X AVANT-PROPOS
humain découvre si les choses sont vraies ou fausses, mais il ne les fait pas telles. Bien loin de produire son objet, tout l'effort de la pensée doit être de se mouler de plus en plus exactement sur la réalité des sujets étudiés : tout le progrès des sciences en dépend. Kant décréta qu'au contraire, l'objet réel étant inaccessible, c'est le sujet pensant qui se crée luimôme un objet idéal, le moule sur les formes a priori de sa mentalité, et se forge ainsi une science toute subjective à son usage. Mais, on le devine aisément, cette prétendue autonomie et indépendance du sujet à l'égard de tout objet réel, n'est qu'un triste suicide, car une pensée incapable d'atteindre son objet n'est qu'une pensée vide, une connaissance sans objet connu ! . . .
Et Kant a beau répliquer que la science théorique demeure quand même ; si elle n'est plus l'accord de nos idées avec les objets, elle est du moins l'accord de nos idées entre elles, et cela suffit. — On lui a répondu que l'accord de nos idées entre elles, si ces idées sont vides et illusoires, n'a plus pour nous aucun intérêt ; et que cet accord lui-même serait d'ailleurs imiiossible à établir, sans une règle sûre et objective, ne serait-ce que le principe de contradiction. Mais si tous les principes sont subjectifs et illusoires, l'accord obtenu sera pareillement apparent et illusoire.
Le poète qui nous montrait dans les enfers « l'ombre d'un laquais, brossant l'ombre d'un carrosse avec l'ombre d'une brosse », pourrait nous y montrer aujourd'hui l'ombre de Kant accordant des ombres de pensée avec l'ombre d'un principe !
Dans l'ordre moral, il était pareillement admis jusqu'ici que la volonté individuelle ne fait pas le devoir, mais le reçoit ; elle n'a pas le rôle de législateur, mais celui de sujet, et doit être soumise à la loi du devoir, comme la raison théorique à la Vérité.
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Kant décréta qu'au contraire la volonté était autonome et indépendante, qu'elle se dictait ses propres lois, bien loin d'en recevoir. Mais les disciples de Kant n'ont pas tardé à reconnaître les conséquences bien imprévues, quoique logiques, du nouveau principe.
Si la volonté est maîtresse de se lier, pourquoi pas maîtresse aussi de se délier ou de ne se lier jamais ? « L'impératif catéi;orique », tant célébré par K;int, n'est donc absolu que pour ceux qui veulent bien le croire tel. En face d'une volonté maîtresse d'elle-même, l'impératif àe\^\i fatalemerit se transformer en modeste optatif. Et n'est-ce pas là un nouveau suicide, plus redoutable encore que le premier, lo suicide de la morale obligatoire ?
Du reste, les conséquences pratiques du nouveau système ne se sont pas fait attendre ; en moins d'un demi-siècle, le « dogmatisme moral » a abouti, cbez nous, à la négation de tout dogme philosophique et de toute morale, car l'on ne peut décorer de ce nom « la morale sans obligation ni sanction » que nos moralistes officiels sont en train d'élaborer, sans succès. L'anarchie des idées théoriques et pratiques que Kant avait voulu guérir, n'a donc fait que s'aggraver à l'excès.
Une révolution si radicale qui changeait l'axe de la pensée philosophique ne pouvait manquer d'avoir un contre-coup sur la théologie, et d'y exercer tôt ou tard ses ravages. Tout d'abord, nous avons eu comme un renouveau de Fidéisme.
Une nouvelle exégèse, assez bruyante, malgré le petit nombre de ses adhérents, est venue nous apprendre que la foi surnaturelle au Christ, — pas plus d'ailleurs que la foi naturelle de Kant au devoir, — ne pouvait se fonder sur aucune preuve intellectuelle, aucun motif raisonnable. Le fait surnaturel, tel que celui de la résurrection du Sauveur, par ex., ne serait plus constatable par l'histoire, et le témoignage des apôtres et des martyrs qui ont versé leur sang pour l'attester, serait
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incapable de le démontrer, attendu que « la vérité est un produit naturel de l'esprit, et que le surnaturel, par définition, le dépasse ».
Les faits surnaturels ne sont donc plus objets de science, mais seulement de croyance, pour ceux qui ont déjà la foi ; ils ne sont plus le fondement de notre foi, puisqu'ils sont au contraire fondés sur elle.
Quel sera donc ce fondement, d'après la nouvelle apologétique de « l'immanence » ? Ce ne seront plus des preuves de raison, puisque la raison, impuissante à nous montrer ce qui est, s'arrête aux apparences. Cp seront des preuves de sentiment. Le besoin d'agir et de vivre, soit pour l'individu, soit pour nos sociétés modernes, pourront leur faire expérimenter l'utilité, la nécessité de la religion chrétienne et du catholicisme qui en est l'expression la plus complète. Mais reconnaître VutlUté, la nécessité même de la religion, n'est pas encore en reconnaître la vérité... En sorte que « l'argument moral » qui n'était que l'introduction et le vestibule de l'ancienne apologétique est devenu tout l'édifice de la nouvelle... Une telle mutilation serait la ruine de la certitude religieuse, puisque la religion ne serait plus qu'une affaire de sentiment in dividuel, subjective et variable comme lui. La foi aurait perdu tout fondement rationnel, et l'apôtre aurait eu grand tort de vouloir que notre foi fût fondée sur la raison : rationabile obseqiiium vestrum.Pi.\xc[xn théologien ne se résignera jamais à une telle déchéance !
Après avoir mutilé et défiguré l'apologétique chrétienne, le kantisme ne pouvait manquer de s'attaquer au dogme, et c'est bien ce qui est arrivé. Si l'on rejette tout dogme, toute vérité philosophique, l'on doit pareillement rejeter tout dogme théologique : C'est dans la logique du système. Supposé que toutes nos idées ne sont que des fantômes de l'esprit, variables et chanseants avec la constitution native de chacun, ces mêmes