XXXIV PREFACE
utiles leçons, et d'ayolr, de près ou de loin, sur les opinions et les mœurs , une action qui contribue à les rendre meilleures et plus honnêtes.
Je voudrais, avant de finir, présenter encore quelques remarques , que je. ne crois pas déplacées.
Une préface, selon moi , termine et ne précède pas le livre auquel elle se rattache ; le comroenc'ement dans Tordre de publication , elle est la fin dans l'ordre de composition ; résumé et non prélude , elle a surtout pour objet, de revenir sur l'ensemble des questions qu'on a traitées et d'en apprécier , d'un dernier coup d'œil , les solutions générales. C'est ainsi que j'ai conçu chacune de celles que j'ai écrites, et que je conçois aujourd'hui celle que je soumets au lecteur. Aussi vais-je en profiter pour faire une sorte d'examen de plusieurs points de mon travail qui me i>araissent demander explication ou rectification ; si ce n'était pas trop dire et prendre un rôle qui ne convient guère à un auteur , j'appellerais cet examen un jugement , une critique.
Et d'abord , en relisant la section du chapitre I*"" , où je traite du bien de Fintelligence ,
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je ne suis pas parfaitement sûr de l'avoir su^ fisamment développée ; je n'y ai rien dit que je ne voulusse dire ; mais je n'y ai pas dit tout ce que j'aurais voulu ; peut-être aurais-je bien feit de m'y étendre davantage. L'intelligence joue un tel rôle dans la vie morale de l'homme, elle a une telle part dans sa destination , qu'on ne saurait mettre trop de soin à en faire sentir toute l'importance. C'est par l'intelligence que nous avons la connaissance de nous-mêmes; or , quoi de plus capital que cette connaissance pour toute espèce de perfectionnement ? C'était un principe de Socrate, que le plus beau fruit de la philosophie était de savoir s'entretenir et converser avec soi-même. Rien en eflFet n'est* meilleur , pourvu que , dans ce retour sur soimême , on apporte un soin sérieux de tout voir et de tout juger, qu'on ne se dissimule aucun secret, qu'on ne s'épargne aucun reproche, et qu'on ne s'accorde son estime qu'à bon droit et selon le vrai; il ne peut pas y avoir pour l'àme un plus salutaire exercice. Les religions l'ont bien senti quand, sous des formes différentes, mais d'accord sur le fond, elles ont consacré d'un de leurs préceptes l'examen de conscience. Connais- toi toi-même, avait dit à
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rhomme la religion païenne; confesse-tei à Dieu , lui a dit à son tour la religion chrétienne ; et toutes deux lui ont recommandé ce recueillement intérieur , afin qu'il eût à reconnaître le bien et le mal qui étaient en lui; seulement Tune n'a pas demandé , tandis que l'autre a youlu que cet acte s'accomplit sous le regard et pour ainsi dire au tribunal de Dieu. Tant d'importance attachée par la philosophie et les religions à la connaissance de soi-même , montre assez que ce n'est pas là un de ces actes vulgaires qu'on peut négliger ou accomplir sans grand dommage ou grand profit; tout bien y est lié , toute perfection en dépend. Pour qui s'ignore soi-même , il n'y a plus aucune sagesse , il n'y a que des instincts , des pratiques aveugles, des faits sans moralité , une vie brutale et inintelligente, à la place d'une vie éclîiirée et dirigée par la raison ; pour qui se sait au contraire 9 il y a tout un avenir de réforme, de progrès et de constante amélioration. On ne porte pas en vain ses regards sur son âme ; on ne se dit pas avec réflexion: voilà ma vie, voilà mes œuvres ; les voilà avec leurs motifs , leurs intentions et leurs desseins, sans se féliciter ou se repentir, sans prendre la ferme résolu-
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tion de persister ou de se corriger. L'exameu de conscience ne suffit sans doute pas^ il en est de cet acte comme de la prière; la prière est une aspiration, une adhésion de cœur à Tordre que doit suivre pour la compléter la pratique même de l'ordre , de même l'examen de conscience; il lui faut une conséquence, un complément et un achèvement; mais c'est une si excellente préparation et une initiation si efficace aux volontés sages et légitimes, qu'en vérité je conçois le pouvoir singulier qu'on lui a parfois attribué* A prendre les choses à la rigueur, il n'entraine pas de plein droit l'expiation et l'absolution. Il n'est pas la seule condition , le seul élément de pureté , il faut y joindre l'épreuve , la vertu au sein de l'épreuve et la religieuse application à rentrer ou à se maintenir dans la. droite et bonne voie. Mais il n'est pas moins vrai que par luimême, s'il est sincère et judicieux, accompagné de ferme propos et soutenu de résolution , il est le principe assuré de toute régénération morale , qu'il détache vraiment et délie du péché , comme il afiermit dans l'attachement au juste et à l'honnête. L'examen de conscience se résout inévitablement en condamnation ou
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en approbation , en repentir ou en congratulation , enfin en une leçon de bonne vie , qui rarement manque son effet; car on se croit toujours soi-même, quand on se dit de telles choses, et comme toutes les fois qu'on croit, on est disposé à agir dans le sens de sa croyance.
Mais la connaissance de soi-même ne vaut pas seulement pour les actes du genre de ceux dont je viens de parler , et qui sont plus particulièrement du domaine de la morale; elle vaut encore pour tous les actes dont est capable Fâme humaine. Il n'est pas une de nos facultés dont l'exercice légitime ne présuppose une certaine étude , une certaine science de nous-mêmes. Quel est le premier précepte qu'on donne à celui qui veut tenter quelque travail et quelque tâche ? Consultezvous, lui dit-on , et voyez ce que vous pou-* vez faire. On le dit au savant, on le dit au poète, on le dit à l'artiste et à l'industriel ; euxmêmes, ils ont commencé par s'interroger sur leur nature, sur leurs besoins et sur leurs moyens, et c'est dans ces réflexions qu'ils ont reconnu leur vocation. C'est une pensée qu'on retrouvera en plus d'un endroit de cet ouvrage,
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que rhumanité en quoi que ce soit n'a de grandeur que par l'épreuve ; or , l'épreuve , tient à la conscience, ce sont toutes les impressions douloureuses et irritantes qui viennent au sein de l'âme provoquer et exalter, par des atteintes souvent bien rudes, l'activité dont elle jouit , mais dont elle ne jouit librement, moralement et avec vertu , que quand par la connaissance d'elle-même elle a appris à s'en servir. De quelle époque morale, de quel fait psychologique datent dans l'histoire des sociétés la naissance ou la renaissance des arts, des lettres et des sciences ? de cette époque et de ce fait où les sociétés passant de la barbarie à la civilisation , c'est-à-dire d'une première conscience à une autre conscience d'elles-mêmes , du sentiment de la seule vie brutale et matérielle , au sentiment de la vie morale et intellectuelle , font eflFort pour satisfaire non plus seulement leurs appétits et leurs penchans purement physiques , mais de nouveaux , de plus nobles et de plus profonds besoins. Et même pour ce qui regarde l'utile, quand se montre une économie meilleure et mieux entendue ? Quand on sait mieux apprécier les nécessités de la vie, qu'on les comprend mieux
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et qu'on peut y pourvoir avec plus de tempérance et de prudence. La connaissance de soimême est de tout dans Texercice de l'activité humaine. Elle est le commencement de toute sagesse.
Voilà une partie des considérations que je désirerais avoir présenté dans le chapitre que j'ai indiqué. Je les donne ici comme un supplément encore sans doute bien imparfait, que je prie le lecteur de rattacher à ce chapitre. C'est un service qu'il me rendra.
Je souhaiterais encore , au sujet du bien de l'intelligence , avoir montré avec plus de développement tout ce que l'âme gagne de perfections à cultiver sa pensée par l'art et la science ; de celles surtout de ces perfections qui ne sont plus précisément de simples mérites de l'esprit, mais des qualités et des biens du cœur. Il est certain, en efiFet, que ce ne sont pas seulement le sentiment et l'imagination, le bon sens et la raison , facultés tout intellectuelles qu'excitent et font valoir la recherche et la perception , soit du beau , soit du vrai f mais aussi d'autres dispositions^ d'autres penchans de notre nature , de généreuses affections , de douces et nobles sympathies, le dés-
intéressement , le dévouement , Famour sincère de l'humanité , une pure et vive religion. Quand on a bien le goût du vrai , qu'on se plaît à le sentir , à le comprendre , à s'en nourrir , on a l'amour de tout ce qui a son principe et sa racine dans le vrai ; on vit selon Tordre par philosophie ; on est sage parce qu'on est savant. Être attaché à la vérité, à toute la vérité , c'est l'être par suite à la loi , qui n'en est que l'expression , qui n'est que la vérité sous sa forme obligatoire; c'est être docile à la règle en pensée comme en action , c'est à la fois voir et faire , faire cequ'on voit et ce qu'on croit* Ainsi , à prendre le fait avec toutes ses conséquences , la science donne la vertu ; seulement elle la donne telle ou telle , physique , sociale ou religieuse , selon qu'elle-même a pour objet Dieu , l'homme ou la nature ; comme elle se divise , elle la divise; elle la partage à son image; mais si elle était une, elle la ferait une; la toute science ferait latente vertu.
Le beau est comme le vrai, dont il n'est , au reste, qu'un point de vue. On ne l'admire pas, on ne l'adore pas sans essayer de l'exprimer , sans tenter de le représenter et de le réaliser de quelque façon, sans en être de quelque
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ftçon le faiseur y le poète. Or , il y a une manière d'en être le poète, qui est bien encore, si Ton veut, une sorte d'art et de 'talent, mais qui est quelque chose de mieux; car c'est Fart dans l'honneur , le talent dans la vertu ; c'est la poésie appliquée à la pratique de la loi morale. En effet , qu'un homme , ému de la beauté du devoir , l'âme ravie de l'idée qu'il s'en forme avec amour, s'efforce de faire passer son impression dans ses actions , que , selon les circonstances, il soit brave, désintéressé, juste, humain ou religieux , et qu'il le soit excellemment , il est poète alors , non par le génie, il est vrai, mais par le cœur et le caractère; non en amusant de sa pensée de curieuses imaginations , mais en se dévouant avec enthousiasme à une haute et sainte mission. II est poète dans la meilleure, la plus noble acception du mot; il fait vraiment œuvre admirable. Nul doute que dans ce point de vue le gentiment du beau ne soit un principe de moralité.
Voilà quelques-unes des réflexions qui me paraissent nécessaires à ajouter ddi chapitre du bien de rirUelligence.
On ne s'attend pas certainement que j'aille ainsi successivement de chapitre en chapitre ,