GOU&S
dans toutefrf enfin l'idée qu'il est appelé à repir6 senter. Un horoine qu'on n'accusera pas de s'être perdu dans des rêveries métaphysiques, mais qui joignait à l'esprit le plus positif ces grandes vues où le vulgaire'des penseurs ne voit qu'une imagination ardente, et qui ne sont pas moins que le regard rapide et perçant du génie ; un homme qui ne jouera pas un grand rôle dans les annales de la métaphysique, le vainqueur d'Arcole et de Marengo, rendant compte à la postérité de ses desseins vrais ou simulés sur celte Italie qui devait lui être chère à plus d'un titre , commence par une description du territoire italien dont il tire toute l'histoire passée de l'Italie, et le seul plan raisonnable qui ait jamais été tracé pour sa grandeur et sa prospérité. Je sais peu de pages historiques plus belles que celles-là. A cette autorité je joindrai celle de Montesquieu , c'est-à-dire de l'homme de notre pays qui a le mieux compris l'histoire ^ et qui le premier a donné l'exemple de la véritable méthode historique. L'auteur de V Esprit des lois^ après avoir établi nettement et profondément que tout a sa raison d'être, que tout a sa nécessité, que tout a sa loi, tout, à commencer par Dieu même , n'hésite pas à attribuer au climat une influence
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immense sur la créature humaine. Mais Montesquieu n'étoit pas homme à s'arrêter à cette généralité; il la développe et l'applique en détail. J'ÎAvite les esprits élégans qui aiment assez la philosophie, pourvu qu'elle ne leur cause aucune fatigue , et qui l'abandonnent aussitôt qu'elle «ntre dans le fond des choses, c'est-àdire dans le rapport qgi lie les plus petites particulaiités aux plus hautes généralités, je les invite à se donner ici le spectaele du génie de Montesquieu, et à voir comment il procède; comment, le principe général admis, Montesquieu le suit dans ses plus étroites conséquences; comment, descendaent des hauteurs de l'idée générale, il Tapphque k toutes les institutions humaines, politiques, civiles, religieuses, militaires , aux lois les plus petites comme aux plus grandes. C'est là le triomphe de l'esprit philosophique. En effet , il n'y a pas de lacunes dans les choses; tout se tient et se lie. Il commence à le répandre parmi nous de salon en salon sur les ruines de la philosophie de la sensation mal combattue et mal détruite, je ne sais quel spiritualisme sentimental et pusillanime ^ boD pour des enfans et pour des femmes, et qui ne serait pas moins fatal à la sciende que le matérialisme.
Je combattrai l'un avec autant de fermeté que j'ai combattu l'autre. Sans doute , Messieurs , le rapport de l'homme et de la nature n'est pas un rapport de l'effet à ia cause , mais c'est un rapport intime et profond dont la raison est très simple, savoir : que l'homme et la nature sont deux grands effets qui, venant de la même cause, portent les mêmes caractères ; de sorte qu'il est absolument nécessaire que les lois de la nature se retrouvent dans l'humanité , et que par conséquent la terre et celui qui l'habite, l'homme et la nature soient en harmonie, puisque tous deux manifestent la même unité. C'est ainsi. Messieurs , et c'est seulement ainsi qu'il faut entendre et que j'admets l'idée de Montesquieu. Tel climat donné, tel peuple suit avec. Or, si tel lieu demande tel peuple et non tel autre ; si vous ne pouvez supposer sous des lieux très différens le même développement moral, j'en conclus, Messieurs , et après avoir été du paradoxe au préjugé vous trouverez peut-être que je retourne du préjugé au paradoxe , je conclus que les lieux divers représentent des idées diverses, et que par conséquent si nous voulons chercher dans ce vaste univers le théâtre des trois grandes époques dans lesquelles nous avons divisé le
développement nécessaire de l'humanité , nous ne pourrons placer dans un même lieu et sous le même cli mat ces trois époques si disserabl ables. Trois époques différentes, donc trois théâtres différens pour ces trois époques ; cela est nécessaire , Messieurs, à moins qu'on ne me dise que ce qui se passe sous la zone torride peut se passer sous la zone glacée, qu'on peut à volonté mettre tel ou tel peuple sous telle ou telle latitude , et sous cette latitude lui faire jouer le même rôle. Or, rappelez -vous on nous en sommes: nous avons trouvé trois époques, savoir : l'époque de l'infini , celle du fini et celle du rapport de l'infini et du fini. Eh bien ! où placerons -nous la première , cette époquedel'hnmanité qui doit avoir pour but de représenter Tinfini, l'unité, l'immobilité? Cherchons pour cette époque de l'histoire ainsi déterminée un théâtre ; essayons , Messieurs.
Je vous propose de donner pour théâtre à Tépoque de l'infini, si vous me permettez de m'exprimer ainsi , des pays de côtes, les bords de grands fleuves, le littoral de mers intérieures assez considérables pour exciter le courage, pas assez vastes pour le rebuter et le lasser. Un bras de mer est moins une barrière, comme on le
croit ordinairement, qu'un lien entre dififérena peuples qu'il a l'air de séparer* et qu'il rappi^oche sans les confondre. Supposez que ce pays de cotes, s'étendant à une certaine tlistance dans les terres, se forme en coUines, en montagnes assez élevées pour quancer le pays et j opérer diis diversités, pas assez élevées pour y former des barrières. Voilà des côtes étendues, des fleuves considérables, une mer intérieure, peu de montagnes très élevées; je demande si c'est à ces lieux que vous confierez le développement de l'époque de Tinfini. Quoi, tout sera immobile sur ce théâtre du mouvement! Quoil l'espèce humaine sera stationnaire où la nature s'agite et ragite sans cesse! Peu d'industrie et de commerce en présence de cette mer qui invite rhomme, en face de ces bords opposés qui l'appellent à des échanges perpétuels! Le goût du gigantesque dans une nature où tout est circonscrit et varié! Quoi! l'homme et ses ouvrages aiu^out le caractère de l'unité absolue et de runiformité,:là où tout tend à la division, où tout inspire le sentiment de la variété et de la vie! Je demande si la raison pevA consentir à une pareille hypothèse. Variez l'hypothèse : cherchez un théâtre pour l'époque de l'histoire qui doit
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représenter Fidée du fini, et par conséquent du mouvement, de Tactivité de la liberté, de Findividualité dans Fespèce humaine. Je vous demande si vous asseoirez cette époque dans un immense continent, enceintd'un océan immense qui, au lieu d attirer l'homme, le décourage, parce que deixière ces abîmes il n'aperçoit rien et n espère rien, que nul vestige d'homme ne se montre, et que l'homme va seulement où il croit trouver son semblable : asseoirez- vous cette époque dans un continent très compacte, extrêmement étendu en longueur et en largeur , et formant une masse dans laquelle il y aura peu de fleuves, peu de lacs, aucune mer intérieure, dans laquelle il y aura ( nous faisons une hypothèse ) de vastes déserts, des chaînes immenses de montagnes élevées qui sépareront les populations et exigeront d'elles de longues années et d'immenses efforts avant qu'elles puissent se donner la main ? Une pareille terre ne produira que des animaux énormes. Supposez-la encore brûlée par le soleil , et je demande si c'est là que vous mettrez l'époque qui doit représenter le fini, le mouvement, l'activité , rindividuaH::é, la liberté dans l'histoire. Enfin, mettrez-vous l'époque du monde qui doit représenter le rap-
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port du fini à l'infini, la mettrez- vous dans une petite île , où il n'y eût pas assez de terrein , assez d'étendue en longueur et en largeur pour que l'unité, la durée, la fixité puissent y avoir leur place; où tout devra être insulaire, étroit, borné, exclusif; où évidemment il n'y aura pas de jeu pour tous les extrêmes^ et pour tous les rapports de tous les extrêmes ?
Je demande si vous pouvez accepter ces hypothèses, si vous pouvez concevoir qu'une petite île soit à la fois une grande puissance territoriale et maritime; je vous demande sic'estsurdes pays de côtes que vous mettrez l'immobilité, et sur le plateau d'immenses montagnes le siège du mouvement. Tout cela est impossible; la raison y résiste absolument. Donc les lieux ont aussi leurs lois, et quand un lieu porte tel caractère, il amène irrésistiblement tel développement humain, ou, pour m'exprimer plus exactement, il coïncide néceiisairement avec tel développement humain. Si donc vous avez trois époques dans le rapport de succession qui a été déterminé, l'époque de l'infini aura pour théâtre un immense continent dont toutes les parties seront compactes , immobiles et indivisibles comme l'unité; et comme il faudra bien qu'il aboutisse
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à quelque mer, il aboutira à l'océan et renfermera avec des déserts immenses des montagnes presque infranchissables; tout au contraire l'époque du fini occupera des pays de côtes, les bords de quelque mer intérieure; car les mers intérieures représentant la crise et la fermentation de la nature, sont le centre naturel , le lien et le rendez-vous des grands mouvemens de la civilisation et de l'humanité ; enfin, soyez surs que l'époque qui devra représenter dans l'histoire le rapport du fini à rinfini sera un continent considérable, assez et pas trop compacte, d'une longueur et d'une largeur bien proportionnée, qui , tout en confinant l'océan, aura aussi des mers intérieures, de grands fleuves qui le traversent en tous sens , de telle sorte que le mouvement et l'immobilité, que la durée et le temps, que le fini et l'infini puissent y trouver leur place, que rien n'y demeure dans une unité glacée et que rien ne s'y dissolve, que tout dure et en même temps que tout se développe, que tous les extrêmes y soient et avec leur harmonie.
Trois époques de civilisation , donc trois théâtres différens pour ces trois époques; et sî ces époques se succèdent, comme nous l'avons
a6 COURS
montré , il faudra que la civilisation aille aussi d'un théâtre àun autre, et fasse le tour du monde en suivant le mouvement physique des terrains et des climats , correspondant à celui des époques tel que nous l'avons déterminé. L'histoire s'ouvre par l'époque de l'infini et de l'unité ; donc la civilisation a dû commencer sur un continent haut et immense pour se répandre à travers les plaines, et arriver au centre du mouvement et de la fermentation du monde , puis sortir de ce tourbillon *de l'histoire et du globe, si jepuism'exprimer ainsi, non pour retourner sur les montagnes d'où elle est descendue , car l'humanité ne retourne jamais en arrière, l'humanité ne recule jamais, mais pour marcher en avant , dans des régions inconnues, et , riche des deux élémens qu'elle a recueillis sur sa route , venir les déposer enfin dans un autre continent qui, par sa configuration , par sa température exquise, par le mélange de mers et de terres, de montagnes et de plaines, soit propice au développement complet et harmo*nique de l'humanité.
Telle est, messieurs , la marche nécessaire de la civilisation à travers le monde; le théâtre est préparé; voilà ce globe fait pour l'homme,
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et uniquement pour Thomme, merveilleusement arrangé et distribué pour recevoir celui qui est appelé à y jouer un si grand rôle. Dans la prochaine leçon , sur cette scène ainsi préparée , nous suivrons les peuples et ces grands individus qui les représentent, et qu'on appelle les héros.
PARIS. — DE VUtfPRIBfERIE DE RIGNOUX , rue det Fmiei-Boiirg«oîi-S.«lfiefael , tfi 8.
9^ LEÇON. 19 JUIN idaS.
DE L'HISTOIRE
DE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs y
Dans la dernière leçon j'ai indiqué rapidement les rapports généraux qui lient les climats, les lieux, toute la géographie physique à l'histoire ; il s'agit aujourd'hui , sur cette scène du monde ainsi préparée , d'observer l'action des peuples, et de déterminer les aspects généraux sous lesquels les peuples se présentent et se recommandent à la philosophie de l'histoire.
N'y a-t-il qu'un peuple primitif, c'est-à-dire une seule race, et par conséquent une seule langue, une seule religion, une seule philosophie, qui, sorties d'un seul centre et d'un foyer unique, se répandent successivement sur toute la face du globe, de telle sorte que la civilisation se fassse par voie de communication , et que l'histoire entière ne soit qu'une tradition; ou bien, l'histoire n'a-t-elle d'autre fond que la nature humaine, la nature qui nous est commune à tous, et qui partout la même, mais partout modifiée, se développe partout avec ses harmonies et ses différences? Telle est la première question que rencontre sur son chemin la philosophie de l'histoire; selon moi, cette question est encore plus embarrassante qu'importante. En effet , Messieurs , soit que d'une source unique partent des peuples différens et une civilisation variée, soit que cette variété ait pour racine unique la nature humaine , toujours est-il que ce peuple primitif ou cette nature commune à tous aboutissent à des développemens divers; or, ce sont ces développemens divers qui tombe^t seuls dans l'histoire. Dans l'histoire il n'est pas question de la nature humaine dans l'abstraction de son identité, ni d'un peuple primitif
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 5
sans aucun développement; car si ce peujjîle primitif et cette nature humaine restaient toujours à Tétat d'identité et sans développemens, il n'y aurait pas d'histoire. Supposez quoi que ce soit qui durât absolument identique à soimême, sans soutenir ni vis-à-vis soi-même ni vis-à-vis le$ autres^ aucun rapport de diversité, il est trop clair que cet être, quel qu'il fût, n'aurait pas d'histoire. L'élément historique, nous l'avons déjà vu, c'est l'élémerit de là différence. Supposez donc à volonté un peuple primitif ou une naturepartout identique, comme le fond de l'histoire , vous ne pouvez vous en tenir là, il faut bien que vous arriviez à des développemens, c'est-à-dire à des différences pour arriver à l'histoire. Or, comme il y a trois époques différentesdans l'histoire, il s'ensuit que pour ces trois époques essentiellement différentes, il faut, en laissant intacte la question du fond commun de l'histoire et des peuples, il faut , dis-je, nécessairement trois ordres très distincts de populations. Je dis trois ordres de populations , et non pas trois peuples. Pourquoi ? parce que nous avons vu que si chaque époque est une en ce sens que dans toute époque il y a un élément de la nature humaine qui prévaut sur les autres, une^
idée qui, dominant sur toutes les autres idées , les enveloppe toutes et leur donne à toutes son caractère propre , il n'en est pas moinsVrai qu'il existe à côté ou au dessous de cette idée prédominante d'autres idées , d'autres élémens qui jouent dans cette même époque des rôles secondaires , mais réels. Il n'y a pas une idée seule dans une époque , car cette époque ne serait qu'une abstraction ; tout ce qui est réel , tout ce qui vit est complexe, mélangé, divers, plein de différences. Si donc il y a nécessairement dans toute époque, comme nous l'avons vu, différentes idées , sous la domination d'une seule , il faut bien qu'il y ait dans chaque époque plusieurs peuples pour représenter les diverses idées quiponstituent la vie réelle de cette époque, ou les nuances importantes , les modes fondamentaux de l'idée prédominante; car toute idée ou toute grande nuance d'idée doit avoir sa représentation spéciale dans l'histoire.
Ainsi trois époques distinctes de l'histoire, donc trois ordres de populations qui auront les ressemblances nécessaires que les différens élémens d'une époque doivent avoir entre eux dans l'unité de cette époque, et qui en même temps auront toutes les différences que les différens
élémens d'une époque doivent soutenir avec eux-mêmes pour constituer les différences et la vie réelle de celte époque.
La philosopliie de Thistoire pour bien comprendre une époque et les différens peuples de cette époque , les divise d'abord , prend chaque peuple à part , l'examine et l'interroge. Que demande-t- elle à chaque peuple?' sous combien d'aspects le considère- 1- elle et l'étudié- 1- elle pour le bien connaître? Parmi les divers points de vue sous lesquels la philosophie de l'histoire peut considéra un peuple , il en est quatre , selon moi; qui, par leur importance, réclament une attention spéciale , et que doit parcourir et épuiser successivement la philosophie de l'histoire pour savoir à peu près sur un peuple tout ce qu'elle peut en savoir. Tindiquerai rapidement ces quatre points de vue.
La philosophie de l'histoire en présence d'un peuple doit reconnaître avant tout pourquoi ce peuple est venu dans le monde, ce qu'il a à y faire, quel but il poursuit, quel rôle il vient jouer, quelle est sa destinée, quelle idée il représente. Remarquez que si ce peuple ne représente point une idée , son existence est tout simplement inintelligible; les événemens par
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lesquels il se dévelo[^e n'ayant pas de but commun n'ont pas de mesure commune, ^ forment alors une diversité perpétuelle san& aucune unité 9 c'est-à-dire sans aucune possibilité d'être ^compris* U faut, pour comprendre les divers événomeps qui se passent dans un peujde^ et qui composent son histoire , pouvoir les rattacher à une idée commune, et cette idée est celle que qe peuple est appelé à représenter sur la scène du monde. Ainsi, demander à un peuple donné ce qu'il vient faife en ce monde, quelle destinée il doit accomplir , quelle idée il repré^ sente, telle est la première règle de la philoso^ pbie de l'histoire. Voici la seconde.
$i tQut peuple est appelé à représenter une idée, U suit que les évéoemens dont se compose la vie de ce peuple, aspirent et aboutissent à la réprésentation complète de cette idée, d'où il suit encore que Tordre de succession dans lequel ces événemens se présentent d'abord, couvre un ordre tout autrement profond, tout entièrement régulier, v^jt véritable ordre de progression; c'est ce progrès qu'il fiiut reconnaib^ et suivre, sous peine encore de ne pas comprendre grand'choseà l%istoirede ce peuple. Ja suppose par exemple que vous ne sachiez
pas que le peuple romain était appelé à représenter sur la terre telle ou telle idée, à atteindre tel ou tel but , et par conséquent à le poursuivre et à s'en rapprocher progressivement , quand
vous en êtes aux guerres de Sylla et de Mariùs vous ne savez pas si vous êtes au commencement ou au milieu ou à la fin de l'histoire romaine; vous ne pouvez le savoir el vous orienter dans cette histcrire, autrement qu'en regardant le numéro du volume et le haut des pages. Un but donné, l'histoire d'un peuple est un progrès perpétuel. C'est là qu'est toute lumière; j'ajoute et tout intérêt; car l'intérêt véritable est dans l'enchaînement et le développement des choses; or tout développement est progrès. Et il nfc faut pas s'arrêter à l'idée vague de perfectionnement; car, comme nous l'avons démontré, la perfection ne peut mesurer le perfectionnement qu'autant qu'on a déterminé le type de cette perfection. Eh bien, le type de la perfection relative d'un peuple, c'est l'idée que ce peuple doit accomplir. Tout nous ramène donc à la recherche de l'idée de chaque peuple, et au mouvement progressif de ce peuple vers l'accomplissement de cette idée.
Maintenant, comment un peuple développe-
lO COURS
t-il progressivement l'idée qui lui est confiée? Messieurs , il faut , pour que le développement soit complet, qu'il traverse tous les élémens constitutifs d'un peuple, sans en excepter un seul. Et quels sont les élémens constutifs d'un peuple? Ils sont les mêmes pour un peuple et pour un individu. Un individu n'est pas complet s'il n'a développé en lui, dans la mesure de ses forces, l'idée de l'utile, du juste, du beau, du saint, du vrai. Un peuple n'est pas complet s'il n'a fait passer pour ainsi dire l'idée qu'il est appelé à représenter par l'industrie, i'état, l'art, la religion et la philosophie : le développement d'un peuple n'est complet que quand il a épuisé toutes ces sphères. Donc la philosophie de l'histoire , si elle veut bien connaître un peuple, après avoir déterminé l'idée de ce peuple et s'être bien pénétrée du priiicipe que ce peuple accomplit cette idée progressivement, doit rechercher et suivre ce mouvement progressif dans chacun des cinq élémens que je viens de rappeler, et d'abord dans l'industrie, dans les lois, dans l'art et dans la religion.
Et il ne doit pas suffire à la philosophie de l'histwf e d'examiner ces quatre élémens les uns
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après les autres , d'interroger chacun d'eux , de lui demander ce qu'il signifie, et de suivre son développement progressif, il faut encore qu'elle compare ces élémens entre eux pour en saisir les rapports, car ces rapports sont loin d'être indifférens. Il faut qu'elle reconnaisse si ces élémens n'ont pas d'autre rapport que celui de coexistence, ou si tel ou tel élément précède les autres ou les suit , lequel domine ou lequel est subordonné. Il faut qu'elle recherche surtout le rapport de l'élément religieux et de l'élément politique, si, par exemple, la religion précède et domine les autres élémens, qui alors se groupent en quelque sorte et se fondent autour d'elle , ou si au contraire , dans le développement relatif de ces élémens , c'est l'élément politique qui domine d'abord ou qui finit par dominer tous les autres. ♦
Au reste, soit que ces élémens coexistent entre eux dans une importance égale, soit que l'un d'eux domine tous les autres, il est certain qu'ils se développent harmoniquement , et qu'à tous les degrés de l'existence d'un peuple ils présentent tous le même caractère; et il le faut bien, car en dernière analyse tout peuple est un.
C'est en considérant un peuple sous ces points
(le vue divers, et qui pourtant se tienneot intimement y que la philosophie de l'histoire évitera les vues partielles et bornées qui Vont si souvent égarée. Souvent l'historien préoccupé d'un intérêt particulier, par exemptei de l'intérêt politique , considère dans un peuple presque exclusivement l'élément politique; ou préocupé de l'idée de la religion , il considère presque exclusivement encore l'élément religieux ; et alors ou il n^lige tous les autres élémens et mutile rhistoire, ou, sans les négliger, il leur impose à tous le caractère qu'il emprunte à l'élément exclusif qu'il considère, et s'il ne mutile pas l'histoire , il la fausse. L'histoire alors est très claire, car je ne sache pas de plu& sûr moyen de clarté que la prédominance d'une idée particulière. La philosophie de l'histoire doit tout embrasser , industrie, lois, arts, religion; mais on conçoit qu'alors son dernier résultat , c'est-à-dire la formule dernière sous laquelle elle résun^e un peuple, ne réfléchissant plus le caractère exclusif d'un seul élément particulier , mais les caractères à la fois harmoniques et variés de plusieurs^ ne peut avoir la simplicité qui accompagne aisément les formules exclusives. Ne considérezvous un peuple que par le coté politique? ici
DB l'histoire Dé LA PHILOSOPHIE. l3
la formule même la plus élevée n*est pas fort embarrassante.il est plus difficile de comprendre et de représenter les idées fondamentales de la religion d'un peuple , et nous entrons déjà dans des routes plus sombres. Nous n'entrons pas dans des routes moins obscures quand nous voulons pénétrer le sens intime et mystérieux des montïmens des arts. Ordinairement on ne considère l'histoire d'un peuple que par son côté politique r comme ce côté politique est le plus superficiel, il est aussi le plus clair de tous , et l'histoire exclusivement politique , toute fière de sa clarté, accuse la philosophie de l'histoire d'être inintelligible. En effet, la philosophie de l'histoire dans ses vastes et profondes recherclies , obligée de combiner plusieurs élémens dont quelques uns se cachent dans les replis les plus délicats de la pensée et de l'histoire, et, de leurs rapports divers péniblement constatés , de déduire , par la généralisation la phis laborieuse, une formule assez compréhensîve pour embrasser à la fois l'industrie, les lois, les arts et la religion , ne peut et ne doit pas prétendre à une popularité incompatible avec tout^ vraie philosophie. Et cependant la philosophie (le rhistoire n'a pas encore abordé Félément de
f4 COURS
la vie d'un peuple le plus important peut-être, mais sans contredit le plus difficile à saisir^ et le plus obscur en apparence , quoique toute lumière véritable soit en lui.
Messieurs , $'il y avait dans le développement nécessaire d'un peuple un élément qui eût la singulière propriété d'être particulier comme tous les autres, et en même temps d'avoir pour condition de son développement la forme de la généralité; si cet élément avait encore pour caractère historique de ne jamais précéder les autres et de les suivre toujours ; si d'ailleurs il était certain que cet élément réfléchît et résumât tous les autres ; et si encore cet élément en apparence profondément obscur , puisqu'il est le plus élevé de tous, puisqu'il est général et réfléchi, était en réalité éminemment clair par les raisons qui font son obscurité apparente, clair de toute la clarté supérieure de la généralité sur la particularité, de l'abstraction sur ce qui est concret, de la réflexion sur le mouvement instinctif et spontané de la pensée ; si , dis-je , il existait un tel élément , et si la philosophie de rhistoire jusqu'ici l'avait totalement négligé, je vous demande ce qu'il faudrait penser de ce qu'a été jusqu'ici la philosophie de l'histoire :
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE l5
cet élément , Messieurs , c'est la métaphysique, La pensée de l'homme se développe de différentes manières*; mais elle n'arrive à se comprendre elle-même , que quand sur tout ce (ju'elle a conçu elle se demande : Tout cela estil vrai en soi? Quel est le fond de tout cela? Quels sont les principes secrets, c'est-à-dire les idées générales qu'enveloppent toutes ces choses? Et ces principes n'en supposent-ils pas d'autres? Est-il impossible d'élever ces généralités à un plus haut degré de généralité encore ? car il ne faut s'arrêter qu'aux bornes infranchissables de la pensée, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus général, à la plus baute abstraction, à la plus haute simplicité : idée générale, idée abstraite, idée simple; toutes expressions synonymes. Ces questions. Messieurs, sont lame de la métaphysique. Là , sans doute tout est obscur pour les sens et pour Timagination, pour les enfans et pour les femmes; mais là aussi est toute lumière pour la réflexion , pour celui qui se demande un compte viril de ce qu'il pense. Sur chaque matière , tant qu'on n'est pas arrivé aux idées élémentaires de cette matière , à sa métaphysique, on n'est arrivé au fond de rien, on ignore le dernier mot de toute chose.
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Mais de quoi s'occupe spécialement la meta' physique? De quoi elle s'occupe? Prenez les livres de métaphysique. Messieurs ; et je ne vous dis pas : Prenez tel ou tel , mais prenez qui vous voudrez, prenez Platon ou Aristote, prenez Malebranche ou Leibnitz; faites mieux : ouvrez Condillac ; certainement il n'est pas incompréhensible de profondeur. Or, quels sont les problèmes qu'il agite ? De quoi parle-t-il ? que dit-il ? Qu'il n'y a dans la pensée que des idées sensibles généralisées, c'est-à-dire des idées particulières ajoutées les unes aux autres, c'est-à-dire des idées contingentes. Selon Condillac, tout est contingent, variable, fini. Condillac nie l'infini, l'unité, la substance, etc., et réduit tout à l'indéfini, au fini multiplié par lui-même, à une simple collection de quantités et d'accidens, etc. Je n'invente pas, je raconte. D'un autre côté, prenez l'idéalisme : il admet à grand'peine le contingent ^ le multiple, le fini, et s'enfonce dans les profondeurs de la cause , de l'un , du nécessaire, de l'absolu, de l'être en soi. Voilà le terrain de la métaphysique, et voilà sa langue. Pensez-y, Messieurs ; ce n'est pas moi qui ai créé ces problèmes^ ce n'est pas moi qui ai fait ces dénominations ; j'accepte les unes avec les autres
DE l'hiSTOIRS de LA PHILOSOPHIE. fj
de la main des siècles; et quand de beaux esprits, dans des scrupules d'élégance qu'ils prennent pour une sage circonspection, accusent ces formules, qu'ils accusent donc la philosophie elle-même; car depuis qu'elle est née, elle n'a pas d'autres matières, elle n'a pas un autre langage* Depuis l'auteur du Nyaia jusqu'à Aristote, depuis Aristote jusqu'à Leibnitz et Kant, la matière et la langue de la métaphysique n'ont pas changé , car le but de la meta- ' physique est resté le même , savoir, de rappeler la pensée à ses élémens essentiels; et ces élémens, toujours à peu près les mêmes, affectent toujours à peu près les mêmes expi essions. La langue de la métaphysique est donnée; il faut en prendre son parti.
Voyez, Messieurs : excluez la philosophie de l'histoire , et soutenez alors que dans toute époque donnée la philosophie est arbitraire et insignifiante; que les philosophes sont des oisifs qui tirent au hasard de leurs rêveries un certain nombre de systèmes, sans rapport avec l'esprit du temps, ni avec les autres élémens de la civilisation. Ou si vous n'osez pas le soutenir, si vous accordez que la philosophie est en rapport avec l'époque qui la produit, je
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vous demanderai si ce rapport est un simple rapport de coïncidence, ou si ce n'est pas un rapport de supériorité, un rapport de prédominance ; je vous demanderai si la philosophie ne r^échit pas toute la civilisation contemporaine sous la forme la plus générale , la plus abstraite, la plus simple et par conséquent la plus claire en réalité. Toutes nos leçons antérieures aboutissent à ce résultat. L'accordezvous? Alors voici la conclusion que le raisonnement vous impose : c'est que les formules métaphysiques sont l'expression dernière d'une époque, et que quand on caractérise avec elles une époque , on ne fait que tirer du fond d'une époque ce qui y était contenu , ce qui , se développant d'abord naïvement dans la forme extérieure de l'art , de la religion , de l'industrie et de la politique , revient sur SQi-méme dans sa généralité et sa profondeur, sous la forme philosophique. Or, quelles sont les formules philosophiques? Nous l'avons vu^ c'est le contingent et le nécessaire , c'est la substance et la cause , l'absolu et le relatif, l'être et le phénomène, l'infini et le fini. Donc irrésistiblement , Messiurs, et non pas au nom de l'imagination , mais de la raison , de la nécessité et de la dialectique , les
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formules métaphysiques sont l'expressioa générale légitime , et seule légitime , de la vie d'un peuple. Ainsi ces formules effrayantes par lesquelles la philosophie débute , l'historien les retrouve à la suite de ses recherches comme la dernière conclusion de l'histoire, et il les retrouve nécessairement. Que ce soit là ma réponse aux bons jeunes gens qui , dans nôtre excellent pays, après quelques mois d'études, sans comprendre, du moins sans avoir étudié ni la métaphysique ni l'histoire, se hâtent de prononcer des arrêts historiques et philosophiques, et nous accusent d'imposer des formules métaphysiques à Thistoire. La philosophie de l'histoire a contre elle, je le sais, bien des préjugés; car elle est d'hier, elle est venue la dernière, elle est venue en son temps, comme la raison vient après l'imagination; mais elle est venue enfin, rien ne peut la détruire; or, sa mis^ sion est de comprendre Thistoire, et non de s'arrêter à ses jeux extérieurs, à ces images à la £em8 brillantes et obscures dans lesquelles ordinairement on la contemple.
Tels sont. Messieurs, les différens aspects sous lesquels la philosophie de l'histoire doit considérer un peuple. Y en a-t-il d'autres? Con-
ao COURS
naissez-vous dans la vie d'un peuple quelque autre élément que ceux que nous avons énumérés ? Dans ce cas, c'est le devoir de la philosophie de l'histoire d'examiner ce nouvel élément et de le mettpe en rapport ou en contradiction avec les autres. Mais il n'y en a pas, il ne peut y en avoir d'autres. La métaphysique est nécessairement le développement le plus élevé de la vie d'un peuple , son dernier développement , car que peut-il y avoir par delà la réflexion dans là vie intellectuelle ? que peut^il y avoir pour la pensée au delà de l'étude des lois essentielles et des formes les plus simples de la pensée?
Voilà donc un peuple bien connu , examiné sous toutes ses £aces , approfondi et épuisé pour ainsi dire dans tous ses élémens. Mais nous n'avons considéré ce peuple que relativement à Iqi-méme; il faut le mettre en rapport avec les autres peuples qui sont renfermés dans la même époque du monde. Toute époque du monde est une dans son idée fondamentale , et en même temps elle est diverse par les diverses idées qui doivent aussi y jouer leur rôle ; pour représenter différentes idées, elle doit avoir différens peuples; il faut donc examiner les rapports de ces différens peuples .d'une même époque entre
eux. Ils ont nécessairement des différences puisqu'ils représentent des idées diverses. Je néglige en ce moment ces différences , et je m'arrête à ceci, qu'ils doivent avoir des ressemblances plus grandes que leurs différences, puisque tous sont renfermés dans une seule et même époque. Comme un peuple est un, de même une époque est une. Les peuples qui sont renfermés dans une même époque, en jouant des rôles différens, jouent pourtant des rôles analogues. La philosophie de rhistoire devra saisir, ces ressemblances. Mais elle ne doit pas s'arrêter à des ressemblances vagues et générales; elle doit tout approfondir, et rechercher en détail quel est dans ces différens peuples les caractères correspondans de l'industrie , des lois , des arts , des religions , des systèmes philosophiques. Or , lorsque la philosophie dé l'histoire aura étudié ainsi l'industrie, les lois^ les arts, les religions, les systèmes philosophiques des différens peuples d'une époque, pour en saisir toutes les ressemblances essentielles , alors elle verra que tons ces ^lémens sont harmoniques entre eux chez ces différens peuples, parce qu'ils se rencontrent dans une seule et même époque. Les résultats obtenus par l'examen approfondi d'un peuple
particulier ne seront pas changés , ils ne seront qu^agrandis. Plus dans un peuple il y a d'élémens à étudier , et plus l'idée générale que représente ce peuple est facile à dégager; de méme^ plus ridée d'une époque a d*organes différent dans lesdifférens peuples dont se compose cette époque, plus il est aisé de la reconnaître. L'idée reste la même , seulement son développement , son horizon est plus étendu ; c'est-à<<lire que si vous étiez arrivés à une formule déjà assez gé^ nérale pour un peuple particulier, la formule dernière qui représentera tous les peuples d'une époque, toute une époque du monde, sera beaucoup plus générale et plus compréhensive^ Or, c'est la philosophie d'un peuple qui a donné son caractère propre à tout le développement de ce peuple. Donc, dans une époque, ce sont lesphilosophies des différens peuples de cette époque, comparées, rapprochées et résumées dans leurs ressemblances, élevées à une idée commune, c'est l'idée philosophk|ue qui résulte de cette généralisation qui devient l'idée de l'époque. ,
En effet , il est certain que dans toute époque ( il ne s'agit plus d'un seul peuple ) , avecla variété nécessaire à la réalité de l'unité ,
DE l'histoire de LA. PHILOSOPHIE. 23
avec une assez grande diversité d'écoles philosophiques , il n'y a qu'un seul et même esprit philosophique , car il n'y a qu'un seul et même esprit dans toute époque. De plus , cet esprit , nous l'avons vu, est toujours exclusif, particulier, borné, puisqu'il doit paraître et disparaître ; car il n'y a pas qu'une époque dans le monde, il faut qu'il y en ait plusieurs ; la formule métaphysique d'une époque , puisqu'elle doit paraître et qu'elle doit disparaître, sera donc exclusive , et , quoique très générale en elle-même , elle sera très particulière relativement aux autres formiiles des autres époques ,. précédentes ou ultérieures. Il suit de là que la formule de la philosophie d'une époque sera particulière, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas à la fois le fini et l'infini et le rapport du fini à l'ihfini , mais qu'elle sera l'une ou Tautre de ces trois formules auxquelles nous avons ramené toutes les idées qui peuvent entrer dans l'intelligence humaine. Voilà donc les formules nécessaires de la pensée devenues les résultats nécessaires de toute époque. Or , qu'est-ce que le résultat d'une époque ? Ce n est pas moins que le principe même de cette époque arrivée à son complet développement; et ce principe est une
idée incertaine et vague à son origine , et qui , développée d'abord obscurément sous Tapparente clarté des quatre élémens que je vous ai signalés , et revenue à elle-ménie sous Tapparente obscurité de la métaphysique , se résout en une formule égale à 1- une des trois grandes formules de la pensée , en une formule qui seule peut comprendre les formules diverses des autres élémens, parce que seule elle est universelle par sa nature. Essaieriez-vous d'imposer à la philosophie , à l'art , à l'état , à l'industrie, la formule religieuse ? Vous ne le pouvez pas; car la philosophie, par exemple y n'est pas subordonnée à la religion ; il implique que la réflexion soit subordonnée au symbole, le plus général à ce qui l'est moins. Essaieriez - vous d'imposer à toute une époque la formule de l'élément politique ? Encore moins , car tous les autres élémens résistent à 4a loi, surtout la philosophie qui comprend la loi , mais qui n'y est point comprise. La seule formule légitime d'une époque est donc la formule métaphysique , précisément parce qu'elle est métaphysique, parce qu'elle est assez compréhensive pour embrasser et dominer la formule dernière du développement de tous les autres élémens.
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 2 5
Messieurs, nous n'avons considéré jusqu'ici que les rapports de ressemblance des différens peuples dont se compose une époque; en effet , toute époque étant une , les différens peujMes qui la composent doivent se ressembler entre eux; mais ces différens peuples sont différens, donc ils doivent soutenir entre eux des rapports de différence. La philosophie de l'histoire doit envisager aussi ces différences, les embrasser dans leurs causes et dans leurs effets, et les suivre dans toute l'étendue de leur action.
Il y a dans une époque différens peuples, parce que dans une époque il y a différentes idées. Chaque peuple représente une idée et non pas une autre. Cette idée, générale en ellemême, est particulière relativement à celles que représentent les autres peuples de la même époque ; elle est particulière , elle est elle et non pas une autre, et à ce titre elle exclut toute autre qu'elle; elle l'exclut en ce que ou elle l'ignore ou elle la repousse. En effet, toute idée qui domine dans un peuple y domine comme l'idée unique qui représente pour ce peuple la vérité tout entière; et pourtant, loin qu'elle soit la vérité tout entière, elle ne la représente que par un coté, et d'une manière imparfaite.
comme ce qui est particulier, borné, exclusif^ peut représenter la vérité universelle et absolue. Maintenant ces différences des différens peuples, comment vivent-elles ensemble? Ne peuvent-elles pas coexister en paix? Non, car à quelle condition une idée incomplète, exclusive, peut-elle coexister en paix à coté d'une autre idée exclusive et incomplète ? C'est à la condition d'être reconnue par la philosophie comme incomplète et exclusive, et en même temps absoute par la philosophie, comme contenant une portion de vérité. La philosophie trouve toutes les idées exclusives dusses par un un côté et vraies par un autre ; elle les accepte toutes , les combine et les réconcilie dans le sein d'un vaste système où chacune trouve sa place. Ce que Êiit une sage philosophie, l'histoire le fait aussi, à l'aide des siècles, dans son mouvement universel et dans l'ample système qu'elle engendre et déroule successivement. Mais, Messieurs, il n'en est pas ainsi pour un peuple; un peuple n'est ni un philosophe éclectique, ni l'humanité tout entière ; ce n'est qu'un peuple particulier; il accepte donc comme vrai en soi ce qui n'est vrai que relativement ; il accepte comme la vérité absolue ce qui n'étant qu'une
vérité relative avec la prétention d'être la vérité absolue, est qu'une erreur.
Or, les idées particulières des différens peuples d'une même époque, ne se sachant pas comme des idées particulières, c'est-à-dire exclusives et fausses, mais se prenant pour vraies, c'est-à-dire complètes et absolues , aspirent par conséquent à la domination, et se rencontrent dans cette prétention commune d'être seules vraies, absolument vraies, et seules dignes de la domination. Là, Messieurs, est la racine indestructible de la guerre. Ce qui aux yeux de la philosophie n'est que distinct, entre les mains du temps est ennemi, et les diversités et les différences deviennent, sur le théâtrede l'histoire, des oppositions, des contradictions, des luttes. Cela n'est pas moins vrai dans la vie intérieure d'un peuple que dans les relations extérieures des peuples entre eux. Nous avons distingué comme élémens de la vie d'un peuple l'industrie, l'état, l'art, la religion et la philosophie; nous avons parlé de leurs rapports de coexistence, de leurs rapports de prédomipance ou de subordination , et nous avons décrit ces rapports avec le calme de la philosophie. Mais ces différens élémens ne le preiment point ainsi ; nul ne veut se subordonner; il ne leur suffit pas même de coexister
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avec indépendance harmonie, ils tendent à se vaincre et à s'absorber l'un l'autre. Ainsi l'industrie, tout occupée de l'utile, voudrait y réduire tout le reste ; l'état empiète sans cesse et attire tout dans sa sphère ; la religioB , fille du ciel, ne peut consentir à abdiquer l'empire , et elle se croit le droit de donner des lois à l'industrie, à l'état, et à l'art, qui de son coté sacrifie tout au sentiment de la beauté et à son but particulier. La philosophie est, très paisible, surtout dans l'histoire, dans Diogène de Laerte et dans Brucker. Mais en réalité, loi^sque Tétat, ou lorsque la religion veut la réduire à l'état de servante (ancilla iheologiœ) , elle résiste, quelquefois elle attaque, et de là des luttes qui peuvent être et qui souvent ont été sanglantes. Cet état de guerre suit de la diversité essentielle des élémens ; la guerre , comme la diversité des élémens, est nécessaire à la vie; les combats des partis, dans les limites de la constitution donnée d'un peuple politique, font la vie de ce peuple. Il en est de même à l'extérieur. Les luttes des peuples d'une époque entre eux font la vie d'une époque; nulle ne s'est écoulée sans guerre , nulle ne le pouvait.
La guerre a sa racine dans la nature des idées des différens peuples, qui étant nécessairement
partielles, bornées, exclusives, sont nécessaire* ment hostiles, agressives, tyranniques; donc la guerre est nécessaire.
Voyons maintenant quel sont ses effets. Si la guerre n'est autre chose que la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différens peuples , il s'ensuit que dans ce choc l'idée qui sera plus faible sera détruite par la plus forte , c'est-à-dire sera absorbée et assimilée par elle ; or la plus forte idée dans une époque est nécessairement celle qui est le plus en rapport avec l'esprit même de cette époque. Chaque peuple représente une idée; les peuples différens d'une même époque représentent différentes idées; le peuple de l'époque qui représente l'idée le plus en rapport avec l'esprit général de l'époque, est le peuple appelé dans cette époque à la domination. Quand l'idée d'un peuple a fait son temps, ce peuple disparait; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu'un autre peuple la lui dispute et la lui arrache ; de là la gueiTe. Défaite du peuple qui a fait son temps , victoire du peuple qui a le sien à faire et qui est appelé à l'empire, voilà l'effet certain et incontestable de la guerre ; donc la guerre est utile.
Messieurs , je ne viens pas ici faire l'apologie
3o COURS
de la guerre ; la philosophie n est d'aucun parti en ce inonde ; elle ne fait Tapologie de rien , comme elle n'accuse rien ; elle aspire à comprendre tout. Je ne fais pas l'apologie de la guerre , je l'explique. Sa racine , vous la connaissez , elle est indestructible ; ses effets , vous les connaissez , ils sont bienfaisans.
En effet, si ce sont les idées qui sont aux prises dans une guerre, et si celle qui l'emporte est nécessairement celle qui a le plus d'avenir, il fallait que celle-là l'emportât, et par conséquent qu'il y eût guerre ; à moins que vous ne vouliez empêcher l'avenir, arrêter la civilisation, à moins que vous ne vouliez que l'espèce humaine soit immobile et stationnaire. L'hypothèse d'un état de paix perpétuel dans l'espèce humaine. est l'hypothèse de l'immobilité absolue. Otez toute guerre, et au lieu de trois époques il n'y en aura qu'une ; car s'il n'y a pas destruction d'une époque et victoire de l'autre, il est clair que l'une ne cédera point la place • à l'autre , et qu'il n'y aura jamais qu'une seule et même époque. Bien plus, non seulement il n'y aura pas trois époques, mais même dans une époque donnée il n'y aura aucun progrès; car les différences ne se fondront pas, et les différens
DE L HISTOIRE DE LA. PHILOSOPHIE. 3l
peuples resteront éternellement dans l'abrutis* sèment de Fidée exclusive qui les subjugue, et qui , bonne pour un temps, si elle ne se modifiait jamais, serait la condamnation de ce peuple aune erreur perpétuelle. Ainsi un peuple n'est progressif qu'à la condition de la guerre. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'histoire : la guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées , à coups d'épée et à coups de canon ;
une bataille n'est pas autre chose que le combat de l'erreur et de la vérité ; je dis vérité, parce que dans une époque donnée une moindre erreur est vérité relativement à une erreur plus grande ou à une erreur qui a fait son temps ; la victoire et la conquête ne sont pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille devenue l'erreur d'aujourd'hui.
Aussi, Messieurs, quand deux armées sont en présence, il se passe un bien plus grand spectacle que celui dont la philanthropie détourne les yeux. Elle ne voit que des milliers d'hommes qui vont s'égorger, ce qui est assurément im grand malheur. Mais d'abord la mort est un phénomène qui n'a pas lieu seulement sur les champs de bataille ; et après tout, comme on l'a dit , la guerre change assez peu les tables de mortalité. Et puis^
ce n'est pas la mort qui est déplorable en soi; c'est la mort injuste, injustement donnée ou re* çue. Que mille cœurs qui battaient tout à l'heure cessent de battre, c'est un fait bien triste; mais qu^une goutte de sang innocent soit versée, c'est plus qu'un fait pénible , c'est un mal et un mal horrible. Un innocent qui périt doit niille fois plus exciter la douleur amère de l'humanité, que des armées de héros qui savent qu'ils vont à la mort , et qui y vont librement pour une cause juste à leurs yeux et qui leur est chère. II n'y a point d'iniquité dans les grandes batailles , il ne peut même y en avoir; car ce ne sont pas les hoiomes nr leurs passions qui sont aux prises, ce sont des causes, ce sont les esprits opposés d'une époque, ce sont les différentes idées qui dans un siècle animent et agitent l'humanité. Voilà ce que la philanthropie ne voit pas, et ce qui a donné tant d'importance, tant d'intérêt, tant de célébrité aux batailles. Connaissez-vous quejque chose qui ait plus de réputation que Platée et Salamine? Pourquoi? L'humanité est fort personnelle, Messieurs, je lui en demande pardon ou plutôt je l'en félicite; car dans l'histoire il ne s'agit que d'elle ; c'était elle qui était en causé à Platée et à Salamine : de là la haute
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 33
renommée de ces deux journées. J'avoue que je serais très médiocrement disposé à m'émouvoir beaucoup parce qu'un certain nombre d'hommes partis d'un pays , et arrivés dans un autre , ont été battus par un petit nombre d'indigènes, ou ont écrasé ce petit nombre. Mettez tout cela dans le moyen âge, aux mêmes lieiix, entre les mêmes hommes ; il n'y a plus aucune importance. Qu'est ceci, Messieurs? C'est qu'il ne s'agissait à Platée ni des lieux ni des hommes , mais de la cause. Et il ne faut pas croire que cette cause soit celle du despotisme et de la liberté; cet honorable lieu commun n'est que l'enveloppe d'une idée tout autrement profonde. Alexandre réduisît les Thébains, cela est certain; Thèbes passa de la liberté à l'esclavage; qui s'en soucie? Ce n'est donc pas seulement de la liberté, de la liberté de quelques milliers de paysans de l'Attique, qu'il était question à Platée; la cause était tout autrement grande : ce n'étaient pas seulement la liberté et le despotisme qui étaient en^ gagés , c'étaient le passé et l'avenir du monde , c'étaient l'esprit ancien et l'esprit nouveau qui se rencontraient d'une manière sanglante. La victoire est restée à l'esprit nouveau. Voilà pourquoi ce nom de Platée est si solennel. Il en est
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de même d'Ârbelles : il ne s'y agissait point de la famille de Darius et de la dynastie macédonienne, car l'humanité se serait fort peu intéressée à l'une et à l'autre; mais à Arbelles, et c'est peut-être là, Messieurs, la plus grande journée du monde, il a été déclaré que non seulement le nouvel esprit pouvait résister à l'ancien, comme il avait été vu à Marathon et à Platée, mais il a été démontré que l'esprit nouveau était plus fort que l'ancien; qu'il était en état de lui rendre ses visites , et de les lui faire un peu plus longues. En effet, les résultats d'Arbelles ont duré deux siècles. Deux cents ans après Arbelles, les traces d'Alexandre, une civilisation grecque, un empire tout grec, étaient encore dans la Bactriane et la Sogdiane , et sur les bords de l'Indus. Le même motif attache le même intérêt au nom de Pharsale. J'aime et j'honore assurément le dernier des Brutus, mais il représentait l'esprit ancien , et l'esprit nouveau était du côté de César; cette longue lutte que M. Nieburh a si bien discernée et décrite dans l'histoire romaine dès ses origines, entre les patriciens et les plébéiens, cette lutte de plusieurs siècles finit à Pharsale. César était Cornélien par sa famille ,
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE.
non par son esprit; il succédait, non à Sylia, mais à Marins, lequel succédait aux Gracques. Ii'esprit nouveau demandait une plus. grande place ; il la gagna à Pbarsale ; ce ne fut pas le jour de la liberté romaine, Messieurs, mais celui de la démocratie, car démocratie et liberté ne sont pas synonymes; toute démocratie, pour durer, veut un maître qui la gouverne; ce jour-là elle en prit un , le plus magnanime et le plus sage dans la personne de César. Il en est de même de toutes les grandes batailles. Je ne peux pas vous faire ici. Messieurs « un cours de batailles : prenez-les toutes les unes après les autres; prenez Poitiers, prenez Lépantc, prenez Lutzen, etc.; toutes sont célèbres, parce que dans toutes ce ne sont pas des hommes qui sont en cause, mais des idées; elles intéresscnf: l'humanité, parce que l'humanité comprend à merveille que c'est elle qui est engagée sur le champ de bataille.
Messieurs, on parle sans cesse des hasards de la guerre , et il n'est question que de la fortune diverse des combats ; pour moi, je crois que c'est un jeu très peu chanceux, un jeu à coup sûr : les dés y sont pipés, ce semble, car je porte le défi qu'on me cite une seule partie perdue par
l'humanité. De fait, il n'y a pas une grande bataille qui ait tourné au détriment de la civilisation. La civilisation peut bien recevoir quelque échec, les armes sont journalières; mais définitivement l'avantage, le gain et l'honneur de la campagne lui restent; et il implique qu'il en soit autrement. Admettez-vous que la civilisation avance sans cesse? Admettez-vous qu'une idée qui a de l'avenir doit l'emporter sur une idée qui n'en a plus, c'est-à-dire dont toute la pui&* sance est usée? L'admettez -vous? Et vous ne pouvez pas ne ne pas l'admettre. Donc il s'ensuit que toutes les fois que l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir se trouveront aux prises, l'avantage restera nécessairement à l'esprit nouveau. Nous avons vu que l'histoire a ses lois; si l'histoire a ses lois, la guerre, qui joue un si grand rôle dans l'histoire , qui en représente tous les grands mouvemens et pour ainsi dire les crises, la guerre doit avoir aussi ses lois, et ses lois nécessaires; et si, comme je l'ai démontré, l'histoire avec ses grands événemens n'est pas autre chose que le jugement de Dieu sur l'humanité, on peut dire que la guerre n'est pas autre chose que le prononcé de ce jugement, et que les batailles en sont la promulgation écla-
DE l'hISTOIRE de LA PHILOSOPHIE. 3'J
tante; les défaites et les victoires sont les arrêts de la civilisation et de Dieu même sur nn peuple, lesquels déclarent ce peuple au dessous du temps présent, en opposition avec le progrès nécessaire du monde, et par conséquent retranché du livre de vie.
J'ai prouvé que la guerre et les batailles sont premièrement inévitables, secondement bienfaisantes. J'ai absous la victoire comme nécessaire et utile; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste, dans le sens le plus étroit du mot ; j'entreprends de démontrer la moralité du succès. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force, et une sorte de sympathie sentimentale nous entraîne vers le vaincu; j'espère avoir démontré que puisqu'il faut bien qu'il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut alkr plus loin, il faut prouver que le vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être; il faut prouver que le vainqueur non seulement sert la civilisation , mais qu'il est meilleur , plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur. S'il n*en était pas
ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation , ce qui est impossible, l'une et l'autre n'étant que deux côtés, deux élémens distincts mais harmoniques de la même idée.
Messieurs, tout est parfaitement juste en ce monde; le bonheur et le malheur sont répartis comme ils doivent l'être ; le bonheur n'est donné qu'à la vertu , le malheur n'est imposé qu'au vice. Je parle en grand, sauf les exceptions, s'il y en a. Vertu et bonheur, malheur et vice, toutes choses qui sont dans une harmonie nécessaire. Et quel est le principe de cette conviction consolante? C'est la pensée humaine elle-même , qui ne peut pas ne pas rattacher invinciblement l'idée de mérite et de démérite à l'idée de juste et d'injuste. En fait, dans la pensée humaine l'idée de mal moral et de bien moral est liée à l'idée de mal physique et de bien physique, c'est-àdire au bonheur et au malheur. Celui qui a bien fait croit et sait qu'il lui est du une récompense proportionnée à son mérite. Le spectateur désintéressé et sans passion porte le même jugement. Les bénédictions s'atlrcssent naturellement à la vertu, les malédictions au crime réel ou supposé. L'harmonie nécessaire
DB l'hISTOIRB de LA PHILOSOPHIE. So
du bonheur et de la vertu , du malheur et du vice, est une croyance du genre humain qui, sous une forme ou sous une autre , éclate dans ses actions et dans ses paroles, dans ses sympathies comme dans ses colères, dans ses craintes et dans ses espérances. Maintenant , sans faire ici une théorie ni une classification des vertus, je me contente de vous rappeler que la prudence et le courage sont les deux vertus qui contiennent à peu près toutes les autres. La prudence est une vertu, Messieurs, et voilà pourquoi , entre autres raisons , elle est un élément de succès; l'imprudence est un vice, et voilà pourquoi elle ne réussît guère; le courage est une vertu qui a droit à la récompense de la victoire; la faiblesse est un vice, partant elle est toujours punie et battue. Non seulement les actions imprudentes et les actions lâches , mais, les pensées, les désirs, les mouvemeus coupables qu'on nourrit et qu'on caresse dans l'intérieur de l'ame, sous la réserve qu'on ne les laissera pas dégénérer en actes; ces désirs , ces pensées, ces mouvemens coupables , en tant que coupable^', auront leur punition. Il n'y a pas une action, une pensée, un désir, un sentiment vicieux, qui ne soit puni tôt ou tard et presque toujours
4o COURS
immédiatement , en sa juste mesure ; et la réciproque est vraie de toute action, de toute pensée, de toute résolution , de tout sentiment vertueux. Tout sacrifice emporte sa récompense, toute concession à la faiblesse sa punition. Telle est la loi ; elle est de fer et d'airain (*), elle est nécessaire et universelle, elle s'applique aux peuples comme aux individus. Aussi je professe cette maxime que les peuples ont toujours ce qu'ils méritent, comme les individus. On peut plaindre si l'on veut les peuples , mais il ne faut pas accuser leur destinée , car ce sont toujours eux qui la font. Supposez un peuple généreux qui prît au sérieux ses idées, qui fût prêt à périr pour elles, et qui, au lieu d'attendre le jour du combat dans une sécurité imprudente et coupable y prévoyant l'attaque, s'y prépare de longue main, en entretenant en lui l'esprit guerrier, en fondant de grandes institutions militaires, en se formant à une discipline sévère , en préférant à des jouissances frivoles les soins mâles et virils dans lesquels se trempe le caractère des individus et des peuples; ce peuple-la, lorsqu'il paraîtra sur le chaipp de bataille , n'aura commis aucune faute;
(*) yoyez mon argument du Gorgias, traduction de Plator^, tom. III, et les Fragmens philosophiques , pag. 98.
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donc toutes les chances seront pour lui. Supposez à ce peuple un ennemi imprudent ou lâche, ayant des idées sans doute, mais ne les ayant pas assez à cœur pour leur faire les sacrifices qu'exigerait leur défense ou leur propagation , brave mais sans un état militaire bien entretenu et sans habitudes guerrières, ou avec une organisation militaire en apparence assez forte, mais sans résolution et sans énergie. Mettez en présence ces deux peuples; n'est-il pas évident que Fun étant plus moral et meilleur que l'autre, pins prévoyant , plus sage , plus courageux , méritera de l'emporter et l'emportera par conséquent? Voyez, par exemple, Constantinople au douzième siècle; c'était un empire en possession d'une civilisation assez avancée, un peuple qui avait des idées (et les premières de toules, des idées religieuses), qui s'en occupait vivement, qui se passionnait pour elles, au point d'être constamment sur les places publiques, de disputer sans cesse, et d'en venir à de véritables mêlées. Ce peuple était instruit, savant, ingénieux, ardent; mais en même temps A n'avait d'énergie que pour la dispute et les tracasseries intérieures; il ne savait pas obéir; il n'avait aucun soin de l'avenir, pas d'esprit militaire,
4a COURS
aucune grande institution , aucun apprentissage de la guerre, nulle mâle habitude, nulle énergie morale, nulle vertu. Donc il passera, et il mérite de passer sous les fourches caudines de la conquête. En face étaient des adversaires que les lettrés de Bysance ont appelés des barbares, mais qui ne Tétaient pas du tout; car ils avaient aussi leurs idées, ils les chérisseient, et ils étaient prêts à mourir pour elles; ils cherchaient à faire des conquêtes à leurs idées au prix de leur sang; et ils en ont fait parce qu'ils méritaient d'en faire. Aussi Constantinople a été bientôt emportée : l'Europe a poussé un cri de douleur, honorable pour l'Europe, accablant pour Constantinople; car, héritière d'une immense puissance, si Constantinople avait été digne d'elle, non seulement elle l'aurait conservée, mais elle l'aurait agrandie, elle lui aurait fait faire des conquêtes sur la barbarie. Au lieu de cela Constantinople a disputé, ergoté, subtilisé, et elle a succombé; elle a eu le sort qu'elle méritait : elle n'était plus digne delà puissance, et la puissance lui a étéôtée. Et il ne faut pas dire que, dans mon admiration pour les conquérans , j'enlève tout intérêt pour les victimes; je n'entends point ce langage. Il faut choisir entre un peuple cor-
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rompu, vicieux, dégradé, indigne d'exister puisqu'il ne sait pas défendre son existence et l'humanité qui n'avance et ne peut avancer que par le retranchement de ses éiémens corrompus. Puisqu'on parle de victimes , qu'on sache donc qu'ici le sacrificateur qu'on accuse, ce n'est pas le vainqueur, mais ce qui lui a donné la victoire, c'est-à-dire la providence. Il est temps, Messieurs, que la philosophie de l'histoire mette à ses pieds les déclamations de la philantropie, qu'elle amnistie la guerre , puisque la guerre est nécessaire, et l'étudié avec soin; car la guerre est l'action en grand, et l'action est l'épreuve décisive de ce que vaut un peuple ou un individu. C'est une expérience dans laquelle se montrent à découvert tous les éiémens cachés de l'ame ; l'ame passe tout entière avec ses puissances dans l'action. Voulez-vous savoir ce que vaut un homme? voyez-le agir, il met là tout ce qu'il vaut; de même toute la vertu d'un peuple comparaît sur le champ de bataille; il est là tout entier avec tout ce qui est de lui. La philosophie de l'histoire doit l'y suivre.
Selon moi, l'état militaire d'un peuple est avec sa philosophie le dernier mot de ce peuple; c'est donc avec la philosophie l'état militaire
d'un peuple que l'histoire doit le plus examiner; après avoir ajouté à ses recherches ce qu'elle avait jusqu'ici oublié, la philosophie, l'histoire doit y faire entrer aussi les institutions militaires des peuples et leur manière de faire la guerre Donnez-moi l'histoire militaire d'un peuple, je me charge de retrouver tous les autres élémens de son histoire, car tout tient à tout, et tout se résout dans la pensée comme principe et dans l'action comme effet, dans la métaphysique et dans la guerre. Ainsi l'organisation des armées, la stratégie même, importe à l'histoire. Vous avez tous lu Thucydide. Voyez la manière de combattre des Athéniens et des Lacédémonîens : Athènes et Lacédémone sont là tout entières. Vous rappelez-vous l'organisation de cette petite armée grecque de trente mille hommes,* qui , sous la conduite d'un jeune homme ( car ce sont presque toujours les jeunes hommes qui sont les héros de l'histoire), s'avança en Orient jusqu'au delà de laBactriane? C'était cette redoutable phalange macédonienne dont la configuration seule est le symbole de l'expansion rapide et puissante de la civilisation grecque , et représente tout ce qu'il y avait d'impétuosité, de célérité et d'ardeur indomptable dans l'esprit
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 4^
grec eit dans celui d'Alexandre. La phalange macédonienne était organisée pour la conquête rapide ^ pour tout percer , pour tout envahir. Elle est faite jiour une pointe avantageuse, pour l'attaque bien plus que pour la défense ; elle a un élan, un mouvement irrésistible; peu de force interne , dé poids et de durée. Mais regardez la légion romaine : Rome y est tout entière. Une légion c'est un grand tout , une masse énorme qui, en s'ébranlant, écrase tout sur son passage, sans menacer de se dissoudre, tant elle est compacte, vaste, et pleine de ressources en elle-même. A l'aspect d'une légion on sent que l'on est devant une puissance irrésistible, et en même temps devant une puissance durable qui balaie l'ennemi et qui le remplace , occupe le sol, s'y établit et y prend racine. La légion romaine c'est une ville, c'est un empire, c'est un petit monde qui se suffit à lui-même, car il y avait de tout dans son organisation. En un mot, la légion était une armée organisée non seulement pour soumettre le monde, mais pour le garder; son caractère est l'ensemble, le poids, la durée, la fixité, c'est-à-dire l'esprit de Rome. S'il me plaisait. Messieurs, je prendrais ainsi les institutions militaires de chaque grand peuple,
et je vous montrerais l'esprit de ce peuple daus celui de ces institutions. Mais sans prolonger cette discussion , vous devez concevoir maintenant que la philosophie de l'histoire ne peut pas ne pas considérer l'état militaire , l'organisation des armées, la stratégie même. Tout /
se rapporte à la civilisation, Messieurs, tout la mesure , tout la représente à sa manière. La philosophie de l'histoire ne doit donc rien mépriser. Il faut qu'elle considère dans un peuple tous ses élémens intérieurs, le commerce, l'industrie, l'art, la religion, l'étatet la philosophie, et qu'elle saisisse l'idée que tous ces élémens renferment et développent; ensuite il faut qu'elle suive cette idée dans son action, en dehors d'elle-même, en relation avec les autres idées contemporaines qu'elle attaque ou qui l'attaquent, c'est-à-dire dans son action militaire. Tout peuple vraiment historique a une idée à réaliser; il la réalise en lui-même, et quand il l'a suffisamment réalisée en lui, il l'exporte en quelque sorte par la guerre, il lui fait faire le tour de l'époque du monde ; il est conquérant, inévitablement conquérant; toute civilisation qui avance , avance par la conquête. Tout peuple historique est donc pendant quelque
temps conquérant ; enfin après avoir été conquérant , après s'être déployé tout entier, après avoir montré et donné au monde tout ce qu'il avait en lui , après avoir joué son rôle et rempli sa destination, il s'épuise, il a fait son temps, il est conquis lui-même; ce jour-là il quitte la scène du monde , et la philosophie de l'histoire l'abandonne, parce qu'alors il est devenu inutile à l'humanité.
PARIS. — DE ^IMPRIMERIE DE RIGNOUX , rue des Fnnct-Bourgeois-S.-Michel , n* 8.
ÏO* LtÇON. 16 JUIN l8îl8.
DE L'HISTOIRE
DE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs ,
Après avoir été des grandes époques de l'histoire aux lieux qui en sont le théâtre , et des lieux aux peuples qui les habitent , nous irons aujourd'hui des peuples à ces individus éminens qui les représentent dans l'histoire, et qu'on appelle des grands hommes.
J'espère que la dernière leçon a dû vous laisser la conviction qu'un peuple n'est pas seulement
une collection plus ou moins considérable d'individus réunis accidentellement entre eux par le lien d'une force extérieure prépondérante. Il doit vous être évident qu'un peuple n'est un véritable peuple qu'à la condition d'exprimer une idée qui passant dans tous les élémens dont se compose la vie intérieure de ce peuple y dans sa langue , dans sa religion , dans ses mœurs , dans ses arts , dans ses lois, dans sa philosophie, donne à ce peuple un caractère commun , une physionomie distincte dans l'histoire. Que de millions d'hommes ont vécu, senti, souffert, agi dans le centre de l'Asie et de l'.ifrique , dont l'histoire ne fait pas mention, parce que ces populations n'exprimant aucune idée, n'avaient et ne pouvaient avoir aucun sens, et par conséquent aucun intérêt pour l'histoire ! L'existence historique d'un peuple est donc tout entière dans son rapport avec l'idée qu'il représente, c'est-à-dire dansson^sprit. Cet esprit est sa substance. Otez à chacun des individus dans Icsquek .se divise extérieurement un peuple , l'identité de langue, de mœurs , de religion , d'art , de littérature, d'idées, vous leur enlevez, avec le lien qui 4es unit, le fonds même sur lequel ils vivent et qui les fiait être ce qu'ils sont. Et l'esprit d'un peuple
DE l'histoire UE LA PHILOSOPHIE. 5
n'est pas une substance nrTDrte, c'est un principe de dévelbppement et d'action , c'est une force à laquelle un peuple emprunte la sienne, qui le meut et le soutient tant qu'il dure, et qui lorsqu'elle se retire, après que son développement est accompli et épuisé, l'abandonne et le li>Te à la première conquête. C'est cet esprit encore qui constitue la patrie. La patrie. Messieurs, n'est pas seulement le sol en lui-même , ni telle ou telle institution particulière, c'est l'esprit commun à tous les citoyens, c'est l'idée qu'expriment pour tous et le sol qu'ils habitent, et les institutions, les lois, la religion, les mœurs, etc. , dont ils participent. Le patriotisme n'est autre chose que la symphatie puissante de tous avec tous dans un même esprit , dans un même ordre d'idées. Otez cette unité d'esprit et d'idées , c'en est fait de la patrie et du patriotisme.
Or, si tout peuple , je dis tout peuple véritable, tout peuple historique, est nécessairement un dans l'unité de l'esprit qui le fait être et agir et dans l'unité de l'idée qu'il représente, il suit que tout individu qui fait partie de ce peuple participe nécessairement de son esprit. Un individu qui dans un temps et dans un pays donné ne serait qu'un individu serait un monstre. Mais il n'y a
pas, il ne peut pas y avoir de pur individu, et tous les hommes qui habitent un même territoire, qui sont du même temps, qui parlent la même langue, qui ont la même religion et les mêmes mœurs, participent tous de la ménie idée et du même esprit.
Ainsi tous les individus dont se compose un peuple représentent tous l'esprit de cç peuple. Mais comment le représent-ils? Un peuple est un dans son esprit ; mais c'est une foule dans sa com position ejçtérieure, c'est-à-dire que c'est une grande multiplicité. Or, quelle est la loi de toute multiplicité? c'est d'être diverse, et par conséquent st^sceptible du plus et du moins. Hors de l'unité absolue tout tombe dans la différence , dansJe plus et dans le moins. Il est impossible que dans une foule donnée, telle qu'un peuple qui a, comme il a été démontré, un type commun, il n'y ait pas des individus qui représentent plus ou moins ce type. Comme il y en a qui le représentent moins, moins clairement, plus confusément, de même il y en a qui le représentent plus, plus clairement, moins confusément. De là une ligne de démarcation entre tous les individus d'un même peuple. Mais ceux qui sont iffWV le premier plan et représentent davantage
l'esprit de leur peuple, composent encore une foule 9 un grand nombre ^ tombent encore sous le plus et le moins; donc là est encore une nouvelle élite d'individus qui représente éminemment l'esprit de leur peuple. Il est impossible qu'il en soit autrement. De là deux choses : i^ la nécessité des grands hommes; 2^ leur caractère propre. Le grand homme n'est point une créature arbitraire qui puisse être ou n'être pas. Il n'est pas seulement un individu , mais il se rapporte à une idée générale qui lui communique une puissance supérieure, en même temps qu'il lui donne la forme déterminée et réelle de l'individualité. Trop et trop peu d'individualité tue également le grand homme. D'un côté l'individualité en soi est un élément de misère et de petitesse ; car la particularité , le contingent , le fini , tendent sans cesse à la division, à la dissolution, au néant. D'une autre part , toute généralité se rattachant à l'universalité et à l'infini , tend à l'unité et à l'unité absolue; elle a de la grandeur , mais elle risque de se perdre dans une abstraction chimérique. Le grand homme est l'harmonie de la particularité et de la généralité ; il n'est grand homme qu'à ce prix , à cette double con-
ditlou de représenter l'esprit général de soii peuple ; et c'est par son rapport à cette gênéralité qu'il est grand ; et en même temps de représenter cette généralité qui lui confère sa grandeur , dans sa personne , sous la forme de la réalité, c'est-à-dire sous une forme finie, positive, visible, déterrminée; de telle sorte que la généralité n'accable pas la particularité , et que la particularité ne dissolve pas la généralité; que la particularité et la généralité , l'infini et le fini, se fondent dans cette mesure qui est la vraie grandeur humaine.
Cette mesure , qui fait la vraie grandeur, fait aussi la vraie beauté. Les objets de la nature qui ont un caractère de généralité, d'universalité, d'immensité, d'infini, comme les montagnes,, les mers, les abymes du ciel, tous ces objets ont ce genre de beauté qu'on appelle le sublime. Le sublime a pour caractère de dépasser , de tendre & dépasser les limites de l'imagination et de toute représentation déterminée. Il y a en quelque sorte contradiction entre la force limitée de riioiagination humaine et le sublime. Quand l'art représente le sublime seul , il s'élance hors du fini , et n'engendre que des productions gigantesques , comme les pyramides
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d'Egypte , les monumens de Tlndostan j les monumens primitifs de presque tous les peuples. A l'autre extrémité dé la civilisation et de Timagination, considère- t-on des objets qui ont un caractère très déterminé et des formes très arrêtées, l'art entre-t-il dans des détails et dans le fini des choses, il tombe dans le joli et le mesquin. Soit en pratique, soit en théorie , les deux extrémités de la beauté, qui la manquent également, sont le joli et le sublime. L'école sensualiste ne pouvant dépasser 1^ contingent , le particulier, le déterminé, le fini, est condamnée au joli. L'idéalisme au contraire tend sans cesse au général, à l'universel, à l'infini, au sublime. La véritable beauté est dans le mélange du fini et de l'infini , de l'idéal et du sensible : la mesure est la vraie beauté.
Il en est de même en morale pour les caractères. Il est des individus qui n'ont pour ainsi dire qu'un caractère général, celui de leur siècle et de leur pays , purs échos de la voix de leur temps; c'est la foule , Messieurs , ce sont les êtres pour ainsi dire anonymes dans l'espèce humaine. Ne riez pas ^ ce n'en est pas la plus petite ni la plus mauvaise partie. A l'autre extrémité sont les amis de l'individualité, ces gens qui pour
s'élre avi&és de Réfléchir une ou deux fois daus leur vie, pour .s'jêirc saisis une minute dans leur pauvre indiTiduali té, s'y . enfoncent , s'y cramponnent pour ainsi dire^ sans pouvoir et sans vouloir en sortir, ramenant tout à leur sens individuel , et fièrement insurgés contre toute autorité. En effet, l'autorité n'est pas toujours la raison; cependant toute autorité ayant toujours quelque chose d'universel , est par cela seul condamnée à un peu déraison et de sens commun. La manie de l'individualité est de trancher le nœud qui unit l'individu au sens commun par J'auforité. Ce sont là, Messieurs, les originaux dans l'espèce bumainO'^ ils forment une classe à part , ils se donnent pour des héros d'indépendance , et ce sont en général des hommes sans énergie et sans caractère; ils s'agitent une minute sans rieu faire, et passent sans laisser dans l'histoire aucune trace. Les premiers, pour les appeler par leur nom , sont les hommes ordinaires , classe nombreuse, honnête et utile. Ce sont d'excellens soldats de l'esprit d'un peuple; ils forment l'armée de toute grande cause qui trouve assez de capitaines; c'est avec eux qu'on peut faire, p'est avec eux seulement qu'on fait de grandes phoses ; ils savent obéir. Mais les autres , indis-
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ciplinables , indignes de commander ^iiiçapables d'obéir , leur grand but sur cette immense scène du monde où ils paraissent un moment est de représenter, quoi, Messieurs? eux-méuies, et rien de plus. Aussi personne ne fait attention à eux; car l'humanité n'a pas assez de temps à perdre pour s'occuper des individus qui ne sont que des individus. Un grand homme, Messieurs, est égalemeptiloignéde l'original et de l'homme ordinaire. Il est peuple et il est lui. tout ensemble; il est l'identité de la généralité et de l'individualité, dans une mesure telle que Ifi géiijéralité n'étouffe pas l'individualité , et x^u'en même temps l'individualité ne détruit pas laigénérâlité, en lui donnant une forme réelle. Aici|9i l'esprit de son peuple et de son temps, voilà Tétoffe d'un grand homme, c'est là son véritable piédestal; c'est du haut de l'esprit commun à tous qu'il est grand et commande à tous.
Si l'esprit d'un peuple se résout nécessairement dans quelques grands représentans , et si, comme nous l'avons vu aussi , un peuple a des éléraens diftérens comme l'industrie , les sciences , les arts, les lois , la religion , la philosophie , tous ces différens élémens ont nécessairement des représentans ; et comme ces élémens
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dans un peuple ne restent pas dans le même état , mais se métatiiorphosent sans cesse , et en gardant le même caractère , parce qu'ils tendent au même but , se développent sans cesse dans un progrès dont les degi'és sont les momens divers de Texistence de ce peuple, tous ces difierens momens doivent avoir leurs représentans ; d'où il suit définitivement qu'un peuple étant tout entier dans les différens momens de son développement et dans les différens élémens de sa vie intérieure , et ces différens momens et ces différens élémens étant nécessairement représentés par quelques grands hommes, il suit, dis -je, qu'un peuple est tout entier dans ses grands hommes. En effet c'est en eux que Thistoire considère un peuple. Ouvrez des livres d'histoire, vous n'y voyez que des noms propres; et il est impossible qu'il en soit autrement; car si les masses ne font rien que pour elles-mênoes, elles ne font rien par elles-mêmes; elles agissent par leurs chefs , qui seuls occupent Tavantscène, et tombent seuls sous le regard du spectateur et de rhistorien. Les historiens ont fort raison de ne s'occuper que des grands hommes; seulement il faut qu'ils aient bien soin de ne les donner que pour ce qu'ils sont, c'est -à-
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dire, non pas pour les maîtres, mais^pour les représentans de ceux qui ne paraissent pas dans l'histoire; autrement un grand homme serait une insulte à Thumanité. Sous cette ré-' serve, il est certain que tout peuple se résolvant nécessairement en grands hommes de tout genre, l'histoire d'un peuple doit être faite, comme elle l'est , par l'histoire de ses grands hommes.
Maintenant, qu'est-ce qu'un peuple? Un peuple, nous l'avons vu dans la dernière leçon, c'est une des idées d'une époque. Comme une époque renferme plusieurs idées, elle renferme aussi plusieurs peuples. Or, ce qui est vrai d'uç peuple est vrai d'un autre peuple. De plus, ce qui est vrai d'une époque est vrai d'une autre, est vrai de toutes les autres ; donc l'histoire entière, non plus celle d'un peuple ni celle d'une époque, mais celle de toutes les époques, mais celle de toute l'humanité, est représentable par des grands homme^. Ainsi donnez-moi la série des grands hommes, tous les grands hommes connus, et je vous ferai toute l'histoire connue du genre humain.
Mais qu'est-ce que l'humanité elle-même ? L'humanité, nous l'avons vu, n'est pas autre