MOLÉCULES ORGANIQUES DE BUFFON
chacune des parties d'où elles viennent, puisqu'elles s'y élUimii moulées, ces molécules se rassemblent et forment un petit corps semblable au premier. « C'est ainsi, dit BulTon, que se fait la reproduction dans toutes les espèces, comme les arbres, les plantes, les polypes, les pucerons, etc., oii l'individu tout seul reproduit son semblable, et c'est aussi le premier moyen que la nature emploie pour la reproduction des animaux qui ont besoin de la communication d'un autre individu pour se reproduire; car les matières séminales des deux sexes contiennent toutes les molécules nécessaires à la reproduction ; mais il faut quelque chose de plus pour que cette reproduction se fasse en effet : c'est le mélange de ces deux liqueurs dans un lieu convenable au développement de ce qui doit en résulter, et ce lieu est la matrice de la femelle. »
Buffon pousse intrépidement son système jusqu'au bout. Outre les molécules qui ont été employées à la nutrition et à l'accroissement, outre celles qui ont servi à la reproduction même de l'être, il y en a qui sont restées sans emploi dans le corps de l'animal ou du végétal : alors, ces molécules qui n'ont pas trouvé leur moule , comme disait spirituellement Voltaire , ces molécules , par la tendance qu'elles ont à l'organisation, forment des êtres vivans, particuliers, nouveaux, tels que les vers intestinaux, les champignons, les anguilles de la farine, celles du vinaigre. Comme on le voit, Buffon tombe, d'hypothèse en hypothèse (et c'est bien le cas de le dire ici, de chute en chute), jusque dans l'hypothèse de la génération spontanée.
Tel est le système des molécules organiques. Si quelqu'un était capable de faire un système, assurément c'était Buffon ; et , après avoir vu celui qu'il a élevé avec tant d'artifice, nous pouvons nous demander : A quoi sert un système ?
Quatorzième Leçon.
SOMUAiRE. — Hippocrate et le mélange des deux liqueurs. — Harvey et l'éplgénèse. — Théorie de M. Flourens : la vie ne se forme pas , elle se continue. — Force de reproduction inhérente à l'économie animale. — Expériences de Tremblay. — Bonnet et l'hypothèse des germes accumulés.
J'ai exposé les hypothèses philosophiques sur la foi'maiion des êtres: il me reste à parler des hypothèses physiologiques. Il en est deux principales, celle d'Hippocrate et celle d'Harvey. Je laisse de côté, bien entendu, tous les systèmes accessoires qui ont été proposés ; je n'aurais pas trop de tout le temps consacré h mon cours pour les analyser.
Je commence par l'hypothèse d'Hippocrate. J'ai dit hypothèse : ce n'est peut-être pas le terme que j'aurais dû employer. Voici la vue d'Hippocrate : Le nouvel être est le résultat du mélange des liqueurs des deux sexes. C'est là l'exposition naturelle et simple d'un fait vrai, facile à observer, savoir : la conformité de structure qui se trouve entre le nouvel être et ses père et mère. Seulement, Hippocrate croyait, à tort, que la femelle produisait, comme le mâle, une liqueur fécondante. Redressons l'erreur de détail, en conservant l'idée principale, et au mot liqueur substituons le terme abstrait action; nous ne trouverons plus rien à reprendre dans la vue d'Hippocrate : Le nouvel être est le résultat des actions combinées du mâle et de la femelle.
Hippocrate exprime sous une forme empirique ce que nous connaissons aujourd'hui d'après une vue rationnelle, ce que mes expériences sur les métis ont démontré, savoir : que le mâle et la femelle concourent, chacun pour autant, dans la génération.
Je n'ai plus rien à dire de la théorie d'Hippocrate, sinon qu'elle met en relief, une fois de plus, l'excellent jugement du père de la médecine.
Je passe à l'hypothèse d'Harvey. H s'agit du physiologiste qu'a immortalisé la découverte de la circulation du sang (1).
Harvey avait fait ses premières études à Padoue ; il y avait eu pour
(1) Voyez Flourens, Histoire de la découv. de la circul. dusany. Paris, 1851.
THÉORIES d'hippocrate ; d'harvey. 61 maître Fabrice d'Acquapendente. Nous devons à nos maîtres plus que nous ne pensons : cVst une remarque qui a été faite par un de mes auditeurs, remarque juste et qui émane d'un esprit observateur. Elle s'applique complètement à Harvey.
Fabrice venait de découvrir les valvules des veines; mais l'usage de ces valvules lui échappait. C'est Harvey qui voit que les valvules s'ouvrent pour laisser passer le liquide nourricier dans un sens et se ferment pour l'empêcher de passer dans le sens opposé. Les valvules ne favorisent, ne permettent qu'un courant, celui qui porte le sang des parties au cœur.
Ainsi, la découverte du maître avait été mise à profllpar l'élève : celuici en a tiré son principal argument pour prouver la circulation du sang.
D'un autre côté, tandis qu'Harvey était à Padoue, ce même Fabrice s'occupait de l'étude de la formation du poulet dans l'œuf et de la formation du fœtus; il communiquait à son auditoire les résultats de ses recherches. Harvey tirade cet enseignement ses idées sur la génération, idées qu'il a exposées dans son livre : Exercitaliones de generatione animalium.
C'est Harvey qui est arrivé à la plus belle généralisation que nous ayons sur le sujet qui nous occupe : Omne vivum ex ovo. Axiome célèbre et absolument vrai , car il s'applique aux végétaux comme aux animaux: la graine est l'analogue de l'œuf.
Mais ce grand physiologiste s'était trompé en ceci : il croyait que l'œuf des vivipares se formait dans la matrice. Nous savons tous aujourd'hui qu'il se forme dans l'ovaire. J'appelle votre attention sur cette erreur d'Harvey : elle a été le point de départ de son hypothèse.
Harvey ne se borne pas à croire que l'œuf se forme dans la matrice ; il imagine qu'il est formé par la matrice. Suivant lui, la matrice est douée d'une force plastique, génératrice, force inhérente à l'organe, mais qui, pour être mise en activité, a besoin de l'action fécondante du mâle ; et voici la singulière assimilation que fait Harvey : La matrice a la faculté de concevoir le fœtus, comme le cerveau a la faculté de concevoir l'idée. Le mot conception ne s'applique-t-il pas, dit-il, aux deux opérations ? De même que l'idée ou l'image est apportée
au cerveau par les sens, de même le fœtus, qui est l'idée de la matrice, lui vient de l'action du mâle : c'est pourquoi l'enfant ressemble au père. La matrice, ayant conçu le fœius, se met à le fabriquer parties par parties, comme un architecte, qui a conçu le plan d'un édlQce, en bâtit successivement les différentes parties.
Voilà l'origine de la théorie de Vépigénèse.
Dépouillée des bizarreries de cette origine, l'épigénèse est ceci : les organes se forment, non de toutes pièces, mais parties par parties, par additions successives.
Je ne puis admettre cette doctrine. Harvey, Malpighi et les théoriciens modernes, partisans de l'épigénèse, confondent, évidemment, deux choses : la formation et Vapparilion des parties. Si les parties apparaissent successivement, c'est que, d'invisibles qu'elles étaient d'abord, elles deviennent peu à peu perceptibles à nos sens par des condensalions successives ; elles étaient formées. Je l'ai dit et je crois l'avoir démontré par mes expériences sur les métis : il y a simultanéité dans la formation ; le mâle n y a concouru qu'une fois.
J'ai terminé l'historique des hypothèses sur la formation des êtres. Nous pouvons dire, sans sévérité, qu'il n'en est pas une qui ne soit ou absurde, ou contredite par les faits.
Ainsi, rien de satisfaisant ni chez les philosophes, ni chez les physiologistes. Dans une question aussi grave, nous sommes abandonnés, sans guides, à nos propres méditations. Voici les idées qui sont résultées des miennes :
La vie ne commence pas à chaque nouvel individu, elle se continue; elle n'a commencé qu'une fois pour chaque espèce.
Vous voyez que je déplace la question. Comment s'est formée la vie? Nous ne le saurons jamais. Pourquoi s'obstiner à pénétrer dans un mystère qui sera éternellement fermé à notre intelligence ? C'est déjà, ce me semble, un progrès scientifique que d'écarter une question insoluble et de lui en substituer une soluble.
Déposée par l'Ouvrier suprême dajis le premier couple de chaque espèce, la vie se continue, depuis, dans tous les individus de cette