CHAPITRE SECOND
or .nriEMENT.
Nous allons traiter : 1" de la nature du jugement ; 2" de; ses espèces ; 3° des principes ou premiers jugements.
ARTICLE I
Nature du jugement.
32. Définition du jugement. — C'est une opération jmr laijuelh; l'esprit, au moyen de l'affirmation et de la négation, unit ou sépare les idées.
1° C'est une opération de l'esprit ; en cela il ne diffère ni de la simple appréliension, ni du raisonnement.
2° Dans le jugement, l'esprit unit ou sépare, c'est-à-dire réunit une idée à une autre, ex. : Dieu est sage ; ou il sépare une idée d'une autre : ex. : Jean n'est pas savant.
3° Au moyen de V affirmation ou de la négation. L'esprit, l'n effet, par l'affirmation ou la négation prononce qu'une chose existe ou n'existe pas, convient ou ne convient pas à une autre.
C'est ainsi que le jugement diffère, — soit de la proposition logique qui le manifeste aux auditeurs, — soit de la simple appréhension où ne se trouve ni affirmation ni négation, — soit enfin du raisonnement où l'on conclut d'un jugement à un autre.
33. Éléments du jugement. — Les deux notions que le jugement réunit ou sépare, c.-à-d. le sujet et l'attrihut, sont appelées matière du jugement : elles se rencontrent dans tout jugement. L'acte qui les unit ou les sépare est, pour ainsi dire, la forme du jugement. On peut donc conclure que si le jugement est composé dans ses éléments matériels, il n'en est pas moins un acte simple dans sa forme, ou formellement.
Preuve. — On pourrait dire, en effet, que dans quelques jugements il semble y avoir trois opérations de l'esprit. Après avoir saisi séparément le sujet et l'attribut, 1° l'esprit les compare l'un avec l'autre ; 2° il saisit leur identité ou leur opposition ; 3° il les unit enfin ou les sépare. Mais les deux premiè-
res opérations no constituent pas l'essence du jugement, c'est la troisième seule ; c'est elle, en effet, qui affirme ou qui nie la convenance des deux notions. Donc l'acte du jugement est vraiment simple (Anthrop., n. 95).
34. Le mot jugement est-il bien choisi? — Ce mot vient du verbe « juger », y.pi-j-a, et désigne la sentence portée dans un procès. Or, de même que le juge ne doit se prononcer qu'en faveur du hon droit, ainsi quiconque émet un jugement est supposé prononcer en faveur de la vérité.
Cependant le jugement a reçu des philosophes plusieurs autres noms : 1" Tantôt on l'appelle composition et division, parce que celui qui juge est semblable à l'ouvrier (jui réunit ou sépare ses matériaux pour composer son œuvre. — 2° Tantôt on le nomme affirmation ou négation, ou simplement affirmation, car toute négation peut se ramener à une affirination. Ex. : Paul n'est pas prudent, veut dire : Paul est nonpriidcnt. — 'i° Tantôt assentiment et dissentiment . C'est, en etret, l'opération de l'esprit donnant ou refusant son approbation à une chose.
Mais toutes ces loculions sont bien moins expressives et moins usitiH's que la première.
ARTICLE II
Espèces (h jiifjeineiit.
35. Différentes espèces de jugement. — La matière aussi bien que la l'or nu: du jugenu'ut nous permet de grouper ses principales divisions.
\° Au point de vue (le la foDue ou de l'action judicatoire proprement dite, on distingue le jugement affîrmaiif ei négatif; le jugement vrai ou fmix ; le '^n^Qxtveni jn'udent et le jugement téméraire, selon qu'il est prononcé après un examen attentif ou insuffisant'; le jugement immédiat et médiat, selon ([ue dans la formation du jugement la convenance ou la nonconvenance du sujet avec l'attribut est évidente à première vue ou seulement déduite.
2" Au point de vue de la matière, on remarque le jugement ù' existence, ex, : Dieu est; ou celui à! attribution, ex, : Dieu est bon ; et surtout le jugement analytique et le jugement synthétique, dont il nous faut parler plus longuement.
36. Définition des jugements analytique et synthétique. — Cette division est l)asée sur la connexion du sujet et de l'ai-
l'RE.\lli;RK I>ART1K, DI.VLECTIQIE 21)
tr-il)iit. Dans la fonnalioii du jugement, en effet, l'intdkcl licrçoit l'attribut coinnic l'ssentiel ou cmniiie accifloUcl, propre ou surajouté à la notion du sujet.
Dans le premier cas, on a le jugement analtilu/ue. Ce num vient du mot analyse, àvâXyTtç, parce que l'atti'ibut peut être découvert dans le sujet par une simple analyse, pourvu toutefois qu'elle soit complète, c'est-à-dire que le sujet soit considcré non seulement en son essence, mais dans ses relaticnis essentielles. Ainsi, après l'analyse du tout et des parties, on peut prononcer ce jugement : le tout est plus grand que la partie.
Dans le second cas, on a le jugement synthétique. Ce nom vient du mot synthèse, n-j-j riOmi ; et il exprime que l'attribut est ajouté au sujet comme quel([ue chose d'extrinsèque, de contingent. Ex. : cet homme est vieux.
Le premier s'appelle encore a priori, nécessaire, absolu, rationnel, métaphysique, car le nœud, la convenance entre le sujet et l'attribut repose sur l'essence métaphysiciue des choses : or cette essence est nécessairement, absolument vraie ; c'est la raison et ncm l'expérience seule qui nous la fait connaître. Le second n'est pas fondé sur Tessence des choses ; il est a posteriori, contingent, hypothétique, empirique, physique, pour les raisons cunlraires. (In peut donc nier, sans se contredire, un ju^^einent synthétique, mais non pas un jugement analytique.
37. Existe-t-il des jugements synthétiques a priori ? — D'après Kant, il existe, en outre de ces jugements analytiques et synthétiques, d'autres jugements qui ne sont ni absolument analytiques, ni absolument synthétiques ; ils sont si/ntliétirjues a priori comme les suivants : tout ce qui commence a une cause ; 7 -f 5 = 12, etc.. Ils ne sont pas absolument anahjtiques, dit Kant, parce que l'attribut n'est pas contenu dans l'analyse du sujet ; ils ne sont pas absolument synthétiques, car ils sont nécessaires et universels. Ils sont donc synthétiques a priori ; synthétiques, puisque le prédicat est en dehors de l'analyse du sujet ; a priori, puisqu'on y rencontre les caractères de nécessité et d'universalité.
Thkse La théorie de Kant sur les jugements synthétiques a priori manque de fondement.
Preuve. — l"" Ces jugements n'existent pas, car ceux qu'il
nous donne pour tels, sont réellement des jugements analytiques, attendu que le prédicat est contenu dans l'analyse complète de la notion du sujet. Nous le montrerons plus loin (Ont., n. I6n) pour le principe de causalité, et c'est facile à démontrer pour tous. — 2° Ils ne peuvent exister. Dans tout jugement, en effet, l'attribut exprime quelque chose d'essentiel ou de non-essentiel au sujet ; dans le premier cas, on a un jugement analytique ; dans le second, le jugement synthétique : il n'y a pas de milieu possible. — 3^ De tels jugements seraient contradictoires ; en effet, l'attribut ne saurait convenir au sujet universellement et nécessairement sans être contenu dans sa nature; aussitôt donc qu'on le perçoit comme a priori, on doit voir qu'il est analytique. — 4° Enfin, une habitude innée et aveugle de l'esprit ne pourrait suffire, quoi qu'en dise Kant, à produire ce caractère de nécessité évidente. En effet, dans une foule de jugements, habituels pourtant et invétérés, tels que ceux-ci : le soleil se lève et se couche, nous ne voyons aucun caractère de nécessité ; pourquoi cette différence ? (n. 213).
ARTICLE m.
Des Principes.
Les principes se distinguent entre les jugements, comme les universaux entre les idées. Nous allons rechercher ce qne sont les principes et quel est le premier.
38, Définition du principe : ses espèces. — A. — Au sens large, un principe c'est tout ce dont procède quelque chose. Mais comme ce qui procède peut être une chose réelle ou une connaissance, on distingue les principes des choses, d'où procède la réalité, et les principes de connaissance, qui nous font connaître la réalité. Les premiers sont étudiés en Ontologie (n. 15o) ; c'est des seconds que nous traiterons ici.
Or un principe de démonstration se peut définir : « un jugement d'oii procède un autre jugement, immédiatement ou médiatement. » C'est un jugement : les idées, en effet, sont le fondement du jugement, mais le jugement est le fondement de la démonstration. — C'est un jugement d'où en procède
PREMIKRE PARTIE, DIALECTIQUE 31
un autre médiatement on immédiatement, selon que rinf('rence est médiate ou immédiate (n. 92).
B. — Les principes de la démonstration sont les uns communs, les autres propres. f>es premiers sont reux qui sont connus avant tous les autres, et sans lesquels toute démonstration est impossible, dans quelque science que ce soit : ils découlent de la notion universelle par excellence, la notion iVètre, qui est l'oljjet de tontes les sciences. Les seconds sont ceux autour desc[uels tourne telle ou telle science, comme autour de son objet propre : ils découlent des manières particulières d'être, qui l'ont Tobjet de. cette science particulière. Ainsi l'Idéologie, la Cosmologie ont leurs principes propres.