Le cnticisme ou subjectivisme kantien doit être rejeté
Preuve. — Ce système a des fondements faux, — il est cctntradictoire, — et dangereux dans ses conséquences.
A. — Ses fondements sont faux. Le criticisme, en effet :
1° Suppose que l'objet est toujours en dehors ou au-dessus du sujet pensant, en d'autres termes, inaccessible. Or cela est manifestement faux, ([uand il s'agit de la perception interne du moi conscient; ici le sujet et l'objet s'identifient. Nous pouvons donc. y puiser bon nombre d'idées objectives. — C'est faux encore s'il s'agit de la perception externe des objets qui nous frappent, car V action de l'agent est dans le patient; le patient peut donc percevoir en lui-même l'action étrangère qu'il subit, et de fait il la perçoit avec évidence (n. 200) (Ontol., n. LS4).
2° Ce système suppose que des ("ormes innées ou habitudes de l'esprit, pourraient suffire à elles seules à produire le phé-
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nomène de l'évidence objective que nous éprouvons dans bien des cas. Or cela est impossible. En effet :
a) Si la seule idée innée d'espace et de temps suffisait à nous faire percevoir les objets comme étendus et comme ayant une certaine durée, pourquoi percevons-nous, par ex., le mouvement d'une horloge ronde dans la catégorie du temps et non dans celle de l'espace, et sa rondeur dans celle de l'espace et non pas du temps ? Pourquoi l'idée de causalité s'appliquet-elle à quelques successions de choses et non pas à toutes ? — On en dirait autant de toutes les catégories.
b) Si l'habitude innée offrait une raison suffisante de la nécessité évidente de ce jugement : le tout est plus grand que la partie, toutes les autres propositions qu'une longue habitude a invétérées dans notre esprit, ex. : le soleil se lève et se couche, nous apparaîtraient comme aussi évidemment nécessaires. Or il n'en est rien.
Concluons donc que la perception des formes ou notions de l'esprit, même innées, n'explique pas le fait de l'évidence ; il faut en outre la perception d'une réalité extérieure objective, qui nous porte à lui appliquer une notion plutôt qu'une autre. Autrement l'application des notions serait complètement arbitraire, contrairement à tous les faits d'expérience allégués plus haut.
B. — Ce système est contradictoire dans son essence. — Nier, en effet, la vérité objective et affirmer la vérité subjective, « une science qui n'est pas sue », sont deux choses qui ne peuvent s'accorder. En d'autres termes, la science purement subjective, définie par les kantistes : « l'accord de nos idées entre elles », est contradictoire. En effet:
1" Si aucune idée, ni aucun principe n'est plus objectivement vrai, pas même le principe de contradiction, s'il n'est qu'une pure illusion de l'esprit, nous pouvons à la fois affirmer et nier la même chose d'une même idée. Et alors comment donc s'établira l'accord demandé entre nos idées ? comment la seule existence du sujet pensant, ou même de ses idées pourra-t-elle demeurer certaine?
2° On ne peut admettre la prétendue loi de la subjectivité, sans être en contradiction avec la loi de l'objectivation, innée dans tout esprit humain. En outre, si l'on admet que, dans
SECONDE PARTIE, CRITIQIE ! ()8
les fameuses antinomies, la raison est en rontradiction nécessaire avec elle-même, la solution de Kant ne détruirait pas ce fait psychologique d'évidences contradictoires, qui suffirait à rendre impossible l'accord de nos idées entre elles.
Ci. — Le criticisme est dangereux dans ses conséquences, I iir il mène au scepticisme moral et au nihilisme pratique.
1° La loi du devoir proclame la distinction du bien et du mal dans le cœur do chaque homme, Kant l'a dit avec raison, mais à une condition toutefois, c'est que cette loi ne soit pas, comme les autres, purement subjective, une simple illusion (le l'esprit. Or, si vous avez foi à l'objectivité des idées de bien et de mal ou de devoir, pourf|uoi rejetez-vous l'objectivité des autres idées ? La raison pratique n'est pas une faculté essentiellement différente de la raison théorique : toutes deux par conséquent sont également vraies ou également trompeuses.
2" Une fois admis le principe kantiste : « le passage, l'équation entre le sujet et l'objet lîst impossible », ce n'est pas seulement toute connaissance objective qui est rendue impossible, mais encore toute aclion hunuiine. Vouloir agir, c'est en effet vouloir réaliser une certaine équation entre un objet à produire et notre idée; or cela, dans l'hypothèse kantiste, est devenu impossible ; l'action est donc ruinée aussi bien que la science ; et la désespérance de l'école pessimiste devient, en droit et en fait, le corollaire suprême du criticisme.
§ II. — Objectivité des universau.r '.
214. Etat de la question. — Universel signifie une chose (omniune à plusieurs individus. L'universel est de deux sortes. direct et réflexe (n. 28). Nous avons déjà prouvé la valeur objective de nos idées directes ; maintenant cherchons si l'objet de l'universel réflexe existe ou plutôt où il existe.
Sur cette question, quatre (opinions ont été soutenues : le nominalisnie, le conceptualisnte. le réalisme absolu et le réalisme mitigé. Pour les nominalistes, l'universel n'existe que dans les mots ; pour les conceptualistes, il n'est que dans l'esprit ; pour les réalistes abselus, il existe formellement dans
1. Kleutgen, La Philos, scol., tome I, — Bourquarl, Doctrine de la connaissance, p. 185. — Liberatore, La Connaissance intellectuelle.
les choses ; pour les réalistes mitigés, il est en partie dans l'esprit, et en partie dans les choses.