PREFACE PERSONNELLE XXV
il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement, quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens; car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé à regarder, d'un aveu unanime , cette formalité, d'ailleursabsurde, comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel : elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presque à titre de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le moins possible de cette infâme iniquité finale.
Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement, suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques re nseignements accessoires sur le mode invariable de préparation et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant mieux dans les conditions de l'auteur.
J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes^ nécessairement moins libres, à cet-égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse, rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titré d'hygiène cérébrale, l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation, même indirecte, au