LEÇON. 10, JUIN
DE L'HISTOIRE
DE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs ,
Dans la dernière leçon j'ai énuméré et classé toutes les époques de l'histoire ; j'ai démontré qu'il y avait trois époques , ni plus ni moins, dans l'histoire ; que ces trois époques .soutenaient l'une envers l'autre un rapport invariable de succession ; et même que ce rapport de succession en couvrait un autre plus profond et plus intime, le rapport de génération ; de sorte que l'histoire entière de l'humanité se résout en
un grand mouvement composé de trois momens qui non seulement se succèdent, mais qui s'engendrent les uns les autres. Tel est, Messieurs, le système de l'histoire; et ce système, je ne l'ai point emprunté à des vues en l'air et à des combinaisons chimériques : je l'ai emprunté au principe même et à la seule mesure possible de l'histoire, savoir, l'humanité. La méthode que j'ai suivie n'est pas autre chose en dernière analyse que la méthode d'observation et d'induction. En effet, vous l'avez vu, j'ai tout emprunté à la conscience de l'humanité. Or , là aussi nous étions sur le terrain des faits; mais de quels faits ? De faits qui, outre l'avantage d'être observables comme les faits extérieurs, ont encore celui d'être entourés d'une lumière immédiate, et déporter leur autorité avec eux-mêmes, puisqu'ils ne sont que la manifestation, le développement de la raison dans le cercle étroit mais lumineux de la conscience individuelle. C'est là le point ferme et fixe dont nous sommes partis ; c'est sur cette base et avec Tunique levier, l'unique instrument de l'induction, que nous avons opéré sur l'histoire. Et sur quoi repose l'induction ? Vous le savez; dans les sciences physiques , l'induction repose sur la
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supposition de la constance des lois de la ua* ture. Voilà pour le monde extérieur. Il me semble que nous nous entendons à demi mot, Messieurs. Un fait a lieu, et vous Tinduisez, vous le transportez dans les temps à venir, vous prévoyez des faits identiques, vous affirmez que ce qui a lieu aujourd'hui aura lieu demain, que le soleil qui s'est levé aujourd'hui luira demain sur le monde. Quel est le fondement de cette induction ? La supposition inévitable de l'esprit que les lois de la nature sont constantes à elles:* mêmes. De même ici l'induction que j'ai faite de l'humanité à l'histoire repose sur une seule supposition, celle de la constance des lois de Thumanité. Si l'humaine nature est constante à ellemême, il n'y adansson développement historique que ce qui est dans son développement psycologique : l'un est la mesure de l'autre. Or, dans la conscience il y a trois termes dans un certain ordre. Donc à priori^ il ne peut j avoir dans rhistoire que trois termes, dans le même ordre que ceUii que nous a donné la conscience. Ce n'est pas là. Messieurs, de la scolastique, c'est de l'histoire faite avec la nature humaine : ce n'est pas un système abstrait, comme on dit, c'est un système très réel, puisqu'il est appuyé au
centre même de toute pensée réelle, savoir, la conscience. La conscience est la réalité la plus immédiate et la plus certaine pour nous; et quand nous la transportons dans le temps , nous ne faisons autre chose que Suivre le principe de toute réalité partout où il nous conduit.
Rien n est donc plus réel que le système de l'histoire que je vous ai exposé, car ce n'est pas autre chose que l'humanité elle-même avec ses élémens incontestables, fidèlement et constamment développés. Il y a plus; de même que l'histoire a été rapportée à la nature humaine, de même l'humanité a été rapportée à la nature extérieure, au sein de laquelle elle fait son apparition . L'homme u est pas l'efifet et la nature la cause , nous l'avons vu; mais il y a entre la nature et l'homme une harmonie manifeste de caractères généraux, de lois générales. U y a plus encore; tout comme nous avions rapporté l'humanité à la nature ,^de même, force nous a été de rapporter cette nature extérieure et la nature humaine , avec leurs caractères et leurs lois générales, au principe commun dont la nature et l'homme dérivent; et dans le principe nous avons retrouvé , nous avons dû nécessairement retrouver en germe, sous la forme de
puissances substantielles et non développées, tous les élémens qui plus tard, tombés dans le temps et dans l'espace , constitueront les forces et les lois de la nature, les forces et les lois de l'humanité. Donc, Messieurs, l'histoire de notre espèce , l'histoire de cet être particulier , limité et borné , qu'on appelle l'homme , cette histoire bien faite se lie à ce vaste univers , et parce vaste univers à l'Auteur de toutes choses. Il s'ensuit que l'existence universelle passe tout entière dans le développement historique de l'humanité, et que ce développement historique est gros pour ainsi dire de tout ce que contiennent les degrés antérieurs de l'existence.
Ainsi l'histoire n'est point une anomalie dans l'ordre général; elle est vériiiable à tous ses degrés par tous les degrés de l'existence universelle, comme ces degrés sont vérifiables les uns par les autres. Doutez-vous des caractères essentiels de la divinité ? adressez - vous au monde, car il implique que l'effet ne réfléchisse pas plus ou moins la cause. Doutez-vous des caractères de ce monde ? adressez - vous à l'humanité, car il impliquerait encore que l'humanité , qui fait son apparition au sein de ce monde, ne le réfléchit pas de quelque manière.
Doutez-vous de la légitimité de vos résultats historiques , hésitez-vous sur Tordre et la marche du développement de rhistoire? adressez-vous à la fois et à l'humanité et à la nature et à la divinité. Éprouvez sans cesse tous ces degrés de Tordre général les uns par les autres; cette vérification vous donnera constamment le même résultat. Vous y verrez que l'histoire reproduit les mouvemens successifs de l'existence universelle dans la succession de ses époques, et qu'elle est pleine d'harmonie d'elle-même à elle-même dans les divers momens de son mouvement total , et d'elle-même à tout le reste. L'histoire ainsi conçue, dans cette harmonie universelle, est donc éminemment belle ; elle est une poésie admirable, le drame ou l'épopée du genre humain. Non seulement l'histoire ainsi conçue est belle, mais alors, et seulement alors, elle a une haute moralité. En effet. Messieurs, niez ou énervez le système de l'histoire , niez ou énervez ses lois et son plan nécessaire et invariable, vous rompez ou vous relâchez le lien qui l'attache l'histoire à l'humanité et au monde, et par là à Dieu. Vous ne faites pas moins que nier la divine providence. Considérez Dieu sans rapport avec le monde et l'humanité; et
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Dieu sans doute est encore et tout entier dans les profondeurs de son essence, invisible, inaccessible, incompréhensible; mais ce n'est plus là le Dieu du monde et le Dieu de l'humanité; ce n'est plus un Dieu qui ait des vues et des desseins sur son ouvrage , ce n'est pas là le Dieu que les hommes adorent et bénissent sous le nom de Providence. A quelle condition y a-t-il providence? A la condition que Dieu passe, sans s'y épuiser, il est vrai, dans le monde et dans l'humanité, et par conséquent dans l'histoire, qu'il y dépose quelque chose de lui-*même , y mette de la sagesse , de la justice et de l'ordre , un ordre invariable comme son auteur. La providence est engagée dans la question de la nécessité des lois de l'histoire. Nier l'une, c'est ébranler l'autre, c'est renverser ou obscurcir le gouvernement moral et divin des choses humaines. Si donc, on osait donner à notre système les noms (le panthéisme et de fatalisme, c'est-à-dire indirectement, ou plutôt très directement d'athéisme, il faudrait bien , pour nous défendre , renvoyer à notre tour cette aimable accusation à ceux qui la font: car le vrai Dieu pour nous, c'est un Dieu en rapport ovec rhumanité, une providence; et la providence ne peut être exilée de
l'histoire, car ses desseins sur rhiimanité ont besoin du développement de Thumanité dans l'histoire. Or, si la providence est dans l'histoire, il faut bien qu'elle y soit avec un plan , avec un plan fixe , c'est-à-dire avec des lois nécessaires. La nécessité des lois de l'histoire avec leur haut caractère de sagesse et de justice , est la forme visible de la providence dans l'histoire.
Ainsi le système que je vous ai développé est seul moral, en même temps que seul il est beau; j'ajoute que seul il est scientifique. £n effet, ce qui constitue la science, c'est la suppression de toute anomalie, l'ordre substitué à l'arbitraire, la réalité à l'apparence , la raison aux sens et à l'imagination , les phénomènes particuliers rappelés et élevés à leurs lois générales.
L'histoire est donc belle, morale, scientifique. Considérée sous ce point de vue , elle se présente au regard du philosophe comme un digne objet d'étude et de méditation.
Messieurs, un jour le père Malebranche entrant chez un jeune homme, qui fut depuis nUuslre chancelier d'Aguesseau, le trouvaoccupé k lire Thucydide ; sur quoi le bon et doux Malebranche se mit un peu en colère, et reprocha à son jeune ami de ne chercher que des amusemens
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pour son imagination , de s'arrêter comme un enfant à des faits accidentels, qui avaient pu arriver ou n'arriver pas, au lieu de s'occuper de lui-même , de Thomme, de sa destinée, de Dieu , enfin d'idées et de philosophie. Je ne me souviens plus de ce que fit d'Aguesseau : je crois qu'il quitta Thucydide pour Descartes. Si j'avais été à sa place, j'aurais sans doute pris Descartes bien volontiers, mais j'aurais gardé Thucydide, et cela en vertu même du système de Malebranche. J'aurais pu dire à Malebranche : <c Comment se fait-il que vous, philosophe, dédaigniez ainsi l'histoire? Vous voyez tout en Dieu, et vous avez raison , avec quelque explication. Mais si tout est en Dieu, il semble que Dieu doit être dans tout, qu'il doit être dans ce monde, et surtout dans l'humanité ; il semble donc qu'il doit être dans tout ce qui est de l'humanité, et par conséquent dans son histoire. Si, de votre aveu, rien n'existe qu'à la condition de se rapporter à Dieu et aux idées qui le manifestent, il s'ensuit qu'il n'y a rien dans l'histoire qui n'ait sa raison d'êlre, son idée, son principe, sa loi : donc l'histoire est éminemment philosophique.» Je ne sais pas ce que dans ses principes Malebranche eût pu répondre à cela. Je considère
l'histoire comme la contre-épreuve de la philosophie, comme une philosophie tout entière; et c'est de ce point de vue que je tire la règle essentielle de l'histoire.
Si tout a sa raison d'être , si tout a son idée , son principe, sa loi , rien n'est insignifiant , tout a un sens; c'est ce sens qu'il s'agit de déchiffrer, c'est ce sens que l'historien philosophe a la tâche et la mission de discerner, de dégager, de mettre en lumière. Le monde des idées est caché dans le monde des faits. Les faits en eux-mêmes et par leur côté extérieur sont insignifîans; mais, fécondés par la raison, ils manifestent l'idée qu'ils enveloppent, deviennent raisonnables, intelligibles; ce ne sont plus alors de simples faits qui tombent sous nos sens, ce sont des idées que la raison comprend et combine. Sans doute on fait très bien de recueillir les faits comme ils se passent; mais ce sont là plutôt des matéiiaux pour l'histoire que l'histoire elle-même. L'histoire proprement dite, l'histoire par excellence, l'histoire digne de ce nom [ lerrwpta de t(JTa[iLai , savoir], la science de ce qui fut, ne se trouve que dans le rapport des faits aux idées. Le prcrhier devoir de Thistorien philosophe est donc de deaiander aux faits ce qu'ils signifient,
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l'idée qu'ils expriment, le rapport qu'ils soutiennent avec l'esprit de l'époque du monde au sein de laquelle ils font leur apparition. Rappeler tout fait , même le plus particulier, à sa loi générale, à la loi qui seule le fait être, examiner son rapport avec les autres faits élevés aussi à leur loi, et de rapports en rapports arriver jusqu'à saisir celui de la particularité la plus fugitive à l'idée la plus générale d'une époque , c'est là la règle éminente de l'histoire. Cette règle se divise en autant de règles particulières que l'esprit général d'une époque peut avoir de grandes manifestations. Or à quelles conditions se manifeste l'esprit d'une époque? A trois conditions. D'abord il faut que l'esprit d'une époque, pour être visible, prenne possesjsion de l'espace , s'y établisse , et occupe une portion quelconque plus ou moins considérable de ce monde; il faut qu'il ait son lieu, son théâtre : c'est là la condition même du drame de l'histoire. Mais sur ce théâtre il faut que quelqu'un paraisse pour jouer la pièce : ce quelqu'un , c'est l'humanité , c'est-à-dire les masses. Les masses sont le fonds de l'humanité; c'est avec elles, en elles et pour elles que tout se fait; elles remplissent la scène de Thistoire,
mais elles y figurent seulement; elles n'y ont qu'un rôle muet, et laissent, pour ainsi dire, le soin des gestes et des paroles à quelques individus éminens qui les représentent. En effet les peuples ne paraissent pas dans l'histoire ; leurs chefs seuls y paraissent. Et par chefs je n'entends pas ceux qui commandent en apparence^ j'entends ceux qui commandent en réalité , ceux que les peuples suivent en tout genre , parce qu'ils ont foi en eux et qu'ils les considèrent comme leurs interprètes et leurs organes, et parce qu'ils le sont en effet. Les lieux, les peuples, les grandshommes, voilà les trois choses par lesquelles l'esprit d'une époque se manifeste nécessairement, et sans lesquelles il ne pourrait pas se manifester ; ce sont donc là les trois points importans auxquels l'historien doit s'attacher. Si tout exprime quelque idée , comme nous l'avons démontré , lieux , peuples, individus, tout cela n'est qu'une manifestation quelconque d'idées cachées que la philosophie de l'histoire doit dégager et mettre en lumière. Parcourons successivement ces trois points.
Je commencerai brusquement nos recherches sur le premier point par la formule qui devrait les terminer. Je vous dirai, Messieurs, que tout
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lieu, tout territoire représente nécessairement une idée, et par conséquent une des trois idées auxquelles nous avons ramené toutes les idées. Un lieu représente ou l'infini ou le fini, ou le rapport du fini à l'infini ; telle est la formule que la philosophie de l'histoire impose à tout lieu ; telle est la formule que je me charge de faire sortir de tout lieu donné : ou il faudrait que ce lieu fût comme s'il n'était pas, qu'il fût insignifiant, cest-à-dire qu'il manquât de raison d'être , qu'il n'eût ni nécessité ni loi. Or, je ne sache rien au monde qui n'ait sa raison d'être, sa nécessité, sa loi; et toute loi est exprimable sous une formule philosophique. Les formules philosophiques effraient; mais savez- vous ce qu'elles effraient? Les sens, l'imagination et ces ombres d'idées qu'engendrent les associations des sens et de l'imagination , et qui usurpent l'apparence du sens commun. Je suis pénétré du plus profond respect pour le bon sens, car le bon sens n'est autre chose que la raison ellemême prise a son plus bas degré, dans son côté le plus populaire ; mais je ne confonds pas avec le bon sens les fantômes d'autant plus faux qu'ils sont plus fidèles de l'imagination et de la sensibilité. La philosophie est l'expression de la
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raison, non des sens et de l'imagination. Les formules de la philosophie ne sont légitimes qu'à la condition précisément de rompre avec les habitudes des sens et de l'imagination. Ces formules, si effrayantes dans leur première apparition, ne sont que la raison dans toute sa rigueur, et par conséquent le bon sens élevé à sa plus . haute puissance. En effet , ce que je viens de vous dire en formules métaphysiques, vous vous l'êtes dit cent fois à vous-même; tout le monde le sait et le répète; et la formule paradoxale de la science se résout ici dans un préjugé du sens commun.
En effet ôte^ les mots, ne considérez que les idées. Quel est celui de vous qui pense que les lieux, la terre qu'il habite, l'air qu'il respire, les montagnes ou les fleuves qui l'avoisinent, le climat, le chaud, le froid, toutes les impressions qui en résultent; en un mot , que le monde extérieur lui est indifférent et n'exerce sur lui aucune influence? ce serait. Messieurs, de votre part un idéalisme un peu extraordinaire, et j'imagine que vous croyez avec tout le monde , que l'ame est distincte, mais non pas absolument indépendante du corps, et que par conséquent la nature extérieure a une influence
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indirecte, mais très réelle sur l'homme , et par conséquent encore sur tout ce qui est de l'homme. Pensez- vous, pense- 1 -on, quelqu'un peut-il penser, quelqu'un a-t-il jamais pensé que rhomme des montagnes ait et puisse avoir les mêmes habitudes, le même caractère, Jes mêmes idées , et soit appelé à jouer dans le monde le même rôle que l'homme de la plaine , que le riverain , que Finsulaire ? Croyez- vous , par exemple, que l'homme que consument les feux de la zone torride, soit appelé à la même destinée que celui qui habite les déserts glacés de la Sibérie? le croyez- vous? Eh bien ! ce qui est vrai des deux extrémités de la zone glacée et de la zone torride doit l'être également des lieux intermédiaires, et de toutes les latitudes.
Jusqu'ici la raison a l'avantage de s'accorder avec le préjugé, et c'est beaucoup pour elle. Oui, Messieurs , donnez-moi la carte d'un pays, sa configuration , son climat, ses eaux, ses vents, et toute sa géographie physique ; donnez-moi ses productions naturelles, sa flore, sa zoologie, etc., et je me charge de vous dire à priori quel sera l'homme de ce pays et quel rôle ce pays jouera dans l'histoire, non pas accidentellement, mais nécessairement, non pas à telle époque, mais
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