AVANÏ-I'ROI'OS XII
idées transportées en théologie pour y formuler les dogmes révélés n'auront pas plus de valeur. Les mots : substance, accident,personne, unité, trinité, ftme, Dieu, Christ ou Homme- Dieu, ne seront que des étiquettes collées sur des flacons vides ou dont le contenu est à jamais inconnaissable ; ou suivant la formule plus élégante de Renan : « des mots familiers, de bons vieux mots un peu lourds, que chacun est libre d'interpréter à son gré ». Alors on a beau jeu pour célébrer révolution des dogmes, et pour nous demander le changement perpétuel de nos formules et de nos croyances, sous prétexte de les mettre en harmonie avec « les exigences de la pensée contemporaine » !
Ces « exigences » équivaudraient à reléguer le dogme à l'arrière-plan, parmi les noumènes inconnaissables, et bientôt à l'abandonner parce qu'il nous divise, pour nous réunir tous sur le terrain nuageux d'une religion sans dogme : « Aimezvous les uns les autres », et cela suffit ! Toutes les religions fusionneraient ainsi dans une fraternité universelle !
Tel est le scepticisme dogmatique, fruit empoisonné du scepticisme kantien, qui devait tôt ou tard sortir naturellement de sa tige, pour montrer clairement aux plus incrédules que l'arbre qui porte de tels fruits était justement condamné à périr.
Le kantisme n'était donc qu'un mirage trompeur, et sa faillite n'a nullement surpris les esprits assez raisonnables pour comprendre combien la prétendue indépendance ou autonomie de la raison et de la volonté humaine était contre-nature. Si l'homme ne doit « faire ni l'ange, ni la béte », encore moins doit-il se faire idole de lui-même, et se croire indépendant des lois essentielles qui le dominent. Le sujet pensant ne saurait être indépendant de l'objet pensé, ni sa volonté du devoir. Tout l'honneur, toute la valeur de l'homme intellectuel et moral se mesure, non à son indépendance du Vrai, du Rien,
XIV AVANÏ-PRÛl>OS
du Beau, mais au contraire sa soumission de plus en plus complète à leurs lois. Plus il leur devient conforme, plus il se divinise ! Hors de là, l'homme s'abaisse en voulant s'élever, il devient esclave en croyant être libre, et l'esprit humain s'évanouit dans ses ombres do pensée !
Dans son immortelle Encyclique du 8 septembre 1899, S. S. Léon XIII, de glorieuse mémoire, s'étonnait à bon droit que ce « scepticisme doctrinal d'importation étrangère et d'origine protestante * , ait pu être accueilli avec tant de faveur dans un pays justement célèbre par son amour pour la clarté des idées et pour celle du langage ». Une telle aberration des esprits, sur la terre classique du bon sens, ne pouvait s'expliquer que comme une crise passagère, occasionnée par certaines circonstances accidentelles et pathologiques, telles que l'ère de la Révolution qui fut un délire d'indépendance et d'amour des nouveautés les plus hardies ; — occasionnée surtout par l'influence prédominante du cartésianisme, qui avait pi'éparé le terrain à l'éclosion du microbe kantien.
Descartes lui aussi, — en faisant pi voter la philosophie autour du moi psychologique, « sans portes ni fenêtres sur le monde extérieur », comme le remarqua Leibnitz, et tout enfermé dans ses « idées innées » — était déjà subjectiviste, et conduisait droit au criticisme et à l'idéalisme immanent de Kant. Il suffisait pour cela, et c'était facile, de tirer toutes les conclusions des principes subjectivistes, de pousser l'innéisme jusqu'au bout, c.-à-d., jusqu'aux catégories et aux jugements synthétiques a priori, qui font de l'expérience un produit de l'esprit ; enfin jusqu'aux raisonnements des fameuses antinomies, au risque d'y voir le raisonnement en bannir la raison...
1. Le dogmalisme moral on fidéisme de Kant n'est an fond que le fidéisme de Lulher, transporté de la théologie en philosophie. La raison pure de Kant n'est que la « raison maudile » de Luther et « la concubine du diable ». La foi en la raison pratique de Kant, qui est un acte de volonté et de sentiment sans raison, c'est la foi en la Révélation intérieure ou goût spirituel individualiste de Luther. Pour l'un et pour l'autre, le vrai n'est pas atteint par l'intelligence, mais parla volonté. Aussi tous les deux ont-ils cru trouver « le salut dans la foi ».
Mais si k' kantisme est mort, comme système, raiili(|iie erreur du subjectivisme qui en est la racine profonde, demeure toujours vivace, et, pour l'extirper, nous aurons à cœur, dans tout le cours de cet ouvrage, d'en montrer le subtil poison.
Kant était parti de l'hypothèse cartésienne, que le sujet et l'objet, le moi et le non-moi, sont séparés par un abîme infranchissable, en sorte que le sujet pensant demeure enfermé au dedans de lui-même, sans en pouvoir sortir pour prendre contact avec les objets qui devraient contrôler sa pensée. C'est sur cette hypothèse, admise sans discussion, et comme audessus de toute discussion, qu'il édifia son échafaudage gigantesque et étrangement compliqué du criticisme. Or cette hypothèse, qui n'est qu'un très faux et très pernicieux préjugé, règne encore sur la pensée contemporaine et l'obsède toujours : « c'est le dogme sans preuve » qui sert de point de départ et de postulat à toutes ses nouvelles élucubrations et en fausse toute l'orientation.
Disons mieux : entre la philosophie péripatéticienne et la nouvelle philosophie, s'il y a une opposition vraiment radicale et irréductible, la voilà : la nouvelle est essentiellement subjectiviste, tandis que l'ancienne est objectiviste. Celle-là ne prend contact qu'avec ses idées ; celle-ci prend contact immédiat avec le réel, et fait sans cesse appel au contrôle indispensable de l'idée par le fait. Aussi a-t-elle seule le droit d'appeler sa méthode positive, expérimentale et vraiment scientifique.
Mais comment le sujet pensant peut-il sortir de lui-même, « hors de sa peau », pour atteindre l'objet, ou l'objet sortir également « hors de sa peau » pour entrer dans le sujet ? Ces objections, pour être si communes, n'en sont pas moins superficielles et naïves. Elles nous rappellent ces vieilles objections contre le mouvement de la terre et l'existence des antipodes, où l'on alléguait triomphalement l'impossibilité de faire marcher les hommes les pieds en haut, la tête en bas. Et Dieu