EXPÉRIENCES DE M. FLOURENS; DÉDUCTIONS
ment une chienne, et avec un germe chacal je finis par obtenir un individu chieji.
Cette double expérience rend évidente la non-préexistence des germes. S'ils avaient préexisté, aurait-il dépendu de moi de les modifier, et, finalement, de les changer? Elle démontre encore ceci : que la formation du nouvel être est instantanée. C'est au moment de l'union qu'elle a eu lieu : avant l'union il dépendait de moi d'avoir un chacal ou un chien. J'ajoute : la formation est simultanée, complète. Le mâle n'y a concouru qu'une fois, et dans un seul moment. Après l'union, l'animal qui doit en provenir est tout ce qu'il doit être ; il ne dépend plus de moi d'avoir soit un chacal, soit un chien.
Je déduis de mes expériences cette autre proposition : Le mâle est pour autant que la femelle dans la production du nouvel être.
Voyons, en efi"et, ce qui se passe : le chacal et la chienne ont produit un être moitié chacal et moitié chien. J'unis ce métis femelle avec un chacal : dans cette union, le chacal donne moitié, le métis également moitié, c'esi-à dire un quart de chacal et un quart de chien. Ce métis de seconde génération, femelle, qui se trouve être pour les trois quarts chacal et pour un quart chien, je l'unis avec un chacal ; le produit qui naîtra d'eux recevra du père la moitié de son caractère de chacal, et de la mère la moitié de ses caractères, c'est-à-dire un huitième de chien et trois huitièmes de chacal. Le produit de troisième génération sera donc chien pour un huitième et chacal pour les sept autres huitièmes. Ainsi, la proportion se maintient toujours égale entre le père et la mère.
En résumé, je me crois fondé à tirer de mes expériences ces trois principales propositions : 1° Le germe ne préexiste pas ; 2» la formation du nouvel être est instantanée, simultanée ; 3° le mâle et la femelle concourent, dans la génération, chacun pour égale portion , chacun pour moitié.
Nous avons vu comment Haller fut amené à placer les germes dans la femelle. Leibnilz les logeait dans le mâle. Les expériences physiologiques de Swamracrdam lui avaient donné l'idée de la préexistence des germes ;
o4 FORMATION DES ÊTRES.
ce fui une aulie découverie physiologique qui lui fit aiiribuer les germes au mâle.
Vers le milieu du xvii"'° siècle, en Hollande, un jeune homme très curieux des secrets de la nature, Harlsoëker, avait construit un microscope ; il eut ridée d'examiner avec cet instrument la liqueur spermatique ; il y aperçut les animalcules. Stupéfait de sa découverte, il la confia à quelques amis seulement. Un autre observateur, le fameux Leeuwenhoeck , qui, de son côté, s'était livré à des investigations sur la même liqueur, avait aussi vu s'agiter sous le microscope les animalcules spermatiques. Il publia sa découverte. Harlsoëker qui , jusqu'alors , avait gardé le silence, revendiqua bruyamment la découverte comme sienne; il prétendit que c'était à lui que revenait la gloire d'avoir trouvé le têlard, la larve de l'homme. Ces nouvelles arrivèrent à Lcibniiz, qui se dit aussitôt : Voilà mes germes trouvés. C'est dans le mâle qu'ils préexistent.
L'idée fil fortune et devint populaire. Ce fut une sorte d'engouement; en 1704, un savant de grand mérite, Étienne-François Geofifroy (1), fit une thèse latine sur celle question : Si L'homme a commencé paj' être ver. Il concluait pour l'aflirmative. Le ver c'était , bien entendu, l'animalcule spermatique. La thèse eut un succès prodigieux, à ce point qu'il fallut la traduire en français pour satisfaire les dames, dit Fontenelle. Le traducteur ne fut autre que le doyen même de la Faculté de Médecine, Nicolas Andry. Qu'on juge si les idées de Geofifroy devaient être sympathiques à celles du traducteur : Andry voyait des vers partout et dans toutes les maladies. On l'avait surnommé plaisamment /io?no vermiculosus.
Tout cela était pris au sérieux par les faiseurs de systèmes et par le public. Vint un homme de bon sens, Plantade, de Montpellier, qui, pour
(1) C'est à Claude-Joseph Geoffroy, frère d'Étienne-François, qu'est due la découverte des sexes dans les plantes, découverte que l'on attribue, à tort, à Vaillant. J'ai trouvé le mémoire où Joseph Geoffroy, le premier, établit très nettement le sexe des plantes. Vaillant l'établit aussi, mais plus tard. - Voyez mon Éloge historique de Geoffroy Saint-Hilaire.
C'est Étienne-François qui était le chimiste , celui qu'on a appelé le Père des affinités.
ANIMALCULES SPERMATIQDES. 55
guérir ses contemporains de celle folie, essaya de la mysiificaiion. De son nom, Pianiade, il fil d'abord un nom ialin, Plantadeius ; ne le irouvant pas encore assez respeciable, il imagina de le tourner en anagramme et en fil Dalenpatius. Ainsi caché sous ce nom savant, il publia une brochure dans laquelle il disait avoir vu l'animalcule spermatique se transformer : le ver prenait peu à peu une tête, des bras, des jambes; puis, sa queue disparaissait ; le ver arrivait enfin à la forme humaine.
Ce qui est étrange, c'estque le public continua de prendre la chose au sérieux. Buffon lui-même s'y est trompé ; il trouve seulement que Dalenpatius va trop loin : « il a cru voir ce qu'il dit, mais il s'est trompé. »
Plantade n'atteignit pas son but. Tant l'erreur est tenace ! De nos jours encore on dit, on enseigne que l'être humain n'est autre chose que le spermatozoïde qui va se loger dans l'ovule de la femelle et s'y développe. Pour réfuter cette hypothèse , je me contenterai de répéter que je suis le maître, au moyen des expériences que j'ai indiquées, expériences péremptoires, de modifier et même de changer Vanimalcule de Leeuwenhoeck, d'Hartsoëker, le spermatozoïde des physiologistes actuels, comme je change le prétendu germe préexistant de Leibnitz.
L'on me dira peut-être que je fais table rase des systèmes des autres, et que jusqu'ici je me garde bien d'en hasarder un. Je pourrais répondre que , dans le domaine de la science, on n'est pas tenu de reconstruire parce qu'on a démoli. C'est déjà faire beaucoup que de déblayer le sol et de préparer la voie à la vérité. Je serais libre de ne pas substituer une théorie à une autre. Toutefois, je proposerai, à titre d'essai seulement, une solution nouvelle. Elle fera l'objet de l'une de mes prochaines leçons.
Treizième liCcon.
Sommaire. — Hypothèse des molécules organiques, imaginée par Buffon.
Mes expériences sur les métis prouvent': 1° la non-préexistence des germes ; 2° l'instanlanéilé, la simultanéité de formation du nouvel être ; 3» la pan égale du mâle cl de la femelle dans cette formation.
J'ose dire que celte suite d'expériences est une suite de preuves ; et, à ce sujet, je ne saurais trop appeler votre attention sur la puissance de la métiiode expérimentale. Elle découvre à l'esprit ce que nos sens ne peuvent voir ; elle nous fait pénétrer dans les plus profonds mystères de la nature. Il est vrai que nous pouvons étendre la portée de nos sens : par exemple, la portée du sens de la vue, au moyen du microscope, instrument qui, je le confesse, nous a rendu de grands services ; mais la méthode expérimentale, qui est à notre esprit ce que le microscope esta nos yeux, la méthode expérimentale, véritable instrument intellectuel, nous fait voir par-delà les sens, bien au-delà des sens. Avec elle nous ne nous arrêtons qu'aux limites mêmes de rintelligence humaine.
Il me reste à faire l'historique de trois fameux systèmes sur la formation des êtres : 1" le système de Buffon ; 2» celui d'Hippocrate ; 3" celui d'Harvey.
Comme celui de Buffon est philosophique, je l'examinerai d"abord, pour suivre roi;dre que j'ai indiqué. Dans ma prochaine leçon, j'exposerai ceux d'Hippocrate et d'Harvey, qui sont des systèmes physiologiques ; et, après cela, nous en aurons fini avec les hypothèses.
L'hypothèse de Buffon est connue sous le nom de système des molécules organiques. Elle est célèbre ; elle remua profondément les esprits •au xviii"* siècle.
Lorsqu'en 1739 Buffon fut appelé à l'Intendance du Jardin-du-Roi, il n'était pas encore naturaliste. Il n'était connu que par des travaux de physique et d'économie rurale , et par la traduction de deux beaux ouvrages : la Statique des végétaux de Haies, et le Traité des fluxions de Newton.
Buffon, qui avait conscience de son génie, ne doutait pas qu'il ne fût illustre un jour, mais il n'avait pas encore choisi le genre d'études qui devait l'illustrer. L'emploi qui lui était confié décida de son choix : il se voua h l'histoire naturelle. Admirons ici la patience d'un génie sûr de lui-même : maître de ces riches collections du Jardin-des-Plantes, Buffon va-t-il se presser de produire quelques-uns de ces raille petits travaux qu'il lui eût été si facile de rendre brillans? Non, il se condamne,
MOLÉCULES ORGANIQUES nE BUFFON. 57
pendant dix ans, au travail, à la uiéditaiioii, à l'obscurité. Il se donne des collaborateurs inteiligens et laborieux, entre autres Daubenlon. Luimême travaille prodigieusement: il y a tel de ses ouvrages qu'il a recopié dix-huit et même vingt fois. Enfin, en 1769, il produit trois volumes, son génie éclate et ses contemporains reconnaissent en lui le plus grand naturaliste qui ait encore paru.
Le premier regard de BulTon fut pour le globe tout entier. « Ceci est la nature en grand, » s'écrie-t -il. 11 se demande comment le globe s'est formé; il réunit tout ce qu'on savait de géologie à son époque, étudie, médite et présente le résumé de ses observations dans son premier discours qu'il intitule : Théorie de la terre. Comme les auteurs que Buffon avait sous la main, principalement Woodward, qui lui sert ici de guide, n'avaient vu que la superficie de la terre , laquelle est couverte partout de coquilles fossiles, il rapporte, dans ce premier discours, uniquement à l'action des eaux la formation du globe.
Le second regard de BulTon embrassa les planètes. C^tte fois, il se laisse inspirer par les idées de Leibnitz, le premier qui ait su remarquer les traces d'incandescence que présente la terre. BulTon produit son système sur la formation des planètes ; il les considère comme des fragmens d'abord enflammés, et détachés du soleil par le choc d'une comète.
Le troisième regard de Buffon fut pour la vie : il se demande comment s'est formée la vie.
Tels sont, dans leur succession, les premiers travaux de BulTon. Je ne dois m'occuper aujourd'hui que du troisième des points de vue qui ont fait l'objet des recherches du grand naturaliste : la formation de la vie. ^
J'ai examiné le système de Leibnitz. La vue supérieure qui le lui avait fait imaginer était celle-ci : dans la redoutable question de la genèse des êtres, il y a toujours un moment où il faut invoquer une puissance suprême, un miracle. La meilleure des hypothèses est celle qui s'adresse le moins souvent au miracle. N'y ayons recours qu'une fois : Dieu a renfermé dans le premier individu de chaque espèce toute la suite des êtres qui en devaient naître.
°o FORMATION DES ÊTRES.
Leibniiz suppose auiant tle créations distinctes que d'espèces. Buffon simplifie encore le miracle : il imagine qu'à un moment donné, et une fois pour toutes, Dieu a répandu sur le globe la vie commune et destinée à tous les êtres, animaux et végétaux. Buffon fait consister cette vie, première et commune, en une inOnité de germes, de particules, de molécules organiques, qui, par leur agrégation, forment les individus. Ces particules, douées de vie, sont indestructibles, incorruptibles e\. réversibles.
Cuvier faisait une objection à l'indestructibilité supposée des molécules organiques. Il disait : le globe a d'abord été incandescent ; nous savons que tout ce qui est organique se compose de plusieurs élémens distincts ; à coup sûr, le feu du globe aurait décomposé, désagrégé ces élémens, oxygène, azote ou ce que l'on voudra. Partant, plus de vie.
On dirait que Buffon avait prévu l'objection ; car il imagine ses molécules simples et indécomposables; et il ne lui en coûtait pas davantage pour les imaginer ainsi.
Mais, comment ces molécules éparses, répandues partout, arriverontelles à former un individu total? Ici, Buffon invente les moules intérieurs. Expressions contradictoires : un moule est toujours extérieur. Toute l'éloquence de Buffon ne suffit pas pour donner même l'apparence d'un sens raisonnable à un pareil assemblage de mots.
Quoi qu'il en soit, suivons Buffon : les molécules vivantes servent d'abord à la nutrition de l'animal ou du végétal ; pour cela, elles pénètrent dans les diverses parties du corps, et chacune prend exactement la forme de la partie dans laquelle elle s'est rendue. Les parties du corps sont les moules intérieurs des molécules organiques. ,
Voilà pour le développement, pour l'accroissement de l'être. Mais sa formation, comment se fait-elle ? Le voici : les molécules introduites ne sont pas toutes employées à la nutrition ; il y en a de surabondantes ; il y en a surtout lorsque le corps a pris la plus grande partie de son accroissement ; et ces molécules surabondantes sont renvoyées de toutes les parties dans certains réservoirs, qui sont les réservoirs séminaux. Une fois rendues là , ces molécules , qui sont absolument semblables à