Solution de quelques difficultés sur la mémoire
Obj. I. — La mémoire est trompeuse, donc elle n'est pas un critère de certitude .
Rép. — Je (lisl. Vaut. : La mémoire est trompeuse par accident, je le conc. ; par essence, je le nie. Si nous croyons parfois nous souvenir de choses dont en réalité nous n'avons pas souvenance, cela ne vient pas d'un défaut de la mémoire, mais d'un manque de réflexion, de même que l'erreur ne vient pas de l'évidence, mais d'un manque d'évidence.
Inst. — Il n'y a aucun moyen de distinguer, si la mémoire est vraie (PU fausse ; elle n'est donc pas un critère.
Rép. — Je le nie. Il y a un moyen, l'évidence. Et de fait, souvent la mémoire nous rapporte le passé avec la dernière évidence, en sorte que nous ne pouvons douter de son témoignage.
Obj. II. — La mémoire est essentiellement faillible : elle ne peut rapporter que peu de choses, et les unes seulement d'une manière confuse. Donc il ne faut pas s'y fier.
Rép. — Je dist. Vant. : La mémoire est faillible, quelquefois, je le conc. ; toujours. Je le nie. Tout ce (jui est imparfait peut faillir dans certains cas. — Je nie la conséq. 11 y a la même différence entre le manque de mémoire et la mémoire trompeuse, qu'entre l'ignorance et
l'erreur ; autre chose est de ne rien rapporter, nufr»' chose de rapporter l'erreur pour la vérité.
ARTICLE m.
Du Critèrp de F Intelligence.
Sous le iiotn à' intelligence, on entend riutelleot, soit qu'il rimeoWe directement ses idées, soit que par la réflexion il les universalise, soit enfin qu'il on tire \es premiers principes intuitifs. Nous aurons donc trois paragraphes: 1" Valeur objective de nos idées ; 2° Objectivité des universaux ; 3° Certitude des premiers jugements.
§ I. — Valeur Objective de nos idées *.
210. Etat de la question. — D'après ce que nous avons dit en Dialectique, les idées sont les ressemblances des objets, exprimées dune manière intelligible dans l'esprit, et représentant des essences abstraites. Ces idées sont-elles conformes aux objets qu'elles représentent ? telle est la question qui se pose.
Prétendre que toutes les idées, métaphysiques, physiques ou morales, ou que la plupart de ces idées ne sont pas conformes à la réalité, c'est professer l'idéalisme.
L'idéalisme revêt trois formes : les uns avec Berkeley nient l'objectivité des idées, qui se rapportent au monde physique et corporel. D'autres, à la suite de Kant, révoquent en doute le caractère objectif des idées d'ordre physique et métaphysique, mais veulent sauver les idées d'ordre moral et psychologique. Les autres enfin, tels que Jouffroy, après Fichte, Schelling, Hegel, rejettent l'objectivité de toutes les idées, à l'exception pourtant de l'idée de sujet pensant.
Le kantisme, appelé aussi criticisme ou subjectivisme transcendental, est la forme de scepticisme la plus commune dans la philosophie contemporaine, aussi en parlerons-nous plus longuement.
211. — Système de Kant sur la valeur de nos idées. — L'auteur de la Critique de la raison pure suppose que nos facultés co-
gnitives sont munies de formes innées, au travers "desquelles les objets sont vus autrement qu'ils ne sont. Or, tl'aprés Kant, il y a trois facultés cognitives :
1. Kant, Critique de la raison pure, 1'- pari. — Gonzalez, Hist. de la Philos., tome II, p. 425-463.
\ 00 LÛGIOIE
a) La sensibilité, dont les formes sont Vespace et le temps. Les choses en soi ne sont ni étendues, ni temporelles, mais elles nous apparaissent ainsi, parce qu'elles sont revêtues des formes à priori de notre sensibilité.
b) Lintellect, dont les formes sont les douze catégories divisées en quatre classes : — l» Quantité (unité, pluralité, totalité) ; — 2'' Qualité (réalité, négation, limitation) : — 3» Relation (substance et accident, cause et effet, action mutuelle) ; — 4" Modalité (possibilité et impossibilité, existence et non-existence, nécessité et contingence).
c) La raison enfin, qui réunit les éléments, pour ainsi dire épars et divisés, de ces facultés, et y ajoute une triple unité : psychologique ou le To éyw, cosmologique ou le monde, théologique ou Dieu. Ainsi se parfait l'œuvre de la connaissance humaine. Ces idées, comme les précédentes, se forment â priori, sans aucun concours de l'expérience, elles sont produites d'après la structure naturelle de l'esprit humain, qui les applique ensuite aux choses comme à une matière passive et indifférente : « Ce ne sont plus nos idées qui se conforment aux choses, ce sont les choses qui rentrent dans le moule de nos idées. » « L'idée est constructeur de l'expérience. »
Donc, d'après Kant : — 1" Il est impossible de passer du sujet à l'objet pensé. Chaque fois que l'intellect s'efforce de passer du sujet à l'objet, il tombe dans diverses antinomies ou propositions contradictoires, également évidentes, puisqu'on peut les défendre ou les attaquer avec autant de certitude. 11 y en a quatre principales :