Le nominalisme, le conceptualisme et le réalisme
1. — Le nominalisme prétend que les iiniversaux ne sont que des mots ; mots singuliers en eux-m^^mes, mais désignant pourtant plusieurs individus. Exemple : le mot homme ne signifie pas autre chose que la collection des individus auxquels ce root s'applique. — Le nominalisme a eu pour pères les anciens sensualistes : Epicure surtout et son école ; Roscelin et Guillaume Occam l'ont renouvelé au moyen âge; dans ces derniers siècles. Hobbes, Hume, .Smith, Dugald-Stewart, Condillac, avec tous les sensualistes, Taine et les positivistes, sont revenus, sans s'en rendre compte peut-être, aux mêmes théories. Ainsi, d'après Taine, les mots universels sont « des noms commodes au moyen desquels nous mettons ensemble dans un compartiment distinct, tous les faits d'une espèce distincte ; ces noms désignent un caractère commun aux faits qu'on loge sous la même étiquette », mais n'expriment rien de plus.
2. — Le conceptualisme, qui a eu pour partisans le stoïcien Zenon, Abailard, Descartes et Kant. est l'opinion de ceux pour qui les universaux n'ont pas d'existence réelle en dehors de l'esprit humain ; sans être pourtant de simples mots, ce sont (d'après eux) des conceptions de lintellect que l'esprit applique aux choses. Ainsi les notions générales, qu'elles soient innées ou acquises, existent réellement dans l'esprit ; c'est lui qui les conçoit, mais elles n'existent aucunement dans les choses. Ce système s'appelle encore nominalisme mental, parce que les conceptions internes sont aussi des mots, des verbes, dont l'esprit se sert pour exprimer en lui-même les objets.
3. — Le réalisme enseigne que les universaux existent formellement c.-à-d. en tant qu'universaux, en dehors de l'intellect. On explique cela de trois manières. Les uns, à la suite de Platon, disent que les universaux, séparés de tout individu, sont des êtres réels qui jouissent d'une existence propre. — Pour les onlologistes, les universaux sont les idées divines, que l'homme par une intuition, une vision naturelle, perçoit immédiatement en Dieu. — D'autres, après Guillaume de Champeaux, enseignent que les universaux ne sont pas des formes existant en ellesmêmes en dehors des individus, ni dans l'intellect divin, mais dans les individus eux-mêmes, indépendamment de la considération de l'esprit, si bien que l'individu est quelque chose d'universel. Ce système, que défendent aussi les panthéistes, s'appelle réalisme formel. Ses partisans, en effet, prétendent que les universaux existent réellement, en acte, et formellement en dehors de l'esprit.
216. Définition du réalisme mitigé ou intellectualisme. — Le réalisme mitigé, défendu par Aristote et surtout par
SECONDE PARTIE, CHlTigUli Wô
S. Thomas, enseigne que l'universel eslenpariie dans l'esprit, en partie dans les choses ; il est donc un système intermédiaire riitre U' (.'onceptualisme et le réalisme absolu. C'est pourquoi (»n l'appelle, non sans raison, conceptualisme mitigé, ou encore intellectualisme, parce que c\!st l'intellect qui par abstraction lire des choses individueUes, les universaux.
I. — Notion. — Dans ce système, il importe de distinguer l'universel direct de l'universel réflexe. Ainsi on saisit directement la nature d'un cercle prise en elle-même, avant de concevoir après réllexion, que la rondeur est commune à tous les cercles. T/universel direct exprime l'essence des choses considérée en elle-même et objectivement ; il n'indique pas d'une manière explicite et positive qu'une chose est commune à plusieurs choses, il se borne à montrer la nature d'une chose. L'universel réflexe, au contraire, désigne positivement ce cai'actère d'universalité, à savoir qu'une chose est commune à plusieurs autres choses ; il exprime une relation entre plusieurs individus : telles sont toutes les notions de genre et d'espèce.
II. — Sens de la thèse. — La plupart des scolastiques accordent aux conceptualistes que l'universel réflexe est un être de raison, existant d'une manière foi'melle dans l'intellect, mais avfec un fondement àdA\^\di réalité. De plus, ils affirment avec les réalistes que l'universel direct existe dans les individus, mais autrement que dans l'intellect. L'essence dans les individus est quelque chose de concret, elle est abstraite dans l'intellect. L'humanité, par ex., en tant que réalisée dans tel ou tel homme, ne signifie autre chose que l'essence de cet homme unie à ses propriétés accidentelles ; l'humanité dans l'intellect exprime d'une manière absolue l'essence de l'homme séparée, ou abstraite de ses propriétés accidentelles ou conditions individuelles.
Remarque. — Ce ([ui procède montre que S. Thomas n'est pas conceptualiste, ni noniinaliste, comme le prélendent de Gerando, Ilaureau, FrantI, Delaunay et d'autres.
217. Critique du nominalisme, du conceptualisme et du réalisme.
Thèse i Le nominalisme est faux.
Preuve. — 11 est faux, parue ([u'il nie l'e-xistence de l'universel et,
par suite, mène logiquement à la négation de toute science. Il n'y a pas, en effet, de science du particulier, mais seulement de l'universel. C'est par une convention que les mots expriment une idée ; mais en eux-mêmes les mots ne sont que des sons, c.-à-d., une chose sensible et individuelle. Ils ne peuvent devenir universels, qu'à la condition d'exprimer une idée qui le soit. Si donc l'universel n'existe pas dans les idées, il ne saurait être dans les mots, qui ne sont ({ue l'expression des idées : il y aurait autrement dans le signe quelque chose qui ne serait pas dans la chose signifiée. Le nominalisme enseigne donc que l'universel n'existe pas, ce qui est la négation de toute science.
Thèse ii