait ni corporelle ni spirituelle. — c) Enfin Newton et Ciarke enseignent que l'immensité infinie et éternelle de l'espace est réelle ; et ils la confondent avec l'immensité divine.
:i° Quant aux scolastiques, à la suite d'Aristote et de S. Thomas, ils attribuent à l'espace une nature à la fois réelle et idéale ; ils en font
\. Farges, L'espace et le temps, p. d97-àl2. — Critique de la raison pure, Irad. Tissot, t. I, p. 63, etc. — Clarke, Traité de l'existence de Dieu, Irad. Ricotier, •11*4, p, 91 , Lettres entre Lnbnitz et Clarine. — Boiiiller, Théorie de la raison impersonnelle.
TROISIKME PARTIR, LES CATÉGORIES DE l'^TRE 3^5
comme des autres notions nnivorsollcs, un i^lre de raison avec un fondement dans la n^alitô.
144. L'espace n'est pas purement idéal. — Le conoept de l'espace possède une valeur objective. Le sens commun, la science et la raison s'unissent pour l'attester '.
1" Le sens commun. Personne ne peut arriver à croire sérieusement que son propre corps ne soit point étendu, que la distance de Paris à Lyon soit Active, et qua la notion d'espace, dépourvue de tout fondement objectif, soit une pure illusion, toute a priori.
:\" Art science '-. Les lignes, les angles, les surfaces et les volumes sont considérés par la géométrie dans un espace idéal : mais cette science les suppose applicables à l'espace réel. De môme l'objet des sciences naturelles, telles que l'astronomie, consiste dans l'étude du mouvement et de l'espace étendu où s'accomplit ce mouvement. iMais que l'espace soit une pure illusion, et toutes les explications de ces sciences deviennent inintelligibles.
3" La raison : A. — Contre Kant. Si la notion de l'espace était une forme de notre esprit, nous devrions en revêtir fatalement tous les objets pensés, y compris Dieu et l'àme ; ou bien pouvoir, à notre gré, l'appliquer à tel ou tel objet : or ces deux hypothèses contredisent l'expérience, car notre esprit qui mesure l'espace et la figure de chaque corps, se sent bien incapable de les créer à son gré, — En outre, ce philosophe allemand prétend que les objets matériels ne peuvent être perçus par nous, sans que la notion de l'esf ace se trouve a priori dans notre esprit: mais l'expérience atteste, au contraire, que la perception des corps précède l'acquisition de la notion d'espace. — Le «/ernte?- inconvénient de la doctrine kantienne est d'aboutir à l'idéalisme absolu.
B. — Contre Leibnitz. Sa thèse suppose déjà l'espace, sinon elle le supprime: 1. Elle le suppose donné, car la coexistence des corps, loin d'engendrer l'espace, est impossible sans lui. On ne concevrait point tjue deux corps pussent coexister, s'ils n'occupaient en même temps divers points de l'espace : car, pour eux, « coexister » c'est évidemment être à distance l'un de l'autre ; et que serait cette situation à distance pour des corps qui ne se trouveraient point en divers lieux de l'espace.
2. Elle le supprime. D'une part, Leibnitz ne veut voir dans l'espace que l'ordre des coexistences, considérées comme telles ; de l'autre, il enseigne que les objets matériels ont pour éléments constitutifs les monades ; mais il est évident que des monades inétendues ne peuvent, par leur coexistence, donner naissance à un espace étendu (Cosmol., n. ril). La conclusion logique de la doctrine leil)nitzienne, c'est donc l'idéalisme de Kant et la négation de l'espace.
t. Farces, L'idée du continu, p. 17 et suiv, — 2. Faiges. iliid., p. lia.
145. L'espace n'est pas purement réel. — A. — Uopinion cartésienne contredit la raison de trois manières : — 1" On conçoit l'espace comme le réceptacle des corps ; or ce contenant ne peut se confondre avec le contenu. — 2" Descartes s'appuie sur un principe faux : il commence par identifier la matière avec l'espace étendu, pour en conclure que l'espace est matériel ; mais cette notion de l'essence de la matière est fausse, comme on l'établit en Cosmologie ; aussi la conséquence que l'on essaie d'en tirer, ne saurait être légitime. — 3° Tout ce qui existe est fini ou infini ; c'est donc à tort que Descartes veut faire de l'espace une réalité indéfinie.
B. — Le vide de Démocrile est sans doute susceptible d'être imaginé : mais on ne saurait le concevoir. Un néant étendu, une étendue sans corps est chose contradictoire, puisque c'est un mode d'être sans être. D'ailleurs « il est scientifiquement démontré que le vide absolu n'existe pas et que même il n'est point réalisable ».
Qu'on ne dise pas non plus avec Gassendi que le vide est un être sui fjeneris, mesurable suivant les trois dimensions, bien qu'il ne soit ni substance, ni accident, ni corporel, ni incorporel. Le concept d'un tel être, outre qu'il serait vide de sens, impliquerait contradiction. Il n'y a du reste aucune nécessité à admettre le vide pour expliquer le mouvement, comme on le prouvera ailleurs * (Cosmol., n. 78).
C. — Le système de Xeivton est évidemment faux et dangereux. — 11 est faux, car l'espace ne saurait être un attribut divin ; l'espace, en effet, se conçoit comme un objet étendu ; or l'étendue est incompatible avec la simplicité de Dieu. — Il est dangereux, car il est favorable au panthéisme ; donner à la totalité de l'espace la qualité d'attribut divin, en faire surtout le « sensorium de Dieu » (Newton), c'est permettre une confusion analogue à propos de chacun des objets étendus dont l'univers se compose. Aussi y a-t-il des philosophes qui, de la doctrine de Newton, ont été conduits au panthéisme.
146. Doctrine scolastique sur la nature de l'espace -. — La doctrine scolastique tient le milieu entre l'idéalisme et le réalisme
exagéré. Son fondement consiste dans la distinction de l'espace réel el de l'espace idéal.
1» //espace réel, concret et fini, comme on l'a dit (n. 139), diffère du lieu, comme le tout de la partie. C'est donc l'ensemble de tous les lieux réels de l'univers, c'est-à-dire la totalité des dimensions de cet immense tout, qui renferme les œuvres de la création. En dehors de cet ensemble, rien de réel ne saurait exister : aussi ne règne-t-il par delà ses limites qu'un espace imaginaire par lequel nous essayons de donner un corps à l'espace idéal.
i. Farges, Vidée du continu, p. 223-240. — 2. Farges, ouvr. cité, p. 212-222.