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chose que le dernier mot de Tordre universel. Lliamanité résame la nature entière et la représente. Cette nature elle-même, nous l'avons vu encore , est la manifestation de son auteur. Dieu ne pouvait pas rester à Tétat d*une unité absolue : cette unité absolue , cette substance éternelle, étant une force créatrice^ devait créer, devait produire et se manifester dans ses productions avec tous ses ^^rands caractères. Ainsi la nature représente Dieu; et comme la nature avec toutes ses lois se résume dans Thumanité , et que Ffaumanité avec toutes ses époques , se résume dans les grands hommes, il en résulte , avec une rigueur qui ne laisse rien à contester, que Tordre des choses ou plutôt le mouvement perpétuel des choses, n'est, dans tous ses moraens et dans tous ses degrés, que TenÊintement des grands hommes. Partez de Tunité absolue et arrivez aux grands hommes , et vous avez ni plus ni moins les deux bouts de la chaîne des êtres. Après les grands hommes^ il n'y a plus rien à chercher , car le grand homme est la jrfus haute individualité possible, et Tindividualité est le terme de toute chose, comme Tunité absolue en est le point de départ.
Ainsi tout dans le monde entier travaille
DE l'histoire i>E LA PHILO^Ot^HIÊ ID
pour former la merveille du grand hotnme. Le voilà formé, il arrive sur la scène de Thistoire; qu'y fait-il ? quel rôle y joue-t-il , et sous quel aspect la philosophie de l'histoire doit-elle le considérer ?
Messieurs, un grand homme, dans quelque genre que ce soit , à quelque époque du monde^ dans quelque peuple qu'il paraisse , vient pour représenter une idée, telle idée et non pas telle autre, tant que cette idée a de la force et vaut la peine d'être représentée, pas avant, pas après : la conséquence est qu'un grand homme paraît quand ildoit paraître , qu'il disparaît qiAnd il n'a plus rien à faire , qu'il naît et qu'il meurt à propos. Quand il n'y a rien de grand à faire , le grand homme est impossible. Qu'est-ce en effet qu'un grand homme? l'instrument d'une puissance qui n'est pas la sienne ; car toute puissance individuelle est misérable, et nul homme ne se rend à un autre homme, il ne se rend qu'au représentant d'une puissance générale. Quand donc cette puissance générale n'est pas ou n'est plus, quand elle manque ou défaille, quelle force aura son représentant? Aussi vous ne pouvez pas faire naître le grand homme avant son heure , et vous ne le ferez pas mourir avant
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son heure ; vous ne pouvez pas le déplacer , ni l'avancer , ni le reculer; vous ne pouvez pas le con* tinuer et le remplacer ; car il n'était que parce qu'il avait son œuvre à faire , il n'est plus que parce qu'il n'a plus rien à faire ,et le continuer c'est vouloir continuer un rôle fini et épuisé. On disait i un soldat qui s'était assis sur un trône : « Sire , il faut surveiller attentivement l'éducation de votre fils; il faut qu'on l'élève avec le plus grand soin , de manière à ce qu'il vous remplace. — Me remplacer ! répondait-il , je ne me remplacerais pas moi-même; je suis l'en/ant des circonstances. » Le même homme sentait bien que la puissance qui l'animait n'était pas la sienne , et qu'elle lui était prêtée dans un but marqué, jusqu'à une heure qu'il ne pouvait ni avîaincer ni reculer. On dit qu'il était un peu fataliste. Remarquez que tous les grands hommes ont été plus ou moins fatalistes : Fw» reur est dans la forme, non dans le fond de la pensée. Ils sentent qu'en effet ils ne sont pas là pour leur compte ; ils ont la conscience d'une force immense, et ne pouvant s'en Ëiire honneur à eux-mêmes, ils la rapportent k une puissance supérieure dont ils ne sont que les instrumens , et qui se sert d'eux selon ses
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fins. £t non seulement les grands hommes sont un peu fatalistes, ils ont aussi leurs superstitions. Rappelez-vous Wallenstein et son astrologue. De là \ient encore que les grands hommes, qui dans l'action ont une décision et une ardeur admirables, avant l'action hésitent et sommeillent; il faut que le sentiment de la nécessité, l'évidence de leur mission les frappe; ils semblent comprendre confusément que jusque là ils n'agiraient que comme individus , et que leur puisssance n'est pas là.
Sans entrer dans des détails superflus, il sort de l'histoire entière des graiids hommes qu'on les a pris et qu'eux-mêmes se sont pris pour les instrumens du destin, poiur quelque chose de fatal et d'irrésistible: aussi le caractère propre, le signe du grand homme, c'est qu'il réussit. Quiconque ne réussit pas n'est d'aucune utilité au monde, ne laisse aucun grand résultat, et passe comme s'il n'avait jamais été. Il faut que le grand homme léussisse dans quelque genre que ce soit pour faire son oeuvre : une activité inépuisable, la fécondité, la richesse des résultats, des succès continuels, prodigieux, tels sont ses caractères nécessaires. Or les grands hommes ne sont pas seulement des artistes , ou
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des philosophes, ou des législateurs, ou des pontifes ; ils sont aussi , comme nous l'avons vu la dernière fois, des guerriers. Le grand guerrier n'est tel , n'est historique qu'à la condition d'obtenir de grancb succès, c'est-à-dire de gagner beaucoup de batailles, c'est-à-dire encore de faire d'épouvantables ravages sur la terre. Ou nul guerrier ne doit être appelé grand homme , ou , s'il est grand , il faut l'absoudre , et absoudre en masse tout ce qu'il a fait.
Le résultat des grands succès, &est la puissance, et une grande puissance. Mais quand on est arrivé la , quand on est monté si haut , on peut perdre la tête, on peut se croire et paraître bien au dessus du reste des hommes; on a une cour, on a des flatteurs, des esclaves. Eh bien , cet homme qui a l'air du maître ilu monde, devant lequel le monde est à genoux, cet homme n^est qu'un instrument..... et de qui, Messieurs.^ De la divine Providence? Oui sans doute en dernière analvse, mais d'àbord et immédiatement des idées qui dominent dans son temps et dans son pays, des idées de son peuple, et par conséquent de tous les individus de ce peuple, des plus petits comme des plus grands, car tous sont uns dans runité de
leur peuple; de sorte que ce grand homme n'est pas autre chose, au bout du compte, que l'instrument de ceux auxquels il commande, de ceux-là même qu'il a l'air d'opprimer. Voilà le secret de la puissance. Ne vous hâtez jamais, Messieurs , d'attribuer rien de vil à l'humanité. L'humanité ne se soumet pas à une force ^étrangère, mais à la force avec laquelle elle sympathise et qui la sert. *
Un grand homme n'est pas un individu , en tant que grand homme; sa fortune est de représenter mieux qu'aucun autre homme de son temps les idées de ce temps , ses intérêts , ses besoins. Tous les individus d'un peuple ont bien aussi les mêmes idées générales , les mêmes intérêts, les mêmes besoins, mais sans l'énergie nécessaire pour les réaliser et les satisfaire ; ils représentent donc leur temps et leur peuple, mais d'une manière impuissante, infidèle, obscure. Mais aussitôt que le vrai représentant se montre, tous reconnaissent en lui , distinctement ce qu'ils n avaient saisi que confusément en eux-mêmes; ils reconnaissent l'esprit de leur temps , l'esprit même qui est en eux ; ils considèrent le grand homme comme leur image véritable, comme leur idéal; c*est à ce titré qu'ils
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l'adorent et qu'ils le suivent , qu'il est leur idole et leur chef. Comme au fond ce grand homme n'est pas autre chose que ce peuple qui s'est fait honune,à cette condition-là le peuple sympathise avec lui; il a con fiance en lui, il a pour lui de l'amour et de Tenthousiasme , il se donne à lui. Voilà tout le dévouement que vous pouvez, que vous devez attendre de l'humanité; elle n'est pas captible, et il ne serait pas bon qu'elle fût capable d'aucuu autre ; elle sert qui la sert. La racine de la puissance d'un grand homme est bien mieux que le consentement exprés de lYiumanité, lequel est fort souvent douteux el infidèle; c'est la croyance intime, spontanée, irrésistible que cet homme, c'est le peuple, c'est l'époque. Dans la dernière leçon, j*ai défendu la victoire : je viens de défendre la puissance ; il me reste à défendre la gloire , pour avoir absous l'humanité. On ne fait jamais attention que tout ce qui est humain, c'est rbumanité qui le fait, ne fût-ce qu'en le permettant; que maudire U. puissance ( j'entends une puissance longue et durable), c'est blasphémer l'humanité; et qu'accuser la gloire, ce n'est pas moins qu'accuser l'humanité qui la décerne. Qu'est-ce que la gloire, Messieurs? Le jugement de Thunianité sur un de ses membres ; or l'humanité a
toujours raison. £n fait, citez- Dâoi une gloire imméritée; de plus a priori c'est impossible , car on n a de la gloire qu'à la condition d'à voir beaucoup fait, d'avoir laissé de grands résultats ; les grands résultats , Messieurs , les grands résul*^ tats, tout le reste n'est rien. Distinguez bien la gloire de la réputation. Pour la réputation, qui en veut en a. Voulez- vous de la réputation , priez teloutel de vos amis de vous en faire; associezvous à tel ou tel parti ; donnez-vous à une coterie; servez-la, elle vous louera. Enfin, il y a cent mille manières d'acquérir de la réputation : c'est une entreprise tout comme une autre ; elle ne suppose pas même une grande ambition. Ce qui distingue la réputation de la gloire, c'est que la réputation est le jugement de quelques uns , et que la gloire est le jugement du plus grand nombre, de la majorité daiis l'espèce humaine. Or, pour plaire au petit nombre, il suffit de petites choses: pour plaire aux masses, il en faut de grandes. Auprès des masses, les faits sont tout, le reste n'est rien. Les intentions, la bonne volonté, la moralité, les plus beaux desseins , qu'on n'aurait certainement pas . manqué de conduire à bien , n'eiit été ceci ou cela, tout ce qui ne se résout pas en fait ,est compté pour rien par l'humanité; elle veut de
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grands résultats; car il n'y a que les grands ré^ sultats qui viennent jusqu'à elle : or, en faît de grands résultats y il n y a pas de tricherie possible. Les mensonges des partis et des coteries, les illusions de l'amitié n'y peuvent rieu ; il n'y a pas même lieu à discussion. Les grands résultats ne se contestent pas : la gloire, qui en est l'expresion, ne se conteste pas non plus. Fille de faits grands et évidens , elle est elle-même un fait manifeste, aussi clair que le jour. La gloire est le jugement de rhuraanité , et un jugement en dernier ressort; on peut en appeler des coteries et des partis à rhumanité ; mais de l'humanité à qui en appeler en ce monde ? Elle est infaillible. Pas une gloire n'a été infirmée et ne peut l'être. De plus , sur quels faits l'humanité estime- t-elle et décerne- 1 -elle la gloire ? sur les faits utiles , c'est-à-dire utiles à elle : sa mesure est sa propre utilité ; et elle n'en peut avoir d'autre, à moins de s'abdiquer elle-même, et de cesser d'emprunter à sa nature les principes de ses jugemens. La gloire est le cri de la sympathie et de la reconnaissance; c'est la dette de l'humanité envers le génie ; c'est le prix des services qu'elle reconnaît en avoir reçus, et qu'elle lui p«aye avec ce qu'elle a de plus précieux , son estime. Il faut donc ai-
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. ^3
mer la gloire^ parce que c'est aimer les grandes choses, les longs travaux, les services effectifs rendus à la patrie et à l'humanité en tout genre ; et il faut dédaigner la réputation, les succès d'un jour y et les petits moyens qui y conduisent; il faut songer à faire, à beaucoup faire, à bien faire, h être. Messieurs, et non à paraître; car, règle infaillible, tout ce qulparaitsansétre bientôt disparait ; mais tout ce qui est, parla vertu de sa nature, parait tôt ou tard. La gloire est presque toujours contemporaine; mais il n'y a jamais un grand intervalle entre le tombeau d'iui grand homme et la gloire.
Un grand homme, Messieurs, est grand, et il est homme ; ce qui le fait grand , c'est son rapport à la généralité, à l'esprit de son temps et de son peuple; ce qui le fait homme,, c'est cette individualité qui se trouve mêlée en lui inti-' mement à la généralité : mais séparez ces deux élémens; sous la généralité discernez l'individualité , étudiez l'homme dans le grand homme, savez -vous ce qui en résulte? C'est que le plus grand des hommes parait assez petit. Toute individualité, quand elle est détachée de la généralité , est pleine de misères. Quand on lit attentivement les mémoires secrets que nous avons sur quelques grands hommes, et
qu'on les suit dans le détail de leur vie et de leur conduite , on est tout confondu de les trouver non seulement petits , mais, je suis forcé de le dire , vicieux et presque méprisables. Considérons d*abord les intentions individuelles. Qu'accomplit le grand homme, Messieurs? les desseins de la puissance supérieure qui agit en lui et par lui. Voilà ce qu'il fait, mais il n'en sait rien ; et il a ses desseins particuliers qu'il poursuit: en accomplissant un dessein supérieur, il croit accomplir ses intentions personnelles. Il ert curieux de rechercher dans Tbistoire quelles ont élé les intentions de tel ou tel grand homme : ce sont presque toujours les intentions les plus mesquines. A une dixaine d'années de distance , on a honte pour de si grands génies qu'ils aient poursuivi des buts aussi vulgaires, aussi ridicules, pour lesquels on ne remuerait pas soimême le bout du doigt. Henri IV voulait, dit-on, faire la guerre à TAutriche, et aller à Bruxelles, pour une cause assez vulgaire. Je ne suis pas trèà sûr que Gustave-Adolphe n'ait pas eu l'idée de se faire une petite principauté en Allemagne. Et par exemple, je vous demande s'il y a quelque chose, à l'heure qu'il est, de plus ridicule que le motif apparent qui a remué pendant huit ou dix ans notre Europe, et soulevé les guerres
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colossales dont nous avons été témoins? Vous Tavez peut-être oublié déjà, c'est le blocus continental. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des misères de l'individualité. Mais ce n'était là que l'enveloppe extérieure de buts tout autrement grands. Ceux-là , auxquels personne ne pensait, ont été atteints, et ne pouvaient pas ne pas l'être, car c'étaient les desseins de la Providence : les autres, non seulement n'ont pas été remplis, et ne pouvaient pas l'être; mais, après avoir fait tant de bruit un instant, ils tombent dans un profond oubli, et dégénèrent en anecdotes incertaines que l'histoire ordinaire peut rechercher et recueillir, mais que la philosophie de rhistoire néglige comme indifférentes à l'humanité. Il en est de même des qualités particulières des grands hommes. Comme ils représentent les beaux côtés de leur temps, ils en représentent aussi les mauvais. Alexandre, dit-on, avait d'assez vilains défauts, César aussi; cependant il n'y a pas de plus grands hommes. Tous les grands hommes vus d'un peu près rappellent ce mot : Du sublime au ridicule il n'y a qu'unpas. Deux parties dans un grand homme, je Tai déjà dit, la partie du grand homme et la partie de l'homme. La première seule appartient à l'histoire ; la seconde doit être abandonnée aux mé-
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moires et à la biographie; c'est la partie vulgaire de ces grandes destinées; c'est la partie ridicule et comique du drame majestueux de l'histoire. Le drame romantique prend l'homme tout entier , noa pas seulement par son coté général , mais par son côté individuel ; or , aussitôt qu'on montre le revers de la médaille , les scènes les plus burlesques, les plus comiques succèdent aux scènes les plus héroïques, les plus pathétiques, et en redoublent l'effet. A la bonne heure; mais il faut que l'histoire soit un drame classique ; il faut qu'elle absorbe et fonde tous les détails dans la généralité et dans l'idéal , et qu'elle s'attache uniquement à mettre en lumière l'idée que représente un grand homme. La philosophie deThistoire ne connaît pas d'individus qui ne soient que des individus; elle omet, elle ignore le côté purement individuel et biographique du grand homme, par ce principe très simple que ce n'est pas là celui que l'humanité a adoré et suivi ; qu'elle ne l'a ni adoré ni suivi à cause de cela , mais malgré cela et par la vertu héroïque de l'esprit général qui brillait en lui. La règle fondamentale de la philosophie de This^ toire, relativement aux grands hommes, est de faire comme l'humanité , de les considérer par ce qu'ils ont fait, non par ce qu'ils ont
voulu faire , ce qui n a pas le moindre inlérêl , puisqu'ils ne Tont pas fait, de négligtr la peinture de faiblesses inhérentes à leur individualité et qui ont péri avec elle, pour s'attacher aux grandes choses qu'ils ont faites, qtii ont servi l'humanité , et qui durent eqcore dans la mémoire des hommes , enfin de rechercher et d'établir ce qui les constitue des personnages historiques, ce qui leur a donné de la puissance et de la gloire ; savoir , l'idée qu'ils représentent, leur rapport intime avec l'esprit de leur temps et de leur peuple.
On peut encore agiter deux questions relativement aux grands hommes ;' voici la première : Les diverses époques de l'histoire sontelles également favorables au développement des grands hommes? Supposez une époque du monde où l'idée dominante ne fut ni celle du fini, ni celle du rapport du fini à l'infini, mais celle de l'infini, de l'absolu, de la généralité en soi; car toutes ces catégories de la pensée doivent avoir leur représentation spéciale dans l'histoire : il fallait donc, sous peine d'une lacune fondamentale, que celle-là eut aussi sa réalisation etson époque; et en effet elle l'a eue. Qu'est-il arrivé ? Ce qui devait arriver , Messieurs , savoir , que là où l'idée de U
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généralité a régné toute seule, l'individualité n'a pas eu ses droits , la liberté et le cortège des qualités qui raccompagnent a manqué à l'humanité ; que par conséquent Thomme , ce type de rindiyidvalité 9 a été rien ou peu de chose; que 1^ masses y sont restées à Tétat de masses, sans avoir la force de se résoudre en grands hommes, sMgnorant elles-mêmes et ignorées des autres; caries peuples ne reconnaissent les puissances cachées qui dorment en eux que dans leurs grands représentans, et ils ne paraissent dans l'histoire que par l'intermédiaire de leurs grands hommes. Or, je demande, par exemple, quel grand homme a paru dans les vastes contrées comprises entre le pays des Samoîèdes et le golfe du Gange , entre les montagnes de la Perse et le littoral de la mer de la Chine ? Certes, la place est vaste en longueur et en largeur. Des populations immenses y sont, des populations plus ou moins civilisées, qui ont fait sinon de grandes , au moins d'énormes choses , si l'on peut s'exprimer ainsi ; il y a eu des guerres devant lesquelles les nôtres ne sont que des bagatelles , des guerres où Ton s'est battu avec d'effroyables masses; les mouumens d'art y sont gigantesques. La plus haute antiquité est là incontestablement. Eh
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bien, pas un nom propre ne surnage, pas un grand personnage historique ù'y parait dans aucun genre. On répond que nous ne coonaissons pas les grands hommes qui ont paru dans l'Asie centrale et dans llnde en général , parce que rinden'a pais d'histoire; mais je demanderai pourquoi elle n'a pas d'histoire. C'est que, comme je vous l'ai déjà montré, quand l'homme ne se prend pas au sérieux et n'a pas d'importance à ses yeux, il ne prend pas note de ce qu'il fait, parce que ce qu'il fait lui appartient à peine et se fait presque tout seul , sans que personne s'en puisse rapporter la honte ou la gloire. L'homme ne se croyant pas digne de mémoire, abandonne le monde à l'action des forces de la nature , et l'histoire à ses dieux , qui la remplissent seuls. De là la chronologie toute mythologique de ces antiques contrées. La raison pour laquelle il n'y a pas d'histoire dans l'Inde est précisément celle pour laquelle il n'y a pas et il ne peut y avoir de grands hommes. Mais descendez de ces hautes régions où l'infini et l'absolu régnent seuls dans leur toute-puissance accablante; rapprochez- vous de l'Occident ; traversez le désert et l'Iudus; arrivez dans la Perse : là les dieux cèdent la place à l'homme, le temps succède à l'éternité, l'indi-
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vidu comiDenee, et avec lui Thistoire; une hh-^ toire obsGiure encore , mais une histoire enfin, (les grands hommes, des héros, un Cyrus. Et même quand on passe la mer d'Otman , qu on arrive en Anbie, vers la mer Rouge et les cotes de rÉgypte; là on trouve aussi avec un peu d'histoire, de grands noms, des grands hommes, parce que là encore une fois l'humanité a joué un rôle plus ou moins considérable, tandis que dans l'Inde, dans l'Asie centrale, on peut dire à la lettre que l'humanité est restée constamment anonyme, indifférente à elle-même, ne croyant pas à sa liberté propre, n'en ayant pas, et ne laissant aucune trace de son passage sur la terre. Mais l'époque qui doit représenter dans le monde l'idée du fini, du mouvement, de la liberté, de l'activité individuelle, voilà l'époque marquée pour le développement des grands hommes. Aussi, de fait, quand vous vouiez chercher des grands hommes, vqus recourez à l'antiquité grecque et romaine; c'est là l'époque de l'histoire que l'on peut appeler l'âge héroïque de l'humanité. La troisième époque qui représente le rapport du fini et de l'infini n'est pas moins fertile en grands hommes, mais elle les montre moins brillans, c'est-à-dire moins individuels que ceux de la Grèce et de Rome, mais
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plus substantiels en quelque sorte et plus identifiés avec les choses. D'ailleurs cette époque est d'hier et n'a encore parcouru que ses périodes de barbarie.
Je n'incidenterai pas, Messieurs* et passerai de suite à la seconde question : quels sont les genres les plus favorables au développement des grands hommes. Nous avons vu que les élémens essentiels de la vie d'un peuple et d'un individu sont l'industrie, l'art, l'état, la religion, la philosophie.Quels sont parmi ces élémens ceux qui sont plus ou moins propres au développement du' génie individuel II en est deux, Messieurs, qui, selon moi, sont moins favorables que les autres. Rappelons-nous bien ce que c'est qu'un grand homme? C'est une idée générale concentrée dans une forte individualité , de telle sorte que la généralité paraisse sans que l'individualité en soit étouffée. Or, la religion a pour essence de faire prévaloir dans la pensée l'idée de l'infini, de l'absolu, de l'invisible, de la mort , d'une autre vie. Dieu est tout dans la religion, l'homme n'est rien; le prêtre, le prophète, le pontife, s'anéantissent eux-mêmes en présence et dans le commerce de celui dont ils promulguent les oracles; ils ne sont que par leur rapport au Dieu qu'il nous an*
noncent ; ils se comptent pour rien y et nous ne les comptons pour rien comme individus; c'est là leur gloire et même leur force en ce monde. Les castes sacerdotales détruisent l'individualité ; elles ne laissent parsutre que le nom de la caste , et le nom d'une caste est celui de son Dieu. Examinez aussi celles de nos facultés qui nous mettent en rapport avec Dieu, c'est la foi , c'est l'enthousiasme , ce qu'il y a de plus spontané dans l'homme, ce qu'il y a de moins réfléchi, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins individuel. Et de fait, Messieurs, vous connaiissez les noms des dieux qu'a adorés le genre humain , et vous connaissez très peu les noms de ceux qui les ont annoncés, ou du moins vous ne commencez à les bien conjnaitre que quand une action politique s'est mêlée à la religion. Plus l'action de la religion a été pure, plus l'homme s'est effiacé dans lé service de Dieu, moins les grands hommes en ce genre ont laissé de traces dans l'histoire. D'un autre côté les conquêtes de l'industrie et du commerce se font petit à petit ; chaque siècle , chaque individu y met la main, mais les ff^att sont fort rares. Là tout est lent, tout est progressif; on agit à laide des siècles plus qu'à l'aide des hommes. C'est dans les arts , Messieurs ,
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c'est dans le gouvernement des états que se révèle toute la puissance de quelques individus privil^iés. Voyez les noms qu'ont laissés dans l'histoire ^es grands artistes et les grands législateurs; ils ont su si bien satisfaire et réaliser dans leurs chefs-d'œuvre et dans leurs lois les idées et le goût de leur peuple et de leur temps, qu'ils ont souvent donné leur nom à leur siècle, preuve incontestable de l'harmonie de leur siècle avec eux et de leur puissance sur leur siècle. Cependant je ne crains pas d'affirmer que les deux genres qui se prêtent le plus au développement des grandes individualités, ce sont 9 Messieurs, la guerre et la philosophie. La guerre n'est pas autre chose que l'action extérieure de l'esprit d'un peuple : quand l'esprit d'un peuple a pénétré les différens élémens dont se compose la vie de ce peuple , qu'il les a formés et développés, et qu'il lui reste peu de chose à faire à l'intérieur , il passe outre et marche à la conquête. Cest là, c'est dans le mouvement conquérant de l'esprit d'un peuple, que se déploie toute la puissance de cet esprit ; c'est sur les champs de bataille qu'il lui faut des représentans énergiques et fidèles, et ils ne lui
manquent jamais. La gloire est un témoin irrécusable de l'importance et de la vraie grandeur des hommes. Or, quelles sont les plus grandes gloires? £n fait. Messieurs, ce sont celles des guerriers. Quels sont ceuxqui ont laissé les plus grands noms parmi les hommes? Ceux qui leur ont fait le plus de bien et leur ont rendu les plus grands services , c'est-à-dire ceux qui ont fait faire les conquêtes les plus vastes aux idées ^ qui dans leur siècle étaient appelés à la domination et représentaient alors les destinées de la civilisation , c'est-à-dire ceux qui ont gagné le plus de batailles. D'ailleurs la guerre exige à un haut degré une forte individualité; car si la foule et les soldats n'ont besoin que d'enthousiasme et de discipline, le chef qui préside aux mouvements de cette foule doit joindre à l'enthousiasme qui le fait sympathiser avec son armée cette réflexion toujours présente , qui à chaque minute délibère et se résout, calcule et décide s'il faut suivre le plan qu'elle s'est tracé ou l'interrompre ou le changer de fond en comble ou le modifier. Nulle part les masses ne s'identifient plus visiblement avec le grand homme que sur un champ de bataille; mais si cette identification est plus éclatante dans le grand capitaine, elle est plus
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intimeet plus profonde dans le grand philosophe^ D'abord j'en appelle aussi à la gloire , que le genre humain ne dispense qu'à ceux qui le représentent et qui le servent. Il n'y a pas de plus grands noms que ceux de certains philosophes^ de
Platon et d'Aristote. Quiconque connaît Alexandre et César connaît Platon et Aristote. Le genre humain ne se rend pas compte, il est vrai, de ce qneVeprésentent ces deux noms, mais il né se rend pas compte davantage de ce que représentent les noms de César et d'Alexandre. Le genre humain emploie les uns comme les symboles mêmes du génie politique et militaire, et les autres comme les symboles du génie philosophique. N'écoutez pas plus les écoles que les partis ; écoulez le genre humain et les masses*: or pour les masses et pour le genre humain , la philosophie est et sera toujours Platon et Aristote. J'ai cité. Messieurs, les plus grands philosophes afin d'égaler Alexandre et César; mais j'aurais pu au dessous d'eux et avec eux citer un grand nombre de grands philosophes. Car il importe de remarquer que nulle autre part il n'y a plus de grands hommes qu'en philosophie. On peut se rendre compte de ce. phénomène. Le plus haut degré de l'individualité
est nécessairement la réflexion , qui nous sépare de tout ce qui n'est pas nous, et nous met face à face avec nous-mêmes ; mais en même temps comme tout acte réfléchi est aussi un acte de la pensée , U ne peut pas y avoir un acte réfléchi sans un élément de généralité. La réflexion a pour fond la généralité, et pour forme l'individualité. Or, c'est là précisément la plus haute alliance des deux élémens qui 'constituent le grand homme Enfin rappelez - vous que la philosophie a été démontrée le dernier degré et le résumé nécessaire du développement d'un peuple ; donc le grand philosophe est luimême dans son temps et dans son pays le dernier mot de tous les autres grands hommes, et , avec le grand capitaine , le représentant le plus complet du peuple auquel il appartient. Les deux plus grandes choses qui soient dans le monde, c'est agir ou penser, le champ de bataille ou la vie du cabinet. Les deux plus grandes manières de servir l'humanité, c'est de lui faire faire un pas dans la route de la vérité , en élevant les idées d'un temps à leur expression la plus haute, en les poussant à leurs dernières extrémités métaphysiques, ou d'imprimer ces idées avec son . épée sur la face du monde et de leur faire faire de vastes conquêtes. On peut hésiter entre la des-
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tinée d'Aristote et celle d'Alexandre , entre Colomb ou Yasco de Garaa , et Bacon ou Descartes.
Vous avez vu , Messieurs , que si la lutte des peuples est triste, si le vaincu excite notre pitié, il faut réserver notre plus grande sympathie pour le vainqueur, puisque toute victoire entraine infailliblement un progrès de l'humanité. La lutte des héros au premier coup d'œil n'est pas moins mélancolique que celle des peuples; il est triste de voir aux prises des héros qui font la gloire de l'humanité : on a peine à se décider entre d'aussi nobles adversaires : les héros malheureux excitent même en nous un intérêt plus profond que les peuples ; l'individualité ajoute à la sympathie. Mais là encore il faut être du parti du vainqueur, car c'est toujours celui de la meilleure cause, celui de la civilisation et de l'humanité, celui du présent et de l'avenir , tandis que le parti du vaincu est toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps ; son triomphe eut arrêté la marche du monde, il faut donc applaudir à sa défaite, puisqu'elle a été utile, puisqu'avec ses grandes qualités , ses vertus et son génie , il marchait à rebours de l'humanité et du temps. Même, à la réflexion, on
trouve toujours que le vaincu a du réfre et que le génie n était pas égal des deux côtés; la seule défaite suppose déjà que le vaincu s'est trompé sur Tétat du monde, qu'il a manqué desagacitéet de lumières, qu'il a eu la vue courte, et, il faut bien le dire, l'esprit borné et an peu faux. Un examen attentif et impartial est très défavorable aux vaincus. Je n'ai pas le courage de dévoiler ici tous les torts et toutes les fautes du dernier des firutus. Je les connais , mais une tendresse invincible ^t pour cet homme au fond de mon cœur. J'aurai plus de fermeté vis-à-vis Démoslfiènes; car après tout, ce n'est qu'un grand orateur. Déroosthène dans son temps représente le passé de la Grèce ^ l'esprit des petites villes et des petites républiques , une démocratie usée et corrompue , un passé qui ne pouvait plus être et qui déjà n'était plus. Or, pour ranimer un passé détruit sans retour , il fallait faire une vraie gageure contre le possible, il fallait tenter un déploiement de force et d'énergie dont les autres étaient incapables , et lui comme les autres , car enfin on est toujours un peu comme les autres, on est de sou temps. Aussi Démosthènes a-t-il échoué; j'ajoute, avec l'histoire, qu'il a échoué honteusement, et cela même était inévitable; car quand on met son courage, alors même qu'on
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en a beaucoup, aux prises avec l'impossible , la sentimentde l'absurdité de l'entreprise, dont on ne peut pas se défendre, trouble, déconcerte, [ïbat, et après avoir fait des prodiges à la tribune , on finit par fuir à Chéronée. Il en est un peu de l'éloquence de Démosthène comme de sa vie; elle est convulsive , démagogique , très peu politique; de l'invective, assez de dialectique, un emploi habile et savant de la langue. Mais prenez les discours de Périclès un peu arrangés par Thucydide , comparez-les avec ceux de Démosthène, et vous verrez quelle différence il y a entre réloquenc<; du chef d'un grand peuple et celle d'un chef de parti.
La lutte des héros entre eux, à la guerre et en politique , n'est donc pas si pénible à la réflexion qu'au premier aspect. Il en est de même. Messieurs, en philosophie. La lutte des grands génies philosophiques, bien comprise, n'a rien d'affligeant, car elle. tourne toujours au profit de la raison humaine. Le temps me manque pour vous exposer ici , comme je l'avais résolu, cette lutte féconde; j'aurais voulu vous faire voir que là aussi c'est le vaincu qui a tort , puisque là aussi la bataille est entre le passé et l'avenir. Les philosophes aux prises entre eux donnent au monde le spectacle d'un certain
4o COURS DE l'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
nombre aidées particulières, vraies en ellesmêmes , mais fausses prises exclusivement, qui .toutes ont besoin d'une domination momentanée pour développer tout ce qui est en elles , et en même temps pour faire voir cç qui n'y est pas et ce qui leur manque : chacune fait son temps ; après avoir été utile , elle doit disparaître , et faire place à une autre dont le tour est venu. Dans le combat entre deux idées, représentées par deux grands philosophes, la lutte, loin d'affliger les amis de l'humanité et de la philosophie , doit au contraire les remph'r d'espérance,puisqu'elle les avertit quel'humanité et la philosophie se préparent à faire un nouveau pas. Il faut concevoir que la destruction perpétuelle des systèmes est la vie , le mouvement , le progrès, l'histoire même de la philosophie. Loin que ce spectacle engendre le scepticisme , il doit engendrer une foi sans bornes dans cette excellente raison humaine, dans cette admirable humanité pour laquelle travaillent et combattent tous les hommes de génie, qui profite de leurs erreurs, de leurs luttes, de leurs défaites et^e leurs victoires, qui n'avance que sur des ruines , mais qui avance incessamment.
PARIS. — DE L'IMPRIMER lE DE RIGNOUX, rue des Francs-Bourgeois-S.-Michel , u? 8.
Il® LEÇON. 3 JUILLET 1828
DE L'HISTOIRE
DE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs,
Je vous ai signalé rapidement les faces principales sous lesquelles je me propose de vous présenter un jour l'histoire de l'humanité, et celle de la philosophie qui eu est le couronnement nécessaire : il me reste à vous faire connaître la manière dont ce grand sujet a été traité jusqu'ici. Quand on entre dans une carrière non pour briller un moment sur la route ,
mais pour marcher an but et pour ratteindre , s'il est possible, c'est un devoir étroit de rechercher les traces de ceux qui nous ont devancés, et de reconnaître soigneusement les routes qu'ils ont suivies, qui les ont bien conduits ou qui les ont égarés, afin de choisir les unes et d'éditer les autres. Celui qui dans une science néglige l'histoire de cette science, se prive de Texpérience des siècles, se place dans la position du premier inventeur, et met gratuitement contre soi les mêmes chances d'erreur, avec cette différence que les premières erreurs ayant été nécessaires ont été utiles, et par conséquent sont plus qu'excusables, tandis que la répétition des mêmes erreurs n'ayant pas été nécessaire, est inutile et stérile pour les autres et honteuse pour soi-même. La science de l'humanité doit être comme l'humanité, progressive; et il n'y a progrès qu'à deux conditions, d'abord de représenter tous ses devanciers, ensuite d'être soi-même, de résumer tous les travaux antérieurs et d'y ajouter. Or, Messieurs, je ne suis pas assez sûr de remplir la deuxième condition pour me dispenser de la première.
L'idée d'une histoire universelle de l'huma-
nité est toute récente, et elle devait Fétre. 11 n'y a pas d'histoire universelle sans un plan quelconque ; et il fallait bien du temps à l'humanité pour soupçonner un plan dans la mobilité des événemens de ce monde. Il fallait qu'elle eût vu paraître et disparaître bien des empires, bien des religions, bien des systèmes, pour songer à les comparer, et pour s'élever aux lois générales qui les engendrent et qui les dominent. Il fallait qu'elle eût survécu à bien des révolutions, à bien des désordres apparens, pour comprendre que tous ces désordres ne sont en effet qu'apparens, et qu'au-dessus est un ordre invariable et bienfaisant. L'histoire de l'humanité devait appartenir aux dernières générations; et de fait, c'est le dix -septième siècle qui en a conçu la première idée; c'est le dix -huitième siècle qui l'a mise dans le monde, et il est réservé peutêtre au dix -neuvième de l'élever à la hauteur d'une science positive.
Ses premiers essais ont été très faibles, et i I n'en pouvait être autrement. Songez en effet à* toutes les difficultés d'une histoire universelle. D'abord , tous les élémens de l'humanité doivent y entrer, et ces élémens sont divers et nombreux; ce sont l'industrie, les sciences exactes
et les sciences naturelles , Tétat, Tart , la religion, la philosophie. Ce n'est pas tout ; non seulement une histoire légitime de rhumanité ne doit exclure aucun de ces élémenS| mais il faut quelle suive chacun de ces différens élémens et tous ensemble dans tous leurs développemens , c'està - dire dans tous les temps. Ainsi il ne faut pas qu'elle retranche un seul élément , car alors ce n'est plus rhistoire complète de l'humanité j ce n'est que l'histoire d'une partie de l'humanité; et il ne faut pas qu'elle oublie un seul siècle, car si elle oublie un seul siècle, elle méconnaît le développement particulier de quelque élément, un de ses caractères , un coté peut-être important de l'humanité.
Les deux lois d'une histoire universelle sont donc de n'omettre aucun des élémens fondamentaux de l'humanité, et de n'omettre aucun siècle 9 parce que c'est seulement à l'aide des siècles, et de tous les siècles, que tous les élémens de rhumanité reçoivent tous leurs développemens. Or, Messieurs, à moins qu'ici Tbiimauité ait été plus heureuse ou plus sage qu'en tout le reste , il est à peu près impossible qu'elle ne soit pas tombée dans le défaut que nous avons tant de fois signalé, qui consiste à prendre
la partie pour le tout , et le côté qui nous frappe dans les choses pour leur caractère total et universel; de sorte que si la loi d'une histoire universelle est d'être complète, le sort de toutes les histoires universelles est d'être incomplètes et exclusives. Toutes s'intituleront: histoire univer* selle , et chacune ne sera qu'une histoire partielle; toutes aufpnt la prétention de renfermer rhumanité tout entière, et elles ne la considé* reront que dans quelques uns de ses élémens4 et elles n'en suivront le développement que dans certains siècles. Or il n'y a point là d'erreur à proprement parler, il n'y a que de l'incomplet. Un homme doué d'un peu de sens commun , en faisant l'histoire de son espèce ^ peut bien en omettre et en retrancher des élémens impor* tans; mais l'élément dont il fait l'histoire exclue sive est toujours au fond Un élément réd. En présence des hommes, quand on est soi-même un homme , il faudrait être absurde pour s'attacher à un élément chimérique. On prend donc un élément réel; seulement cet élément, tout réel qu'il est, n'est qu'un élément particulier; il rend compte d'une multitude de phénomènes de l'histoire; mais il ne les comprend pas tous. Ainsi tout incomplètes que seront toutes les
histoires , elles ne seront pas fausses pour cela ; seulement elles ne contiendront qu'une partie de la vérité.
Il y a plus. Songez que s'il est bon, comme nous l'avons vu, qu'un siècle, qu'un peuple exprime une seule idée, afin de l'épuiser et de mettre en lumière tout ce qui est en elle et tout ce qui lui manque , il est bon .aussi qa'un esprit snpérieur se préoccupe d'un élément particulier de l'humanité , et lui sacrifie tous les autres , pour que celui-là du moins soit bien connu. Cette histoire partielle sous son titre universel vous met en possession de l'entier développement d'un élément réel et particulier. Si chaque histoire prétendue universelle vous rend le même service pour les autres élémens de l'humanité, chacune est utile, et , au lieu de proscrire toutes ces histoires qui se disent universelles et qui ne sont qu'incomplètes, il &ut emprunter à chacune d'elles ce qu'elle contient, et les compléter en les mettant toutes les unes au bout des autres. De toutes ces histoires partielles il sortira nécessairement une histoire plus générale que chacune d'elles , qui , comprenant toutes les histoires incomplètes, aura des chances- pour être enfin une véritable histoire complète et universelle.
Ne rien dédaigner, tout mettre à profit, fuir l'exclusif pour soi-métne , mais le comprendre et l'amnistier dans les autres, tout accepter et tout combiner, tendre à l'universel et au complet , et y tendre par les points de vue les plus exclusif de nos devanciers et de nos maîtres , réconciliés et réunis, vous le savez, Messieurs, tel est notre but , telle est notre méthode en bistoire, comme en philosophie, comme en toutes choses.
Il est donc convenu que toutes les histoires prétendues universelles commenceront par n'être qu'incomplètes, et ne donneront d'abord que l'histoire d'un élément réel sans doute , mais particulier de l'humanité. Reconnaissons maintenant quel est , parmi les élémens de l'humanité , celui qui est de nature à frapper davantage et à préoccuper l'attention , c'est-à-dire quelle est la première erreur et la première vérité qui a dû se présenter à la philosophie de l'histoire.
Quel est celui des élémens de l'humanité le plus propre à subjuguer d'abord l'attention de l'observateur? Il est évident que ce ne peut être l'élément philosophique. I^a philosophie est le rappel de tout ce qui est et parait à sa loi dernière, à la formule la plus haute de l'abstraction et de la
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réflexion. La philosophie est le dernier développement de l'humanité , le plus clair en soi , mais le plus obscur en apparence. Il est donc impossible que l'historien, au premier regard qu'il jette sur l'humanité, n'y aperçoive que la philosophie. Voilà une erreur que nous n'avons pas d'abord à craindre. Or ce qui est vrai de l'élément le plus élevé est également vrai de l'élément qui l'est le moins. Comme on n'aura pas débuté par l'histoire de ce qu'il y a de plus haut , savoir, la philosophie ; de même on n'aura pas débuté par rhistoire de ce qu'il y a de plus vulgaire, savoir, l'industrie , le commerce , et tout ce qui en dépend. Il est clair qu'il y a des choses plus importantes dans la vie , qu'il y a des élémens qui jouent un plus grand rôle. Voilà donc encore une erreur que nous n'avons pas à redouter pour le début de l'histoire. Les arts, sans doute font le charme de la vie; mais, trop évidemment,ils n'en sont pas la substance ; trop évidemment dans l'histoire ils se montrent toujours à la suite de l'état ou de la religion ; restent donc ces deux élémens. La religion occupe une place considérable dans la vie. Elle nous prend à notre naissance , nous marque de son sceau, surveille et gouverne notre enfance et notre jeunesse, inter-
vient dans tous les grands momens de la vie, et entoure notre dernière heure. On ne peut naître, on ne peut vivre, ou ne peut mourir sans elle. On la retrouve partout; la terre est couverte de ses monumens; il est impossible de se soustraire à ses spectacles et à son influence. Et il en a toujours été ainsi ^ plus ou moins, à toutes les époques des sociétés humaines. Un élément aussi considérable de l'histoire ne pouvait pas ne pas frapper les regards; il est donc im* possible que les historiens ne lui aient pas dV bord accordé une très grande place; et comme il est dans la nature de tout élément auquel on fait une grande place de s'en faire une beau<coup plus grande encore , nous pouvons être certains que le point de vue religieux, déjà si vaste et si important par lui-même, aura commencé par absorber tous les autres et par se faire le centre de l'histoire de l'humanité. Enfin, n'ou« bliez pas que l'idée de l'histoire de l'humanité date du dix-sèptième et du dix-huitième siècle^ Or le dix -septième et le dix «- huitième siècle viennent du seizième et du quinzième, du moyeu âge. Nous somnies des enfans du moyen âge. Et qu'est-ce que le moyen âge ? Ce n'est pas autre chose que l'établissement et le dévelop-»
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pement du christianisme. Ainsi, un historien venu à la fin du dix-septième siècle ou au commencement du dix-huitième, en ne considérant que sa conscience personnelle et la société telle qu'elle était faite de son temps, ne pouvait pas ne pas voir partout la religion, et la transporter partout. Le premier historien de T humanité a donc dû la considérer alors du haut du christianisme , lui donner le christianisme {>our centre, pour mesure et pour but. Il suit qu'il a dû sacrifier tous les autres élémens ou les subordonner à celui-là; il suit encore que, parmi les siècles que Fhistorien a dû parcourir, il a dû s'arrêter particulièrement à ceux que le christianisme remplit ou avoisine. Enfin, comme les choses se suscitent des représenta ns qui leur sont conformes , le point de vue théologique , donné comme point de vue exclusif nécessaire de l'histoire de l'humanité, devait avoir pour représentant et pour organe un théologien et un prêtre. De là la nécessité de Bossuet.
Considérez, Messieurs, combien le christianisme est favorable à une histoire générale de l'humanité. Le christianisme est la vérité des vérités , le complément de toutes les religions antérieures qui ont paru sur la terre; il est la
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meilleure des religions, et il les achève toutes, par bien des raisons sans doute qui ne sont ni de mon sujet ni de cette chaire, mais entre autres parcelleci , qu'il est venu le dernier, qu'il est la dernière des religions. Or il impliquerait que la religion la dernière venue ne fût pas meilleure que toutes les autres, qu'elle ne les embrassât pas et ne les résumât pas toutes. Venue la dernière, elle se lie à toutes les autres , et par là à tous les siècles. En fait , le christianisme du dix-huitième et du dix-septième siècle avait occupé tout le moyen âge. Ses luttes et ses victoires successives remplissent les derniers siècles de l'antiquité classique. D'un autre côté , son berceau est sur la limite de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe. Le mosaîsme, par ses développemens , se lie à l'histoire de toutes les populations environnantes de l'Egypte , de l'Assyrie, de la Perse, de la Grèce et de Rome , en même temps que par ses origines il s'enfonce jusque dans les racines du genre humain. Le christianisme contient donc réellement presque toute l'iiistoire de l'humanité. C'est le point de vue exclusif le plus large. Quand on ne cherche qu'une seule chose dans l'histoire du monde, on ne peut en trouver une plus compréhensive que celle dont
histoire universelle orthodoxe qu'au dix-septième siècle un fidèle et un évéque put proposer à des fidèles. De là, Messieurs, la nécessité du plan de Bossuet
On a fait honneur au génie de Bossuet de la conception de son livre. Non, Messieurs, elle n'appartient pas au génie de Bossuet, mais au génie de l'église. Elle est écrite dans le premier catéchisme, et l'église l'enseigne' au plus simple d'esprit : toute l'originalité de Bossuet est dans l'exécution. Voyez comme tout se tient et se lie dans le monde. Le point de vue théologique estil le point de vue nécessaire de l'histoire? Il naît un grand théologien pour le représenter; et il se trouve encore que le génie de l'interprète est en parfaite harmonie avec l'esprit du point de vue qu'il est appelé à représenter. Ne semblet-il pas, par exemple, que la conception d'une histoire universelle où les hommes, les empires, les peuples n'ont d'importance que comme instrumens du plan immuable de Dieu, était faite tout exprès pour le génie de Bossuet , de ( et homme accoutumé à regarder les grandeurs de la terre comme si peu de chose, à porter la parole sur le tombeau de la puissance, de la beauté, de la gloire, à célébrer toutes les grandes
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morts, à ne voir partout que misèfe, excepté dans les vues de la divine providence? Aussi Texécution répond à la conception : cette manière hautaine de traiter les héros et les empires, cette marche inflexible vers le but marqué, à travers tout ce qui détourne et distrait les historiens ordinaires, ce style aussi altier et aussi simple que la pensée qu'il exprime, voilà ce qu'il faut admirer dans Bossuet, et non le plan général qui ne lui appartient pas ; il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le plan d'un grand ouvrage appartient à qui Texécute. Quant aux défauts de t Histoire universelle^ ils sont évldens aujourd'hui, et je n'y insisterai guère. D'abord Bossuet ne voit partout qu'un seul élément, la religion, qu'un seul peuple, le peuple juif. La race arabe , dont le peuple juif fait partie , est une grande race assurément; elle a beaucoup remué sur la terre ; elle a produit Moïse , qui est bien vieux et qui pourtant dure encore; elle a donné le christianisme à l'Europe, et plus tard à l'Asie Mahomet et la forte civilisation musulmane. Ce ne sont pas là de médiocres présens. Mais enfin , quelque belle , quelque grande, quelque énergique que soit cette ^^race , elle n'est pas seule en ce monde; et comme le
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temps est venu de rapporter la religion même à la civilisation , le temps est aussi venu de substituer au peuple juif l'humanité entière.. Le cadre de Bossuet subsiste; il ne s'agit que de l'agrandir. Ensuite Bossuet n'a tenu presque aocun compte de l'Orient; il ne pouvait parler que de l'Orient connu de son temps, c'est- JH dire qu'à peine il a parlé de l'Inde. Cependant avant le temps où le peuple de^oîse prend un caractère historique , il y avait derrière le golfe Arabique, par delà la Perse , des contrées dix fois plus vastes que la Judée, dont la Judée n'avait aucune idée et ignorait même le nom L'Asie centrale , avec ses populations, et la civilisation puissante et originale qu'elle a produite, était inconnue au Mosaïsme et lui est étrangère: elle a eu son développement indépendant. Les racines du Mosaïsme sont vieilles et profondes; mais elles ne couvrent pas la terre entière. Enfin, il est inutile de parler de la faiblesse extrême des détails de VHistoire universelle : non seulement l'Orient tout entier-manque, et tout le développement des arts, de l'industrie et de la philosophie , mais Télément religieux luimême et l'élément politique qui y tient , sont traités d'une manière très superficielle , bien
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que de loin en loin il y ait des éclairs d'une sagacité supérieure. Tout cela est aujourd'hui reconnu au dessous de la discussion. Il y avait déjà de l'érudition historique , du temps de Bossuet, mais l'âge de la critique n'était pas venu. Telle est. Messieurs, X Histoire universelle que la France peut s'honorer d'avoir donnée à l'Europe, comme le commencement nécessaire d'une ▼raie histoire de l'humanité; c'était le premier pas du génie de l'histoire , ce ne pouvait en être le dernier. Pensez-y, Messieurs, la religion joue dans notre vie un rôle immense, elle tient dans la société une grande place ; mais il v a autre chose encore. La religion se mêle aux grands actes de la vie ; elle y intervient comme sanction, mais elle nen fait pas la base. Leur base immédiate et directe, c'est la loi , c'est l'état. Les actes les plus ^nilgaires comme les plus élevés s'accomplissent sous le regard et sous lempire de la loi. Vous ne contractez point , vous ne commercez point , vous ne pouvez faire la plus petite transaction sans l'intervention de la loi. Votre moralité, pour peti quelle sorte des limites de la conscience et se manifeste par des actes « rencontre Tétat qui la }u^ et h cite à son tribunal.
DE LHISTOiaE DE LA PHILOSOPHIE. JC)
Vous pouvez cultiver le sentiment du beau et les arts pour vous-mêmes , mais vous ne pouvez donner à vos études quelque développement, sans qu'elles arrivent à la publicité, se lient d'une manière ou d'une autre à la vie sociale , et par conséquent tombent sous quelque loi. La religion elle-même se résout en actes qui ont besoin de la protection de la loi. Enfin la vie publique et légale est le théâtre sur lequel se donnent en quelque sorte rendez-vous tous les développemens de l'humanité, quels que soient leurs principes et leur fin. Il suit de là que, comme il était impossible de n'être pas frappé de la place de la religion dans la«,vie et dans l'histoire , il était également impossible de n'être pas frappé du rôle qu'y jouent les lois , les institutions politiques , les gouvernemens ; et tout élément important tendant à devenir exclusif, le point de vue politique devait devenir à son tour un point de yue exclusif de l'histoire de l'humanité; enfin chaque point de vue dans son caractère exclusif se suscitant un représentant qui lui est conforme, comme le point de vue théologique avait eu pour représentant un évêque , ainsi le point de vue politique devait