Difficultés relatives à l'autorité du témoignage
Obj. I. — Contre le témoignage oral. Un témoin peut se tromper même sur un fait contemporain : or on peut en dire autant de chaque témoin et de tous collectivement ; on ne peut donc pas démontrer que des témoins ne sont ni trompés ni trompeurs, même à propos de faits contemporains (Locke, lîonnct, Laplace, Lacroix).
Rép. : 1. Passons sur la maj . Parfois, en effet, l'autorité d'un seul témoin sufflt pour nous donner la certitude, quand il s'agit d'un fait facile à connaître, exposé aux regards et important, surtout lorsque le mensong-e serait inutile, voire nuisibie au témoin.
2. Je nie la min. : si un témoin peut accidentellement se tromper, il est absurde de dire que tous les témoins non seulement se sont trompés sur un fait, mais ont induit les autres en erreur. Ce qui est accidentel, ne peut être commun à tous les individus.
/nst. — Il faut, pour la valeur d'un témoignage, un nombre déterminé de témoins ; or ce nombre ne saurait être déterminé ; donc.
Bip. — Je dist. la maj . : On demande un nombre suffisant pour qu'on puisse être moralement sûr que les témoins n'ont pas été trompés, je le conc. ; on demande un nombre mathématiquement déterminé, je le nie. Or ce nombre ne peut être déterminé mathématiquement , je le conc. ; tiioralrinent, je le nie.
Ohj . II. — Contre /o thadition orale. La certitude de la tradition oialc s'aU'aiblit avfc le temps ; donc celle-ci n'est pas une source de certitude pour les faits passés (Locke, Bonnet...).
Rép. — Je }tie Vant. et le conséq. — Non seulement le temps ne diminue pas toujours la certitude de la tradition orale, mais quelquefois il peut l'augmenter et la confirmer. GrAce au temps, en elTet, le lait est divulgué parlout, et, d'autre part, il a été plus souvent soumis à l'examen, ou plus violemment attaqué. C'est surtout vrai, s'il s'agit de faits prouvant la divinité de la religion, comme sont les miracles du Christ et des apôtres.
Inst. — Les faits anciens frappent moins l'esprit que les événements récents; or, «juand l'esprit est moins frappé, il a moins de certitude. Pour des faits très anciens, il ny en aura donc i)as du tout (Locke, Bayle).
Rép. — Je dist. la maj. : Les faits anciens frappent moins l'esprit, c'est-à-dire émeuvent moins la sensibilité que les faits modernes, je le conc. ; donnent moins de conviction à l'âme, je le nie. Je dist. la min, dans le même sens, et je nie le conséq. — L'esprit a la même conviction partout où il voit la même impossibilité de se tromper aussi bien sur des faits anciens que sur des faits récents ; c^est le cas chaque fois que ces faits nous sont transmis par une tradition orale, historique ou monumentale remplissant les conditions énoncées plus haut. Donc les faits anciens ne produisent pas une conviction moindre que les faits modernes. Ainsi, quelque horrible qu'ait été le meurtre de Henri IV, il nous émeut moins que les contemporains de ce bon roi ; pourtant nous sommes aussi sûrs qu'eux de la vérité du fait.
Obj. m. — Contre le témoignage historique. L'autorité d'un livre se reconnaît à des signes ou critères intrinsèques : or il n'y a qu'un petit nombre d'hommes capables de saisir ces critères (Ecole critique, Strauss, Renan et récemment M. Loisy).
Rép. — Je dist. la min. : L'autorité d'un livre se reconnaît à des signes intrinsèques et extrinsèques, je le conc. ; à des signes intrinsèques seulement, je le nie. Nous l'avons déjà dit, et nous le montrerons encore brièvement en parlant de l'Art Critique (n. 286).
§ II. — Du Consentement Universel *.
237. Le consentement universel est-il un critère légitime de certitude ? — Le consentement universel peut se définir : Un j ug entent commun porté par tous les hommes sur ries vérités élémentaires, surtout sur les vérités nécessaires à la direction de la vie.
1. Bossuel, Discours ««r l'Histoire universelle. — Défense de la Tradition.
1" C'est un jugement commun des hommes. Il n'y a pas de doute, en effet, que tous les hommes, de tout pays, de toute époque, n'admettent de concert certaines vérités. Ce consentement, pour servir de critère, doit être constant et universel, non ^di?, physiquement, mais moralement; c.-à-d. qu'il doit être commun au plus grand nombre des hommes, alors même que quelques unités feraient exception.
2° C'est vraiment un jugement, et non une simple inclination, fruit d'un instinct aveugle, comme le disait Reid. C'est un acte spontané de la raison de tous, c'est le bon sens.
3° C'est un jugement sur les vérités élénientaires. L'objet de ce consentement n'est pas une vérité purement spéculative ou inaccessil)le au vulgaire, telle que la nature de Dieu ou le sens relatif du mouvement de la terre et du soleil. Il doit porter sur des véi'ités faciles à connaître ; ex. : l'existence du monde ; et surtout sur les vérités nécessaires à la vie, soit animale, soit rationnelle. Ex. : faire le bien, évitei" le mal.
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238. Le consentement universel sur les vérités élénientaires, est un critère légitime de certitude.
On le prouve par la nature et l'origine de ce consentement.
1° Tous les hommes ne peuvent se tromper sur les choses les plus faciles à connaître, sur les notions les plus élémentaires ; le consentement universel est donc un critère infaillible de certitude.
L antécédent est évident : si le genre humain se trompait sur de pareilles vérités, l'auteur de la nature nous aurait privé des moyens nécessaires à notre fin, et le scepticisme universel aurait gain de cause. Ce qui est impossible.
S. Thomas l'a dit fort bien : « Une opinion fausse est une infirmité de l'intellect, comme un jugement faux rendu sur le sensible propre d'un sens vient d'une infirmité de ce sens. Ces défectuosités sont des accidents ; elles arrivent sans que la nature les ait voulues : or ce qui n'est qu'un accident, ne peut se produire toujours et dans tous les individus. Un jugement sur la saveur, conforme au goût de tous les hommes, ne peut être faux, de même un jugement porté par tous sur la vérité. »
2o II V a trois opinions sur l'origine du consentement universel ': les traditionalistes l'attribuent à une révélation primi-
SECONDE PARTIE, CRITIQUE I (So
tire ; plusieurs, après Reid, à un instinct aveugle de la nature; d'autres, avec plus de raison, enseignent avec les Thomistes, que le consentement universel a sa source dans un usage normal de nos facultés cognitives, portant sur les choses les plus faciles à connaître, et ne pouvant que par accident faiblir chez tel ou tel individu par suite d'hallucination, de folie, ou de quelque autre anomalie. Mais, quelle que soit l'opinion adoptée, notre thèse reste vraie. En eflet, une révélation primitive de Dieu, un instinct naturel créé par Dieu, l'usage normal de nos facultés cognitives ne sauraient induire le genre humain en erreur, touchant les vérités premières, surtout les vérités nécessaires à la vie. En ces matières le consentement universel doit donc être pris avec assurance pour une lui de la nature.
239. Que penser de l'autorité des savants ? — Nous ferons trois l'emarques seulement sur l'autorité des savants en matière scientifique :
1° S'il s'agit des vcrilés élémentaires, l'opinion commune des docteurs doit être prise pour règle du vrai. En effet, pour les raisons déjà exposées en parlant du consentement universel, il est impossible que la majorité des savants se soit trompée toujours et partout sur les vérités (ju'on peut connaître et démontrer avec facilité.
2" Dans les questions controversées, l'opinion commune doit être regardée comme la plus probable, car, comme dit Aristote, ordinairement la chose la plus probable est celle qui paraît telle à tous, au plus grand nombre ou du moins aux plus sages. Ordinairement, disons-nous : car l'autorité humaine étant faillible, il se pourrait que dans des questions difficiles les plus sages se fussent trompés.
3° Dans toutes les questions enfin, il faut aussi étudier les anciennes opinions. Une double utilité découlera toujours de cette étude. Nous profiterons de ce que les anciens ont dit de bon ; et l'exemple de leurs erreurs sera pour nous une leçon.
Aussi l'Eglise, même en philosophie, a-t-elle, aux yeux de tout homme raisonnable, une incontestable autorité; ses sages, en effet, c.-à-d., les saints Pères, les saints Pontifes, les théologiens et les philosophes chrétiens dépassent par leur nombre, leur vertu, leur science et leurs autres qualités les savants de toutes les autres sociétés.
240. — Objections contre le consentement universel. — Obj. I. — La majorité des hommes se trompe sur beaucoup de vérités ; donc le consentement universel n'est pas un critère de vérité.
Rép. — Je dist. l'ant. : Les hommes se trompent sur des vérités qui
ne peuvent être objet du consentement universel, je le conc. ; tel est le mouvement relatif de la terre et du soleil (le mouvement est l'objet propre du toucher et non pas de la/vue) ; mais je me que la majorité des hommes se soit trompée sur les objets propres de leurs facultés, surtout sur les premières vérités morales.
Obj . II. — Les hommes se trompent aussi sur les vérités morales ; il y a des hommes qui croient en plusieurs Dieux, etc.
Rép. — Les hommes peuvent se tromper sur la nature de Dieu, je le conc. ; sur son existence, je le nie. Sur les questions de nature, il y a une grande différence entre l'autorité du genre humain et celle des docteurs. Le vulgaire admet l'existence d'une vérité sans en approfondir la nature : seuls les sages scrutent la nature des choses et s'élèvent à la science proprement dite. Aussi le vulgaire est-il surtout digne de foi, quand il s'agit de l'existeiHîe des choses, mais il ne faut pas lui demander quelle est la nature des choses en soi, de Dieu surtout.
Obj . III. — Il ne faut pas chercher la vérité dans la multitude.
Rép. — Je disl. tant. : il ne faut pas chercher toute vérité dans la multitude, ye le conc. ; il n'y faut chercher aucune vérité, je le nie. « Les vérités pratiques (jui regardent les nécessités de tous, doivent être à la portée de toutes les intelligences, et partant la droite raison ou le sens commun suffît pour les connaître. »
Inst. — Mais le consentement universel ne peut être connu.
Rép. — Je nie l'ant. : Des entrevues avec les autres hommes, l'étude des sciences historiques, voire des sciences préhistoriques, nous font connaître les vérités admises d'un consentement universel.
ARTICLE III
De r Autorité Divine.
Nous traiterons de la Rèvélotion qui nous fait connaître le magistère divin, et de l'erreur rationaliste qui rejette ce magistère.
§ I. — De /a Révélation.
241. Définition delà Révélation. — La Révélation, qu'on étudie longuement en Théologie, est la manifestation d'une vérité faite aux hommes par Dieu d'une manière surnaturelle. Il y a donc quatre choses à considérer dans cette définition : 1° L'auteur de la Révélation: c'est Dieu qui parle aux hommes, immédiatement par lui-même ou médiatement ; — 2° Le sujet de la Révélation : c'est l'homme, le genre humain ; — 3° U obj et de la Révélation : c'est une vérité que les seules lumières de la raison pourraient connaître, comme la
SECONDE PARTIE, CniTIQUE 187
Providence, ou qui dépasse la raison, coiuine le mystère de la Sainte Trinité ; i'* Le nwijen de larévélatinn : il est en dehors des procédés ordinaires de la raison, qui n'accepte ici une vérité qu'en se confiant en l'autorité de Dieu qui rêmde.
242. Peut-on démontrer la révélation divine ? — Oui, D'une j)art <hi peut en démontrer la posnibilité : \° Elle
ii-ii possible de la pavt de Dieu, qui en est l'auteur, car il ne répugne aucunement que Dieu, tout puissant et souverainement bon, enseigne à l'homme des vérités qui dépassent sa raison, ou que du moins il ne pourrait connaître qu'après do pénibles efforts. — 2° La n'^vélation est possible de la part de r homme, qui en est le sujet. Tous les hommes, en effet, peuvent être instruits par Dieu soit immédiatement, soit par l'intermédiaire de certains hommes. — 3° La révélation est encore possible de la part de l'objet ou vérité révélée. En effet, cette vérité dépasse la raison ou ne la dépasse pas ; si elle la dépasse, l'homme peut apprendre au moins que cette vérité existe ; si elle ne la dépasse pas, il n'y a plus aucune difficulté à ce que l'homme reçoive de Dieu un tel enseignement. — 4° La révélation enfin est possible dans son mode. Dieu qui est tout puissant peut, en effet, parler à l'homme et l'instruire au moyen de signes extérieurs ou bien d'une illuminaticju intérieure.
D'autre part, la raison piuit démontrer, après la possibilité, l'existence ou le fait d'une révélation divine. Nous pouvons la connaître comme les autres faits historiques, au moyen du témoignage oral, histcu'ique ou monumental, et de fait nous la connaissons ainsi, comme on l(> prouve en Théologie dans le traité de la Vraie Religion.
243. La Révélation est donc un critère de certitude. A. — On conclura h'-gilinienicnl de ce qui précède que la Révélation, une fois trouvée, est un motif infaillible de certitude.
Preuve. — Un motif qui s'appuie sur l'autorité divine est infaillible ; or la révélation s'appuie sur l'autorité de Dieu, qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper ; Dieu ne peut se nier lui-même ; le vrai ne peut (•(uitredire le vrai. La révélation doit donc être regardée comme un motif infaiffible de certitude. — Bien plus, aucune certitude ne peut être plus grande que celle de la Révélation ; puisqu'elle s'appuie immé-
fliatement sur la véracité divine, et partant sur une véracité infinie ; elle est donc plus grande, pour ainsi dire, que la certitude métaphysique (n. 187).
R. — Non seulement ce moyen de connaissance est le p/us sur, mais aucun n'est plus ntÙe. En effet : 1° il délivre la raison de ses erreurs et la préserve contre ses propres défaillances ; 2° il l'enrichit de connaissances nouvelles.
Preuve. — La foi, d'une part, basée sur le témoignage divin, aide la faiblesse de la raison, non seulement dans la science des choses divines, mais même dans l'étude des vérités qui ne dépassent pas la portée de la raison, telles que la création, la spiritualité de l'Ame, son immortalité, les attributs divins, etc. — Elle nous enseigne, d'autre part, des vérités nouvelles inaccessibles à la raison humaine, telles que les mystères de la Sainti^ Trinité, derincarnalion, de la Rédemption... ; ceux-ci dépassent la portée de l'esprit humain, sans être nullement contraires à la raison. Aussi est-ce avec raison que la proposition suivante a été condamnée par l'Eglise. « La foi s'oppose à la raison ; la révélation non seulement ne sert de rien, mais nuit au progrès. » Ceci soit dit contre le rationalisme que nous allons étudier plus longuement.
§ II. — Du Rationalisme '.