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PRÉEXISTENCE DES GERMES

blement calculée , si savante, puisse être produit par un assemblage aveugle d'éléniens physiques ? Ce corps organisé aurait puisé sa vie dans des éiémens qui en sont dépourvus ! On prétend faire venir le mouvement de l'inertie, la sensibilité de l'insensibilité, la vie de la mort !

De toutes les erreurs sur la genèse des êtres, la génération spontanée est la plus vivace : après avoir été longtemps oubliée, elle a reparu, il y a une vingtaine d'années. Quand j'ai commencé l'enseignement de la physiologie comparée, au Muséum, j'ai trouvé, — dirai-je en faveur? — ces deux hypothèses : la mutabilité des espèces et la génération spontanée. Je me suis constamment appliqué à les combattre. Quoique ni l'une ni l'autre ne puissent s'appuyer sur un seul fait, elles n'en persistent pas moins. On dirait que la durée des erreurs est en raison directe de leur absurdité.

Si je voulais suivre chronologiquement les hypothèses sur la formation des êtres, ce serait le moment de parler de celle d'Hippocrate : le mélange des liqueurs des deux sexes. Mais c'est un système qui [appartient à l'ordre physiologique. Épuisons, d'abord, les hypothèses philosophiques.

De l'antiquité aux temps modernes, la question n'avait pas fait un seul pas: génération spontanée, mélange des deux liqueurs, ces systèmes, et tant d'autres qui ne méritent pas d'être rappelés, étaient impuissans à expliquer la genèse des êtres. Convaincu que l'esprit humain resterait toujours, sur la formation même des êtres, condamné à celte impuissance, Leibnitz imagina un système d'après lequel les êtres ne se formaient plus: ils éiaient formés, tons et tout d'une pièce, depuis le commencement des choses.

L'idée de Leibnitz se résume en ceci : un être vivant ne peut être formé que par un miracle. Il y aurait donc miracle à chaque naissance. Il est bien plus simple et plus commode pour l'esprit de réduire tous les miracles à un, et de concevoir le prodige une fois pour toutes. L'Ouvrier suprême, Dieu, en formant le premier individu de chaque espèce, a mis en lui les germes de tous les individus qui devaient en provenir, de toutes les générations futures. Ainsi, le premier homme a

contenu les germes de son fils, du fils de son fils, et ainsi de suite jusqu'à la consommation totale des siècles. Étant tous contenus dans le premier individu, ces germes s'y trouvaient enveloppés, emboîtés les uns dans les autres; le premier germe enveloppait immédiatement le second et médiateraent tous les autres.

Delà les noms de préexistence , d'évolution, d'emboitement des germes, que l'on a donnés à l'hypothèse de Leibnitz.

Le moment de l'apparition du germe n'est pas, pour Leibniiz, celui de sa formation. Le germe était tout formé. Seulement, il était resté dans un état passif, faute des conditions extérieures, nécessaires à son développement. Un grain de blé , placé dans un lieu sec, nous fournit un exemple de cet état d'inertie : ce n'est que quand on l'expose à un certain degré d'humidité et de chaleur réunies, qu'il se développe , qu'il végète.

Tous ces germes sont si petits, que nos sens ne peuvent les apercevoir.

" On objectait h Leibnitz l'effroyable petitesse à laquelle doivent se trouver réduits les derniers germes. Si le germe prochain est si petit qu'il n'est pas visible, que doivent être les plus éloignés, les derniers?

Leibnitz, qui vivait dans le monde des idées, répondait, sans se déconcerter, que la petitesse n'y faisait rien ; l'idée de petitesse et l'idée de grandeur ne sont, disait-il, que des termes relatifs. Une montagne, grande pour nous, est petite par rapport au globe terrestre ; mais qu'estce que la terre comparée au soleil ? Celui-ci n'est, à son tour , qu'un point dans l'univers; et au-delà même de cet univers il y a d'autres univers, d'autres espaces dont notre pensée ne pourra jamais saisir les limites. Nous n'avons donc pas l'idée de la grandeur absolue ; nous n'avons pas davantage celle de la petitesse absolue. Divisez la matière tant que vous le voudrez ; ce qui aura été divisé sera encore, par la pensée, divisible, el divisible à l'infini (1).

(1) € L'imagination se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir »,a dit Pascal dans celte page, une des plus belles de la langue française, où il considère riiomme entre l'infini de grandeur et l'infini de petitesse.

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Je viens d'exposer le système de Leibniiz, système célèbre, et qui subjugua beaucoup d'esprits supérieurs. Notre liberté d'appréciation n'en reste pas moins entière.

Comment Leibniiz fut-il conduit à imaginer cette hypothèse?

Jusqu'à Swammerdam on avait cru que le papillon se transformait tout à coup en chrysalide et celle -ci en chenille : papillon, chrysalide et chenille étaient considérés comme autant d'êtres distincts, nouveaux, ayant chacun sa vie propre. Swammerdam démontra que le papillon est contenu tout entier dans la chrysalide. En préparant celle-ci avec soin, il en dégagea les ailes, les antennes et successivement toutes les parties du papillon. De même, il démontra que toutes les parties de la chrysalide sont contenues dans la chenille.

Pour arriver à ces beaux résultats, Swammerdam n'avait fait que désenvelo[)per, que désemboîter les difféi-entes parties de la chrysalide et de la chenille. Là a été le point de départ de l'hypothèse de Yembottement des germes. Ces expériences physiologiques avaient singulièrement frappé Leibnitz, qui, voyant que la chenille contenait la chrysalide et la chrysalide le papillon , en déduisit l'emboîtement inDni des germes depuis le premier individu de chaque espèce jusqu'au dernier.

Mais, disons-le, les faits que Leibniiz suppose n'ont aucune analogie avec les faits que Swammerdam démontre. Le papillon, la chrysalide et la chenille sont le même individu, dans différens états d'évolution. Le papillon préexiste dans la chrysalide, la chrysalide préexiste dans la chenille; mais le papillon, la chrysalide, la chenille, tout cela n'est que le même individu , le même germe. Or, Leibnitz , dans son système d'évolution, passe d'un germe à un autre, d'un individu à un autre, d'une génération à une autre. Entre ces deux données , il y a un hiatus, un abîme.

Ch. Bonnet fut le premier qui, dans ses Considéi^ allons sur les corps organisés , appliqua de toutes pièces à l'histoire naturelle l'hypothèse de la préexistence des germes. Placé à Genève et écrivant dans notre langue, il a été longtemps un intermédiaire , infiniment utile, entre les idées allemandes et les idées françaises.

50 FORMATION DES ÊTUES.

Le système de Leibiiitz devait faire une conquête bien plus imporlanle encore, celle d'Haller. Ce grand physiologiste avait commencé par adopter les idées d'Harvey, le fondateur du système de Vépigénèse, c'est-à-dire de la formation de l'être parties par parties. Il entreprit plus lard une série d'études sur le développement du poulet dans l'œuf. Elles le conduisirent à ce raisonnement : Le poulet se développe dans l'œuf, et tient à l'œuf; celui-ci tient à la mère ; il peut être produit par la mère indépendamment du concours du mâle (1). Donc, l'être préexiste à la fécondation dans l'ovaire de la femelle. Notez que c'est dans le mâle que Leibnitz plaçait le dépôt des germes.

On disait à Haller : Mais à quoi donc sert le concours du mâle ? Il répondait que la liqueur prolifique éveillait seulement le germe endormi dans le corps de la femelle ; la liqueur jouait un rôle analogue à celui de la température dans le phénomène de l'incubation.

La doctrine de la préexistence devait encore gagner Cuvier. Je l'ai entendu quelquefois discuter la question. Cuvier, d'ordinaire si calme, s'animait, se passionnait quand il avait affaire, je ne dis pas à un adversaire (le la préexistence des germes, mais à un partisan de la formation des êtres parties par parties, fragmens par fragmens.

J'avoue que, pendant longtemps, j'ai été moi-même très porté à adopter celte théorie. Elle me paraissait offrir ce grand avantage de débarrasser l'esprit de toutes les diCQculiés actuelles et prochaines. Les expériences que j'ai faites sur le croisement des espèces m'ont clairement démontré qu'elle n'est pas fondée.

L'une des expériences que j'ai faites est celle-ci :

J'unis un chacal et une chienne. Il résulte de l'union un être moitié chacal et moitié chien. Cet être, que l'on suppose préexistant, qui aurait dû être tout à fait chien suivant Haller, tout à fait chacal suivant Leib-

(1) De nos jours, on a trouvé que l'ovulation spontanée est une loi générale, universelle. Toutes les femelles produisent spontanément des œufs. Nous reviendrons sur ce sujet.

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