DE LA SOPHISTIQUE
La question sera doul)le : 1° Exposé de la Sopinslique ; 2° Réfutation de la Sopliistique.
ARTICLE I
Exposé de la Sophistique K
160. Nature et phases de la sophistique. — A. — La sophistique est la manifestation trompeuse d'une fausse science. Le sophiste est un homme qui tire vanité ou profit d'une science purement apparente, ou qui, sous le nom de vérité, enseigne l'erreur. Jadis, en Grèce, le nom de sophiste désignait les gens qui cultivaient la sagesse ((Toyta) ; mais Protagoras appliqua ce nom à la tromperie des mots, aux équivoques et aux vaines suhtilités du langage ; aussi l'usage a-t-il prévalu depuis de regarder comme sophistes les gens qui usent d'arguments vains et trompeurs.
n. — Jamais certes, dans le cours des temps, ces faux savants n'ont manqué ; mais on en a compté principalement deux sectes : l'une chez les anciens, eut pour pères Protagoras et Gorgias ; l'autre chez les modernes, la secte des Philosophes, eut pour fauteurs Bayle et Voltaire, et, après eux, Hegel, Renan, Schérer et leurs nomhreux disciples.
Les chefs de ces deux sectes sont d'accord, sur bien des points: mêmes principes, mêmes thèses et conséquences identiques. Dieu nous donne un nouveau Socrate pour les flageller dans ses discours ! Platon et Aristote, S. Thomas et récemment le P. Gratry ont merveilleusement accompli cette tâche contre les « bateleurs de la pensée ».
161. Définition du sophisme: ses espèces. — A. — Le sophisme ((rôficr^K, artifice, astuce) se définit : un raisonnement vicieux constitué de telle façon que le faux s'y cache sous les apparences du vrai.
Or, un syllogisme peut être faux de deux manières : ou l)ion
1. Aristote, De Soph. Eleneh., c. I, IV, V. — Scliércr, Hegel et l'Hégélianisme, 1862. — Gratry, Les Sophistes et la critique. — Rabier, Logique, chap. xviii. Appendice. — Fonsegrive, Logique, leç. 18'. — Boirac, Cours de philosophie, p. 288-292.
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les pivinisses sont fausses, et partant le syllogisme pèelie par défaut de matière ; ou hieu la conclusion ne ressort pas des prémisses, et partant le syllogisme pèche par défaut de /J^;/v//e : dans ce dernier cas, on a ce (jue les scolastiifues nomment nn paralogisine (■rrxpoàoyi^otjLy.is je raisonne à coté ou en dehors).
D'après (juelques iiiodeines, le syllogisme qui pèfîlie par défaut de mati»>ro est un paraiiifîismc : celui ijui pèche par défaut de forme est le soplùame proprement (/j7.— D'autres appellent indiiïéreniment paralofiisnie ou sopliismc liiut arj;unienl vicieux.
B. — On peut ramener les sophismes à deux classes : aux sophismes de mots, et aux sophismes en dehors des mots.
Le soj)/iistne de tnots provient c/e Fabus d'un mot: il se produit quand un mut, qui a deux significations, est pris poui* désigner une seule et même chose. Le mot c/iieit, ])ar ex., peut désigner un animal domestique ou une constellation .
Le sophisme en dehors des mots (ou sophisme de pensée) provient des choses elles-mêmes, c.-à-d. de choses qui, semhlahles ou dissemhlahles à un certain point de vue, y «ont prises comme totalement semblahles ou dissemJjlables, Tel serait le cas si l'on disait : T animal est bipède ; or le bœuf est animal ; donc le bœuf est bipède. Dans ce sophisme, la qualité de bipède, qui n'est qu'accidentelle chez l'animal, est prise comme essentielle.
162. Espèces de sophismes de mots. — Aristote en compte cin([: riinindinjuiii' ou é(|uiv(ique, l'amphibologie, le sophisme du sens compose et celui du sens dirisé, de l'accent et de la figure.
L'homoitgmie {ô^oibi ôwau, nom semblable) est une erreur provenant des différents sens d'un nom ; ex. : le chien aboie ; or le Chien est une constellation ; donc une constellation aboie. — Pareillement il y a équivoque («?(///« vox, mot semblable) si un mot qui a plusieurs sejis est pris dans un même sens. Ainsi les hérétiques, prenant dans un sens équivoque le mot gênération, attaquaient ainsi la Divinité du Verbe : ce qui est engendré a un commencement ; or le Verbe est engendré ; donc le Verbe a un commencement.
Il y a amphibologie, quand plusieurs propositions sont réunies de façon à produire un sens ambigu. Telle cette phrase de la Pythie répondant à Pyrrhus, qui lui demandait s'il ])at-
trait les Romains : Aio te. yEcida, Bomanos vincere posse, qu'on peut traduire indifféremment : les Romains peuvent te vaincre, ou tu peux vaincre les Romains.
Le sophisme du sens composé consiste à entendre, dans un sens simultané, ce qui n'est vrai que dans un sens successif ou pris séparément ; celui du sens divisé, au contraire, consiste à prendre pour vrais séparément, des termes qui ne le s(Uît qu'après leur réunion.
Exemple. — Pris successivement, les mots suivants de l'Evangile sont vrais : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent » : c'est-à-dire, ceux qui tout à l'heure étaient aveugles, boiteux, lépreux, sourds, morts, maintenant voient, marchent, sont purifiés, entendent, ressuscitent. — Les paroles suivantes de Jésus-Christ, au contraire, ne sont vraies que dans un sens composé, en les entendant des douze apôtres : « Allez dans tout le monde, prêchez l'Evangile à toute créature. » Il eu est ainsi de beaucoup de phrases de la Sainte Ecriture où les incrédules jouent sur les mots.
Il v a défaut A' accent (défaut très commun en latin et en grec), quand un mot prend divers sens selon l'accent dont il est affecté ; ex. : occidit et occidit et lepôres et lepores.
Il V a sop/iisme de fiçjure, si un mot qu'on doit prendre dans son sens figuré est pris dans son sens littéral ; ex. : La campagne est riante ; donc elle est animée.
N'insistons pas sur ces derniers sophismes, inutiles à mentionner aujourd'hui, où ils ne servent plus que pour les jeux de mots.
163. Espèces de sophismes en dehors des mots. — Aristote en compte sept: le sopliisme de r accident, le passage de f absolu aa relatif, F ignorance de la question, la fausse conséi/uence, la pétition de principe, l'ignorance de la cause, et l'interrogation captieuse.
\ . — Par sophisme de l'accident (fallacia accidentis), Aristote entend un argument dans lequel on attribue comme essentiel aux individus d'une espèce des propriétés qui n'appartiennent à cette espèce qu'accidentellement ; ex. : lliornme court ; or Socrate est homme ; donc Socrate court.
2. — Le passage du relatif à Fabsolu (a dicta secunduni quid ad dictum siuijtliciterj a lieu quand on donne à un sujet dans toute son extension un attribut, qui ne lui convient que
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dans une partie seulement de son extension ; ex. : Il n'est pas nuisible de manger de la viande le dimanche ; il n'est doncpas nuisible d'en manger les autres jours, par ex., le vendredi, où l'usage de la viande est prohibé.
3, — \Jl(jnofance de la question (iyaorantia elenclii) est un sophisme où l'on cherche à démontrer autre chose que ce qui est à prouver. La plupart des sophismes « en dehors des mots » se ramènent à l'ignorance de la question.
On tombe, la plupart du temps, dans ce genre de sophisme, soit que les l'ontradicteurs ne s'entendent point, ou que l'un d'eux détourne habilement les assertions de l'autre de leur véritable signification. Il ne manque pas de sophistes qui, par ex., ne savent pas un mot de religion ou qui ont l'impudence d'attribuer aux mystères et aux définitions de l'Eglise un sens inacceptable, pour les réfuter plus aisément. Ainsi, au dire de plusieurs, l'Eglise enseignerait qu'il y a à la fois trois dieux et un seul Dieu, — qu'il faut rendre aux images le culte d'adoration, — que le souverain Pontife est impeccable, — qu'on est obligé de faire un acte de foi sur les révélations privées, et tous les miracles qui s'accomplissent à notre époque : autant d'ignorances de la question.
4. — La fausse conséquence est un sophisme qu'on commet facilement dans les syllogismes conditionnels, et qui consiste à tirer l'antécédent du conséquent, ou la négation du conséquent de la négation de l'antécédent ; ex. : si Pierre parle, il est vivant; mais il ne parle pas; donc il n'est pas vivant (n. 125-128) .
o. — L'interrogalion. captieuse (sophlsrna. pluviuni interrogationum) consiste à poser une ou plusieurs demandes de façon que le répondant, qu'il dise oui ou qu'il dise non, soit toujours convaincu d'erreur ; ex. : « Vous avez bien ce que vous n'avez pas perdu ? — Certainement. — Vous n'avez pas perdu cent francs ? — Non. — Donc vous les avez. »
6. — La pétition de principe est un sophisme dans lequel on prend comme principe de raisonnement ce qui est en question ; ex. : la matière est incréée : donc la création est inutile. — A la pétition de principe se ramène le cercle vicieux, qui consiste à prouver une chose par une autre et celle-ci par la première, a par b, et b par a. On tourne dans un cercle, par ex., quand on veut prouver la sagesse de Dieu par l'ordre du monde et l'ordre du monde par la sagesse de Dieu.
7. — \j ignorance de la cause {non causa "pro causa) est le sophisme de ceux qui confoiiflent l'antécédent avec la cause : -post hoc. ergo propter hoc ; ou qui prennent pour cause d'une chose ce qui n'en est pas vraiment la cause. Ainsi raisonnent plus d'une fois les adversaires de la religion chrétienne : parmi les chrétiens, disent-ils, il y a des voleurs, des criminels : donc la religion chrétienne est une source d'iniquités.
ARTICLE II
Réfutation de la Sophistique.
164. Comment réfuter les sophismes ? — A. — Considéré en général, le sophisme pèche par défaut de matière ou par défaut de forme, nous l'avons montré. Dans le premier cas, Vune au moins des prémisses est fausse ou ambiguë. Si elle est fausse, on doit la nier : la distinguer, si elle est ambiguë. — Dans le second cas, il faut nier la conséquence, car une des règles qui doivent présider à la formation de tout syllogisme est violée.
B. — Si Ton considère en particulier les erreurs qui pullulent de tous côtés, à notre époque, on les ramènera aisément aux sophismes de mots, ou aux sophismes de pensée.
Pour les premiers, il faut se tenir sur ses gardes, de peur que l'esprit ne se laisse surprendre par la piperie des mots. (]'est qu'en réalité les sophistes contemporains affectent de parler comme tout le monde de Dieu et de l'âme, de la liberté et de l'immortalité, des mœurs, des vices et des vertus, mais si les mots sont chez eux les mêmes que chez nous, ils ont un sens totalement différent, car s'ils retiennent les mots, c'est pour mieux supprimer les choses qu'ils expriment. Sous une élocution facile, un disccjurs A' apparat, une ostentation à! érudition se cachent souvent de vrais sophismes de mots : on séduit l'esprit par le charme littéraire, qui lui fait confondre le beau avec le vrai ; — on le tnampe par la sonorité des grands mots ; — on lui en impose par un vain appareil d'une fausse science.
Quant aux sophismes de pensée, il faut, pour les réfuter, les ramener à ceux que nous avons exposés plus haut(n. 164).