LEÇON. 5 JUIN
Mft^
DE L'HISTOIRE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs ,
L'instinct de la raison révèle à l'humanité toutes les vérités essentielles , à la fois , et par conséquent confusément : toutes les vérités nous sont données d'abord dans une unité confuse. C'est la réflexion qui , en brisant cette unitç , dissipe les nuages qui enveloppent ses divers élémens et les éclaircit en les distinguant. Distinguer, c'est considérer séparément, et la réflexion à pour condition de considérer un
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k un tous les élémens de Vunité primitive. Le but dernier de la réflexion est, ep considérant à part chacun de ces élémens, de les éclaircir tous, et d'arriver ainsi, par une décomposition et un examen successif, à la recomposition d'une unité nouvelle, dans laquelle tous les ,élémens primitifs se retrouvent , mais environnés de la haute lumière qui est attachée à la réflexion, et qui résulte de l'examen spécial, distinct et approfondi de chacun d'eux. La raison débute par une synthèse riche et féconde, mais obscure; vient après Tanalyse qui éclaircit tout en divisant tout, et qui se résout elle-même dans une synthèse supérieure aussi compréhensive que la première et plus lumineuse. La spontanéité donne la vérité; la réflexion produit la science : l'une fournit une base large et solide aux développemens de l'humanité ; l'autre imprime àcesdévcloppemensleur forme véritable. Le but de la réflexion est grand et excellent , Messieurs , il faut donc consentir à la seule voie qui puisse y conduire ^ savoir, la décomposition, l'examen spécial de chacun des élémens primitifs. Or , quelle est la condition de l'examen spécial d'un élément? La négligence, l'oubli, l'ignorance de tous les autres.
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Quand la réflexion examine isolément un des éléraens donnés de l'unité primitive , elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir qull en * existe un autre; car comment le saurait-elle? Elle le saurait si elie était arrivée au but dernier de la réflexion, c'est-à-dire à la recomposition du tout, ce qui est la fin., non le point de départ de la réflexion ; elle le saurait si elle avait une mémoire distincte et ferme de l'unité {primitive, ce qui ne peut pas être, car il n'y a de mémoire ferme et distincte qu'à la suite de la réflexion. Quand la réflexion entre en exercice, elle ne sait pas qu'avant elle avoit eu lieu déjà une autre opération qui avoit donné plusieurs élémens : elle ne sait pas qu'un jour dans ses applications successives elle aboutira à une unité nouvelle ; elle commence par elle-mêtne et par l'opération qui lui est propre, ne suppose rien en deçà, ne prévoit rien au delà. Sa fonction est de distinguer pour éclaircir : elle distingue , elle sépare , elle prend chaque élément un à un ; or, quand elle prend l'un , elle n'a pas Tautre, et l'ignore entièrement; elle est donc condamnée à considérer ce qui passe présentement sous son regard comme le seul et unique élément de la pensée; elle n'en connaît pas.
elle n'en peut pas connaître d'autre. De là, Mesaîaurs , non pas seulement , comme je l'ai • dit dans la dernière leçon, la possibilité, mais la nécessité de l'erreur. Qu'est-ce donc que l'erreur? Un des élémens de la pensée considéré exclusivement , et pris pour la pensée tout entière. L'erreur n'est pas autre chose qu'une vérité incomplète y convertie en une vérité absolue. Il n'y a pas d'autre erreur possible. £n effet, il n'est pas au pouvoir de la pensée de s'éluder elle-même; il n'est pas au pouvoir de la conscience, si elle est, d'être à une autre condition q^e de posséder quelqu'un des élémens qui la constituent ; sans quoi , tout élément de réalité manquant, tout phénomène de conscience, toute pensée, même extravagante, serait impossible. Nous sommes donc toujours dans le vrai , Messieurs, et en même temps nous sommes presque toujours dans le faux lorsque nous réfléchissons , parce que nous sommes presque toujours alors dans l'incomplet, et que l'incomplet est nécessairement de la vérité encore et déjà de l'erreur. De la nécessité de l'erreur vient la nécessité des différences des hommes entre eux , et d'un homme à lui-même. L'unité primitive, ne supposant aucune distinction, n'admet ni
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erreur, ni différence; mais la réflexion, en divisant les éléinens de la pensée et en les considérant exclusivement Tun à l'autre, amène l'erreur ; et en considérant tantôt l'un , tantôt l'autre, amène la diversité de l'erreur, et par conséquent la différence dans un seul et même individu. Ainsi l'homme qui au fond et dans l'élan spontané de son intelligence est identique à lui-même ne se ressemble pas à lui-même dans la réflexion , à tous les instans de 'Son existence. De là , les diverses époques de l'existence individuelle. On peut, en se repliant sur soi-même, être frappé de tel ou tel élément de sa pensée; tous étant vrais peuvent également nous préoccuper, et on se livre à cette vue exclusive , c'est-à-dire, à l'erreur précisément sur la foi de la vérité qui est en elle. L'homme ne se livre qu'à la vérité, et il faut que l'erreur prenne la forme de la vérité pour arriver à se faire admettre. C'est parce que cet élément est réel que nous le considérons à part, que nous nous abandonnons à cette considération exclusive; mais cet élément tout réel qu'il est , par cela seul qu'il est un élément particulier, ne suffit point à toute la capacité de la réflexion, ne l'occupe pas , ne la remplit pas constamment ; après
cette considération exclusive peut en venir une autre , et une antre encore après celle-là ; ainsi va la vie intellectuelle et sa continuelle métamorphose. Ce ne sont pas , Messieurs, les accidens extérieurs qui mesurent et partagent la vie , ce sont les accidens intérieurs , les événemens de la pensée. Celui qui ne changerait jamais de point de vue, qui serait toujours sous la domination d'une seule idée, celui-là n'aurait qu'une seule et même époque pendant toute sa vie, quelque long âge qu'il atteignît, quelque mobiles et diverses que pussent être ses aventures et sa position en ce monde. On peut même dire qu*il n*y aurait pas d'accidens pour lui; car tous les accidens, ne modifiant pas sa pen^ sée , y prendraient une couleur , un caractère uniforme. Ce qui fait époque dans la vie, c'est un changement dans les idées; voilà ce qui divise vraiment l'existence et la rend différente d'elle-même. La succession nécessaire des points de vue de la réflexion constitue les différences réelles de l'homme vis-à-vis lui-même. Il en est de même des hommes relativement les uns aux autres. Comme il est impossible que tous les hommes se donnent en quelque sorte le mot pour considérer en même temps le même élé-
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ment de la pensée, il s'ensuit que dans le même temps ils diffèrent nécessairement entre eux qu'ils ne se comprennent pas et ne peuvent pas se comprendre, et qu'ils se traitent réciproquement d'insensés et d'extravagans. Celui que préoccupe l'idée de l'unité et de l'infini, par exemple, et qui s'y tient attaché comme au tout de son être et de sa pensée, celui-là prend en pitié l'homme auquel ce monde fini et borné peut plaire, auquel la vie, dans sa variété, est agréable et chère; d'un autre côté, celui qui se trouve bien dans ce monde, dans le mouvement des affaires et des intérêts de la vie, regarde comme un fou celui qui pense et s'élève sans cesse au principe invisible de l'existence. Les hommes ne sont guère que des moitiés, des quarts d'hommes qui, ne pouvant se comprendre, s'accusent les uns les autres. J'espère que les jeunes gens qui fréquenteront quelque temps cet auditoire y contracteront d'autres habitudes , et y apprendront que tou te erreur ren fermant une vérité mérite une profonde indulgence, que toutes ces moitiés d'hommes que l'on rencontre autour de soi sont pourtant des fragmens de l'humanité , et qu'en eux il faut respecter encore et la vérité ^ et l'humanité dont ils participent. Et savcz-vous
à quelles conditions, Messieurs ^ vous arriverez à cette tolérance , ou plutôt à cette sympathie universelle? A une seule : c'est d'échapper vousmêmes à toute préoccupation exclusive , d'embrasser tous les élémens de la pensée, et de reconstruire ainsi en vous l'humanité tout entière. Alors quel que soit celui de vos semblables qui se présente à vous , quelle que soit l'idée exclusive qui le préoccupe, celle de l'unité et de l'infini, ou celle du, fini et de la variété, vous sympathiserez avec lui, car l'idée qui le subjugue ne vous manquera pas ; vous amnistierez donc en lui l'humanité, car vous la comprendrez, et vous la comprendrez parce que vous la posséderez tout entière; c'est là le seul remède à la mi^die du fanatisme qui n'est pas autre chose , quel qÉle soit son objet , que la préoccupation d'un élément de la pensée, dans l'ignorance et le dédain de tous les autres.
Messieurs, il en est du genre humain comme de l'individu. Une révélation primitive éclaire le berceau de la civilisation humaine. Toutes les traditions antiques remontent à un âge où l'homme , au sortir des mains de Dieu , en reçoit immédiatement toutes les lumières et toutes les vérités, bientôt obscurcies et corrompues par le
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temps et par la science incomplète des hommes. C'est l'âge d'or, c'est l'Éden que là poésie et la religion placent au début de l'iiistoire, image vive et sacrée du développement spontané de la raison dans son énergie native, antérieurement à sou développement réfléchi.
Ce que fa réflexion est à l'individu , l'histoire l'est au genre humain. L'histoire développe tous les élément essentiels de l'humanité, et les développe au moyen du temps ; or, la condition du temps, nous l'avoiis vu, c'est la succession; et la succession implique qu'au moment où un élément se développe , les autres ne se développent pas encore ou ne se développent plus, qu'ils ne se développent point tous ensemble, car ainsi ils ne se développeraient pas. De là , la nécessité de diverses époques dans le genre humain. Une époque du genre humain n'est pas autre chose qu'un des élémens de l'humanité développé à part, et occupant sur le théâtre de l'histoire un espace de temps plus ou moins considérable , avec la mission de jouer sur ce théâtre le rôle qui lui a été assigné , d*y déployer toutes les puissances qui sont en lui , et de ne se retirer qu'après avoir livré à l'histoire tout ce qui était dans son sein. Ainsi