DES CRITÈRES EXTRINSÈQUES
De même qne les sens sont les sources de la vérité plnjsique, et l'intellect de la vérité métaphysique, ainsi les critères extrinsèques sont les sources de la croyance ou vérité morale. Ces critères se ramènent à l'autorité ou magistère. Nous aurons sur ce sujet trois articles: 1° de l'.Xutorité en (féuéral \ 2° de l'Autorité Humaine ; 3° de l'.Autorité Divine.
ARTICLE I
De l'Autorité en général '.
228. Définition de l'autorité. —\.'Ay\iov\i'ô est ce pour quoi
\. Bossiiet. Discours sur l'histoire universelle . — Fénelon, LeUre à l'Académie. —
nous croxfons à la parole d'une autre personne qui nous rapporte quelque chose.
C'est : — 1 . ce pour quoi nous croyons, et voilà le motif, l'objet formel qui oblige l'esprit à donner son assentiment. — 2. (i'est ce pour quoi nous croyons ; l'acte de l'intellect donnant son assentiment à cause de l'autorité d'un autre, s'appelle foi, croyance. — H. Nous croyons à la parole d'un autre ; cet autre s'appelle témoin, qu'il soit Dieu ou homme. — 4. Il nous rapporte quelque chose ; or l'acte, le signe qui nous le manifeste, s'appelle témoignage ou rémlation, quand il s'agit de Dieu. — 5. Enfin ce quelque chose, qu'il nous rapporte, c'est V objet matériel de son témoignage et de notre foi.
229. Espèces de témoignage. — D'après ce que nous avons dit, le témoignaçje esl un sirjne xensible par lequel un témoin nous manifeste quelque chose. Il y a donc trois choses à considérer dans le témoignage, le signe qui nous manifeste quelque chose ; la vérité manifestée ; enfin le témoin qui la manifeste. Par conséquent :
1" Au point de vue du signe, le témoignage est triple. Si ce signe est un geste, une émission de voix ou autres choses semblables, le témoignage est oral ; s'il consiste dans un document écrit, on a le témoignage historique; s'il est exprimé dans une œuvre d'art quelconque, tels que temples, statues, monnaies, colonnes, le 4émoignage est dit monumental.
2° Au point de vue de l'objet matériel, le témoignage est doctrinal ou historique, selon que la foi se rapporte à un dogme ou à un fait.
a) Un dogme peut être inaccessible ou accessible à la raison : s'il est inaccessible aux seules forces de la raison, c'est un mystère.
b) Un fait est public, s'il a un grand nombre de témoins ou s'il s'est passé devant un juge ; autrement il csl privé. En lui-même, ou dans ses circonstances, il est important ou de peu d'importance . Par rapport à ses témoins, il est facile ou difficile à connaître. Enfin il flatte les préjugés, les passions, ou bien il les contredit.
3» Au point de vue du témoin, le témoignage est divin ou humain. Dans le témoignage humain, il y a beaucoup de témoins, peu de témoins ou un seul témoin. Ces témoins sont remarquables ou non par leur réputation, leur sérieux, leur science. Ils s'accordent entre eux ou se contredisent. Ils sont oculaires ou auriculaires, selon qu'ils ont euxmêmes vu ou entendu le fait ou qu'ils l'ont entendu raconter. Ils sont contemporains, si le fait qu'ils rapportent est de leur temps ; s'il est déjà ancien, les témoins sont postérieurs.
Bacon, de Augment. scientiarum, lib. Il, r,. v. — d'Agnesseaii, Deuxième instruction à son fïls.— Rollin, Traité des Etudes, III, 4.— Leibnil-/., Nouveaux Essais, L. IV, c. xvi.
230. Fondement ou motif de la foi. — Celui-là est digne (le foi, qui n'est ni Ironiin-, ni trompeur. Le motif de notre foi est donc toujours double : la science et la véracité du témoin, qui sont les deux éléments de son autorité.
Le témoignage divin z-emplit toujours ces deux conditions ; c'est évident, puisque Dieu ne saurait ni se tromper, ni nous tromper. Il suffira de prouver que Dieu a parlé, et les preuves de ce fait sont les nwtifs de crédibilité.
Le témoignage humain est digne aussi de foi, généralement, et à moins de preuves contraires. En effet, les facultés de l'homme sont naturellement droites ; l'homme par conséquent, non seulement peut connaître la vérité, mais il est encore véridique, et ce n'est que par accident qu'il se trompe ou qu'il ment ; quand ses passions, par ex., ou son intérêt le poussent à mentir. C'est pourquoi nous croyons volontiers un homme sain d'esprit qui, sans passion et sans aucun intérêt, nous rapporte un fait facile à constater. Autrement, il faudrait douter delà rectitude de notre nature elle-même : ce qui répugne à la sagesse, à la bonté, à la sainteté du Créateur.
Confirmation. — L'homme est social, et partant réridique : autrement la société humaine serait impossible. Le commerce avec les autres hommes suppose la probité, la véracité naturellement innées en chaque homme. Or il est indubitable que la société est possible, puisqu'elle est de droit naturel (Eth., n. 113).
231. Que faut-il penser de l'utilité du témoignage ? — Le témoignage d'autrui est d'un puissant secours pour la
raison individuelle. Dans bien des cas, il la mène au vrai, par le chemin le plus court, le plus commun et le plus sur.
1. C'est le chemin le plus court. En s'appuyant sur le témoignage,soit humain, soit divin, l'individu arrive immédiatement à la connaissance d'une foule de vérités que sa raison, livrée à ses propres forces, aurait mis bien longtemps à découvrir, si tant est qu'elle les eût jamais découvertes. Telles sont, par ex., les vérités, sur la nature de Dieu, objet d'une science très élevée et dont l'étude suppose la connaissance préalable d'un grand nombre d'autres sciences.
2. C'est le chemin le plus commun. Bien des gens, l'expérience le montre, ne connaissent la vérité qu'au moyen du témoignage, soit humain soit divin, et cela s'explique par trois
raisons principales : à cause de leur faiblesse d'esprit ; en raison des multiples occupations et nécessités temporelles de la vie : ou bien à cause de leur paresse pour l'étude.
3. C'est le chemin le plus sûr. Notre raison peut errer sur bien des points, même en ce qui est de son domaine ; grâce au témoignage, au témoignage divin surtout, elle acquiert une connaissance sûre et indubitable, car Dieu ne saurait mentir, « Aussi, conclut S. Augustin, l'àme est-elle vraiment traitée par une providence divine et une bienfaisance ineffable, lorsque sa raison est précédée par une autorité qui lui prépare les voies. »
S'il en est ainsi, on peut s'étonner que J.-J. Rousseau veuille qu'on laisse l'enfant à lui-mt^me, et qu'on ne lui donne aucun enseignement avant l'âge adulte.
ARTICLE II
De rAutorité Jiumaine.
Si le magistère bumain est le témoignage de tous les hommes, il se nomme consentemenl universel ; s'il est le récit dé quelques hommes seulement, il se nomme simplement ténwi- (jnage humain. Nous étudierons ces deux témoignages en deux paragraphes, mais dans un ordre inverse.
§ I. — Du témoignage des hommes K 332. Le témoignage des hommes est-il un critère de certitude ? Oui, et comme ce témoignage est oral, historique ou monumental, nous aurons trois propositions à établir. Thkse I Le témoignage oral, revêtu de certaines conditions, est un légitime critère de certitude, tant pour les faits contemporains que pour les faits passés. I. — Des faits contemporains. — Pour que le témoignage oral soit un critère de certitude pour les faits contemporains, il faut et il suffît qu'il remplisse deux conditions : les témoins ne doivent être : 1° ni trompés ; 2° ni trompeurs. Or ces deux conditions sont souvent réalisées.
\. P. de Smedi, Principes de la Critique historique. — Balmès, Art d'arriver au vrai. — P. Lagrange, La Méthode historique.
SECONDK PAnTIE, CRITIQUE 177
1" Souvent les témoins ne sont pas trompés. — Le fait est parfois de grande importance, facile à connaître, public ; ex. : la mort d'un souverain Pontife, l'incendie de Paris, etc. Or, en pareil cas, il est impossible que les témoins soient trompés ; d'une part, en effet, les hommes sont constitués de telle manière qu'ils prêtent une attention soutenue aux affaires qui ont de l'importance ; il est impossible, d'autre part, que beaucoup de témoins se trompent sur un fait palpable, facile h connaître ; riiallucination n'est jamais générale.
2° Les témoins souvent ne sont pas trompeurs.— Souvent, en effet, ils ne veulent pas tromper, et le voudraient-ils qu'ils ne pourraient le faire.
à) Ils ne le veulent pas. — S'il s'agit d'un fait cctntraire à leurs passions, à leurs intérêts ; à plus forte raison, si l'erreur qui doit découler de leur mensonge est inutile ou nuisible, il ne se peut que des hommes, surtout s'ils sont divisés enti*e eux, «se trouvent réunis par hasard, ou fassent une convention pour déguiser la vérité. L'homme consulte son utilité personnelle, il évite avec un soin jaloux tout ce qui nuit à son intérêt ; il répugne donc à la nature et à la saine raison que des hommes se concertent pour un mensonge qui doit leur être inutile, voire même nuisible. Ainsi des homicides qui avouent librement leur crime, tout en prévovant qu'ils seront punis de mort, sont dignes de foi.
b) Voudraient ils trontper, qu'ils ne le pourraient pas. — En effet, souvent la fraude est impossible, et cela pour trois raisons : des témoins divisés entre eux par l'intérêt, ne sauraient s'accorder pour tromper ; y aurait-il accord, que bientôt l'un ou l'autre dévoilerait l'entente ; au reste, les autres hommes découvriraient certainement le complot : c'est en vain (|u'aujourd'hui, par ex., on annoncerait que le pape est mort, s'il ne l'était pas véritablement.
Le témoignage oral portant sur des faits contemporains peut donc être un critère de certitude.
233. — n. — Des faits passés ou de la tradition orale. — Pour qu'un fait passé puisse être connu avec certitude au moyen du témoignage oral, il suffit que, dans la tradition, c.-à-d. dans la série des témoins qui rapportent le fait, il n'y
ait aucune époque où les témoins aient été ou trompés ou trompeurs. Or cette condition peut être remplie.
Preuve. — La tradition orale est une série non interrompue de témoins qui rapportent de vive voix un fait ancien ; les premiers sont contemporains du fait ; les derniers sont de notre époque. Or il est possible que, dans cette série, il n'y ait eu aucune époque où les témoins aient été soit trompés, soit trompeurs.
1° A l'époque du fait, les témoins souvent n'ont été ni trompés, ni trompeurs. Tout ce que nous avons dit du témoignage oral touchant les faits contemporains, l'a déjà prouvé.
2° A Tépoque minante, les témoins ont pu pareillement n'être ni trompés, ni trompeurs. On en trouve une preuve dans la manière dont les générations se succèdent. En effet, une génération ne disparaît pas d'un seul coup ; c'est peu à peu qu'elle cède la place à une autre ; une grande partie de la première génération connaît la seconde, une grande partie de la seconde connaît la troisième, et ainsi de suite. Or, dans cette succession, il ne peut arriver souvent que des hommes soient trompés sur un fait bien important, divulgué partout, connu de tous. Ex. : S. Pierre est venu à Rome et y a souffert la mort ; les témoins survivants de la génération contemporaine à ce fait n'auraient pu ignorer ni tolérer la fraude, si elle eût été inventée par la génération suivante.
On conclura donc que la tradition orale est un moyen de connaître avec certitude les faits les plus importants de l'histoire, au moins dans leur substance et leurs principales circonstances.
TuKSE H
234. Le témoignage historique^ recêtu de certaines conditions, est un légitime critère de certitude.
Preuve. — Un livre authentique, intègre, véridique, est un critère de certitude touchant les faits qu'il raconte : or on constate souvent qu'un livre est authentique, intègre et véridique ; un livre peut donc être un critère de certitude touchant les faits qu'il raconte.
Majeure. — On appelle livre authentique un livre vraiment écrit par l'auteur à qui on l'attribue généralement, ou qui du
moins a paru à l'époque qu'on lui attribue, l'a livre parvenu jusqu'à nous, sans grande mutilation, est un livre intèfp'e dans la substance ; pour être absolument intègre, il ne doit avoir subi aucune mutilation. Enfin un livre céfidù/ue va.conte et décrit des choses vraies. — Par contre, un livre qui manque d'authenticité est apucnjphc ou supposé ; un livre qui manque d'intégrité est un livre tnutilé ou interpolé ; un livre qui manque de véracité est un livre faux.
Mineure. — Il y a des moyens ou des signes extrinsèques et intrinsèques de constater ces trois caractères dans un livre : les signes extrinsèques sont les traditions orales ou écrites et l'aveu des adversaires ; les signes intrinsèques sont la doctrine, le style, les mœurs de l'auteur. Or, avec ces signes :