Difficultés sur la valeur objective des universaux
Obj. I . — Les universaux n'existent pas en dehors de notre esprit ; ils ne sont donc autre chose que des noms ou des concepts {nominalisme, conceptualisée) .
Rép. : Je disl. Vaut. : Les universaux n'existent pas en dehors de hotre esprit, formellement, d'une manière réflexe, je le conc. ; d'une manière fondamentale et directe, je le nie.
Obj. II. — La définition est l'expression de l'essence commune à plusieurs individus ; or la définition est l'expression de l'universel ; donc l'universel est une essence commune à plusieurs individus {Réalisme absolu),
Rép. : Je disl. la maj., la déflnition est l'expression de l'essence com- Inune à plusieurs individus, à causé de leur ressemblance ou de leur analogie, je le conc. ; à cause de leur identité, je le nie. Ainsi Pierre, Jean... se définissent: animaux doués de raison, parce qu'ils sont en réalité semblables ; mais non parce qu'ils ont une essence numérique
SECU.NUK PARTIE, (.HlTIyUE 169
ment une et identique. — Je conc. la mineure ; je disl. la coméq . : l'universel est une essence commune à plusieurs individus, c'est-à-dire semblable, analogue en plusieurs individus. Je le conc. ; identique dans tous les individus, je le nie.
Obj. m. — 11 n'y a d'ahsoiu qu'en Dieu ; or l'universel est absolu ; ilonc l'universel n'existe qu'en Dieu (ontologisme).
Réf. : Je dist. la maj . : L'absolu n'existe qu'en Dieu, c'est-à-dire l'absolu réel, l'Etre absolu, je le conc. ; Vabsolu idéal, je le nie, — Je dist. la min., l'universel est un absolu idéal, je le conc. ; un absolu réel, je le nie. On dit que l'idée universelle est absolue, parce qu'elle, exprime l'essence des choses, séparée par l'abstraction do toute propriété, de toute condition individuelle ; mais il n'y a qu'un Etre vraiment et proprement nécessaire, immuable et absolu, c'est Dieu (Anthropol., n. 127).
ÎJ III. — IJe la Certitude des Premiers Jugements '.
222. Etat de la question. — Ce que nous avons dit de la valeur d(^s idées tant directes que réflexes, a prouvé cet axiome : Y abstraction n'est j)as un. mensonge. L'erreur n'est donc pas dans l'appréhension des idées ; cherchons maintenant si elle se trouve dans le jugement.
Il ne s'agit pas ici des jugements synthétiques où l'expérience seule montre la convenance de l'attribut pour le sujet. Mais la question se pose pour les jugements métaphysiques, analytiques et immédiats, — métaphysiques, c.-à-d., dont les idées sont universelles et qui ont trait à l'essence des choses ; — analytiques, c.-à-d. où par la seule analyse de ses idées l'esprit voit que l'attribut est essentiel au sujet ; — immédiats, c.-à-d., propres à l'intelligence, qui saisit immédiatement et sans raisonnement la convenance nécessaire des premiers principes, tel que : deux et deux font quatre. Nous accordons, en effet, que l'erreur peut se glisser dans les autres jugements (n.22o).
Les sceptiques prétendent que l'intelligence elle-même est sujette à l'erreur (Heraclite, Hegel, lieguelin). Nous allons les réfuter.
ïnj:SE 223. L'intelligence n est pas sujette à l'erreur dans les premiers jugements qui lui sont propres.
Preuve. — Si rintelligencey était sujette à rerreur,la faute
1. Sluaii-Aiill, Log., t. 1, p. 26-.'. — Farges, L'Idée de Dieu, p. 38-51.
Philosophie, — Tome I 10
en serait à la vérité, par suite d'un défaut de lumière ou d'évidence ; ou bien à Vintellect, par suite d'un défaut de j ugenient : or aucun de ces deux cas ne se réalise.
1. La faute ne saurait être imputée à la vérité. Les premiers principes, en effet, sont les plus simples et de toute évidence ; ils n'ont pas besoin de démonstration ; ils n'en sont même pas susceptibles, et cela non par défaut, mais par abondance de lumière, étant plus clairs qu'aucune démonstration, si bien que l'intellect se rend immédiatement et nécessairement à leur évidence.
2. La faute ne saurait être imputée à l'intellect. L'intellect ne connaît pas les premiers principes par l'intermédiaire d'un moyen terme, mais immédiatement, sans raisonnement, par la plus simple et la plus facile des analyses, c'est-à-dire que, par le seul examen des termes, l'esprit voit sur le champ l'attribut contenu dans le sujet. Ainsi celui qui sait ce qu'est le tout, ce qu'est la partie, voit immédiatement que le tout est plus grand que la partie.
224. Peut-on révoquer en doute les axiomes? — Non, parce qu'on les compte parmi les premiers jugements de l'intellect. C'est d'eux que Bossuet a dit : « Notre entendement les trouve vrais, mais ne les fait pus tels. » Tels sont les principes de contradiction, de raison suffisante, etc. (Ontol., n. 31, 165).
Ceci soit dit contre Vassociationisme, contre Stuart Mill surtout, pour qui les axiomes : 1» ne sont que des faits, les plus simples de tous ; 2° que la coutume et l'usage a confirmés : « Les axiomes, dit-il, ne sont qu'une classe, la plus universelle d'inductions de l'expérience, les généralisations les plus universelles ou les plus simples des faits fournis par les sens et la conscience. » Ainsi deux et deux font quatre, parce que nous sommes habitués dès l'enfance à regarder comme vrai ce fait que nous fournit l'expérience.
Cette théorie, dont tous les positivistes admettent au moins le fond, a trois défauts :
1. Elle s'appuie sur un fondement faux. Ce ne sont pas les sens, c'est l'intellect qui conçoit les axiomes, l'objet des sens est ce qui est, le fait ; l'objet de l'intellect, ce qui doit être nécessairement. Or les jugements nécessaires sont totalement différents des faits contingents.
2. Elle ruine le fondement de toute science. Aucune science ne peut subsister sans principes nécessaires et immuables ; mais ce qui vient de la seule expérience n'est pas pour cela nécessaire ; ce qui vient de la coutume n'est pas immuable.
SECONDE PAnriE, CRITIQUE 171
3. Elle mène au stibjectivisme, et Stuart Mill était logique, quand il (lisait : m rien n'est absurde en soi, mais ne l'est que par rapport à l'es- |irit et à ses habitudes. »
ARTICLE IV
Du Critèn' lie. la fioisnn '.
225. Etat de la question. — La raison et l'intellect ne sont i)as deux facuUrs, mais rleu.x fonctions de la même facult»^. L'intellect connaît la véritc par des jugements immédiats ; il prend le nom de raison, lorsque par un détour il va d'une vérité plus connue à une moins connue. — Or, non seulement les sceptiques, mais aussi beaucoup de traditionalistes prétendent, à la suite de Lamennais, que la raison n'est pas un critère de vérité. Nous devons les réfuter. Thèse Ce n'est pas par sa nature, mais par accident, que la raison humaine se trompe.
L — Ce n'est point par sa nature. — Une faculté dont l'acte est nécessaire, ne peut en vertu de sa nature intrinsèque se porter vers des lins contraires, comme sont le vrai et le faux ; car enfin, il faut qu'elle soit dirigée vers l'un ou vers l'autre. Or, nous soutenons que la raison humaine est une faculté poussée nécessairement à agir et orientée vers la vérité, puisci uc de fait elle nous donne l'évidence objective (n. 197) ; elle ne saurait donc être orientée vers l'erreur. Par nature donc, elle ne se trompe pas.
IL — C est par accident; c'est-à-dire que la raison humaine peut être et, l'expérience le prouve, est souvent induite en erreur par quelque cause telle que la légèreté, l'incapacité, les difficultés du sujet, les préjugés, les passions, etc., qui lui font porter des jugements sans qu'elle en ait l'évidence.
Cette erreur a lieu de deux manières : — 1. Tantôt la raison unit à un moyen terme des choses qui ne peuvent s'associer entre elles ; ex. : le singe est 4jn animal ; or l'homme aussi est un animal ; donc l'homme est un, singe. — 2. Tantôt elle sépare des choses qui doivent être associées ; ex. : l'esprit
1. Gralry, Log., tome L, 1. III. — Lamennais, Essai sur l'indi/f., tome I, ch. ni.
est indépendant du corps ; or l'àme n'est pas indépendante du corps ; donc l'àme n'est pas un esprit.
Ceci suffit sur la véracité de la i-aison en général, passons à l'acte de la raison qui s'exprime dans le syllogisme.
226. Le syllogisme est-il un critère de vérité? — Tous les sceptiques le nient ; ils rejettent à la fois et la valeur et la fécondité du syllogisme.
Thkse Le sijllofjisine est un critère de rèritê.
Preuve. — Le syllogisme est la forme la plus parfaite du raisonnement, c'est-à-dire de l'çpération naturelle de la raison humaine ; la raison par conséquent se trompe par nature, ou bien le syllogisme est im critère de vérité.
Au fait, pour qu'une connaissance acquise au moyen du syllogisme soit certaine, il faut deux choses : \ . Que Vaiitécèdent soit certain ; 2. que la conséquence soit certaine. Or souvent ces deux conditions sont réalisées.
1. Les prémisses sont évidentes tantôt par elles-mêmes; tantôt parce qu'elles découlent de prémisses immédiatement connues et évidentes.
2. La seconde condition peut être aussi réalisée. 11 peut exister un lien tel entre l'antécédent et le conséquent, qu'une fois l'antécédent posé, le conséquent suit nécessairement, parce que le conséquent est contenu dans l'antécédent, comme la partie dans le tout. Dès qu'on a, par ex., posé en prémisses : la vertu est aimable : or la justice est une vertu ; la con-
clusion suivante s'impose immédiatement : donc la justice est
aimable. La connaissance acquise par le syllogisme est donc
certaine.
227. Le syllogisme est-il une source de nouvelle vérité ? Outre les sceptiques, Bacon, deTracy, Dugald Stewart l'ont nié ; ils ne croient qu'à la valeur de l'induction.
Thkse De nouvelles vérités peuvent être découvertes par le si/llogisnie.
1° L'expérience le prouve. — C'est le syllogisme qui a créé les sciences métaphysiques, telles que l'Ontologie, la Théodicée. — C'est aussi par ce procédé que se développent chaque jour
SEnOXPE PARTIE, CRITIQIE 173
les sfifiiices mathématif[uos, la géométrie, la mécanique. — Enfin, c'est grâce au syllogisme que les sciences naturelles ont atteint leur perfection, découvert un grand nombre de lois et surtout le lien, la connexion entre ces lois (n. 281).
2° La raison le démontre aussi. — Tout ensemble de connaissances peut se ramener à un petit nombre de principes qui les contiennent implicitement; or il appartient au snIIouisme de découvrir ce qui est contenu dans les principes. Il appartient donc au syllogisme de découvrir les divers systèmes de connaissances ou les diverses sciences. — Et que l'on n'objecte pas que posséder les principes, c'est déjà posséder les conclusions, puisque celles-ci y sont contenues. Il est vrai ([u'elles V sont contenues ; autrement on ne les en tirerait pas ; mais elles ne sont pas connues pour cela. Autant vaudrait-il dire que celui qui a la raison dans laquelle sont contenues en germes toutes les sciences, connaît déjà par ce seul l'ait toutes les sciences.
Concluons donc que l'opération de la raison est toujours féconde et légitime, soit qu'elle descende du général au particulier par la déduction, soit qu'elle remonte du particulier au général par ['induction. Du reste nous reparlerons de ces deux opérations en Méthodologie (n. 274-281).