‹ Cours de philosophie (volume 4)Chapitre 14 sur 15 · LEÇON, 12 JUIN · texte numérisé non relu

LEÇON, 12 JUIN

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs ,

Dans la dernière leçon j'ai énuméré et classé toutes les époques de l'histoire ; j'ai démontré qu'il y avait trois époques, ni plus ni moins, dans l'histoire ; que ces trois époques soutenaient l'une envers l'autre un rapport invariable de succession ; et même que ce rapport de succession en couvrait un autre plus profond et plus intime, le rapport de génération ; de sorte que l'histoire entière de l'humanité se résout en

un grand mouvement composé de trois momens qui non seulement se succèdent, mais qui s'engendrent les uns les autres. Tel est, Messieurs, le système de l'histoire; et ce système, je ne l'ai point emprunté à des vues en l'air et à des combinaisons chimériques : je l'ai emprunté au principe même et à la seule mesure possible de l'histoire, savoir, l'humanité. La méthode que j'ai suivie n'est pas autre chose en dernière analyse que la méthode d'observation et d'induction. En effet, vous l'avez vu, j'ai tout emprunté à la conscience de l'humanité. Or , là aussi nous étions sur le terrain des faits; mais de quels faits ? De faits qui , outre l'avantage d'être observables comme les faits extérieurs, ont encore celui d'être entourés d'une lumière immédiate, et déporter leur autorité avec eux-mêmes, puisqu'ils ne sont que la manifestation, le développement de la raison dans le cercle étroit mais lumineux de la conscience individuelle. C'est là le point ferme et fixe dont nous sommes partis ; c'est sur cette base et avec Tunique levier, l'unique instrument de l'induction^ que nous avons opéré sur rhistoire. Et sur quoi repose l'induction ? Vous le savez; dans les sciences physiques , l'induction repose sur la

supposition de la constance des lois de la nature. Voilà pour le monde extérieur. Il me semble que nous nous entendons à demi mot, Messieurs. Un fait a lieu, et vous Finduisez , vous le transportez dans les temps à venir, vous prévoyez des faits identiques, vous affirmez que ce qui a lieu aujourd'hui aura lieu demain, que le soleil qui s'est levé aujourd'hui luira demain sur le monde. Quel est le fondement de cette induction ? La supposition inévitable de l'esprit que les lois de la nature sont constantes à ellesmêmes. De même ici l'induction que j'ai faite de l'humanité à l'histoire repose sur une seule supposition , celle de la constance des lois de l'humanité. Si l'humaine nature est constante à ellemême, il n'y a dans son développement historique que ce qui est dans son développement psycologique : l'un est la mesure de l'autre. Or, dans la conscience il y a trois termes dans un certain ordre. Donc à priori^ il ne peut y avoir dans l'histoire que trois termes, dans le même ordre que ceiui que nous a donné la conscience. Ce n'est pas là. Messieurs, de la scolastique, c'est de l'histoire faite avec la nature humaine : ce n'est pas un système abstrait, comme on dit, c'est un système très réel, puisqu'il est appuyé au

centre même de toute pensée réelle, savoir, la conscience. La conscience est la réalité la plus immédiate et la plus certaine pour nous; et quand nous la transportons dans le temps , nous ne faisons autre chose que suivre le principe de toute réalité partout où il nous conduit.

Rien n'est donc plus réel que le système de rhistoire que je vous ai exposé, car ce n'est pas autre chose que l'humanité elle-même avec ses élémens incontestables, fidèlement et constamment développés. Il y a plus; de même que l'histoire a été rapportée à la nature humaine, de même l'humanité a été rapportée à la nature extérieure, au sein de laquelle elle fait son apparition. L'homme n'est pas l'effet et la nature la cause , nous l'avons vu; mais il y a entre la nature et l'homme une harmonie manifeste de caractères généraux, de lois générales. Il y a plus encore; tout comme nous avions rapporté l'humanité à la nature , de même, force nous a été de rapporter cette nature extérieure et là nature humaine , avec leurs caractères et leurs lois générales, au principe commun dont la nature et l'homme dérivent ; et dans le principe nous avons retrouvé , nous avons dû nécessairement retrouver en germe , sous la forme de

puissances substantielles et non développées, tous les élémens qui plus tard, tombés dans le temps et dans l'espace, constitueront les forces et les lois de la nature , les forces et les lois de l'humanité. Donc, Messieurs, l'histoire de notre espèce, l'histoire de cet être particulier, limité et borné, qu'on appelle l'homme, cette histoire bien faite se lie à ce vaste univers , et parce vaste univers à l'Auteur de toutes choses. 11 s'ensuit que l'existence universelle passe tout entière dans le développement historique de l'humanité, et que ce développement historique est gros pour ainsi dire de tout ce que contiennent les degrés antérieurs de l'existence.

Ainsi l'histoire n'est point une anomalie dans Tordre général ; elle est vérihable à tous ses degrés par tous les degrés de l'existence universelle, comme ces degrés sont vérifiables les uns par les autres. Doutez-vous des caractères essentiels de la divinité ? adressez - vous au monde , car il huplique que l'effet ne réfléchisse pas plus ou moins la cause. Doutez-vous des caractères de ce monde? adressez -vous à l'humanité, car il impliquerait encore que l'humanité , qui fait son apparition au sein de ce monde, ne le réfléchît pas de quelque manière.

Doutez-vous de la légitimité de vos résultats historiques , hésitez-vous sur l'ordre et la marche du dé veloppement de l'histoire ? adressez-vous à la fois et à l'humanité et à la nature et à la divinité. Eprouvez sans cesse tous ces degrés de l'ordre général les uns par les autres; cette vérification vous donnera constamment le même résultat. Vous y verrez que l'histoire reproduit les mouvemens successifs de l'existence universelle dans la succession de ses époques, et qu'elle est pleine d'harmonie d'elle-même à elle-même dans les divers momens de son mouvement total, et d'elle-même à tout le reste. L'histoire ainsi conçue, dans cette harmonie universelle , est donc éminemment belle ; elle est une poésie admirable , le drame ou l'épopée du genre humain. Non seulement l'histoire ainsi conçue est belle, mais alors, et seulement alors, elle a une haute moralité. En effet. Messieurs, niez ou énervez le système de l'histoire , niez ou énervez ses lois et son plan nécessaire et invariable, vous rompez ou vous relâchez le lien qui rattache l'histoire à l'humanité et au monde, et par là à Dieu. Vous ne faites pas moins que nier la divine providence. Considérez Dieu sans rapport avec le monde et l'humanité; et

Dieu sans doute est encore et tout entier dans les profondeurs de son essence, invisible, inaccessible, incompréhensible; mais ce n'est plus là le Dieu du monde et le Dieu de l'humanité; ce n'est plus un Dieu qui ait des vues et des desseins sur son ouvrage , ce n'est pas là le Dieu que les hommes adorent et bénissent sous le nom de Providence. A quelle condition y a-t-il providence? A la condition que Dieu passe, sans s'y épuiser, il est vrai, dans le monde et dans l'humanité , et par conséquent dans l'histoire , qu'il y dépose quelque chose de lui'*même , y mette de la sagesse , de la justice et de l'ordre , un ordre invariable comme son auteur. La providence est engagée dans la question de la nécessité des lois de l'histoire. Nier l'une., c'est ébranler l'autre, c'est renverser ou obscurcir le gouvernement moral et divin des choses humaines. Si donc, on osait donner à notre système les noms de panthéisme et de fatalisme, c'esi-à-dire indirectement, ou plutôt très directement d'athéisme, il faudrait bien, pour nous défendre , renvoyer à notre tour cette aimable accusation à ceux qui la font : car le vrai Dieu pour nous , c'est un Dieu en rapport avec l'humanité, une providence; et la providence ne peut être exilée de

l'histoire, car ses desseins sur l'humanité ont besoin du développement de l'humanité dans l'histoire. Or, si la providence est dans l'histoire, il faut bien qu'elle y soit avec un pian , avec un plan fixe , c'est-à-dire avec des lois nécessaires. La nécessité des lois de l'histoire avec leur haut caractère de sagesse et de justice , est la forme visible de la providence dans l'histoire.

Ainsi le système que je vous ai développé est seul moral, en même temps que seul il est beau ; j'ajoute que seul il est scientifique. En effet, ce qui constitue la science, c'est la suppression de toute anomalie, l'ordre substitué à l'arbitraire, la réalité à l'apparence , la raison aux sens et à l'imagination , les phénomènes particuliers rappelés et élevés à leurs lois générales.

L'histoire est donc belle, morale, scientifique. Considérée sous ce point de vue , elle se présente au regard du philosophe comme un digne objet d'étude et de méditation.

Messieurs, un jour le père Malebranche entrant chez un jeune homme, qui fut depuis l'illustre chancelier d'Aguesseau, le îrouvaoccupé à lire Thucydide; sur quoi le bon et doux Malebranche se mit un peu en colère, et reprocha à sonjeunearaide ne chercher que desamusemens

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pour son imagination, de s'arrêter comme nn enfant à des faits accidentels, qui avaient pu arriver ou n'arriver pas, au lieu de s'occuper de lui-même , de Fhomme , de sa destinée, de Dieu , enfin d'idées et de philosophie. Je ne me souviens plus de ce que fit d'Aguesseau : je crois qu'il quitta Thucydide pour Descartes. Si j'avais été à sa place, j'aurais sans doute pris Descartes bien volontiers, mais j'aurais gardé Thucydide, et cela en vertu même du système de Malebranche. J'aurais pu dire à Malebranche : « Comment se fait-il que vous, philosophe, dédaigniez ainsi l'histoire? Vous voyez tout en Dieu, et vous avez raison, avec quelque explication. Mais si tout est en Dieu, il semble que Dieu doit être dans tout, qu'il doit être dans ce monde, et surtout dans l'humanité; il semble donc qu'il doit être dans tout ce qui est de l'humanité , et par conséquent dans son histoire. Si, de votre aveu, rien n'existe qu'à la condition de se rapporter à Dieu et aux idées qui le manifestent, il s'ensuit qu'il n'y a rien dans l'histoire qui n'ait sa raison d'être, son idée, son principe, sa loi : donc l'histoire est éminemment philosophique. » Je ne sais pas ce que dans ses principes Malebranche eût pu répondre à cela. Je considère

l'histoire comme la contre-épreuve de la philo- Sophie, comme une philosophie tout entière; et c'est de ce point de vue que je tire la règle essentielle de l'histoire.

Si tout a sa raison d'être , si tout a son idée , son principe, sa loi , rien n'est insignifiant , tout a un sens; c'est ce sens qu'il s'agit de déchiffrer, c'est ce sens que l'historien philosophe a la tâche et la mission de discerner, de dégager, de mettre en lumière. Le monde des idées est caché dans le monde des faits. Les faits en eux-mêmes et par leur côté extérieur sont insignifians ; mais, fécondés par la raison, ils manifestent l'idée qu'ils enveloppent, deviennent raisonuiables , intelligibles; ce ne sont plus alors de simples faits qui tombent sous nos sens, ce sont des idées que la raison comprend et combine. Sans doute on fait très bien de recueillir les faits comme ils se passent; mais ce sont là plutôt des matériaux pour rhistoire que Fhistoire elle-même. L'histoire proprement dite, l'histoire par excellence, l'histoire digne de ce nom [ laTwpia de icrTajjiat , savoir], la science de ce qui fut, ne se trouve que dans le rapport des faits aux idées. Le premier devoir de l'historien philosophe est donc de demander aux faits ce qu'ils signifient,

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l'idée qu'ils expriment, le rapport qu'ils soutiennent avec l'esprit de l'époque du monde au sein de laquelle ils font leur apparition. Rappeler tout fait , même le plus particulier, à sa loi générale, à la loi qui seule le fait être, examiner son rapport avec les autres faits élevés aussi à leur loi , et de rapports en rapports arriver jusqu'à saisir celui de la particularité la plus fugitive à l'idée la plus générale d'une époque , c'est là la règle éminente de l'histoire. Cette règle se divise en autant de règles particulières que l'esprit général d'une époque peut avoir de grandes manifestations. Or à quelles conditions se manifeste l'esprit d'une époque? A trois conditions. D'abord il faut que l'esprit d'une époque, pour être visible, prenne posses'sion de l'espace , s'y établisse , et occupe une portion quelconque plus ou moins considérable de ce monde; il faut qu'il ait son lieu, son théâtre : c'est là la condition même du drame de l'histoire. Mais sur ce théâtre il faut que quelqu'un paraisse pour jouer la pièce : ce quelqu'un , c'est l'humanité , c'est-à-dire les masses. Les masses sont le fonds de l'humanité; c'est avec elles , en elles et pour elles que tout ' se fait; elles remplissent la scène de l'histoire,

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mais elles y figurent seulement; elles n'y ont qu'un rôle muet, et laissent, pour ainsi dire, le soin des gestes et des paroles à quelques individus érainens qui les représentent. En effet les peuples ne paraissent pas dans l'histoire ; leurs chefs seuls y paraissent. Et par chefs je n'entends pas ceux qui commandent en apparence, j'entends ceux qui commandent en réalité , ceux que les peuples suivent en tout genre , parce qu'ils ont foi en eux et qu'ils les considèrent comme leurs interprètes et leurs organes, et parce qu'ils le sont en effet. Les lieux, les peuples, les grandshommes, voilà les trois choses par lesquelles l'esprit d^une époque se manifeste nécessairement, et sans lesquelles il ne pourrait pas se manifester ; ce sont donc là les trois points importans auxquels l'historien doit s'attacher. Si tout exprime quelque idée , comme nous l'avons démontré , lieux , peuples, individus, tout cela n'est qu'une manifestation quelconque d'idées cachées que la philosophie de l'histoire doit dégager et mettre en lumière. Parcourons successivement ces trois points.

Je commencerai brusquement nos recherches sur le premier point par la formule qui devrait les terminer. Je vous dirai, Messieurs, que tout

lieu, tout territoire représente nécessairement une idée, et par conséquent une des trois idées auxquelles nous avons ramené toutes les idées. Un lieu représente ou l'infini ou le fini, ou le rapport du fini à Tinfini ; telle est la formule que la philosophie de l'histoire impose à tout lieu ; telle est la formule que je me charge de faire sortir de tout lieu donné : ou il faudrait que ce lieu fût comme s'il n'était pas, qu'il fût insignifiant, cest-à-dire qu'il manquât de raison d'être, qu'il n'eût ni nécessité ni loi. Or, je ne sache rien au monde qui n'ait sa raison d'être, sa nécessité, sa loi; et toute loi est exprimable sous une formule philosophique. Les formules philosopiiiques effraient; mais savez- vous ce qu'elles effraient ? Les sens , l'imagination et ces ombres d'idées qu'engendrent les associations des sens e-t de l'imagination , et qui usurpent l'apparence du sens commun. Je suis pénétré du plus profond respect pour le bon sens, car le bon sens n'est autre chose que la raison ellemême prise à son plus bas degré, dans son côté le plus populaire; mais je ne confonds pas avec le bon sens les fantômes d'autant plus faux qu'ils sont plus fidèles de l'imagination et de la sensibilité. La philosophie est l'expression de la

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raison , non des sens et de l'imagination. Les formules de la philosophie ne sont légitimes qu'à la condition précisément de rompre avec les habitudes des sens et de l'imagination. Ces formules, si effrayantes dans leur première apparition, ne sont que la raison dans toute sa rigueur, et par conséquent le bon sens élevé à sa plus haute puissance. En effet , ce que je viens de vous dire en formules métaphysiques , vous vous l'êtes dit cent fois à vous-même; tout le monde le sait et le répète ; et la formule paradoxale de la science se résout ici dans un préjugé du sens commun.

En effet ôîez les mots, ne considérez que les idées. Quel est celui de vous qui pense que les lieux, la terre qu'il habite, l'air qu'il respire, les montagnes ou les fleuves qui l'avoisinent, le climat, le chaud, le froid, toutes les impressions qui en résultent; en un mot , que le monde extérieur lui est indifférent et n'exerce sur lui aucune influence ? ce serait. Messieurs, de votre part un idéalisme un peu extraordinaire, et j'imagine que vous croyez avec tout le monde , que l'ame est distincte, mais non pas absolument indépendante du corps, et que par conséquent la nature extérieure a une influence

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indirecte, mais très réelle sur i'homme, et par conséquent encore sur tout ce qui est de l'homme. Pensez-vous, pense- t-on, quelqu'un peut-il penser, quelqu'un a-t-ii jamais pensé que rhomme des montagnes ait et puisse avoir les mêmes habitudes, le même caractère, les mêmes idées, et soit appelé à jouer dans le monde le même rôle que l'homme de la plaine , que le riverain , que l'insulaire ? Croyez-vous , par exemple, que l'homme que consument les feux de la zone torride , soit appelé à la même destinée que celui qui habite les déserts glacés de la Sibérie? le croyez-vous? Eh bien î ce qui est vrai des deux extrémités de la zone glacée et de la zone torride doit l'être également des lieux intermédiaires, et de toutes les latitudes.

Jusqu'ici la raison a l'avantage de s'accorder avec le préjugé, et c'est beaucoup pour elle. Oui, Messieurs , donnez-moi la carte d'un pays, sa configuration , son climat, ses eaux, ses vents , et toute sa géographie physique; donnez-moi ses productions naturelles, sa flore, sa zoologie, etc., et je me charge de vous dire à priori quel sera l'homme de ce pays et quel rôle ce pays jouera dans l'histoire, non pas accidentellement, mais nécessairement, non pas à telle époque, mais

dans toutes, enfin l'idée qu'il est appelé à représenter. Un homme qu'on n'accusera pas de s'être perdu dans des rêveries métaphysiques, mais qui joignait à l'esprit le plus positif ces grandes vues où le vulgaire des penseurs ne voit qu'une imagination ardente, et qui ne sont pas moins que le regard rapide et perçant du génie ; un homme qui ne jouera pas un grand rôle dans les annales de la métaphysique, le vainqueur d'Arcole et de Marengo, rendant compte à la postérité de ses desseins vrais ou simulés sur cette Italie qui devait lui être chère à plus d'un titre, commence par une description du territoire italien dont il tire toute l'histoire passée de l'Italie, et le seul plan raisonnable qui ait jamais été tracé pour sa grandeur et sa prospérité. Je sais peu de pages historiques plus belles que celies-là. A cette autorité je joindrai celle de Montesquieu, c'est-à-dire de l'homme de notre pays qui a le mieux compris Fhisloire, et qui le premier a donné l'exemple de la véritable méthode historique. L'aiuteur de V Esprit des lois ^ après avoir établi nettement et profondément que tout a sa raison d'être , que tout a sa nécessité, que tout a sa loi, tout, à commencer par Dieu même, n'hésite pas à attribuer au climat une influence

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immense sur la créature humaine. Mais Montesquieu n'étoit pas homme à s'arrêter à cette généralité; il la développe et l'applique en détail. J'invite les esprits élégans qui aiment assez la philosophie, pourvu qu'elle ne leur cause aucune fatigue , et qui l'abandonnent aussitôt qu'elle entre dans le fond des choses, c'est-àdire dans le rapport qui lie les plus petites particularités aux plus hautes généralités , je les invite à se donner ici le spectacle du génie de Montesquieu, et à voir comment il procède; comment, le principe général admis, Montesquieu le suit dans ses plus étroites conséquences; comment, descendant des hauteurs de l'idée générale, il l'applique à toutes les institutions humaines, politiques, civiles, religieuses, militaires, aux lois les plus petites comme aux plus grandes. C'est là le triomphe de l'esprit philosophique. En effet , il n'y a pas de lacunes dans les choses; tout se tient et se lie. Il commence à le répandre parmi nous de salon en salon sur les ruines de la philosophie de la sensation mal combattue et mal détruite, je ne sais quel spiritualisme sentimental et pusillanime, bon pour des enfans et pour des femmes, et qui ne serait pas moins fatal à la science que le matérialisme.

Je combattrai l'un avec autant de fermeté que j'ai combattu l'autre. Sans cloute, Messieurs, le rapport de l'homme et de la nature n'est pas un rapport de l'effet à la cause, mais c'est un rapport intime et profond dont la raison est très simple, savoir : que l'homme et la nature sont deux grands effets qui, venant de la même cause, portent les mêmes caractères; de sorte qu'il est absolument nécessaire que les lois de la nature se retrouvent dans l'humanité, et que par conséquent la terre et celui qui l'habite, l'homme et la nature soient en harmonie, puisque tous deux manifestent la même unité. C'est ainsi. Messieurs , et c'est seulement ainsi qu'il faut entendre et que j'admets l'idée de Montesquieu. Tel climat donné, tel peuple suit avec. Or, si tel lieu demande tel peuple et non tel autre ; si vous ne pouvez supposer sous des lieux très différenslemême développementmoral,j'en conclus. Messieurs , et après avoir été du paradoxe au préjugé vous trouverez peut-être que je retourne du préjugé au paradoxe, je conclus que les lieux divers représentent des idées diverses, et que par conséquent si nous voulons chercher dans ce vaste univers le théâtre des trois grandes époques dans lesquelles nous avons divisé le

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développement nécessaire de l'humanité , nous ne pourrons placer dans un même lieu et sous le même cli mat ces trois époques si dissemblables. Trois époques différentes, donc trois théâtres différens pour ces trois époques ; cela est nécessaire , Messieurs, à moins qu'on ne me dise que ce qui se passe sous la zone torride peut se passer sous la zone glacée, qu'on peut à volonté mettre tel ou tel peuple sous telle ou telle latitude , et sous cette latitude lui faire jouer le même rôle. Or, rappelez -vous où nous en sommes: nous avons trouvé trois époques, savoir : l'époque de l'infini , celle du fini et celle du rapport de l'infini et du fini. Eh bien ! où placerons nous la première , cette époque de l'humanité qui doit avoir pour but de représenter l'infini, l'unité, l'immobilité? Cherchons pour cette époque de l'histoire ainsi déterminée un théâtre; essayons, Messieurs.

Je vous propose de donner pour théâtre à l'époque de l'infini, si vous me permettez de m'exprimer ainsi, des pays de côtes, les bords de grands fleuves, le littoral de mers intérieures assez considérables pour exciter le courage, pas assez vastes pour le rebuter et le lasser. Un bras de mer est moins une barrière, comme on le

croit ordinairement, qu'un lien entre différens peuples qu'il a l'air de séparer et qu'il rapproche sans les confondre. Supposez que ce pays de côtes, s'étendant à une certaine distance dans les terres 5 se forme en collines, en montagnes assez élevées pour nuancer le pays et y opérer dvs diversités, pas assez élevées pour y former des barrières. Voilà des côtes étendues, des fleuves considérables, une mer intérieure, peu de montagnes très élevées; je demande si c'est à ces lieux que vous confierez le développement de l'époque de Tinfini. Quoi, tout sera immobile sur ce théâtre du mouvement! Quoi! l'espèce humaine sera stationnaire où la nature s'agite et l'agite sans cesse! Peu d'industrie et de commerce en présence de cette mer qui invite i homme, en face de ces bords opposés qui l'appellent à des échanges perpétuels! Le goût du gigantesque dans une nature où tout est circonscrit et varié! Quoi! l'homme et ses ouvrages auront le caractère de l'unité absolue et de l'uniformité , là où tout tend à la division , où tout inspire le sentiment de la variété et de la vie! Je demande si la raison peut consentir à une pareille hypothèse. Variez l'hypothèse : cherchez nn théâtre pour l'époque de l'histoire qui doit

représenter l'idée du fini, et, par conséquent du mouvement, de Factivité de !a liberté, de l'individualité dans l'espèce hxmiaine. Je vous demande si vous asseoirez cette époque dans un immense continent, enceintd'un océan immense qui, au lieu d'attirer l'homme, le décourage, parce que derrière ces abîmes il n'aperçoit rien et n'espère rien, que nul vestige d'homme ne se montre, et que l'homme va seulement où il croit trouver son semblable : asseoirez- vous cette époque dans un continent très compacte, extrêmement étendu en longueur et en largeur , et formant une masse dans laquelle il y aura peu de fleuves, peu de lacs, aucune mer intérieure, dans laquelle il y aura ( nous faisons une hypothèse ) de vastes déserts, des chaînes immenses de montagnes élevées qui sépareront les populations et exigeront d'elles de longues années et d'immenses efforts avant qu'elles puissent se donner la main? Une pareille terre ne produira que des animaux énormes. Supposez-la encore brûlée par le soleil , et je demande si c'est là que vous mettrez l'époque qui doit représenter le fini, le mouvement, l'activité, Findividualilé, la liberté dans l'histoire. Enfin, mettrez-vous l'époque du monde qui doit représenter le rap-

port du fini à l'infini, la mettrez- vous dans une petite île , où il n'y eût pas assez de terrein , assez d'étendue en longueur et en largeur pour que l'unité, la durée, la fixité puissent y avoir leur place; où tout devra être insulaire, étroit, borné, exclusif; où évidemment il n'y aura pas de jeu pour tous les extrêmes, et pour tous les rapports de tous les extrêmes ?

Je demande si vous pouvez accepter ces hypothèses, si vous pouvez concevoir qu'une petite île soit à la fois une grande puissance territoriale et maritime; je vous demande si c'est sur des pays de côtes que vous mettrez l'immobilité , et sur le plateau d'immenses montagnes le siège du mouvement. Tout cela est impossible; la raison y résiste absolument. Donc les lieux ont aussi leurs lois, et quand un lieu porte tel caractère, il amène irrésistiblement tel développement humain, ou, pour m'exprimer plus exactement, il coïncide nécessairement avec tel développement humain. Si donc vous avez trois époques dans le rapport de succession qui a été déterminé, l'époque de l'infini aura pour théâtre un immense continent dont toutes les parties seront compactes , immobiles et indivisibles comme l'unité; et comme il faudra bien qu'il aboutisse

à quelque mer, il ^aboutira à Tocéan et renfermera avec des déserts immenses des montagnes presque infranchissables ; tout au contraire l'époque du fini occupera des pays de côtes, les bords de quelque mer intérieure; car les mers intérieures , représentant la crise et la fermentation de la nature, sont le centre naturel, le lien et le rendez-vous des grands mouvemens de la civilisation et de l'humanité ; enfin , soyez sûrs que l'époque qui devra représenter dans l'histoire le rapport du fini à l'infini sera un continent considérable , assez et pas trop compacte , d'une longueur et d'une largeur bien proportionnée , qui , tout en confinant l'océan, aura aussi des mers intérieures, de grands fleuves qui le traversent en tous sens , de telle sorte que le mouvement et l'immobilité , que la durée et le temps , que le fini et l'infini puissent y trouver leur place, que rien n'y demeure dans une unité glacée et que rien ne s'y dissolve , que tout dure et en même temps que tout se développe, que tous les extrêmes y soient et avec leur harmonie.

Trois époques de civilisation, donc trois théâtres différens pour ces trois époques ; et si ces époques se succèdent, comme nous l'avons

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montré, il faudra que la civilisation aille aussi d'un théâtre à un autre etfasse le tour du monde^ en suivant le mouvement physique des terrains et des climats , correspondant à celui des épo-^ ques tel que nous l'avons déterminé. L'histoire s'ouvre par l'époque de l'infini et de l'unité; donc la civilisation a dû commencer sur un continent haut et immense pour se répandre à travers les plaines, et arriver au centre du mouvement et de la fermentation du monde, puis sortir de ce tourbillon de l'histoire et du globe „ si je puis m'exprimer ainsi, non pour retourner sur les montagnes d'où elle est descendue, car l'humanité ne retourne jamais en arrière, l'humanité ne recule jamais, mais pour marcher eu avant, dans des régions inconnues, et riche des deux élémens qu'elle a recueillis sur sa route j venir les déposer enfin dans un autre continent qui, par sa configuration^ par sa température exquise , par le mélange de mers et de terres, de montagnes et de plaines, soit propice au développement complet et harmonique de l'humanité.

Telle est, messieurs, la marche nécessaire de la civilisation à travers le monde; le théâtre est préparé; voilà ce globe fait pour l'homme.

et uniquement pour l'homme, merveilleusement arrangé et distribué pour recevoir celui qui est appelé à y jouer un si grand rôle. Dans la prochaine leçon, sur cette scène ainsi préparée , nous suivrons les peuples et ces grands individus qui les représentent, et qu'on appelle les héros.

PARIS. — DE L'IMPRIMERIE DE RIGNOUX

me des Francs-Eoiirgeois-S. -Michel , n° 8. .

DE LHISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

SOMMAIRE

Sujet de la leçon : De la philosophie de l'histoire appliquée à l'étude des peuples. — Ecarter la question d'un peuple primitif. — Rechercher : i° L'idée d'un peuple. 2.*^ Le développement de cette idée. 3^ Dans tous les élémens constitutifs d'an peuple, et d'abord dans l'industrie, les lois, l'art et la reli-^ion. — Saisir les rapports de ces élémens entre eux, leurs rapports d'antériorité ou de postériorité, de supériorité ou d'infériorité, surtout leur harmonie dans l'unité du peuple. 4° Dans la philosophie. La philosophie réfléchissant tous les élémens d'nn peuple est l'expression dernière de ce peuple. — Des peuples différens d'une même époque entre eux considérés dans leurs ressemblances. Que l'expression dernière de cette époque, dans son unité, est empruntée à la philosophie. — - Des différences des différens peuples d'une époque. — Idée de la guerre. Sa nécessité. Son utilité. — Motifs de la célébrité des grandes batailles. Que la guerre a ses lois et n'est pas un jeu incertain. — Moralité de la victoire. — Importance historique de la guerre, de l'état militaire, d'un peuple, même de

la stratégie. — Conclusion.

ErRATUMDE I,A 8® LEÇON.

Pag. 12. Lisez, taropia de t'(TYîu.i , eTriiTau-ai , savoir.

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