QUATRIÈME PARTIE, LES CAUSES DE l'ÈTRE
C'est donc à tort que les matérialistes attribuent Tordre du monde à l'aveugle hasard et ù la rencontre fortuite des atomes.
Obj . — Il y a de nombreux défauts en toutes choses et des monstruosités dans la nature : tout se fait donc au hasard.
Rép. — Accorderait-on que le hasard semble se rencontrer parfois, on ne saurait en conclure que tout soit fait au hasard. En effet :
1. A pari, de l'attribution au hasard des désordres qui se présentent dans le monde, on doit conclure de l'ordre à la fin intentionnelle. Qui oserait faire d'un livre l'elîet du hasard, sous préte.xte qu'on y relève un grand nombre d'erreurs ?
2. Souvent, c'est par ignorance que l'on qualifie de fortuites des choses qui ont un but caché. « Qu'un homme incompétent, dit S. Augustin, pénètre dans un atelier. II y trouve un grand nombre d'instruments dont il ne connaît pas la raison d'être et qu'il juge superflus. »
3. Rien plus, on ne peut imputer au hasard des clioses désordonnées, iju'en supposant qu'elles sont une exception à l'ordre général et à la finalité. Si l'absence d'ordre et de finalité était la loi, on ne la reprocherait à personne.
179. La science des causes finales n'est donc pas à mépriser.
Certains philosophes déclarent impossible la science des causes finales ; d'autres la qualifient d'inutile, quand ils ne la présentent pas comme nuisible. « Il ne me semble pas, dit Descartes, que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu *. » Bacon écrit aussi : « La recherche des causes finales est stérile : l'habitude de rechercher les causes finales dans la physique en n chassé et comme banni les causes physiques *. » Aussi ces auteurs jettent-ils le ridicule sur les abus de ces demi-savants qui assignent aux choses des fins souvent jieu vraisemblables, pour s'arroger ensuite le droit de nier les finalités les plus évidentes, en les remplaçant par des explications purement verbales s .
Rép. — Voici pourtant ce qu'il faut répondre à cette triple difficulté.
1. L'homme ignorera assurément la fin de beaucoup de choses : mais pourtant il n'était pas bien difficile de découvrir certaines finalités, ne serait-ce, par ex., que celle des yeux et des pieds qui sont faits les premiers pour voir, les seconds pour marcher.
2. Il est faux, d'ailleurs, (jue la causalité physique d'une chose l'empêche d'avoir une finalité, aussi la connaissance de l'une n'exclut aucunement celle de l'autre : « Qu'on me fasse comprendre comment et pourquoi la persuasion que le bu'uf a été créé pour labourer mon champ m'empêchera d'étudier la nature de cet animal ^. »
i. Médil., IV.- 2. De DigiiilaleScieiiliarum, L. III, c. iv. — 3. Janet, Traité des causes finales ; objecliotis et difficultés. — 4. De Maislre.
:i. Enfin, il faut maintenir que le principe de finalité est d'une réelle utilité pour ceux qui se livrent aux recherches scientifiques, et ques beaucoup d'inventions sont le fruit de son application' . Tantôt la connai. sance des moyens a provoqué à rechercher leur fin. Tantôt la découverte de celle-ci a servi de base à celle des moyens. Ainsi, par ex., Harvey a pu conclure de la nature des valvules du cœur à leur destination, et découvrir ainsi la théorie de la circulation du sang. De même il a suffi à Cuvier de constater, à l'aide de quelques fragments, la destination de divers animaux préhistoriques, pour reconstituer avec certitude la totalité de leur organisme. « Nous sommes autorisés à conclure de la nature carnassière d'un animal, dit-il, qu'il était muni d'armes propres à saisir sa proie, d'un appareil digestif approprié au régime Carnivore, et ainsi de suite 2. .. »
Toutes ces considérations expliquent pourquoi les philosophes spirilualisles ont attaché au principe de finalité une importance capitale. Leur opinion est du reste partagée par Voltaire lui-même et beaucoup de savants, naturalistes surtout, tels que Newton et Cl. Bernard.