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Donc l'existence du monde ne se démontre pas

Puisqu'il est immédiatement perçu, nous jugeons immédiatement qu'il existe : tout raisonnement est w utile et même illégitime.

1 " Il est inutile, puisqu'il est moins clair que la perception directe. — Cependant le raisonnement peut être ajouté comme explication ou confirmation. Par exemple : si le monde n'était pas la véritable cause de nos sensations, cette cause serait Dieu, la nature ou quelque Génie. Si c'est Dieu, il ne peut induire le genre humain en une erreur universelle et invincible ; si c'est la nature, elle ne peut être trompeuse, car elle est l'œuvre de Dieu ; si c'est un Génie, il ne peut nous tromper malgré la volonté de Dieu. Donc, de quelque côté qu'on se tourne, il faut admettre l'objectivité des sensations normales, qui, bon gré, mal gré, nous imposent l'évidence de l'existence du monde.

2" Il serait illégitime, car il serait un cercle vicieux, soit que l'on suppose dans les prémisses la véracité des sens, soit qu'on la nie. Aucun raisonnement n'échappe à ce reproche.

1. Ainsi, d'après Reid, l'instinct nécessaire de la nature, qui oblige tous les hommes à croire invinciblement à l'existence d'objets matériels, ne saurait tromper ; — mais où Reid a-t-il appris qu'il existe des hommes, si ce n'est dans le témoignage des sens ?

2. D'après Desrartes, c'est la véracité de Dieu qui prouve l'existence ilu monde ; — mais au contraire l'existence du monde est la voie qui mène à Dieu ; la notion dû monde précède de beaucoup, chez nous, celle de l'existence de Dieu. « Selon Descartes, écrivait Cousin, l'homme no croirait à l'existence du monde qu'à la suite d'un raisonnement, et d'un raisonnement assez compliqué dont la base serait la véracité de Dieu. En fait, il n'en est pas ainsi, et la croyance à l'existence du monde est infiniment plus voisine du point de départ de la pensée. Or, une fois lexistence du monde mise après celle de l'âme et celle de Dieu, on ne peut se le dissimuler, la porte est ouverte à l'idéalisme, et l'on voit déjà venir Malebranche. »

3" Pour Malebranche, les sensati(ms ne sauraient sans le témoignage de l'Ecriture Sainte démontrer l'existence des corps ; — mais comment constater le témoignage de l'Ecriture sans le secours des sens ?

SKCONDE PARTIE. CRITIQUE

4. Enfin, d'après Cousin, l'existence des sensations subjeflivcs suppose une cause réelle en dehors de nous : il faut donc que le monde soit ; mais la conscience n'atteste pas moins l'objectivité que l'existence dos sensations, elle montre l'une et l'autre immédiatement, et non par un raisonnement. On ne saurait donc admettre l'une et rejeter l'autre.

301 bis. Donc les corps sont bien la cause de nos sensations. — La conséquence s'impose, car il doit y avoir proportion entre la cause et l'elTet. Or l'effet, qui est la sensation, est un efïet matériel et sensible, ainsi, lorsqu'on approche la main du feu, on a une sensation de chaleur. Donc la cause n'est pas spirituelle, mais matérielle et sensible, sinon il faudrait admettre que les purs esprits et Dieu lui-même pourraient être touchés et sentis par nos organes : ce qui est contradictoire.

Au reste, si les corps ne sont pas causes des sensations, quelle sera cette cause ? l'âme seule, comme Fichte l'a dit, ou Dieu seul, comme le voulait Berkeley ? Or ce sont là deux hypothèses inadmissibles.

1" Vâme seule ne peut être cause des sensations. Elle produirait, en effet, ces sensations soit librement, soit nécessairement par sa nature même ; or aucune des doux hypothèses n'est soutenable. — Ce n'est pas librement, car nous percevons malgré nous bien des choses, telles que des crimes affreux, etc. ; nous voudrions, au contraire, en percevoir beaucoup d'autres, qu'il nous est impossible d'entendre, de voir, ou de toucher. — Ce n'est pas nécessairement, car l'aveugle n'imagine pas de couleurs, ni le sourd les notes de musique. L'âme seule ne peut donc suffire à produire les sensations, ni librement, ni nécessairement.

2'> Les sensations ne peuvent davantage être produites par Dieu seul ; cela répugne à sa sagesse et à sa véracité ; — à sa sagesse, car il serait inutile de nous faire voir comme existant des objets qui n'existent pas réellement ; — à sa véracité : nous serions réellement trompés ; nos sens attestent, en effet, qu'ils perçoivent non pas une chaleur imaginaire, mais la chaleur de la main, par exemple, ou la chaleur du feu extérieur.

202. Solution des difficultés relatives à la véracité des sens. Obj. I. — Le corps ne peut agir sur l'Ame, ni Tàme sur le corps : la perception immédiate des corps est par conséquent impossible.

flép. — Jedist. l'anl. : les objets matériels ne peuvent agir sur l'âme séparée du corps, j-'e le conc. ; sur l'âme substantiellement unie au corps, c'est-à-dire sur les organes animés, je dist. encore : si les conditions requises font défaut, ./e le conc. ; si les conditions requises sont réalisées,

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je le nie. L'objet sensible, en effet, par rapport à l'organe sensible, est comme l'agent à l'égard du patient ; or, comme l'action de l'agent est dans le patient, celui-ci n'a pas besoin de sortir de lui-même pour prendre conscience de l'action qui le frappe et la percevoir immédiatement. C'est ainsi que nous percevons, sinon les substances du corps, du moins les actions physiques qui les manifestent (Anthrop., n. 35-57).

Obj. II. — L'expérience prouve que nos sens se trompent souvent ; donc on ne peut les prendre pour critères de vérité.

Rép. — 1" Je rétorque l'argument: la raison aussi se trompe ; c'est là un fait d'expérience, donc elle n'est pas un critère de certitude.

2° Je dist. l'ant. : les sens se trompent, si l'une ou l'autre des conditions requises vient à faire défaut, je le conc. ; autrement, je le nie. Ainsi, par ex., dans le sommeil, nous croyons voir bien des choses qui en réalité n'existent pas. Mais ce n'est là qu'une contrefaçon de l'évidence facile à distinguer pour l'homme à l'état normal.

3° Je nie l'ant. — Ce ne sont pas les sens, en effet, c'est l'intellect qui se trompe, en inférant de faux jugements, de fausses inductions, à l'occasion de perceptions sensibles, qui, elles, sont toujours vraies, seraient-elles très incomplètes.

Obj. III. — La couleur, l'odeur, la saveur semblent être des qualités objectives ; or la Physique nous apprend que les couleurs, les odeurs ne sont que des vibrations, et partant sont des sensations purement subjectives ; donc les sens se trompent.

Rép. — Je passe sur la maj., mais je nie la min. ; la physique n'a jamais prouvé que les vibrations soient les seuls éléments objectifs de ces phénomènes. Quoi qu'il en soit, en effet, de la raison formelle de la saveur, de l'odeur, de la couleur, il est certain qu'elles sont quelque chose d'objectif, qui diffère selon les sensations (Cosmo!., n. 81).

ARTICLE IL

Du Critère des Sens- Internes '.

203. Etat de la question. — Les sens externes nous font connaître ce qui est au dehors de nous ; les sens internes, ce qui est au dedans de nous, c'est-à-dire les sensations des sens externes. Ces sensations sont simplement perçues et distinguées par le sens central, ou conservées par V imagination, ou reconnues par la mémoire, ou enfin estimées nuisibles ou utiles par Vestimative. Nous avons donc quatre sens internes : le sens central ou conscience sensible, riinagination, la inèmoire et l'estimative.

i. Farges, Le cerveau el les facultés, %' part.

La nature inùme des sons internes démontre d'une manière générale leur véracité ; ce sont en effet des puissances cognitives et des puissances internes. En tant ([uo puissances, elles agissent nécessairement et doivent, une fois tontes les conditions normales posées, atteindre infai]lil)lementleur objet ; autrement la nature en suivant sa pente naturelle arriverait à l'errciur ; en tant que puissances internes percevant quelque chose de subjectif, elles ne sont récusées aujourd'hui par personne ; seuls les sceptiques de l'antiquité ont osé le faire.

Nous traiterons ici en particulier de la conscience et de la mémoire, après avoir fait remarquer que tous les phénomènes sont ou présents, et partant objet de conscience, ou passés, et partant objet de la mémoire, et que ces deux facultés se retrouvent non seulement dans l'ordre sensible, mais aussi dans l'ordre intellectuel.

^ I. — Du Critère de la Conscience.

204. Etat de la question. — A. — Nature de ce critère. La conscience, au sens large, peut se définir : la jouissance qui nous fait connattre tous les phénomènes présents en nous. Non seulement, en effet, nous sentons, voyons, comprenons, mais, grâce à la conscience, nous savons encore que nous sentons, voyons et comprenons, et nous connaissons les autres affections internes de notre âme.

Ces affections peuvent être sensibles ou rationnelles : la conscience se divisera donc en conscience sensible, qui perçoit les phénomènes sensibles, et en conscience intellectuelle, qui perçoit les phénomènes rationnels. — En outre, l'objet de la conscience est double, direct et indirect, selon que notre <\me saisit directement ses propres opérations, ou par ses opérations, sa propre existence, comme sujet pensant.

B. — Erreurs. Tous les philosophes, h l'exception des sceptiques universels, admettent que la conscience est un critère infaillible quand il s'agit de son objet direct; mais s'il s'agit de son objet indirect, beaucoup rejettent son témoignage ou le comprennent mal.

1. D'après Kant, Fichte et quelques autres, la conscience nous révèle la présence des phénomènes de l'àme, mais aucunement l'existence du sujet lui-même. — 2, Descaries pense que ce sujet ne connaît son

1 VtC) LOGIQUE

existence propre que moyennant un raisonnement ; « Je pris garde que pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui pensais fusse quelque chose : je pense, donc je suis. » — 3. Enfln l'école écossaise enseigne avec Reid que notre foi dans la valeur de la conscience n'est qu'une affaire de bon sens, le fruit d'un instinct infaillible, mais aveugle, de la nature.

TllfcSE

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