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phie rqoderne ne pouvait sortir du moyen âge qu'en en dépouillant la forme. Et quelle était la formç de la philosophie du moyen âge? La soumission à une autorité autre que la raison. Quel est le caractère de la philosophie moderne? La souipission à la seule autorité de la raison. Maintenant quel est le mouvement philosophique qui opéra cette révolution décisive? quel est le mouvement philosophique qui remplit de l'éclat de son principe et de la variété féconde de ses conséquences le dix-septième siècle et le commencement du dix-huitième? C'est la philosophie de Descartes. Dans toute philosophie il faut rechercher trois choses, i® le caractère général, la forme de cette philosophie; 2® sa méthode positive ; 3® les résultats ou le système auquel aboutit l'application de cette méthode. La forme et le caractère de la philosophie de Descartes, c'est l'indépendance, la négation de toute autre autorité que celle de la réflexion et de la pensée. La méthode de Descartes , c'est la psychologie, le compte que l'on se rend àsoi-même de ce qui se passe dans l'âme, dans la conscience, qui est la scène visible de l'âme. En effet, dire, comme l'a fait Descartes , que nous ne pouvons rien savoir des existences extérieures et de la
notre même que par la pensée , laquelle se manifeste nécessairement dans la conscience, c'est dire que le point de départ de toute vraie connaissance est l'analyse de la pensée, c'està-dire de la conscience ; telle est la méthode de Descartes. Je ne peux rien savoir, pas même que je suis, que parce que je pense ; donc l'étude de la pensée est le point de départ unique dans l'étude de la connaissance humaine. Or, Messieurs, tout comme le caractère, la forme extérieure de la philosophie cartésienne, est et sera le caractère constant de la philosophie moderne , de même la méthode cartésienne est la seule méthode moderne légitime. Nous sommes tous des enfans de Descartes à ce titre que l'autorité philosophique, que nous acceptons tous , est la raison , et que le point de départ de toute étude philosophique est pour nous l'analyse de la conscience , de cette conscience que chacun de nous porte avec lui-même, qui est le livre constamment ouvert sous nos yeux, et dont une saine philosophie ne doit être qu'un développement et un commentaire. La méthode psychologique a été mise au monde par Desçartes, et elle n'abandonnera jamais la philoso-v
phie moderne^ à moins que la philosophie moderne ne consente à s*abdiquer elle-naénie.
Mais n'oubliez pas , Messieurs ^ que toute méthode naissante est taible ; n'oubliez pas qu'une révolution n'atteint pas d'abord toutes ses conséquences. Il en a été ainsi de la révolution cartésienne; elle a eu ses commèncemens, et n'a pas débuté par la fin. lia méthode de Descartes, cette méthode si ferme sur laquelle repose la philosophie moderne, a chancelé et presque trébuché dès ses premiers pas. Certes^ je suis loin de penser qu'il n'y ait pas dans les résultats ontologiques de la philosophie cartésienne, des points de vue admirables et éternellement vrais ; mais , on ne peut le nier, dans plusieurs cas et dans la plus grande partie de son système , Descartes , parti de l'observation intérieure, aboutit à l'hypothèse. Celui qui. avait rejeté toute autre autorité que celle de la pensée , embarrassé qu'il est de trouver dans la pensée seule , dans la seule conscience , parce qu'il ne l'avait pas suffisamment interrogée , la raison de l'existence du monde extérieur qui nous entoure; et cependant ne voulant ni ne pouvant détruire la persuasion
DE L HISTOIRK DK LA PIIILOSOPUIE. 1 I
irrésistible de cette existence, l'admet,* et sur la foi de qui? sur la foi de Dieu, de ce Dieu qu'il avait d'abord écarté, et qu'il li'a pas encore démontré, et qui, par conséquent, n'est encore qu'une supposition gratuite. Descartes en appelle à la véracité divine pour autoriser la vérité des impressions qui nous attestent la réalité du monde extérieur. C'est une pure hypothèse ; et voyez quelle est sa nature. Elle est un peu théologique; de sorte qu'après avoir débuté par l'observation de la conscience , il aboutit assez promptement à une hypothèse ontologique non justifiée, à une hypothèse qui a précisément le caractère de la vieille philosophie, combattue par Descartes, c'est-à-dire un caractère théologique.
Descartes a Végné dans l'Europe entière pendant un grand demi-siècle. En France Malebranche, en Hollande Spinosa, en Irlande Berkley, qu'il faut rapporter à l'école de Descartes , en Allemagne Leibnitz ; tels sont les grands hommes que la philosophie de Descartes a formés et donnés au monde. Or, tous sont plus ou moins pénétrés de l'esprit de la méthode de Descartes, et tous comme Descart^es aboutissent plus ou moins rapidement à des hypothèses, et à des
hypothèses plus ou moins théologiques. Il suffit de rappeler la vision en Dieu de Malebranche , l'idéalisme de Berkiey, l'harmonie préétablie de Leibnitz. Ce sont là les premiers fruits du cartésianisme. N'oubliez pas encore que Descartes, après avoir proclamé l'analyse de la pensée, comme le véritable point de départ de la philosophie, à peine le premier pas achevé, avait fait route en quelque sorte par la géométrie. La pensée donnée , et l'existence personnelle avec elle, ce n'est pas l'induction, c'est la déduction qu'il emploie, avec tout son cortège^ qui est nécessairement géométrique. Le grand penseur est parti de la pensée; le grand géo-. mètre a jeté sur la pensée la forme de la géométrie. Il en a été ainsi de tous ses successeurs: tous sont des géomètres. Berkley, Malebranche, Spinosa, sans être des mathématiciens du pre*. mier ordre, possédaient en ce genre toutes les connaissances de leur temps; Leibuitz est le génie même des mathématiques. Tous ont recherché et poussé jusqu'à l'abus la rigueur apparentç de la démonstration géométrique.
Les hommes supérieurs que je viens de vous rappeler n'avaient répandu la philosophie cartésienne que dans l'élite des penseurs. Il restait
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à faire descendre cette philosophie, avec tout ce qu'elle avait de bon et d'imparfait , dans des régions inférieures; il restait à pénétrer les générations nouvelles de son esprit, et à lui donner l'avenir en la faisant entrer dans les écoles. Descartes était un gentilhomme et un militaire, faisant ses livres et les léguant à la postérité sans se soucier beaucoup de leur succès ; Malebranche était un moine , Berkley un grand évéque , Spinosa un solitaire , Leibnitz un homme d'état qui n'a même laissé que des fragmens en tout genre. Il fallait au cartésianisme un grand professeur : telle est la place et la destinée de Wolf. Wolf est le représentant de la philosophie cartésienne dans l'école. La méthode de Descartes est enfin consacrée ; la psychologie constitue pour ainsi dire officiellement la base et le point de départ de toute bonne philosophie; car, on ne peut trop le répéter, si c'est à un temps plus rapproché de nous qu'il faut rapporter le progrès et le perfectionnement de la méthode psychologique , la gloire de l'invention et du premier emploi de la méthode appartient à Descartes. Wolf a donc une psychologie régulière, dans laquelle on trouve tout ce qu'il pouvait y avoir de psychologique dans le premier
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mouvement cartésien. La philosophie de Descartes prit entre les mains de Wolf la forme qu elle recevra toujours des mains d\m professeur , un appareil un peu pédantesque. Déjà Descartes et ses successeurs inclinaient à la forme géométrique; cette forme prit un caractère exclusif dans les écrits et dans renseignement de Wolf. Tout y procède par principes, par axiomes, par définitions et par corollaires. Après être sortie de Técole, la philosophie y est rentrée. D'im autre côté, si Tindépendance d'esprit est entière dans Wolf, si la philosophie y est séparée de la théologie, elle n'en a pas moins à son insu un csractère seroitbéologique. Wolf est leibnitzien , et l'on connaît la haute orthodoxie de Leibnitz. Ainsi vont les révolutions; elles s'élancent d'abord par delà leur but, puis elles viennent se rasseoir tout près de leur point de départ. Elles ne reculent jamais; mais après bien des mouvemens, il leur suffit d'avoir fait un pas, et de pas en pas l'humanité se trouve un jour avoir fait bien du chemin. Mais elle ne fait qu'un pas à la fois. Le premier mouvement cartésien finit à Wolf; là, son cercle est accompli; il est arrivé à son dernier terme en toutes choses; sa forme, sa
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méthode , sa doctrine j en mal comme en bien^ ont trouvé leur dernier développement.
Que restait-ilàfaireau cartésianisme après Wolf? Il ne lui restait qu'une seule chose à faire , une histoire de la philosophie. Toutes les conditions y étaient : immense intérêt répandu sur les matières philosophiques par une génération de grands hommes, méthode nouvelle qui devait provoquer une haute curiosité de connaître les méthodes diverses avec lesquelles les devanciers du cartésianisme avaient opéré en philosophie ; système complet , psychologique , logique, ontologique, cosmologique, mathématique , de manière que dans tous les systèmes que le passé pouvait présenter, il n'en était pas un seul que ne pût aborder, embrasser et mesurer la philosophie nouvelle.
.Une seule condition à remplir restait encore. Pour écrire l'histoire de la philosophie il ne suffit pas. qu'on ^'intéresse au passé et qu'on soit capable de le comprendre, il faut encore qu'on le connaisse et qu'on* le connaisse parfaitement; il £iut donc des étndes variées et profondes , des recherches pénibles ; en un mot, Térudition est une condition extérieure qui doit se joindre aux conditions intrinsèques que je vous ai rap-
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pelées, afin qu'une histoire de la philosophie soit possible. Or , ces conditions étaient admirablement remplies en Allemagne du temps de Wolf : tout le monde sait que l'Allemagne est le pays classique de l'érudition et de la critique historique.
De ces diverses raisons rassemblées et combinées résulte la nécessité d'une histoire de la philosophie, et la nécessité de Brucker. Brucker est le représentant du premier mouvement de la philosophie moderne dans l'histoire de la philosophie. Là est aussi la nécessité de ses mérites et de ses défauts. Le mérite éminent que présente dès le premier aspect le grand ouvrage de Brucker, c'est d'être complet. VHistoria critica philosopliiœ commence presque avec le monde et le genre humain, et ne se termine qu'aux derniers jours de la vie de l'historien. C'est merveille avec quel soin Brucker a recherché les premières traces de la philosophie : il commence au déluge, d'où résulte philosophia diluuiana; il a même essayé de remonter au delà, d'où résulte philosophia antediluuiana. La jeune Amérique n'a pas échappé non plus aux regards attentifs de Brucker; il cherche dans ses parties les plus barbares des vestiges philosophiques. On ne saii-
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rait avoir plus de respect pour la raison , pour la philosophie , pour l'humanité ; et à ce titre Brucker mérite aussi au plus haut degré le respect de tout ami de l'humanité et de la philosophie. Il a abordé, parcouru, exposé tous les systèmes et tous les siècles. Et il ne s'agit pas ici de quelques aperçus superficiels ; l'érudition consciencieuse de Brucker a tout approfondi. Brucker a lu avec le plus grand soin tous les ouvrages dont il parle, ou quand il n'a pu s'en procurer quelques-uns, ce qui était inévitable, il n'en parle que sur des renseignemens précis, avec des autorités qu'il a soin d'énumérer , afin de ne pas induire en erreur. Brucker est certainement un des hommes les plus savans de son temps. Son impartialité n'est pas moindre que son érudition. Voyez quels longs et fidèles extraits il donne de chaque doctrine qu'il divise et subdivise en différens points , en un certain nombre d'articles classés et numérotés dans un ordre qui ne semble rien laisser à désirer. En général l'ordre est un des grands mérites de Brucker. Il suit Tordre chronologique , Tordre même dans lequel il a été donné à l'humanité de se développer; et en effet tout autre est une injure à Thumanité, une sorte d'impiété philosophique.
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Brucker présente scrupuleusement tous les systèmes dans la série des temps et la succession de leur développement réel, avec des classifications claires et précises dont la rigueur apparente rappelle Wolf , et nous avertit que Brucker est dans l'histoire le représentant d'une école de géomètres.
Les vices de l'ouvrage de Brucker tiennent à l'exagération de ses meilleures qualités. Brucker est complet , mais il l'est avec luxe. Comme je l'ai dit, il remonte avant le déluge , et il se perd dans les recherches les plus minutieuses sur ce qu'il appelle philosophia barbarica et philoso* phia exotica. De là il arrive que, quoiqu'il ait séparé la philosophie de la théologie, le soin d'être complet le conduit quelquefois à oublier la sévérité de cette division. En effet, s'il y a un peu de philosophie dans l'humanité naissante, il y a beaucoup plus de religion et de mythologie; et le savant Brucker, qui ne mêle jamais ces deux choses dans le corps de l'histoire, les confond à son origine. Il raconte les mythes de la Perse, de la Chaldée, de la Syrie, qu'il donne pour des systèmes philosophiques. Brucker est plein d'érudition , mais il manque de critique; il cite avec le plus grand
soin toutes ses sources, toutes ses autorités; mais il ne les discute guère , et s'appuie souvent sur des autorités plus qu'incertaines et sur des monumens d'une authenticité très suspecte. Enfin , si j'ai rendu justice à l'ordre qui règne dans l'histoire de Brucker, je dois ajouter que cet ^ ordre est plus apparent que réel. Brucker suit l'ordre chronologique, mais matériellement, sans en comprendre la profondeur; il ne voit pas que l'ordre extérieur de succession dans le temps renferme un véritable ordre de génération, et la relation de la cause à l'effet; il n'a pas vu que chaque système , que chaque époque philosophique est cause relativement au système et à l'époque qui suit, de sorte que l'ensemble des systèmes est une série de causes et d'effets unis par des rapports nécessaires, lesquels sont les lois de l'histoire. Tout^ ces choses ont échappé à Brucker, qui ne voit dans la succession des systèmes qu'une juxtaposition fortuite. L'ordre de Brucker n'est donc qu'une confusion véritable masquée sous l'appareil géométrique du wolfianisme, sous des classifications, des divisions et subdivisions qui ont l'air de ressembler à un plan nécessaire , mais qui ne contiennent réellement aucun plan. En ré*
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sumé, Brucker représente dans l'histoire de la philosophie la première révolution qui a arraché la philosophie au moyen âge; cette première révolution, si glorieuse pour l'esprit humain^ a engendré la philosophie moderne, mais elle ne l'a pas achevée. De même VHistoria criticapki' losophiœ est un monument admirable d'étendue, d'érudition et de clarté apparente, mais ce n'est et ce ne pouvait pas être le dernier mot de l'histoire de la philosophie. Élève du dixseptième siècle, Brucker florissait au commencement et au milieu du dix-huitième. Brucker est le père de l'histoire de la philosophie , comme Descartes est celui de la philosophie moderne. Son ouvrage a été la base de tous les travaux contemporains du même genre. Ces travaux manquant de caractère propre, nous ne nous en occuperons point ici. L'histoire n'est pas une chronique. Messieurs; elle ne relève que ce qui a un caractère décidé. Pour trouver, après Brucker , de nouvelles histoires de la phi-' losophie , qui aient un caractère historique , il faut s'adresser aux nouveaux mouvemens philosophiques qui sont sortis de la révolution cartésienne, et qui remplissent et partagent la dernière moitié du dix-huitième siècle.
L'esprit humain devait faire un nouveau pas. La civilisation moderne devait avancer et la philosophie avec elle. Le résultat de la révolution cartésienne avait été d'éclaircir le chaos de la scolastique; mais les ténèbres d'un si long passé étaient trop épaisses pour se dissiper en une fois et en un jour ; et la philosophie de Descartes , après avoir étonné et remué le dix -septième siècle, ne suffisait plus au dixhuitième. Dans le vaste cadre du cartésianisme, tel que l'avait laissé Wolf, coexistaient et cohabitaient paisiblement deux points de vue différens, deux philosophies , et celle qui, trouvant dans la conscience un élément passif et fatal qu'elle ne peut pas rapporter à la pensée libre, le rapporte au monde extérieur, et considère particulièrement ce côté de Tàme et des choses; et en même temps cette autre philosophie qui , trouvant aussi dans la conscience des phénomènes très différens de ceux de la sensation, les rapporte à la pensée, et néglige tout le reste pour s'arrêter surtout à la pensée. Ces deux philosophies coexistaient dans le wolfianisme, par conséquent elles n'avaient pas reçu, elles n'avaient pas pu recevoir leur complet développement. Pour que les puissances cachées qui résidaient en elles pussent se montrer et se développer
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pletaement, il fallait que chacune de ces pbilo- 80p4iie8«e développât d'une manière exclnsÎTc. De là la nécessité de deux mouv.emens opposés qui manifestassent dans toute leur étendue et dans toute leur énergie les deux élémens qui se trouvaient dans le wolfianisme; de là la nécessité de Tempirisme et de Tîdéalîsme , non plus enveloppés l'un' dans l'autre de manière à ce que ni l'un ni l'autre n'eût et ne connût son vrai caractère, mais complètement développés et par conséquent divisés, en pleine contradiction l'un avec l'autre, et dans cette guerre puissante et féconde qui remplit la fin du dix-huitième siècle et que le dix-neuvième a trouvée dans le monde en y arrivant. Je signalerai rapidement chacun de ces systèmes et le suivrai dans l'histoire de la philosophie à laquelle chacun d'eux devait aboutir.
Locke, Messieurs, est aussi un enfant de Descartes; il est pénétré de l'esprit de sa méthode; il rejette toute autre autorité que celle de la raison, et il part de l'analyse de la conscience; mais au lieu de voir dans la conscience tous les élémens qu'elle comprend, sans rejeter entièrement l'élément intérieur, la liberté et Tintelligence, il considère plus particulièrement l'élément extérieur; il est surtout frappé de la sen-
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sation; la philosophie de Locke est une branche (lu cartésianisme, mais c'en est une branche partielle et exclusive. Cette philosophie devait avoir son développement; mais c'est un fait qu'elle ne l'a pas eu dans le pays de son auteur. L'Angleterre, Messieurs, est une ile assez considérable; en Angleterre tout est insulaire, tout s'arrête en certaines limites : rien ne s'y développe en grand. L'Angleterre n'est pas destituée d'invention ; mais l'histoire déclare qu'elle n'a pas cette puissance de généralisation et de déduction qui seule pousse une idée, un principe à son entier développement, et en tire tout ce qu'il renferme. Comparez la révolution politique de l'Angleterre avec la nôtre , et voyez la profonde différence de leurs caractères : d'un côté tout est local et part de principes secondaires; de l'autre tout est général et idéal. Or, pour que le principe de la réforme politique anglaise se répandit dans le monde et portât ses fruits, il avait fallu que ce principe passât le détroit et se développât ailleurs , de même il fallait que le principe de la philosophie de la sensation passât le détroit et ^arrivât chez un peuple qui, par une foule de raisons, par sa langue presque universelle, par sa situation géographique centrale, par son caractère à la fois décidé et flexible , par la netteté
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et l'énergie de sa pensée , ne reculant jamais devant les conséquences quelles qu'elles soient d'un principe, et doué au plus haut degré de h faculté de généraliser ses idées , est par conséquent le plus propre à les répandre; car une idée est admise par d'autant plus de monde qu'elle est plus générale, quelle est moins locale %C moins étroite. Il a donc fallu que la philosophie de Locke passât en France; c'est là seulement qu'elle a porté ses fruits ; c'est de là qu'elle s'est répandue dans toute l'Europe.
La philosophie de la sensation est encore incertaine dans Locke : le philosophe anglais fait jouer à la sensation un grand rôle, mais il a une place aussi pour la réflexion. Ce fut un Français, qui donna à la philosophie de Locke son vrai caractère et son unité systématique , en supprimant le rôle insignifiant et équivoque que Loeke avait laissé à la réflexion. Condillac démontra que, puisque la réflexion de Locke n'avait pas de vertu qui lui fût propre, pais d'idées, pas de lois qu'elle tirât de son propre fond et qu'elle ajoutât et imposât à la sensation , une pareille réflexion n'était guère autre chose que la sensation elle-même un peu modifiée^ il démontra que les diÉférens modes de la réflexion qui, selon Locke, constitiient
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toutes les facultés humaines, n'étaient que les divers modes de la sensation , de sorte que la sensati||n, soit dans sa forme primitive d'impression organique, soit sous la forme de l'abstraction et de la généralisation, est l'élément unique, et même l'unique instrument de la connaissance. En effet dans Gondillac , une fois la sensation donnée par le monde extérieur, elle fait toute seule ses affaires; elle devient, au moyen de certaines circonstances, attention, comparaison, raisonnement; elle devient toute l'intelligence et même toute la volonté; elle devient toute la conscience, l'ame tout entière. Qu'est-ce alors que l'ame? La collection des sensations généralisées ou ûon, mais toujours sans unité, sans substance, sans force causatrice. Je signale la marche de Gondillac , je ne la critique pas; je vous prie au contraire de remarquer l'audace systématique qu'il a fallu à Gondillac pour tout ramener à la sensation, et pousser la philosophie de Locke à ses vraies et nécessaires conséquences. Sous ce rapport. Messieurs, le Traité des sensations est un véritable monument historique. Gondillac avait donné à la philosophie de la sensation sa métaphysique ; il lui fallait un| morale. Helvétius la lui a donnée. Les sensations, outre
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le caractère qu elles ont de se rapporter à certains objets ou de ne s^y rapporter pas, outre leur propriété représentative, ont aussi U(lfk* propriété affective; elles on t la propriété d être agréables ou désagréables, d'exciter le plaisir ou la peine. Eh bien, évitez les sensations, qui pourraient vousdonner de la peine,recherchez les sensations qui pourraient vous donner du plaisir; voila la morale tout entière dans son principe le plus général. Saint-Lambert s'est chargé de tirer de ce principe les applications les plus positives, et d'en composer un véritable code, dont lep/awir et la volupté sont les fondemens, et l'utilité personnelle, le dernier corollaire. Il y a plus : il fallait encore que cette morale eut sa poh'tîqiié; elle l'a eue , et il a été déclaré, décrété même que, l'individu n'ayant d'autre loi que son intérêt bien ou mal entendu , une collection d*individus n'en pouvait avoir d autre, qu'ainsi ces collections plus ou moins considérables d'individus qu'on appelle les peuples n'avaient pas d'autre loi que leur volonté, c'est-à-dire, dans le système régnant, leurs désirs, c'est-àdire leiïr bon plaisir, et qu'en un mot, la souveraineté du peuple était le Seul dogme politique légitime. On a appliqué la même théorie à toutes les sciences, à la médecine, par exemple;
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et comme en métaphysique le moi ou Taihe n'était que la collection de nos sensations, en physiologie la vie n'a plus été que la collection des fonctions, sans unité. L'harmonie de ces fonctions devient alors fort étrange, mais on a sauté à pieds joints sur toutes ces difficultés, et la médecine a eu sa philosophie toute empirique.
Il fallait bien qu'une telle école , si complète et d'un caractère si net et si prononcé /eût aussi une histoire de la philosophie qui lui fut conforme; il le fallait, donc elle l'a eue. Mais , Messieurs , n'oubliez pas la condition nécessaire pour qu'il s'élève quelque part une histoire de la philosophie, savoir, les habitudes laborieuses de l'érudition et même de la philologie ; car rien n'est plus pénible que l'histoire de la philosophie. Jugez combien il faut de courage et de patience pour s'enfoncer dans l'étude de monumens écrits dans des langues savantes, souvent à moitié dégradés pal* le temps, et si difficiles à comprendre qu'aujourd'hui même, après un siècle entier d'efforts habilement dirigés, il est plus d'un monument important qu'on n'a pu encore bien déchiffrer et interpréter. Qu'on juge des autres difficultés! En vérité l'histoire de la philosophie
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est une immense entreprise! et peut -on s'jr engager quand on est arrivé à un système qui fait mépriser tous les autres ? Je ne veux pas précisément ériger en loi que le mépris du passé en engendre inévitablement la négligence et par conséquent l'ignorance , et qu un système qui se résout dans le mépris des systèmes antérieurs ne peut avoir son histoire de la philosophie; je remarque seulement , en fait, que la philosophie de la sensation, qui appartient à l'Angleterre et à la France, n'a eu ni dans Fun ni dans Tautre de ces deux pays son histoire de la philosophie; car je n'appelle pas histoire de la philosophie quelques assertions que Condillac a laissé tomber çà et là sur certains systèmes , et je n'appelle pas davantage histoire de la philosophie les extraits qu'il a plu à Diderot de tirer de Texcellent ouvrage de Brucker, sauf à y ajouter des déclamations ou des épigrammes. C'est là se moquer des travaux de ses semblables , ce n'est pas en faire l'histoire. Il fallait donc que le système de la sensation passât dans un pays où l'habitude et le goût de l'érudition lui permissent de se résoudre en une histoire de la philosophie; il fallait qu'il passât dans le pays de Brucker. Sans doute l'esprit de
rÂllemagne résiste à la philosophie de la sensation. Toutefois cette philosophie ne pouvait pas régner en France sans passer le Rhin comme elle avait passé le détroit. Elle eut donc aussi un. moment de succès en Allemagne ; mais comme l'esprit germanique y répugne , elle n'a pas eu en Allemagne , elle ne pouvait y avoir de grands représentans. Elle soumit les esprits ordinaires parmi lesquels il s'en trouva un qui mit son érudition et sa science au service de cette philosophie. Mais remarquez que pour un vrai savant un système trop étroit est fort incommode. Si pénétré que l'on soit de l'idée exclusive qui vous domine, le commerce de grands maîtres qui n'ont pas pensé comme vous, est une rude épreuve et souvent un remède utile à l'entêtement systématique. Platon et Aristote, par exemple, quand on les lit dans leur langue, et par conséquent qu'on est forcé de les étudier et de les méditer, troublent un peu le point de vue exclusif de la sensation. Aussi l'homme savant qui avait entrepris une histoire de la philosophie d'après le point de vue de la sensation , précisément parce qu'il travaillait avec conscience, et qu'il se mettait réellement en présence des grands monumens de l'histoire, devait perdre
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quelque chose de la rigueur de soa point de vue systématique. Cest €e qui lui est arrivé. Soo ouvrage peut bien être considéré, comme celiii qui représente le mieux le point de vue de h philosophie de la sensation appliqué à l'histoôre delà philosophie; mais ce point de vue s'est fort adouci en passant par l'érudition allemande, et Tiedemann rappelle plutôt Locke que Condillac. Tel est le caractère du grand ouvrage de Tiedemann. De là tous ses mérites; de là tous ses défauts.
Le premier mérite de Tiedemann, c'est sa parfaite indépendance. La philosophie empirique , fille de la philosophie cartésièone, sépare aussi, même un peu trop violemment , la philosophie de la théologie. Cette sévérité se retrouve jusqu^à la rigueur dans Tiedemann; il n'y a plus trace de la plus légère confusion. En second lieu , Tiedemann est aussi savant que Brucker; il a autant et plus lu peut-être, et il a mieux lu; aussi érudit que son devancier^ il est plus critique. Il ne lui suffit pas de citer ses autorités, il les discute; il ne se contente pas de donner quelques extraits plus ou moins étendus des monumens philosophiques, il pénètre dans leur esprit, et c'est à faire connaître cet esprit qu'il
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sattache ; d'où le titre de son histoire : Esprit de la Philosophie spéculatwe. Troisièmement, Tiedemaun suit l'ordre chronologique comme Bruâker; de plus, il y joint \xxï regard plus ou moins profond à l'histoire politique , à laquelle Brucker s'était contenté d'emprunter ses classifications. Brucker part de l'histoire politique pour appliquer ses grandes divisions convenues à l'histoire de la philosophie, sans rechercher les rapports réels, qu'il peut y avoir entre l'histoire de la philosophie et l'histoire générale. Tiedemann a été plus loin, et toujours il indique les rapports qui rattachent l'histoire de la philosophie aux autres parties de l'histoire. Enfin, l'ouvrage de Brucker, comme le wolfianisme, se recommande par une grande clarté apparente qui couvre une confusion réelle. Au contraire, le point de vue théorique . de Tiedemann étant, il est vrai, borné, mais spécial, déterminé , précis , l'application de ce point de vue à l'histoire devait donnepet donne en effet une histoire de la plus grande précision. Les défauts de Tiedemann tiennent à l'école à laquelle il appartient. D'abord Tiedemann, dans son indépendance philosophique, sépare la philosophie de la théologie, et il a raison,
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car ce sont des choses essentiellement distinctes ; mais la peur de la théologie le jette dans des scrupules exagérés. Il est bien vrai (et c'est aussi ma propre opinion) que l'Orient est beaucoup plus mythologique que philosophique , et que c'est par là surtout qu'il se distingue de l'Occident; mais il ne faut pas dire d'une manière absolue que l'Orient ne contient aucune philosophie, aucune trace de réflexion; cependant Tiederaann , sur l'aspect théologique que présente l'Orient , le retranche absolument de l'histoire de la philosophie et commence à la Grèce. Ensuite, Tiedemann est un excellent critique; mais sa critique est quelquefois un peu trop dubitative et sceptique; il fait très bien de discuter certaines autorités avant lui trop légèrement admises ; mais il y a beaucoup d'ouvrages que Tiedemann a cru apocryphes et qui aujourd'hui sont démontrés authentiques ou du moins comme renfermant dans leurs idées générales, sinon dans leur réduction formelle, des traditions qu'il faut rapporter à ceux auxquels sont attribués ces ouvrages. Mais le plus grand tort de Tiedemann, c'est l'esprit exclusif qu'il transporte dans l'histoire. Il est tout moderne , quoique très savant, et il ne sait pas entrer dans
l'esprit des systèmes antiques. Par exemple, les argumens qu'il a mis aux dialogues de Platon sont de perpétuels contre-sens , et l'on ne peut s'empêcher de sourire en le voyant appliquer à de pareils monumens la petite mesure de la philosophie de hocke , paupertîna philosopkia ^ dit Leibnitz.
Un des mérites de Tiedemann que j'ai oubliés et que je m'empresse de vous rappeler, c'est qu'il est progressif. Brucker ne sait pas trop si l'histoire de la philosophie a avancé ou reculé depuis l'Orient jusqu'à nos jours , si le passé a eu ses perfectionneraens, si l'avenir perfectionnera le passé , ou si l'avenir ne fera pas mieux de s'en tenir au point où s'est arrêté l'excellent Brucker avec Wolf, son maître; tandis que Tiedemann croit à la perfectibilité de la raison humaine, et termine son ouvrage en invitant son lecteur à l'espérance et à la foi dans l'avenir. C'est là un mérite réel; mais il faut ajouter que Tiedemann , quoique progressif , n'a nulle part essayé de déterminer les lois du progrès général dont il parle; d'où il suit que précis et clair dans chaque partie , il est obscur et vague dans l'ensemble , et qu'à la rigueur il n'a pas
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d'ensemble, qu'il manque d'ordre et de plan véritable.
Tel est le représentant de école de Locke, dans l'histoire de la philosophie; il me reste à vous signaler l'école contraire , et à vous montrer comment partie d'un principe opposé, et l'ayant suivi avec la même conséquence, elle a dû aboutir à une histoire de la philosophie tout opposée.
Il est incontestable que dans le seio de la conscience il y a un ordre de phénomènes qui viennent du dehors, et que la pensée ne peut rapporter à elle-même : cette vérité a sa représentation dans la philosophie de Locke; mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans la conscience des phénomènes qui ne sont pas réductibles à ceux-là. Je ne démontre rien, j'indique. C'est à la pensée, non à la sensation j qu'il faut rapporter l'idée de l'unité , l'idée du nécessaire, de l'infini, du temps, de l'espace, etc., toutes idées sans lesquelles il n'y a pas même une Seule conception possible. Les phénomènes du multiple, du variable, du divers, du fini que donne la sensation , ne seraient pas même concevables , si à la pensée n^étaient empruntés d'autres élémens, savoir, l'idée d'unité, d'infini,
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de substance, etc., qui s'ajoutant aux phénomènes sensitifs, composent la totalité de la conscience. Cette totalité est la réalité; mais quand la réflexion qui divise tout pour tout éclaircir, s'enfonçant dans la conscience, est frappée de l'impossibilité de compléter une conception quelconque avec les élémens extérieurs tout seuls et de la nécessité de recourir aux élémens internes de la pensée, elle est si bien frappée de la puissance de ces élémens internes , qu'elle y concentre son attention. Nous ne pensons qu'avec notre pensée , et même ce monde extérieur nous ne le connaissons que parce que nous avons la feculté de le connaître, et La faculté de connaître en général. C'est donc cette faculté et ces lois qui semblent constituer toute la réalité de l'intuition extérieure elle-même. Il en est ainsi de notre ame, il en est ainsi de Dieu, il en est ainsi de tout; nous ne pouvons rien connaître que par la faculté que nous avons de connaître, et par les lois de cette faculté. Telle est l'origine naturelle et nécessaire de l'idéalisme. L'idéalisme est cette philosophie qui , frappée de la réalité , de la fécondité et de l'indépendance de la pensée , de ses lois , et des idées qui lui sont inhé-
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rentes, concentre toute son attention sur ces idées, et y voit les principes de toutes choses. L^idéaRsrae est touk aussi vrai, et il était aussi nécessaire que l'empirisme. Sans rempirisme vous n'auriez jamais su tout ce qui était contenu dans le sein de la sensation ; sans Tidéalisme vous n'atu*iez jamais connu la puissance propre de la pensée. Dans ce dix - huitième siècle, qui paraît tout occupé par le sensualisme, l'idéalisme a eu sa place , et sa place nécessaire, païrce qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain de s'abdiquer lui-métne, et que quand une école prend un des côtés de la conscience pour la conscience tout entière, il s'élève nécessairement une autre école qui prend le coté opposé, afin , je le répète , que toutes les puissances de Tame humaine soient connues et développées.
C'était en Angleterre que la philosophie de la sensation avait fait sa première apparition ; c'est d'une province de l'Angleterre qu'est partie la première protestation contre cette philosophie. Je définis la philosophie écossaise, Messieurs, une protestation honorable du sens commun contre les extravagances des dernières conséquences du sensualisme. Que ce soit là son titre
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à l'estime des gens de bien. Mais elle n'a pas été plus loin dans cette route nouvelle que Locke n'avait été dans la sienne. L'école écossaise s'est bornée à revendiquer quelques uns des élémens oubliés de la nature humaine, et à remettre en honneur quelques unes des idées fondamentales de la raison qu'elle a décrites avec les caractères qu'elles ont incontestablement aujourd'hui ; mais elle n'a pas même cherché à en faire le compte , ni à remonter à leur origine , ni à It^ suivre dans leurs applications légitimes; elle a un commencement de psychologie; elle n'a pas une logique régulière ; elle n'a pas une métaphysique véritable, une -théodicée, une cosmologie ; elle a un peu de morale et de politique, mais pas de système à proprement parler. Le mérite des Ecossais, comme celui de Locke, est le bon sens et la clarté; leurs défauts, comme ceux de Locke encore , sont l'absence de force spéculative, te manque d'étendue, de rigueur et de précision. Par conséquent, sans parler du défaut complet d'érudition, une pareille école ne pouvait pas avoir une histoire de la philosophie. Le bon sens est à la fois et la base de la science et le point auquel la science doit revenir. Mais il ne faut pas confondre le simple
bon sens avec la science, c'est-à-dire avec le développement illimité de la réflexion en tout sens sans autres bornes que celles des forces de notre nature. C'est par le sens commun que le genre humain , sans efforts scientifiques , se sauve de l'invasion du matérialisme; c'est par l'instinct d'un bon sens généreux que les âmes d'une certaine trempe échappent à la philosophie de la sensation; c'est là, je le répète, le point de départ de la science, mais ce n'est pas la science^, ^ tout comme la philosophie de la sens^on n'avait pu, entre les mains anglaises de Locke, parvenir à son entier développement, de même le pâle idéalisme de l'école écossaise ne pouvait recevoir de l'enseignement sage et timide des dignes professeurs d'Edimbourg, le mâle et brillant caractère qui lui était nécessaire pour attirer l'attention de l'Europe, et lutter avec succès sur un grand théâtre contre les séductions et le génie de l'école opposée. Enfin comme il avait fallu que la philosophie de Locke passât le détroit pour faire fortune , de même il fallait à l'idéalisme une autre terre que l'Ecosse pour y prospérer, et déployer la puissance et la fécondité de ses principes.
En France, il fut représenté par deux hommes
DB l'histoire de LA PHILOSOPHIE. Sq
dont l'un , M. Turgot , enlevé de bonne h*eure à la philosophie par la politique, ne rendit contre les conséquences de la philosophie de Condillac que des combats partiels et sans éclat, et dont l'autre , plus littérateur que philosophe , tantôt le complice, tantôt .l'adversaire de la philosophie régnante, épuisa son génie bizarre en protestations sentimentales qui n'appartiennent pas même à l'histoire de la science. On voit que je veux parler de Rousseau.
Il était réservé à l'Allemagne, à ce pays sérieux et méditatif qui avait déjà produit I^eiNnitz et Wolf , de donner à l'idéalisme son véritable représentant au dix -huitième siècle; ce représentant est l'illustre Kant. Kant est un élève de Descartes comme Locke ; il a le même caractère général, la même méthode que Locke, car ce caractère et cette méthode sont à jamais la méthode et le caractère de la philosophie moderne; Kant sépare d'une main ferme la philosophie de la théologie ; il part de l'analyse de la conscience ; seulement il s'attache à l'élément opposé à celui de Locke. Toute la différence est là. La grande entreprise de Kant est une Critique de la pensée indépendante et de ses lois en toutes choses; sa gloire est uqe statis-
tique complète des lois intérieures de la pensée. Il ne se contente pas d'indiquer ces lois , il les approfondit, il les poursuit dans toutes les sphères de la pensée, les énumère, les décrit, les classe.
Apparet domus intus
Kant est le véritable fondateur de la psychologie rationnelle; mais il n'était pas bonune à s'arrêter là. Les lois de la pensée énumérées , décrites et classées, Kant se demande comment de des lois qui sont propres à la pensée on peut arriver légitimement au monde extérieur , à Dieu , à tout ce qui n'est pas ie sujet pensant ; et là, dans sa sévérité logique, il lui semble que ces lois étant propres au sujet de \a pensée, c'est-à-dire étant purement subjectives, il est illogique de tirer de lois subjectives aucune conséquence objective et ontologique. Sans doute c'est un fait, un fait de conscience, que nous croyons au monde extérieur, à Dieu , à des existences autres que la nôtre, à des objets réels; mais nous n'y croyons que sur la foi de nos propres lois; ainsi ces croyances, nécessaires dans la sphère psychologique, reposant sur une base toute subjective, renferment, quand on
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veut les tirer des limites de la conscience et les appliquer à des objets externes, un paralogisme, un cercle vicieux. Kant a presque retranché l'ontologie de la philosophie; à force d'avoir habité dans les profondeurs de la pensée, il la prise pour le seul monde réel; il a agrandi la psychologie , mais il en a presque fait la philosophie tout entière. De là , une théodicée sublime, mais dont le seul fondement est une foi toute subjective et par conséquent personnelle. De là la morale concentrée dans l'intention : en jurisprudence le droit des personnes plus solidement établi que le droit réel ; en œsthœtique le beau et le sublime considérés presque exclusivement dans leurs rapports avec l'homme, centre et mesure de toutes choses; enfin une cosmologie, une philosophie de la nature qui n'est autre chose que l'induction des lois subjectives de la pensée transportées dans la nature extérieure. Plus conséquent, Fichte a été plus loin encore que son maître dans la même voie. Dans Kant, le point de vue sous lequel le sujet pensant considère les objets dépend de sa nature propre. Dans Fichte , l'objet en général , n'étant pour le sujet que ce que la nature propre du sujet le fait être, n'est qu'une induction de ce sujet, c'est-à-dire le sujet luimême, c'est-à-dire le moi , et voilà le moi, non
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plus simple mesure, mais principe de toutes choses. Voilà donc l'idéalisme déjà si subjectif de Kant devenu pour Fichte un idéalisme subjectif absolu. Dieu pour Kant était une cooeeptioD nécessaire de la pensée, une croyance irrésistible de l'ame. Pour Fichte, Dieu n'est pas autre chose que le sujet même de la pensée conçu comme absolu; c'est donc le moi encore. IVIais comme il répugne, Messieurs, que le moi de l'homme qui avait bien pu être transporté à la nature, soit imposé à Dieu, Fichte distingue deux moi y l'un phénoménal, le moi que chacun de nous représente; l'autre, le fond même et la substance du moi, qui est Dieu lui-même: Dieu est le moi absolu. Quand on est dLvriwé là , on est arrivé au dernier terme de l'idéalisme subjectif, comme la philosophie de la sensation en était arrivée à son dernier terme , quand elle était arrivée à prétendre que l'aroe n'est que la collection de nos sensations, que Dieu n'est qu'une idée générale abstraite , représentable en dernière analyse par toutes, les idées sensibles particulières dont elle se compose , c'est-à-dire par les sensations. La philosophie de Kant et de Fichte absorbe la conscience, et par elle toutes choses, dans la pensée , comme la philosophie de Locke et de
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Condillac absorbe la conscience , et par elle aussi toutes choses , dans la sensation ; et encore 9 comme arrivé à sa dernière conséquence et à l'extravagance de la bassesse, le sensualisme se détruit lui-même, ainsi l'idéalisme a sa sublime extravagance , dans laquelle il trouve sa ruine. Mais avant de disparaître , cette noble et forte doctrine se serait manqué à elle-même si elle n'avait pas eu sa représentation dans l'histoire de la philosophie ; et comme la condition d'érudition était remplie surabondamment en Allemagne , le gratid mouvement philosophique de Kant et de Fichte trouva aisément un digne représentant dans un habile et savant homme qui composa, dans le point de vue de la philosophie critique, une histoire de la philosophie aussi opposée à celle de Tiedemann que l'idéalisme subjectif de Kant est opposé à l'empirisme et au sensualisme de Condillac et de Locke : cet homme est le célèbre Tennemann.
Le caractère général de l'ouvrage de Tennemann est de reproduire la philosophie de Kant dans l'histoire de la philosophie. La philosophie de Kant est profondément cartésienne : elle sépare la philosophie de la théologie, et n'admet d'autre méthode que la psychologie.
Teonemann sépare donc tout aiissi fortement que l'avait fait Tiedemann la philosophie de la théologie dans l'histoire : là dessus il pousse le scrupule aussi loin que son devancier. Cest U son premier mérite ; le second , c'est qu'en fait de système exclusif, l'idéalisme étant inâniment plus large que l'empirisme, TenDemann, en appliquant l'idéalisme à l'ensemble des grands monumens de la philosophie , est en état d'en embrasser un plus grand nombre , de les mieux comprendre et de les mieux apprécier; son point de vue historiqueest pluscompréhensif et moins négatif par conséquent. Ensuite Tennemann est tout aussi érudit et tout aussi bon critique que Tiedemann, et il est mo'ms sceptique; il restitue à beaucoup d'ouvrages leur authenticité que son devancier avait attaquée. Uexposîtion des systèmes est chez lui plus étendue à la fois et aussi fidèle; l'esprit de chaque système n'y est pas saisi avec moins de sagacité, et les vues générales y sont soutenues par des développemens qui les confirment et les éclaircissent. Enfin Tennemann est plus progressif; il rattache plus fortement l'histoire de la philosophie de chaque époque à l'histoire générale de la même époque; la clarté et la précision ne brillent pas moins en lui que dans
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Tiederaann, ou mérne y brillent davantage; et déjà un ordre meilleur , irioins extérieur et moins arbitraire, donne à l'ouvrage entier un caractère plus philosophique. £n indiquant les idées générales qui ont dominé dans les diverses époques, et en exprimant ces idées sous les formes propres à la science dont il fait l'histoire, savoir, la métaphysique, Tennemann a frayé la route h ce point de vue supérieur, qui ne voit dans l'histoire que des idées , leur succession , leur lutte , leur développement si régulier à travers leur désordre apparent , et par conséquent un systètne véritable, une philosophie tout entière. Sans doute Tennemann a entrevu bien vaguement et exprimé très faiblement le mouvement philosophique de l'histoire; mais enfin il l'a entrevu : c'est là peut-étfe son plus grand mérite. Son tort est d*avoir emprunté son cadre et son point de vue à un systètne trop peu étendu pour embrasser tous les systèmes , et en rendre compte sans les défigurer. La philosophie de Kant est bien vaste comparée à celle de Condillac ; mais l'esprit humain est plus vaste encore , et les innombrables systèmes qu'il a seraéis à travers les siècles sont un peu à l'étroit et mal à leur aise dans le cercle de la philosophie kantienne. Tennemann ne voyant que par les yeux
de Kant ne voit pas tout; alors, faute de comprendre i il critique, ce gui e$t bien plus facile; il est exclusif dans un sens opposé à celui de Tiedemann , mais il est exclusif aussi , et par conséquent injuste. Il y a plus; non seuiemeot il est exclusif, mais il Test assez pédantesquement: Il ne faut pas oublier que Kant comme Wolf était un professeur ; il avait dans sa jeunesse passé par l'école de Wolf, où il avait pris, avec le goût de la géométrie et des sciences exactes , celui d un formalisme inflexible , Teffroi du mysticisme , le besoin d*uDe précision poussée jusqu'à la sécheresse, et l'habitude de l'ordre didactique, et d'une langue fixe et profondément, déterminée, dont l'abus le conduit souvent à une terminologie plus précise qu'élégante, très commode pour l'enseignement, mais dépourvue de tout agrément, et plus faite pour l'école que pour le monde.Les idées de Kant sont d'une précision supérieure, mais les 'étiquettes qu'il y met , les formes sous lesquelles il les présente, sont effrayantes pour les profanes, et même un peu pour les hommes du métier. Encore tout cela peut passer dans une théorie spéculative, propre à l'auteur; mais imaginez des formules plus étranges les unes que les autres , malgré leur précision et leur
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rigueur, ou plutôt à cause de leur précision et de leur rigueur, imaginez toutes ces formules imposées à l'histoire entière de la philosophie, durement et sans goût, comme les écoliers imposent toujours la doctrine de leurs maîtres! La philosophie de Kant est pour Tennemann comme le lit de Procuste; il y étend tous les systèmes, et si quelqu'un le dépasse ou reste en deçà, le loyal kantien se récrie et se répand en plaintes et en regrets assez ridicules, surtout quand il s'agit de systèmes bien supérieurs à la mesure qu'il leur applique. Ainsi les stoïciens sont traités de main de maître ; mais Platon l'est beaucoup moins bien , et les néoplatoniciens , qui échappent de tous côtés à la philosophie critique, déconcertent totalement le savant historien qui a grand'peine à ne pas les écarter , comme des extravagans, par la question préalable. Cependant la conscience de l'érudit l'emporte , et les néoplatoniciens ont tout un grand volume , mais le philosophe prend sa revanche en les maltraitant outre mesure. Tennemann est pour ainsi dire en quête du criticisme et de la psychologie; il parcourt les siècles pour les trouver. L'ombre seule du mysticisme l'épouvante, et aussitôt qu'il aperçoit quelque système qui en a la f^lus légère apparence, on est sûr de voir
48 COURS DE l'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
s'élever une grêle d argumens et de formules kantiennes contre ce pauvre système. Cette manie gâte un peu le grand et estimable ouvrage de Tennemann et le rend moins agréable à la lecture que celui de 'fiedemann, auquel il est d'ailleurs bien préférable ; dernier contraste entre les deux historiens qui rappelle encore celui qui sépare leurs maîtres, dont Tun, infiniment plus précis et plus positif que Tautre, est d'une clarté bien moins populaire.
Telles sont les deux histoires de la philosophie que devaient produire les deux grands systèmes dont la lutte remplit la fin du dix-hùitièmesiècle. Tiedemann et Tennemann représentent cette lutte dans l'histoire de la philosophie. Tel est l'état présent des choses ; tel est rhérîtag^e que le dix-huitième siècle a légué au dix-neuvième. Tel a été, tel devait être le résultat du siècle qui n'est plus; quel sera celui du siècle qui s'avance? quel sera l'oeuvre du dix - neuvième siècle ? quels sont à moi-même mes projets et mes espérances? ce sera le sujet de la prochaine et dernière leçon.
PARIS. — DE rUiPRIMERIE DE RIGNOUX , rue des Francs-Boorgttois-S.-Micfaei , n^ 8.
l3* LEÇON. 17 JUILLET 1 8a8.
DE L'HISTOIRE
DE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs ,
Tiedemann et Tennemann ferment le dixhuitième siècle. L'ouvrage de Tiedemaon a paru de 1791 à 1797; celui de Tennemann de 1798 à 1820. Depuis il n'a paru en Allemagne aucun ouvrage considérable sur l'histoire de la philosophie qui^ présente un caractère original et fasse époque : nul grand historien n'est venu
relever Tiedemann et Tennemann. £t comme
4 bOUBS
après Herder, aux histoires universelles deThumanité avaient succédé des histoires partielles de certains peuples, de certaines époques, de certaines branches de la civilisation, de même après les deux grands ouvrages opposés, dans lesquels s'était en quelque sorte résolue la philosopfaie au dix-huitième siècle, aux histoires universelles de la philosophie ont succédé des recherches partielles sur certaines écoles , sur certains systèmes, des monographies approfoiv dies. Il est dans k nature des choses que ces recherches en s'accumulant ramènent le besoin d'une nouvelle histoire universelle. Ainsi va la science ; elle marche de travaux partiels en résumés , et de résumés en travaux partiels ; dé- . composition , recomposition ; tel est le mouvement continuel de la science. Elle est aujourd'hui, en Allemagne et dans le monde entier, dans un moment de décomposition. Ce moment a sa nécessité dans l'ordre général du travail d'un siècle, et déjà son utilité incontestable se démontre par ses résultats. Jamais quart de sièck n'a produit autant de travaux ingénieux et solides, et n'a préparé d'aussi riches matériaux aux généralisations du génie. On peut dire que c'est de nos jours seulement que {a phi-
tosophie de Tlnde commence à être connue et à sortir des voiles mythologiques qui jusqu'ici l'enveloppaient. C'est de 1824 à iS^S que l'iU lustre président de la société asiatique de Londres , Colebrook, a enfin fourni à la critique européenne les seules bases solides qu'elle possède sur tous les systèmes philosophiques des Indiens. C'est en 1826 que M* Guillaume de Humbolt a donné sa profonde analyse de l'épisode philosophique du Mahabharat , qu'on ap^ pelle le Bhagavad-Gita. Le spirituel autefv du mémoire sur L^^o-Tseu continue ses belles recherches sur la philosophie chinoise. Si notre siècle a pour ainsi dire découvert la philosophie orientale, il a presque renouvelé la connaissance que Ton avait de l'antiquité philosophique des Grecs, en y introduisant la critique. Parmi tant de travaux et de noms qui se présentent en foule , je ne rappellerai que ceux de mes trois honorables et savans amis, MM. Schleiermâcher, Brandis et Creuzer, auxquels la philosophie de Platon, celle d'Âristote, et celle d'Alexandrie sont déjà si redevables. L'Allemagne n'a pas seule servi la philosophie ancienne. Là Hollande aussi, depuis Vyttenbach, n'a pas cessé de lui payer d'année en année, par
une multitude de monographies précieuses, son contingent d'érudition philosophique. Espérons que la France ne restera pas étrangère à cet utile mouvement. Déjà l'académie des inscriptions et belles lettres a , dans ses concours et dans ses programmes , appelé l'attention et le zèle de nos compatriotes sur plusieurs points aussi importans que négligés de l'histoire de b philosophie ancienne ; je citerai surtout le dernier progrsgsime sur l'école d'Alexandrie , programme qui , s'if m'est permis de le dire , gagnerait en utilité et atteindrait encore mieux le but de la savante compagnie , s'il était resserré dans des limites plus étroites et embrassait moins de siècles et moins de questions. La philosophie du moyen âge et la philosophie moderne n'ont pas manqué non plus d'ingénieux interprètes ; et si je m'y arrête moins , c'est uniquement, Messieurs , parce que dans cette partie de l'histoire de la philosophie , tout aussi riche d'ailleurs et tout aussi mtéressante qu'aucune autre , l'érudition est moins nécessaire, et la critique est bien plus facile. Nous sortons tous du moyen âge, et nous le comprenons presque sans effort. Le véritable théâtre des travaux de rhistorien de la philosophie ; le vrai champ de bataille de
I>fi L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. J
rérudition et de la critique , c'est et ce sera toujours l'antiquité classique. C'est là qu'une civili-» sation entièrement étrangère» des cultes, des arts, des gouvèmemens tout différens des nôtres , des lacunes considérables , la perte d'une foule de monumens importans , la dégradation du petit nonibre qui subsistent, la difficulté de l'idiome , la profonde différence des idées, l'étrangeté des formes, tout oppose à l'historien des obstacles qu'il ne peut surmonter qu'à l'aide d'une patience infatigable , de l'érudition la plus minutieuse , de la critique la plua circonspecte ^ 0t de TinteUigence à la fois la plus pénétrante et la plus flexible. Aussi est-ce là que se sont formés les trois grands historiens de la philosophie, et Brucker, et Tiedemann, et Tennemann.
C'est là pour ainsi dire que se sont donné' rendez-vous tous ceux qui aujourd'hui consacrent leur vie à l'histoire de la philosophie. Quiconque n'aura pas fait là son apprentissage et n'aura pas vécu long-temps dans l'antiquitéclassique, dans les manuscrits et les textes, et même au milieu des discussions philologiques, n'aura jamais le sentiment de la critique, et sera toujours incapable d'écrire en connaissance de cause une histoire général^
de la philosophie. Voilit pourquoi je nliéûte point à e;3Lhorter ceux de mes jeunes* audi teurs qui se sentiraient attirés vers l'histoire de la philosophie, à concentrer pendant quelque temps leurs études sur l'antiquité philosophique. Pour moi, s'il est permis de se citer soi-même, malgré la généralité de mes travaux philosophiques ^ je n'ai pas cessé depuis douze ans, et je ne cesserai jamais de m'occuper assidûment, non seulement des principales époques de la philosophie ancienne, mais des systèmes particuliers dont se compose chaque épocfue et chaque école; car c'est ma parfaite conviction que là surtout il faut sans cesse mêler l'étude approfondie des détails à la généralisation des idées , et que des recherches partielles sagement et fortement combinées peuvent seules conduire à des résultats aussi solides qu'étendus.
Tel est, Messieurs, l'état actuel de l'histoire de la philosophie; cetétat est nécessaire et bon , mais il ne peut être éternel ; et comme toute généralisation précipitée amène la nécessité d'une décomposition complète, de même il est inipossjble qu'une vaste décomposition n'aboutisse bientôt a une recomposition nouvelle, et que tan^ d'habiles et profondes recherches n'en-
DE l'uISTOIKE de LA PUlLdSOPHIE. 9
gendrent tôt ou tard une nouvelle histoire universelle de la philosophie.
Mais, Messieurs, à quelle condition pourra s'élever cette histoire nouvelle? Si Ifia recherches partielles sont les matériaux ^nécessaires d'une histoire de la philosophie , ce n'est pas FéruditioQ^ c'est la philosophie seule qui peut élever l'édifice.. C'est la philosophie cartésienne qui a produit Brucker, c'est la philosophie de Locke qui a produit Tiedemann, et c'est la philosophie de Kant qui a produit Tennemann ; de même aujourd'hui c'est le souffle d'un nouveau mouvement philosophique qui en passant sur toutes les recherches partielles, sur tous les résultats certains, mais bornés, et stériles en apparence de rérudition, peut seul les féconder et en tirer urte histoire universelle. Or, quai est, quel peut être cet esprit nouveau, cette philosophie nouvelle, qui seule peut renouveler l'histoire de la pliilosophie ? Telle est la question; pour la résoudre, il faut considérer où en est aujourd'hui la philosophie.
La philosophie qui a précédé Descartes était la théologie. Ijsl philosophie de Descartes est la séparation de la philosophie et de la théologie; c'est, pour ainsi parler, l'introduction de la phi-
lO CX)URS
losophîe sur la scène du monde, sous son nom propre. La philosophie du dix - huitième siècle est le développement du mouvement cartésien , en deux systèmes opposés , que le cartésianisme contenait dans son sein , mais sans en avoir développé toutes les puissances. Il fallait que ces puissances cachées prissent tout leur développement pour qu'on les connût et dans ce^ qu'elles avaient et dans ce qu'elles n'avaient pas. De là TidéaUsme de l'école allemande et le sensualisme anglais et français. En fait de sensualisme , nul ne peut se flatter d'aller au delà du dixhuitième siècle , en Angleterre et en France. Prenez - le à son point de départ , à Locke ; suivez - le jusqu'à nos jours dans ses derniers représentans , et vous verrez que rien ne manque à ce grand mouvement, psychologie, métaphysique , morale, politique , sciences naturelles et médicales, histoire de l'humanité, histoire de la philosophie; tout ce que peut produire un grand mouvement philosophique se trouve déjà dans le sensualisme tel qu'il est aujourd'hui; il ne reste qu'à l'adopter intégralement, à l'accepter une fois pour toutes, sauf à en faire, si l'on veut, quelques nouvelles applications assez mesquines, c'est-à-dire qu'il
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE^ I f
faut supposer que la philosophie est achevée, qu'elle n'a plus cTautre avenir qu'une répétition monotone du pa^, et que l'esprit humain doit s'arrêter au commencement du dixneuvième siècle. C'est un parti un peu fort à prendre; et cependant il n'en reste pas d^utre,* car il n'y a pas une seule grande conséquence nouvelle à tirer de la philosophie de la sensation. D'un autre côté, qui se flattera, en &it d'idéalisme , d'aller au delà du système de Fichte? L'idéalisme faible encore, mais déjà manifeste dans les lois subjectives de la philosophie de Kant, est' arrivé à son dernier terme dans la subjectivité absolue du moi de Fichte. Et comme ce système a reçu tout son développement possible , qu'il a eu sa psychologie, sa métaphysique, son ontologie, sa morale, sa politique , son histoire de l'humanité et de la philosophie, il n'y a plus rien de grand à y ajouter, et il ne reste à faire, pour l'idéalisme de l'école de Kant, que ce qu'il reste à faire pour le sensualisme de l'école de Locke , c'està-dire de s'y arrêter, de s'y endormir en quelque sorte comme sur la borne même de la pensée, comme si, dans ce point du temps et de l'espace où nous sommes , toutes les vérités
avaient été révélées enfin à Tesprit humain , el cju'il n'eut plus rien à chercher par delà.
Voyez; vous contentei-vous de l'un ou l'autre de ces deux systèmes exclusifs ? vous condamnez à l'immobilité votre propre pensée; ou bien il tant laisser là le système de Kant comme celui de I^cke, passer outre , et faire, Messieurs, comme l'humanité et le monde , qui , je pense, n'ont nulle envie de s'arrêter à la fia du dixhuitième siècle. Vous voilà donc cherchant un nouveau système. Mais cherchez autant qu'il vous plaira, étudiez, approfondissez, comparez tous les systèmes qui ont paru depuis trois mille ans, et vous verrez qu'en dernière analyse ils peuvent tous se réduire à ceux-là même que vous venez de rejeter, à l'idéalisme et au sensualisme ; de sorte que ni vous ne pouvez vous arrêter à ces systèmes, ni vous ne pouvez en sortir. D'un côté il vous est démontré que ni l'un ni l'autre ne sont le dernier mot du genre humain , et de l'autre il vous est démontré aussi qu'il n'y a pas un seul autre système spécial qui ne soit réductible à l'un ou à l'autre de ces deux-là. Comment donc faire? Étant ainsi éliminées les deux mauvaises solutions , qui consistent à adopter l'un ou l'autre de ces sys-
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tèmes ou à se tourmenter pour en ch/erdber un nouveau qui ne serait que Tun ou l'autre plus ou moins modifié, on arrive, par voie de dégagement, à la seule solution qui reste, savoir^, l'union des contraires, l'abandon de tous les
côtés exclusifs , par lesquels les deux systèmes se repoussent; l'adoption de toutes les ^vérités qu'ils renferment, et par lesquelles ils se sont établis dans le monde et se sont élevés à la hauteur de systèmes historiques; et lu conciliation de toutes ces vérités dans un point de vue pins compréhensif que Tun et que l'autre système, capable de les contenir, de les expliquer eC cl^ les achever tousi4es deux. Vous voyez où j'en veux venir. Après l'idéalisme subjectif de Técole de Kant , l'empirisme et le sensualisme de l'école de Locke, développés et épuisés dans leurs derniers résultats possibles, il n'y a plus d'autre combinaison nouvelle, selon moi, que l'union de ces deux systèmes dans le centre d'un vaste et puissant éclectisme.
L'éclectisme! ce nom bien ou mal choisi, et qui depuis quelque temps commence à se répandre et à retentir un peu en France et ailleurs, ce nom réporte involontairement ma pensée à
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l'époque déjà éloignée de moi où, pour la première fois 9 il fut prononcé sans éclat et sans écho à cette chaire, dans l'obscurité des essais timides de mon premier enseignement.
C'est vers 1816 et 1817 que, tournientant en tout sens la conscience pour l'épuiser et l'embrasser dans toute son étendue , j'arrivai à ce résultat, qu'il y a dans la conscience bien plus de phénomènes qu'on ne l'avait pensé jusque là ; qu'à la vérit^jf tous ces phénomènes étaient opposés les uns aux autres, mais qu'en ayant l'air de s'exclure , ils avaient tous cependant Jeur place dans la conscience. Je n'ose plus dire de quels phénomènes il était alors question. Tout occupé de méthode et de psychologie , enfoncé dans les études les plus minutieuses , je ne sortais guère des limites d'une observation assez grossière et d'une induction très circonspecte; mais peu à peu la scène s'agrandit , et de la psychologie, qui est le vestibule, et si l'on peut s'exprimer ainsi, l'antichambre de la science, nous arrivâmes jusque dans le sanctuaire, c'est-à-dire à la métaphysique. Messieurs, l'esprit humain est donné. Il ne veut pas connaître seulement ce qui se passe à l'avant-scène de la conscience,
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sur le premier plan de la pensée ; il veut connaître encore ce qui est au fond , il veut savoir tout ce qu'il peut savoir et de lui-même , et du monde, et de Dieu. Si élevés que soient certains problèmes, ce sont des problèmes humains^ et il n'est ni possible ni légitime de les éluder. J'ai donc dû m'y engager successivement, et ce qui, vers 1816 et 18 17, n'avait été qu'une Êiible et pâle tentative de conciliation entre tes élémens renfermés dans le cercle de la psychologie, peu à peu devint un projet plus étendu et plus significatif, une théorie véritable qui, avec la psychologie, embrassa la métaphysique, la logique, l'ontologie tout entière, et un peu de cosmologie : c'est cette théorie affermie et développée qui préside encore à mon 'enseignement. Qu'est-ce en effet que la philosophie que j'enseigne , sinon le respect pour tous les élémens de l'humanité et des choses ? Notre philosophie , Messieurs , n'est point une philoso phie mélancolique et fanatique qui , préoccupée de quelques idées exclusives^ entreprend de tout réformer sur elles; c'est une philosophie essentiellement optimiste, dont le seul but est de tout comprendre, et qui par conséquent accepte tout et concilie tout. Elle ne cherche sa force
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que dans l'étendue : son unité n'est qu'une harmonie , Tharmonie de tous les contraires. Ainsi , pour la méthode, elle retient sans doute cotome la conquête du siècle le goût des recherches à /^o^fenon, l'ohaervation et rinduction jointe à l'observation, enfin Tanalyse: mais elle ne rejette pas la vieille synthèse, et elle donne à l'analyse pour support une synthèse primitive, qui devenant la base de l'analyse lui fournit une matière sur laquelle elle peut s'exercer. Si l'analyse était le seul point dé départ de la méthode, la méthode n'arriverait qu'à la décomposition, par conséquent jamais elle n'aboutirait qu'à une généralisation plus ou moins élevée, mais sans unité réelle : il hut pour qu'elle aboutisse à une véritable unité quelle parte elle-même d'une véritable unité, sauf à la décomposer et à l'éclaircir. Vous avez vu que nous en appelons sans cesse à l'autorité des croyances générales qui constituent le sens commun du genre humain; et sans doute il faut partir du sens
commun, ctil&utrevenirausens commun, sous peine d'extravagance. Mais si le sens commun est le point (le départ et la fin nécessaire de toute saine philosophie , ce n'est pas le procédé de ia philosophie, et la science est loin d'être achevée
quand les croyances communes sont constatées; il en faut encore pénétrer le secret, Forigine et la portée. Le procédé de la philosophie est l'emploi illimité de la réflexion, la recherche infatigable des derniers résultats auxquels peut conduire la spéculation libre.
En psycologie, dans la conscience, nous avons trouvé non seulement le moi ou l'activité volontaire et libre avec tout le cortège des faits qui en dépendent , mais encore un élément que la liberté de l'homme n'a point fait et qu'elle ne peut se rapporter à elle-même, savoir, la sensation , phénomène qui relativement au moi , centre et sujet de la conscience , apparaît comme extérieur et étranger , et avec un caractère tout-à-fait impersonnel qui lui a fait donner le nom de non moi ; mais ni le non moi passif et fatal , ni le moi volontaire et libre , n'expliquent toute la conscience ; au dessus du moi et du non moi , phénomènes opposés , condamnés à vivre ensemble , la raison , qui est la lumière de la conscience , révèle à l'homme l'être en soi , la substance , la cause absolue , nécessaire , infinie , etc. , enfin Dieu lui-même. L'être , le moi, le non moi , sont trois élémens indestructibles de la conscience ; non seulement on les trouve dans
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la consdeiice, dans son développement actuel , mais on les trouve dans le premier fait de conscience, et même aussi dans le dernier , jusque là que si vous détruisez un seul des trois , vous détruisez la possibilité de tous les autres. Là est l'éclectisme, dans les limites de la conscience, entre tous ses élémens qui sont tous également réels « mais qui pour former une vraie théorie psycologique ont besoin d'être tous réunis Içs uns aux autres. La logique exige encore le même éclectisme. Les deux lois fondamentales de la logique sont , nous l'avons vu, le fini et l'infini , le contingent et le nécessaire , le relatif et l'absolu, etc.; en dernière analyse l'idée de cause et l'idée de substance. Toutes les logiques roulent sur l'une ou sur l'autre de ces deux idées. Mais il faut les réunir; il faut concevoir ' que toute cause suppose une substance, un suhstratum^ une base d'action, comme toute ^ substance contient nécessairement un principe de développement, c'est-à-dire une cause. La substance est le foiid de la cause, comme la cause est la forme de la substance : la premièi^ idée n'est pas la seconde; mais la seconde est inséparable de la première , comme la première de la seconde. De là, Messieurs , en métaphysique
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et en ontologie , la nécessité de lier et Fimpossibilité de réduire Dieu au monde ou le inonde à Dieu. Dieu est-il considéré comme une substance indivisible, comme l'infini en soi sans aucun rapport au fini , l'absolu sans aucun rapport au relatif, l'être sans aucun rapport à la manifestation et à l'apparence? Au fond on nie sa causalité et sa puissance; on détruit la possibilité de l'humanité et la possibilité de la nature. D'une autre part s'enfônce-t-on dans l'idée exclusive de la cause, de la cause en acte, c'est-à-dire dans le relatif, le contingent et l'apparence, et refuse -t- on d'en sortir? on s'arrête à la forme des choses et l'on manque leur essence et leur principe. Delà deux grands systèmes, célèbres aujourd'hui sous le nom de théisme et de panthéisme. L'un et l'autre sont également exclusifs et faux; un théisme sans panthéisme est une religion morte, une religion qui oublie précisément l'attribut fondamental de Dieu, savoir la puissance , l'action et ce qui en dérive. D'un autre part le panthéisme est bien en possession de toute la réaUté observable et visible et de ses lois immédiates , mais il méconnaît le principe même de cette réalité et la raison première et dernière de ses lois. Ainsi de
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tous côtés, diverses méthodes, divers systèmes en psycologie , en logique et en métaphysique; de tous côtés opposition et contradiction , erreur et vérité tout ensemble. L'unique solution possible de ces oppositions est dans l'haroionie des contraires; l'unique moyen d'échapper à Terreur est d'accepter toutes les vérités.
Quand on est parvenu à ces résultats, alors, mais seulement alors, on peut songer à l'histoire de la philosophie. Supposez qu'on n'ait pas été jusque là , et qu'on se soit arrêté à la psycologie, par exemple, on n'est pas en état d'aborder l'histoire de la philosophie. Je l'ai déjà dit; l'esprit humain porte en lui - même certains problèmes que les grands interprètes de l'esprit humain ont essayé de résoudre; et c'est de ces solutions que se compose Vhîstoirè de la philosophie. Or, si vous avez retranché ou éludé ces problèmes, comment pourrez-vous comprendre les solutions qu'en ont données les grands maîtres? comment jugerez - vous Platon , Aristote , Leibnitz ? vous ne le pouvez pas. Il ne vous reste donc qu'à dire adieu à l'histoire de la philosophie , ou ce qui serait pis encore , à la traiter légèrement : l'un et l'autre est également indigne du dix-
neuvième siècle. Ainsi il faut de toute nécessité , nprès avoir été jusqu'au bout de la psycologie, ta dépasser, entrer dans Tontologie, dans la métaphysique, dans la logique; et se faire un système qui puisse rendre compte de tous les besoins de la pensée, afin de pouvoir compter aussi avec les autres systèmes, les interroger et les juger. Voilà pourquoi , Messieurs, quoique la chaire confiée à mes soins fût une chaire de Thistoire de la philosophie, ceux qui ont suivi mes leçons de i8i5 à 1818, ont pu remarquer que sans négliger entièrement l'histoire de la philosophie, j'ai été plus occupé d'asseoir mes propres idées que déjuger celles des autres. Ce n'est que vers 1819 que l'éclectisme commencé vers 1816 ayant parcouru et embrassé toutes les parties de la philosophie , et pris enfin un caractère systématique , je l'appliquai régulièrement à l'histoire de la philosophie, en commençant par les systèmes les phis connus et les plus modernes. Depuis, mes travaux n'ont jamais abandonné, et ils n'abandonneront point cette direction. Elle est la seule qui me paraisse pouvoir conduire à des résultats nouveaux et satisfaisans dans la philosophie spéculative et dans l'histoire. Quand on ne rejette ni dans la