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XX PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

relation parfaite de sa métaphysique aA-ec les sciences de la nature, la pureté et l'élévation de sa morale : — mais c'est surtout, croyons-nous, son scrupuleux respect pour le sens commun, c'està-dire son accord constant avec les aspirations intellectuelles et morales de tout notre être, ou si Ton veut, avec celte « raison spontanée » commune à tous les hommes, et que la culture philosophique a pour mission de développer, d'ordonner en conceptions claires et systématiques, sans avoir le droit de la contiedire ni de l'étouffer jamais, parce qu'elle est la voix de la nature.

Quoi de plus naturel et de plus humain, par exemple, que la loi unanime de l'Ecole dans la puissance de la raison ou dans l'objectivité de nos perceptions normales, et toute sa belle théorie de la connaissance intellectuelle, qui d'après elle, ne nait pas toute faite, mais se forme laborieusement sur les données de l'expérience sensible ? En même temps, quoi de plus simple et de plus lumineux que les raisonnements appoités jjour justifier cette croyance du sens commun ?

Or, si nous exceptons quelques philosophes, tels que de Broglie, Van Weddingen, Dunan, qui ont osé rappeler à nos contemporains le respect dû à ce « sens con\mun », ou >< bon sens », ou « instinct philosophique », ou « conscience populaire », comme ils l'appellent, — et qui n'est pour nous que l'évidence universelle des premiers faits ou des premières vérités, — n'est-il pas manifeste qu'un trop grand nombre ont méconnu son autorité, lorsqu'ils ne se sont pas fait gloire de la contredire ouvertement, et de la laisser en partage aux esprits vulgaires?

De là tant de systèmes artificiels et contre nature, tels que c(; subjectivisme à la mode, qui a si piofondément énerA'é la puissance de la raison elle-même, en mettant en doute sa propre valeur, niant l'objectivité des perceptions noimales, et traitant d'illusion tous les faits les plus évidents, dès qu'il ne savait comment les expliquer.

De là tant d'autres conceptions a priori, où l'esprit semble avoir visé bien moins au naturel qu'à la singularité, moins à la A'érité des solutions qu'à leur élégance. Météores non moins éphémères que brillants, qui n'ont laissé après eux que les ténèbres et le chaos.

De là enfin cet état d'anarchie intellectuelle dont nous se;; 1frons, et ce besoin chaque jour grandissant d'une philosophie nouA'elle. à la fois haute, profonde et respecteuse du « sens com-

'REKAC.E DE LA l'UEMIKKK EDITION

mun ». Cette philosophie devient do plus en phis In (Irsirrr, h 'CviTounév/i comme disait Aiistolt;, parce qu'elle seule est capable de satisfaire l'esprit de l'homme. Mais où i.'i chercher sinon dans les tiaditions mc^mes de l'humanité ?

S'il est vrai qu'aucune seieiiif ne s'improvise, — la pliilosuphie moins que toute autre, — et qu'elle doit être le produit ou l'expression d'une lente élaboration de la raison humaine à travers les à^es, nous n'avons qu'à inteno^er dans les siècles passés les représentants les plus autorisés de colle p/iilosop/iia perennis, à laquelle les siècles futurs doivent se rattacher, comme des branches à leur tronc, pour vivre et pro^iresser.

Or les noms des deux plus illustres représentants de cette philosophie traditionnelle sont aujourd'hui sur toutes les lèvres. D'abord le nom d'Aiistote, le génie le plus puissant et le plus vaste de la civilisation grecque, le disciple bien-aimé de Platon, dont il ne fut ni l'adversaire ni le rival, comme nous l'avait conté une sotte légende, mais le véritable continuateur, puisqu'il éleva le spiritualisme de son maître, grâce à une nouvelle méthode, expérimentale autant que déductive, jusqu'à la hauteur d'une science positive.

Savant non moins que métaphysicien, ou plutôt Père et fondateur de la science de la nature, en même temps que de la métaphysique, il sut donner à l'une et à l'autre les principes fondamentaux que les immenses progrès des siècles modernes ne devaient pas démentir, et par là même assurer à cette philosophie son caractère essentiellement positif et scientifique.

Le nom de S. Thomas d'Aquin n'est pas moins glorieux; et si Cousin revenait nous dire aujourd'hui : « connaissez-vous Aquinas ? j'ai découvert Aquinas ! » il s'exposerait à un succès d'hilarité sans pareil.

A la fois savant, philosophe et théologien, l'illustre disciple d'Albert le Grand embrassa dans son esprit encyclopédique toutes les sciences des siècles passés ; il interpréta les ouvrages d'Aristote et des philosophes arabes, et acheva l'œuvre des grands hommes qui l'avaient précédé dans la carrière. « Pour avoir vénéré les docteurs qui l'ont précédé, dit Léon XIII, Thomas d'Aquin a hérité en quelque sorte de l'intelligence de tous. Il reeueillil leurs doctri--

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nés comme l(!s membres dispersés d'un même corps, il les réunit, les «îlassa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement qu'on le consid«"'re, lui-même, à juste titre, comme le défenseur spécial et l'iionneur de l'Eglise » et de la philosophie chrétienne '.

Aristote, il est vrai, représente la raison et la science de la civilisation païenne ; S. Thomas personnifie celles des âges chrétiens, mais ces deux génies, bien loin de s'opposer, paraissent coulés dans le même moule, comme pour démontrer, par un dessein providentiel, l'accord possible et nécessaire de la raison et de la foi, qui ne sont que les deux faces de la même V^érité, les deux étages du même édific(>.

Reste à savoir la manière, pour nos contemporains, de s'initier à la philosophie de ces grands maîtres. Faut-il commencer directement par étudier leurs textes originaux ? D'aucuns le pensent. Et, dans leur aversion pjofonde pour ce qu'ils appellent a les manuels », ils s'en vont répétant : « lisez le Tispi Wv^nç, la Physique, les quatorze livres de la Métaphysique d'Aristote !... Lisez les deux sommes de S. Thomas, ses commentaires sur Aristote et sur Pierre Lombard!... » — Assurément cette lecture, ou plutôt cette étude patiente et approfondie, est indispensable à la formation du philosophe, et nous sommes les premiers à la conseiller avec insistance. Mais ceux qui prétendent commencer par là l'initiation philosophique, se tiompcmt et font preuve d'une grande inexpérience.

Avant de conseiller au jeune touriste de visiter la Suisse ou l'Italie, avant de l'engager à. faire l'ascension des Alpes ou des Pyrénées, il est bon, il est même indipensable de l'y préparer par la hîcture d'un « .htanne » ou d'un « Baëdeker », et par les conseils de quelque voyageur expérimenté. Sans cette précaution, le jeune homme s'expose à marcher à l'aventure, à ne pas remarquer ou à ne pas comprendre une foule de choses intéressantes, à perdre ainsi en grande partie sa peine et son temps, peut-êlre à s'égarei' et même à courir des dangers beaucoup plus graves.

Du reste, quelle est la science, quel est l'art qui n'ait ses guides élémentaires? On chercherait en A^ain un seul exemple.

(1) Ency. 3:ienn palris, i août 1879.

l'UKI ACK \}E LA l'HEMiEHE KUlïlO.N AMII

ïil (Si aussi le l)ul du eut ouvrage. Bien loin de dispenser de la leeliiie d'Arislote et de S. Thomas, — prétention qui serait ridicule, — il veut, au eontraire, la faciliter aux jeunes philosophes en leur frayant les voies. 11 s'adresse donc à tous ceux qui ont déjà conçu le dessin de faire connaissance avec cette scolastique dont tout le monde parle aujourd'hui, trop souvent — il faut hien l'avouer — sans avoir pris la peine de l'étudier sérieusement et de la comprendre.

(jette lecture aura pour eux liuis avantaj^^es. Elle les initiera à la méthode et aux procédés scolasliques, dont les formes sévères et rigoureuses contrastent singulièrement avec la littérature vague et souvent nébuleuse des philosophies contemporaines. Puis, sur chaque question, elle leur indiquera d'une manière succincte et précise les principales solutions, la thèse de l'Ecole, tantôt certaine, tantôt seulement probable, avec les preuves d'expérience ou de raison qui la démontrent, ainsi (|ue les réponses aux objections lalionnelles ou scientiliques des adversaires, Enlin elle leur permettra de saisir d'un coup d'œil d'ensemble la vaste synthèse de ce grandiose édifice où tout se tient et s'enchaîne géométriquement. C'est alors seulement que le jeune philosophe accoutumé à la méthode, initié aux thèses et aux démonstrations, et muni de lidée synthétique, cumme d'un iil conducteur, pourra s'orienter à travers les A'asles in-folios d'Aristote, de S. Thomas et de leurs i iiépuisables conimenl<iteurs.

En traduisant avec une scrupuleuse lidélité dans notre belle langue les formules et les pensées de la scolastique, et en défendant ses principes d'une manière moderne, nous nous sommes elTorcés de nous faire entendre de tous. Four cela nous avons évité avec soin une terminologie tiop teclinique ; tous les mots sont français ou consacrés par l'usage courant; les néologismes, dont les philosophies contemporaines abusent à l'excès, deviennent sous notre plume aussi rares que possible, et les termes phi- Insophiques sont du reste toujours expliqués. En sorte que la difmiiUé de comprendre, inhérente aux questions les plus profondes «1 les plus subtiles de la philosophie, est diminuée en quelque sorte par l'ordre et la clarté de Icxposé, et sera facilement vainrue par une méditation attentive.

Ue plus, toutes les questions oiseuses ou sans intérêt pour les i ontemporains ont été écartées et remplacées par les pioblèmes

XSW l'HEFACK DE LA PKKMIKKK EDITION

plus actuels qui simpuseul désunuais à noUe altenUon. Et pour laciliter au lecteur la distiiioliou entre les questions principales et les questions secondaires ou les développements accessoires, nous les avons fait imprimer en gros ou petits caractères.

Tel est l'ouvrage que nous ollrons à tous les amis de la philosophie, surtout à ceux qui jusqu'ici s'étaient laissé rebuter par la terminologie et la langue latine des scolastiques, et qui n'auront plus désormais ce prétexte pour excuser leur découragement.

Puissions-nous aider ainsi les intelligences qui cherchent la vérité, à la découvrir, et colles qui ont été blessées par le scepticisme contemporain, à, recouvrer pou à peu la plénitude de leur santé intellectuelle !

Paris, ^ juin IS98.

NOTIONS rRÉLlMlNAlRES

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