‹ Cours de philosophie (volume 3)Chapitre 15 sur 23 · C^URS · texte numérisé non relu

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les époques de rhnmanité diffèrent nécessairement , puisque chaque époque n'est que la prédominance d'un des élémens de humanité.

L'histoire eW diverse, puisqu'elle est succes- ^sive; et. la diversité est ici une contradiction, une lutte, une guerre; car une époque ne se retire pas d'elle-même et volontairement de la scène, et il faut que la nouvelle époque la contraigne , avec le fer et avec le feu , à lui céder la place. Le but de ces révolutions est le développement complet de la civiKsation , c'est-à dire le développement complet de Thumanité; et là est à la fois. Messieurs, leur nécessité et leur absolution. Toutes les époques de l'histoire , dans leur diveMité , Conspirent au même but. Incomplète, piîse en elle-même, chaque époque , ajoutée à celle qui la précède et à celle qui la Mit , concourt à la représentation complète et achevée de la nature humaine.

Or, si une époque n'est pas autre chose que la prédominance d'un des élémens de l'humanité pendant le temps nécessaire pour quecet élément parcoure tout son développement, il y a nécessairement plusieurs époques, puisqu'il y a plusieurs élémens. Reste à savoir combien il y a d'époques. Il est clair qu'il doit y avoir autant d'époques qu'il

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a y d'élémens; et s'il n'y a que trois élémens, il. suit qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir que trois grandes époques. Pensez-y jque peut développer rhistoire , sinon l'humanité ? et que peutelle développer dans Thurnanité, sinon les élémens qui la constituent? Et par conséquent quels caractères peut-elle prendre successivement^ sinon ceux des diverses idées qui sont le fond, la loi et la règle de l'esprit humain? Par exemple, l'idée du fini est-elle un élément nécessaire de la pensée, il faudra bien que cet élément ait son développement historique complet, c est-à-dire son époque spéciale, consacrée exclusivement à la dôtnibation de l'idée du fini; car il est impossible que cette idée ait tout son développement, si ^lle n'est pas développée exclusivement : supposez en effet qu'elle soit développée en même temps que celle de l'infini , le développement de l'infini nuira au développement du fini , et vous n'arriverez jamais à savoir ce que renferme ni plus ni moins le fini. De là la nécessité d'une époque particulière où l'humanité jette pour ainsi dire tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle conçoit dans le moule de l'idée du fini, et pénètre de cette idée les différentes sphères qui remplissent la vie de toute

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époque, de tout peuple, de tout individu ; savoir, l'industrie, l'état, l'art, la religion, et la philosophie. Une époque est complète lorsqu'elle a fait passer l'idée qui lui est donnée à développer à travers toutes ces sphères. Ainsi l'époque qui doit dans l'histdlre représenter l'idée du fini , l'imposera à l'industrie, à l'état , à Fart , à la religion, à laphilosophie ; et c'est dans l'identité de cette idée que sera l'ideirtité de cette époque, laquelle identité se réfléchira sur toutes les sphères dont cette époque est composée.yne époque est une parce qu'elle n'a qu'un rôle à jouer; elle n'a qu'un rôle à jouer parce qu'elle est la représentation nécessairement exclusive cl' un seul élément de la pensée. Voila pourquoi tout ce qui tient à une époque donnée , une fois le caractère de cette époque bien déterminé, peut être déterminé d'avance. Assurez-vous donc que quand dans l'humanité le moment de l'idée du fini sera arrivé , elle s'y déploiera avec tout le cortège des idées qui l'accompagnent et qui ne sont qu'ellemême diversement considérée, comme l'idée du mouvement, l'idée de la variété, etc.; et elle répandra leur caractère, c'est-à-dire le sien propre, sur tout ce qui se passera dans cette époque. I/industrie n'y sera pas immobile et stationnaire.

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mais progressive. Elle ne se contentera pas de recevoir de la nature ce que celle-ci voudra bien lui accorder ; la pèche et la vie pastorale ne lui suffiront pas; elle tourmentera la terre pour lui arracher le plus de produits possible; et de nouveau elle tourmentera ces produits ' pour leur donner la forme qui exprime le mieux l'idée de l'époque. Le commerce s'y développQKa sur une grande échelle ; et toutes les nations qui joueront un rôle dans cette époque seront des nations plus ou moins commerçantes. Et comme le plus grand lien du commerce est la mer, la mer, empire du fini, de la variété et du mouvement , ce sera l'époque des grandes entreprises maritimes. N'attendez pas qu'alors l'état soit immobile, que les lois et les gouvernemens y pèsent sur l'individu du poids de l'unité absolue, et y soumettent la vie sociale au joug d'une uniformité despotique. Loin de là, la variété et le mouvement passeront jusque dans les lois ; l'activité individuelle y aura ses droits : ce sera l'âge de la liberté et de la démocratie. Il en sera de même de l'art ; il aura plutôt le caractère du beau que celui du sublime ; rien de colossal et de gigantesque ; rien d'immobile et d'uniforme; il sera progressif

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et mobile comme l'état et rindustrie, et , comme letat et l'industrie, il tiendra compte dé la variété , il aimera le mouvement et la mesure. De tous les objets 'd'imitation, celui qu'il reproduira le plus, ce sera l'homme, et la 6gure de l'homme , c'est-à-dire l'image la plus vraie du fini, du mouvement et de la mesure. La religiou ne sera pas alors la religion de l'être en soi , du Dieu invisible et inaccessible ; ce sera cette jreligion qui transporte la terre dans le ciel, ^t fait le ciel à l'image de la terre, arrache la divinité à son unité majestueuse , la divise et la répand dans les cultes les plus divers. De là le polythéisme , ou la domination de l'idée de la variété et du fini dans les représentations religieuses. En vain la philosophie a l'air, dans ses abstractions, d'être étrangère à son temps et aux idées qui le dominent; elle ne fait autre chose encore que réfléchir d'une manière plus précise et plus lumineuse le caractère de l'industrie, de l'art, de l'état, de la religion à chaque époque; elle est de son temps comme tout le reste; et dans une époque du monde où dominera l'idée du fini, soyez assurés que la philosophie dominante sera la physique et la psycologie, l'étude de la nature et surtout

celle de rhomme, qui se prendra lui-même cémme le centre et la mesure de toutes choses. C'est de cette manière que se développe et s'organise une époque ; une pensée unique lui est donnée à développer , et cette pensée ne se développe qu'à la condition de parcourir toutes les différentes sphères nécessaires d'une époque. Il faut qu'une époque ait son inoustrie , sa législation , ^es arts , sa religion , sa philosophie , et tout cela sous l'empire d'une idée commune. Quand cette idée a fait le tour de ces différentes sphères , cette époque est complète et achevée, elle n'a plus rien à faire, elle passe et fait place à une autre. L'époque qui doit représenter Jans l'histoire l'idée de l'infini est-elle venue? vous aurez un spectacle absolument contraire. Là, tout étant sous la condition de Fidée de l'infini , de l'unité , de l'être en soi , de l'absolu , tout sera plus ou moins immobile. L'industrie sera faible et bornée; le commerce limité aux relations inévitables des hommes entre eux sur une même terre; ils tourmenteront peu cette terre, et quand ils en auront tiré quelques produits, n'attendez pas qu'ils les métamorphosent ; ils ne se hasarderont pas à changer ce que Dieu a fait ,

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ou du Yùoins ils ne le thasgeroilit guère. Peu de commèfce intérieur , peu ou point de cofnlUCTce Tnâtitime ; la mer jouera un très fiaiible ^lé daûs rhistoire de cette épocjue, car la ttier , "surtout là mer intérieure et les fleuves , t5'est le taouvement. Les nations qui rempliront tî^tte épô(jue seront fortement attachées à leur teWrtoferfe ; si elles en sortent , ce sera pour se répandre comme un torrent, mais sans fertiliser ni gafdèr la terre sur laquelle elles se Mpàndront momentanément. Si dans cette époque tes sciences ont jm peu de développement , ce feront les sdeiices mathématiques et astronomiques qui rappellent davantage à l'homme Tidéal, ral>strait, l'infini. Ce ne sera pas cette 'ëjpocpie qui découvrira et cultivera avec suc- •fcès la physique expérimentale, la chimie, les scieii^ naturelles. Uétat y sera le règne de la loi ab'ëolûe, fixe, immobile : à peine s'il reconnaîtra et apercevra des individus. Les arts seront gigantesques et démesurés. Ils dédaigneront en quelque sorte la représentation de tout ce qui ^era fini; ils s'élanceront sans cesse vers l'infini et tenteront dé le représenter. Ne pouvant le faire ^ue sous la forme du fini, ils dénatureront cette forme , et la rendront bizarre podr lui ôter

son caractère propre et contraindre la pensée de se porter vers quelque chose de démesuré et d'infini. La religion de cette époque s'attachera à l'invisible; ce sera beaucoup plus la religion de la mort que celle de la vie. La vie est variée, mobile, diverse, active; la religion aura moins pour but de la régler que d'en enseigner le mépris, de la faire prendre en dédain, de la montrer comme une ombre, comme une ombre sans aucun prix, une épreuve misérable, à peine même tlne épreuve : elle se composera presque exclusivement des représentations hypothétiques de ce qui fut avant la vie , ou de ce qui sera après elle. La philosophie ne sera pas autre chose alors que la contemplation de l'unité absoMTe. Enfin, Messieurs, comme je vous ai montré que ces deux élémens du fini et de l'infini ne sont pas seuls dans la pensée, qu'il y en a un troisième, savoir le rapport du fini à l'infini, et de l'infini au fini, et comme ce rapport est réel et joue un grand rôle dans la pensée , il faudra que dans l'histoire il reçoive aussi son développement; il faudra qu'une époque lui soit donnée. Alors vous n'avez qu'à concevoir un mélange des deux premières époques du fini et de l'infini, et vous

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aurez l'industrie, Tétat, Fart, la religion et la philosophie de cette troisième époque, tous les genres d'industrie, toutes les sciences mathématiques et naturelles , la puissance territoriale et la puissance maritime, la force prépondérante de rÉtat et la liberté individuelle , le fini , mais avec un rapport harmonique à l'infini, dans la religion la vie présente rapportée à Dieu, mais en même temps l'application sévère du dogme religieux à la morale \ cette vie prise au sérieux et ayant son prix , et un prix d'une valeur immense ; enfin dans la philosophie , le mélange de la psycologie avec l'ontologie. Telles sont les diverses époques possibles. Comme on ne peut concevoir que trois élémens dans la pensée, on ne peut concevoir (jie trois époques dans le développement de la pensée par l'histoire ; on ne peut concevoir qu'il puisse y avoir d'autres époques ou qu'il puisse y en avoir une de moins. Mais entendons-nous bien , Messieurs ; comme sous la réflexion est toujours la spontanéité, et que dans la réflexion les trois élémens de la pensée subsistent, sous la condition de la prédominance de l'un d'eux, de même dans chacune des époques du monde , les deux autres élémens existent sans doute , mais subordonnés

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et soumis à l'élément qui est appelé à la domination. Il n'y a pas d'époque où une idée règne' seule, au point qu'il n'en paraisse aucune autre. Dans toutes les époques est le fini et l'infini, et le rapport de l'un à l'autre , car il n'y a de vie que dans la complexité; mais de ce fonds commun se détache l'élément dont l'heure est venue, et qui, dans son contraste avec tous les autres élémens, et dans sa supériorité sur eux tous, donne son nom à cette époque de Thistoire, et e(i fait par là une époque spédale. Ainsi, encore une fois, n'imaginez pas que, quand je parle d^une époque où l'infini domine, j'entends que l'infini y soit seul sans aucune opposition, mais concevez en même temps que dans une totalité il doit y avoir nécessairement , aussitôt que nous sommes sortis de l'unité primitive, un élément prédominant ; et c'est cet élément qui imprime son caractère à la totalité; d'où il suit que chaque époque, dans sa complexité, est le développement d'un élément principal à travers les cinq sphères dans lesquelles nous avons partagé toute époque. Et, comme cet élément en se dévelop-

pant rencontre nécessairement les autres élémens qui aspirent aussi à jouer le rôle principal,

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il suit que , de même que les différentes époques de rhumanité ne se succèdent qu'en se faisant là guerre, de même le développement d'un élément dans une époque particulière n'a lieu que par la guerre de cet élément avec tous les autres. .Tout est dans tout : les* trois élémens sont dans chaque époque ; mais chacun d'eux 9 pour parcourir tout son développement, doit avoir une époque à lui. Si donc il n'y a que trois élémens , il ne peut y avoir que trois époques. Essayez de retrancher une de ces éj^oques ; en ne faisant que deux grandes époques j vous détruisez le développement d'uQ des élémens de l'humanité, et vous condamnez l'humanité à^ne pas se développer toute entière. Retranchez l'époque de l'infini , par exemple ; mais est-il pos- »ble que^ si l'infini est un élément considérable et réel de la pensée, il n'occupe pas une époque spéciale de l'histoire ? croyez-*rous qu'il faille moins d'une longue époque de l'humanité pour développer tous les momens de l'idée de l'infini , tous ses degrés , toutes ses nuances » pour savoir tout ce qu'il est et tout ce qu'il renferme? Car vous ne pouvez savoir tout ce que contient un élément qu'en lui donnant le temps de faire son œuvre, de compléter son

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développement. Il lui faut donc une époquç. particulière. Je vous le demande, concevçz-yo,i^ l'humanité sans ce *côté fondamental 4'eU^-: même, et notre histoire sans une large plaç^ accordée au développement de cette partie d^ notre nature? L'histoire, sans une époque ei^tièr^, consacrée à l'infini, ne parait-elle pas incomplètç^^ mutilée, boiteuse? Betrancherez^vous l'époq^^ oà doit régner le fini? même absurdité. Vespèce humaine ne se serait donc js^mais ^év^e-» loppée dans sa liberté ! l'espèce humaine n'aurait jamais eu une époque à elle ! et, d'un aiitre côté ^ n'admettrez vous que ces deux époques ? négligerez-vous le rapport du fini et de l'infini , pt ne donnerez- vous pas une époque spécj^l^ ^ l'expression de ce rapport? Vous condamnez l'humanité à aller sans cesse de l'infini au fini , ou du fini à l'infini , sans que jamais elle es^ye de rapporter l'un à l'autre , et de faire cesser l'opposition qui les sépare; vous traitez l'tfUL-» roanité plus mal que vous ne vous traitez vpu^ mêmes; car chacun de vous entreprend de combiner en soi ces deux catégories, ^t voijs ne voudriez pas que l'humanité passât fiu^si p^r cette combinaison ! Vous ne ppuvez fjonc rptrfmcher aucune des trois grandes ^pqquc^ dans les?

quelles nous avons partagé le mouvement universel de l'histoire. Essayez maintenant d'en ajouter une quatrième; tentez-le, Messieurs; il n'est pas au pouvoir de la pensée je ne dis pas d'y réussir, mais de le tenter. Ici l'hypothèse même est impossible ; car avec quoi fait-on une hypothèse? avec la faculté de faire une hypothèse , c'est-à-dire la faculté de concevoir , c'està-dire avec la pensée ; mais quelles sont leç conditions de la pensée ? précisément l'infini , le fini, et leur rapport. Vous ne pouvez pas sortir de ces conditions , de ces lois de la pensée ; donc vous ne pouvez rien concevoir qui les dépasse. Il est donc impossible de concevoir une quatrième époque de l'humanité , par l'inupossibilité où est la pensée de rien concevoir que sous la raison du fini , de l'infini et du rapport du fini à l'infini. Lorsqu'on veut sortir des conditions de la pensée , on arrive à des conceptions extravagantes, à de véritables monstres. C'est même par condescendance que je suppose qu'on arrive à des monstres; on n'y arrive pas même ; car quoi que vous fassiez , je vous défie de faire autre chose que de combiner le fini et l'infini d'une manière ou d\ine autre. Vous vous tromperez plus ou moins fortement; mais il y a des

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extravagances impossibles , savoir, celles qui détruiraient les lois de l'esprit humain. Le cercle de l'extravagance est donné dans le cercle de l'hypothèse , et le cercle de l'hypothèse est donné dans le cercle de la pensée. Or la pensée est enchaînée aux trois idées que nous avons signalées ; tenter de la dépasser , c'est tenter de sortir de la pensée, c'est tenter ce qu'on ne peut pas même tenter.

Il n'y a donc, Messieurs, que trois grandes époques; il ne peut y en avoir que trois , et il ne peut y en avoir moins de trois ; la démonstration en est tirée du fond même de toute démonstration , savoir, de l'esprit humain et de ses lois. Cela ne vous suffit-il pas? Youlez-vous vérifier ce genre de démonstration par un autre? Consultez le monde extérieur. Y voyez-vous autre chose que les trois élémens qui nous occupent? Son caractère éminent est l'harmonie. L'harmonie suppose de Tunité et de la variété ; et elle ne suppose pas de la diversité et de l'unité isolées l'une de l'autre , mais fondues ensemble; elle est le rapport même de la variété et de l'unité. Enfin dans Dieu aussi nous avons reconnu ces trois mêmes élémens , une triplicité qui se développe en trois momens essentiellement iden-»

tiques. Ainsi Dieu et la naiure^ la raison éternelle et sa manifestation extérieure nous présentent; les mêmes résultats que Tétude de l'humanité. Il y a plus; comme nous avons rapporté l'humanité à la nature et la nature à Dieu, il suit que les lois de l'histoire ne sont plus seulement les lois de l'humanité y mais celles de la nature et celles de Dieu méme^ celles de toutes choses. Je tiens donc comme un point incontestahle, aussi bien démontré que quoi que ce soit puisse l'être, que puisqu'il n'y a que trois momens dans Dieu, dans la nature, dans l'homme, l'histoire qui est la manifestation de l'homme ne peut avoir que trois momens, c'est-à-dire trois époques. Il n*est pas au pouvoir, je ne dis pa& de la pensée bien conduite , mais de l'imagipatioq la plus déréglée en apparence , de franchir ces limites ou de ne pas y arriver.

Messieurs, s'il est démontré que l'histoire renferme trois grandes époques, reste à savoir dans quel ordre se succèdent ces trois époques ; laquelle commence et laquelle finit. Il ne s'agit pas de s'adresser aux faits , car que nous donneraient les faits? Rien de plus qu'eux-mêmes, et ni leur raison ni leur nécessité, c'est-à-dire ce qui peut seul nom les faire comprendre. IL

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faut donc, selon notre méthode ordinaire , nous adresser à la pensée. Pour savoir comment les diverses époques de l'humanité se succèdent, recherchons dans quel ordre les diiïérens élémais de la pensée se succèdent dans la réflexion. L'histoire de la réflexion est une histoire de rtiumanité en abrégé; l'histoire extérieure ne fait que d'éyelopper celle-là et la montrer sur un plus grand théâtre, mais elle n'eu change ni la nature ni l'ordre. La question est donc ^ celle-ci : dans la conscience nous sont donnés d'abord et confusément trois élémens; nous l'avons vu , le moi et le non moi , ou le fini , l'infini , et leur rapport ; la réflexion en s'y appliquant les divise pour les éclaircir, et les exa*» mine un à un. Quel est celui de ces élémens qui le premier la sollicite et la préoccupe? D'abord il est absolument impossible que ce soit le rapport du fini à l'infini; un rapport, pour être bien compris, suppose que ses deux termes sont bien compris; un rapport a autant de caractères, de nuances, de degrés que les deux termes qui le fondent en ont eux-mêmes. Il est clair que la réflexion ne s'attache au rapport du fini et de l'infini qu'après avoir parcouru les deux élémens; donc, dans l'histoire, l'époque

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réservée à la tentative de réunir les deux élémens contraires du fini et de l'infini devra venir la dernière : reste à savoir dans quel ordre se présentent, dans Thistoire, les deux époques qu'il s'agit de classer; c'est-à-dire, lequel du fini ou de l'infini prédomine d'abord dans la réflexion.

Le fini, nous l'avons vu , c'est le moi et le non moi. Or, en premier lieu, c'est le moi qui représente éminemment le fini dans la conscience; en suite comme nous ne recherchons pas quelle sera l'histoire de la nature extérieure , mais celle delà nature humaine , ce n'est pas dans la conscience le terme du fini qui se rapporte au dehors , à la nature qu'il faut considérer, mais le terme qui est le fond de l'humanité, savoir, le moi. I^e moi e^t ici le représentant unique du fini; la question ainsi réduite est de rechercher si c'est le moi ou l'infini qui prédomine d'abord dans la conscience. Ainsi posée, la question est aisément résolue. En effet, qu'est-ce que le moi? L'activité volontaire et libre. Or, le moi ou la liberté a besoin d'un long exercice pour s'émanciper des liens du non moi et du monde extérieur, et pour arriver à ce point de force et de confiance en elle-même que dans l'illusion de sa puissance

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elle n'aperçoive pkis qu'elle dans l'ame. Certes , ce n'est pas là l'affaire d'un jour; et la liberté, progressive de sa nature, est trop faible à son début pour absorber en elle tout autre élément. Ajoutez que ce qui dégage la liberté et le moi, c'est précisément la réflexion, la réflexion à l'aide du temps; plus la réflexion se développe, grandit et se fortifie, plus le sentiment du moi et de la liberté s'affermit et s'étend. Mais il ne faut pas supposer au début de la réflexion ce qui ne peut être le fruit que d'un tardif et laborieux développement. La réflexion naissante, à son premier acte (et c'est là le problème ) , est faible encore et mal assurée, comme la liberté et le moi. Elle entre en exercice, et le moi s'éveille ; mais il est évident que ni la liberté ni la réflexion n'en sont pas encore à s'exagérer leur puissance. Il est donc évident que l'homme n'est pas et ne peut être, aux premiers regards mal assurés de l'homme primitif, l'objet principal et exclusif de la réflexion naissante. Pensez-y. Quelle est bien la question ? celle de l'objet qui prédomine dans la première application de la réflexion. Il faut donc prendre la réflexion à son début , à son degré le moins élevé et dans son plus faible état. Nous cher-

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chons cela, Messieurs, et nous De cherchons pas autre chose; et nous ne devons pa^ supposer un état de l'âme où là réflexion soit très développée. Or, l'état plus ou moins avancé de la réflexion étant la mesure de la liberté , c'està-dire du moi , il suit que nous cherchons précisément l'état le plus faible du moi, et nullement celui de son plus haut développement ; et il implique alors que la liberté étant dans un état de faiblesse extrême, elle puisse être le premier objet d'une considération exclusive de la part de la réflexion. Entendons- nous bien ; si la liberté, si le moi n'était pas dans la conscience , s'il n'y jouait pas un certain rôle, la ré- ^xion n'apercevrait rien. Mais il ne s'agit pas ici des élémens qui subsistent inévitablement sous la réflexion, subordonnés et négligés, mais de celui qui doit y prédominer ; et cela bien établi, il est clair que ce ne peut être le moi , le moi faible , borné , limité , même dans le plus haut développement de la réflexion , et qui à son début est plutôt une condition et un témoin qu'un acteur dans le premier fait de réflexion. Assurément il ne peut y remplir seul la scène. Un jour il ira bien loin en fait d'illusion sur lui - même ; mais il est très modeste en commençant. Il y est

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bien forcé tant il est faible, petit, misérable! Le moi n'est donc pas l'élément qui prédomine d'abord dans la réflexion : reste de toute nécessité que ce soit l'infini, l'unité , Dieu.

Ici les chances de prédominance sont tout autres. D'abord l'infini, l'unité, Dieu est un snjet d'aperception tout autrement fixe et ferme en soi. Ensuite la faiblesse de l'aperception du moi fini et borné redouble l'effet de la conception de l'être absolu et nécessaire ; l'obscurité même qui accompagne l'idée de l'infini ajoute à «a puissance sur l'ame ; tout autre sentiment languit devant celui-là , et de toute nécessité l'idée de l'unité, de l'être absolu, est celle qui étouffe d'abord toutes les autres, absorbe en elle tous les autres éléraens de la conscience, et imprime soh caractère au premier acte de la réflexion, qui, frappée et dominée par cette vue sublime, n'aperçoit qu'elle, et voit en elle tout le reste, et le non moi, et le moi, et elle-même. Il ne faut pas croire qu'à la confusion primitive de la spontanéité succède une réflexion parfaitement nette et lumineuse à son aurore. L'obscurité ne se dissipe qu'à la longue, et le premier éclair de la réflexion montrant à l'homme sa faiblesse et la grandeur de Dieu, le ravit à lui-

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même dans la préoccupation toute puissante de cet infini qu'il sait bien qu'il n'a pas fait , et. qui est là un, immobile, invariable, éternel. Le moi, dans sa faiblesse , ne pouvant pas s'attribuer ces caractères majestueux et terribles, s'anéantit dans cette intuition formidable ; l'humanité s'éclipse à ses propres yeux en présence de l'être qui seul est en possession de l'unité , de l'infini, delà toute puissance, de l'éternité, de l'existence absolue. L'homme, le fini^ le relatif en s'apercevant d'abord si faible, ne peut pas se prendre pour absolu; il ne lui reste donc qu'à prendre pour absolu l'absolu lui-même, et c'est ce qu'il fait. Voilà, messieurs, comme les choses se passent psycologiquement. Nous ne débutons pas par une conception claire des rapports de Dieu et de l'homme ; il faut d'abord que nous* connaissions les deux termes avant de connaître leur rapport; et nous ne connaissons bien l'un qu'à la condition d'y absorber l'autre. Or l'homme ne débute pas par se prendre pour le Dieu de sa conscience ; il débute par une conception obscure sans doute, mais puissante et accablapte de Dieu; et sous le poids de cette grande idée , il se considère à peine comme un pâle reflet, une ombre de celui qui seul existe.

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Voilà comme se passent les choses dans la con« science de individu ; donc elles se passent de même dans l'histoire .du genre humain. L'humanité, se trouvant d'abord nécessairement faible et misérable , ne se prend pas au sérieux et fait à peine attention à elle-même. A peine détachée du principe éternel des choses , ce n'est pas elle qui la préoccupe , c*est le prmdpe axrquel eUe tient encore : elle est presque pour elle-même comme si elle n'était pas. leisoutiens donc que la première époque de f humamté doit être nécessairement la prédominance tde l'idée de Tinfini , de l'idée de runllé , ée Vidée de l'absolu «et de l'éternité. Cestîme époque d'immobilité pour la race htimainéj La yie,>cetté vie fogitive dont elle n'a pas joui encere,* ne lui paraît qu'un reflet misérable. >âe^:tfélbrAÎDé. Gomme elle est et se croit £aible» élis: hei]VO-i duit que des choses faibles, 'bornées^- iniaé^ râbles, qui ajoutent à la conscience' cpi'eéle a de son impuissance ; et ainsi elle s'enfbnoé ds^ vantage^dans le sentiment de sa misère etderta faiblesse. Mais peu à peu, après avoir ^bu dans ce monde comme dans un tombeau;:conittié dans une [nîson , ellp s'aperçoit- pourtant^ iquê ce tombeau, que cette prisbiï estliorge; ieHe ^

remue peu à peu^ elle agit avec la liberté qui est en. elle, et peu à peu avec la grandeur qui est inhérente à la liberté ; cette liberté se fortifiant par Texercice grandit^ s'accroît ^ produit des merveilles ; l'humanité alors se prend au sérieux; elle conçoit son impcMrtance; elle conçoit la beauté de la vie et du monde ^ la grandeur de la création ; et le charme de là création , du monde et de la vie, le sentiment enivrant de sa force lui fait oublier tout le reste; alors arrive nécessairement l'époque delà personnalité et du finiy.itf toua concevez maintenant que cette épioqtie doit 'être la seconde et ne peut être la poemière^ Quand ces deux époques auront fait leQr;temps9 il en viendra, une troisième qui ne sera -plus, qui ne peut plus être ni la domination ^is4f infini 'ni celle du fini; l'humanité ne reottle jamais, mai» après avoir épuisé les extrêmes, se connaissant . dans toute sa force et tonte sa faiblesse, elle arrive à la conception tardive du rapport nécessaire du fini et de l'infini; de là une époque qui, sans être ni la première ni la seconde, tend à une conciliation des deux, i^^pand et marque partout dans l'industrie, dans l'état, dans l'art, dans la religion, dans la philosophie, la catégorie du rapport du

fini avec l'infini , et donne dans l'histoire à cette catégorie supérieure son expression propre et son époque.

Tel est l'ordre , Messieurs , dans lequel se succèdent les époques de l'humanité ; cet ordre de succession en couvre un autre plus profond encore. L'ordre de succession est purement extérieur, une simple juxta- position pour ainsi dire , et le mécanisme matériel de^ l'hislDire. Or j'ai démontré comment la variété dérive de Funité , le fini de l'infini , le phénomène de la substance; j'ai démontré que l'unité, Tififini, la substance , l'être en soi , l'absolu, étant cause et cause absolue, ne pouvait pas ne pas produire (a variété, lo fini, le relatif; de sorte que l'unité et l'infini étant donnés, vous avez déjà en germe la variété et le fini, le. fini et la variété de la cause, c'est-à-dire une cause encore, quoique finie et variée, un monde animé et plein de forces, et une humanité qui est elle-même une cause, une puissance active et productrice. Le rapport de la cause absolue et de la cause relative et secondaire est donc un rapport de causes et de forces, c'est-à-dire un rapport de production , non de succession. Il en est de même des époques de l'humanité; elles ne soutiennent pas

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seulement Tune envers Fautre un rapport invariAble de succession ; elles soutiennent Tune envers l'autre un rapport de génération. La première époque de Thumanité engendre la seconde 9 lengendre au propre, c'est-à-dire que les résultats de tpute espèce produits par la

* première^ industrie, état, art, religion, philosophie, deviennent le germe delà seconde, la base sur laquelle ^le travaille , et dont elle tire un développement tout différent , et que les débris féconds des deux premières époques combinés ensemble servent de berceau et de racine à la

' troisième. Ainsi Thistoire est une géométrie inflexible; toutes ses époques, leur nombre, leur ordre, leur développemient relatif, tout cela est marqué en haut en caractères immuables ; et l'histoire n'est pas seuleiûent une géométrie sublime , c'est aussi une géoxnétrie vivante , un tout organique dont les divers membres sont comme dans la véritable physiologie des totalités bien réelles , qui ont leur vie à part, et qui en même temps se pénètrent ^i intimement qu'ils conspirent tous à l'unité de la vie générale. La vérité de l'histoire est l'expression de cette vie générale; ce n'est ^onc pas une vérité morte que tel ou tel siècle peut apercevoir; chaque siècle l'engendre

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successivement; le temps seul la tire tout entière du travail harmonique des siècles , et elle n'est pas moins que l'enfantement progressif de l'humanité.

Que dis-je! l'histoire ne réfléchit pas seulement tout le mouvement de l'humanité; mais comme l'humanité est le résumé de l'univers, lequel est une manifestation de Dieu, il suit qu'en dernière analyse l'histoire n'est pas moins que le derniej^côntre coup de l'action divine. L'ordre admirabll qui y règne est un reflet de l'ordre éternel ; la nécessité de ses lois a pour dernier principe Dieu lui-même , Dieu considéré dans ses rapports avec le monde, et particulièrement avec l'humanité qui est le dernier mot du monde. Or, Dieu considéré dans son action perpétuelle sur le monde et sur l'humanité, c'est la providence. C'est parce que Dieu ou la providence est dans la nature que la nature a ses lois nécessaires , que le vulgaire appelle la fatalité; c'est parce que la providence est dans l'humanité et dans l'histoire, que l'humanité a ses lois nécessaires , et l'histoire sa nécessité. Cette nécessité , que le vulgaire accuse, et qu'il confond avec la fatalité extérieure et physique qui n'existe pas, et par laquelle il désigne et défi-

gure la sagesse divine appliquée au monde, cette nécessité est la démonstration sans réplique de l'intervention de la Providence dans les affaires humaines, la démonstration d'un gouvernement du monde moral. Les grands Êtits de l'histoire sont les arrêts de ce gouvernement, révélés à l'humanité par sa propre histoire, et promulgués par la voix du temps. L'histoire est la manifestation des vues providentielles de D^eu sur l'humanité ; les jugemens de \||iistoire sont les jugemens de Dieu même. Si l'humanité a trois époques , c'est que la Providence l'a ainsi déterminé. Si les époques de l'humanité se développent dans tel ordre, c'est encore par un efifet des lois de la Providence. La Providence n'a pas seulement permis, elle a ordonné ( car la nécessité est le caractère propre et essentiel qui partout la manifeste) que l'humanité eut un développement régulier pour que ce développement réfléchît quelque chose d'elle-même, quelque chose d'intellectuel et d'intelligible ; parce que la Providence , parce que Dieu est l'intelligence dans son essence et son mouvement éternel, et dans ses momens fondamentaux. Si l'histoire est le gouvernement de Dieu, rendu visible, tout est à sa place dans

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riiistoire; et si tout y est à sa place, tout y est bien , car tout mène au but marqué par une puissance bienfaisante. De là, Messieurs, ce haut optimisme historique que je m'honore de professer , et qui n'est pas autre chose que la civilisation mise en rapport avec son premier et son dernier principe , avec celui qui Ta faite en faisant l'humanité, et qui a tout fait avec poids et mesure, pour le plus grand bien de toutes choses. Ou l'histoire est une fantasmagorie insignifiante, et par conséquent une dérision amère et cruelle, ou elle est raisonnable. &i elle est raisonnable, elle a des lois, et des lois nécessaires et bienfaisantes , car toute loi doit avoir ces deux caractères. Soutenir le contraire est un blasphème contre l'existence et son auteur.

Je regarde l'idée de l'optimisme historique, l'idée d'un plan général de l'histoire, comme la plus haute idée à laquelle la philosophie soit encore parvenue. Seule elle rend possible une philosophie de l'histoire. Elle est la conquête de notre âge : elle suffit pour lui donner le caractère de supériorité que doit avoir le dernier venu dans l'espèce humaine ; elle suffirait pour nous faire remercier la providence de nous avoir fait

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naître à une époque où enfin on commence à à comprendre et à amnistier l'existence à tous les points de sa durée , et par conséquent à comprendre et à révérer davantage celui qui l'a faite.

PARIS. — DE L'IMPRIMERIE DE RIGNOUX, rae des Franrs-Boargeois-S.-Mirhcl , ii^ 8.

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