AYANT-PROPOS
sait si l'on a réussi par ces objections dédaigneuses à enipèclier la terre de tourner ! On n'empêche jamais l'existence d"un fait, en le déclarant incroyable. La vraie méthode scientifique, c'est de constater d'abord les faits évidents ; ensuite on cherche à les expliquer, si on le peut. Ainsi, dit Aristote, on commence par constater qu'il y a éclipse ; ensuite on en cherche l'explication ; mais on n'a pas le droit de nier l'éclipsé parce qu'on ne la comprend pas et qu'on n'en a pas « une idée claire ».
Or, le fait le plus évident et le plus universel de l'univers, aussi bien au regard de l'observation extérieure que de la conscience, c'est l'existence du mouvement et du mouvement mutuel ou réciproque de tous les êtres cosmiques, dans dos actions, passions et réactions mutuelles, parfaitement évidentes.
La communication des êtres entre eux, agent et patient, sujet et objet, est donc un fait universel, qui domine la nature, et que l'on ne peut nier, ni traiter d'illusoire, parce qu'on ne le comprend pas.
Mais comment expliquer la communication des substances ? Demandez à Aristote et à S. Thomas de satisfaire à une curiosité si légitime. Ils vous répondront que les substances impénétrables quant à leurs matières se pénètrent mutuellement par leurs forces ou leurs actions réciproques. « L'action de l'agent est dans le patient. » Non pas en ce sens que l'action dite transitive émigré de l'un à l'autre, mais en ce sens que l'action étant la résultante d'une double cause active et passive, — puisque l'action n'existe jamais sans la passion, ni la passion sans action, — elle est aussi la forme commune de ses deux co-principes, actif et passif, unis par le contact dans un seul tout complet.
De même que plusieurs organes du même individu sont informés par une seule àme, ainsi deux molécules en contact dont d'une joue le rôle d'agent, l'autre de patient, n'ont qu'une seule et même action, produite -par l'un et reçue par l'autre.
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(Jiic si « l'action de l'agent est dans le patient », le patient n'a donc plus besoin de sortir « hors de sa peau », pour voir vn lui-même l'action étrangère qui le frappe et pour en prendre conscience.
Ensuite, par raisonnement, il remontera de la nature de l'action reçue à la nature de; l'agent : « telle action, tel agent ». Mais tout d'abord, il saisit dans sa conscience la présence d'un élément étranger, objectif, par une intuition immédiate et sans laisonnement ; et c'est la conscience, dont la fonction est de distinguer le moi et le non-mol, qui fait le triage des éléments contraires: passifs et actifs, objectifs et subjectifs, enveloppés dans la même intuition.
En attendant une explication meilleure, nous acceptons celle-ci pour éclairer notre foi en la communication mutuelle des substances, — et nous nous flattons que le lecteur qui voudra bien prendre la peine de comprendre, soit les développements très étendus que nous donnerons à cette thèse, soit les thèses connexes qu'elle présuppose connues ou qui la préparent, finira par trouver l'explication péripatéticienne d'une simplicité vraiment lumineuse et géniale.
Alors, s'il a été subjectiviste, une lumière nouvelle se lèvera dans son esprit pour ne plus s'éteindre jamais. Il commencera à comprendre le critère de ï évidence objective, cette énigme indéchilîrable pour les subjectivistes, et vez'ra s'en tr'ouvrir des horizons nouveaux. Prenant de plus en plus conscience du sens du réel, il retournera sa pensée tout entière, pour l'orienter désormais vers les sentiers de la philosophie traditionnelle, la plus objective et la plus lumineuse qui fut jamais.
Dégagé du préjugé subjectiviste, il n'aura dépouillé toutefois de la pensée moderne que ce qu'elle a de subtil venin ; il en gardera précieusement toute la partie saine, notamment toute cette riche moisson de faits scientifiques et de patientes découvertes, dont il fera comme un n.im nouvcaii ]ii>i:!- î'oili-
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fier et rajeunir la pensée antique. Du reste, assimilant ainsi tout le vrai progrès moderne au corps toujours vivant de la philosophie éternelle, il n'aura fait que suivre l'adage et le désir des anciens eux-mêmes : vetera novis augere et perficere, c'est-à-dire rajeunir le passé en s'assimilant le présent.
Ce travail de synthèse se fera, nous n'en saurions un instant douter ; il se fera, dès que nos contemporains, retrouvant les traces perdues de la pensée traditionnelle, auront repris conscience du sens du réel -objectif, et rejeté le subjectivisme hors de la philosophie française. Ce sera alors le signal d'un merveilleux essor de la spéculation philosophique qui accomplira cette grande œuvre. Le siècle qui commence, espéronsle, sera témoin de ce retour si désiré et de ce triomphe de la vérité, et, si nous n'avons pas la consolation d'y assister, puissions-nous du moins avoir contribué quelque peu à les préparer, pour notre bien modeste part !
Paris, 26>i7/e/1904.