INCANDESCENCE PRIMITIVE DU GLOBE
Le premier qui ait conçu une idée aussi hardie est Descartes. Mais, chez lui, cette conception ne dérive, en aucune façon, de l'examen direct des phénomènes naturels : c'est une simple application spéculative de certaines lois physiques qu'il avait imaginées ; elle se lie à son célèbre système des tourbillons.
Suivant Descartes, toute la matière se compose de particules de trois sortes : 1" les plus fines forment le premier élément ; 2» les parties globuleuses, qui sont les corps arrondis par le frottement, forment le deuxième élément; 3° les pièces les plus grossières et qui conservent le plus d'angles forment le troisième élément.
Ces élémens, dont tout l'espace est plein, se meuvent en tourbillons, les uns autour d'un centre, les autres autour d'un autre; chacun, en même temps, et à chaque instant , est sollicité par la force centrifuge.
Plus la matière est grossière, plus elle s'éloigne du centre. Au contraire, la plus fine poussière (premier élément) vient se ranger au centre et y constituer un soleil. Chaque tourbillon a son amas de fine poussière, son soleil. Ce sont tous ces soleils, centres d'autant de tourbillons, que nous appelons les étoiles.
La matière globuleuse (deuxième élément) étant composée de globules inégaux, les plus gros s'écartent le plus vers les extrémités du tourbillon, les plus petits se maintiennent plus près du soleil ; la fine poussière qui compose le soleil communique son agitation aux globules voisins , et c'est en quoi consiste la lumière.
Enfin, continuant ses hypothèses , Descartes arrive à imaginer de petits tourbillons de matière qui roulent dans les grands. Chacun de ces petits tourbillons contient aussi de la matière globuleuse, et, au centre, une agrégation de fine poussière qui, dans le principe, formait un petit soleil. Mais comme il contenait, en outre, des parties grossières, des éclats d'angles brisés (troisième élément), ces parties, rassemblées en pelotons épais, ont gagné les bords du petit tourbillon par la supériorité de la force centrifuge ; elles l'ont obscurci, encroûté peu à peu, et de ces croûtes épaissies sur toute la surface il s'est formé un corps opa-
que, une planète, une terre habitable. Ainsi, la terre est un soleil encroûté.
Ces idées de Descartes sont, comme vous le voyez, des idées purement abstraites. Le grand piiilosopiie du xyii»» siècle allait des idées aux faits, méthode qui peut avoir son mérite en métaphysique, mais qui n'est pas acceptable en physique , ni en histoire naturelle. Dans ces sciences, la puissance des idées est essentiellement subordonnée à la puissance des faits (1).
Leibnitz est arrivé à la même conception que Descaries, mais par une voie dlflérente, par l'observation.
Les matières fondues et calcinées, qui se trouvent dans les entrailles de la terre, avaient donné à Leibnitz l'idée d'un incendie général. Dans son traité intitulé : Protogœa (2) , Leibnitz dit que la terre et les autres planètes étaient , dans le principe , des étoiles lumineuses par ellesmêmes. Après avoir brûlé longtemps, elles se sont éteintes , faute de matière combustible, et sont devenues des corps opaques. Le feu a produit, par la fonte des matières, une croûte vitrifiée. La base de toute la matière qui compose le globe terrestre est du verre : facilè intelligis vit7'um esse velut terrce basin.
Si la présence dans le sein de la terre de matières fondues avait révélé à Leibnitz l'incandescence primitive de la terre, une autre obser-
(1) Le système des tourbillons était, au xvii« siècle, un sujet de controverses sérieuses. Au xviue, Voltaire ne fut pas le dernier à le railler ; on lit dans ses Dialogues d'Evhémère : « Evhémère : Cardestes (Descartes) a deviné que notre nid a été d'abord un soleil encroûté. — Callicrate : Un soleil encroûté ! Vous voulez rire. — Evhémère : C'est ce Cardestes sans doute qui riait quand il disait que nous avons été autrefois un soleil composé de matière subtile et de matière globuleuse, mais que, nos matières s'étant épaissies, nous avons perdu notre brillant et notre force : nous sommes tombés d'un tourbillon dont nous étions les centres et les maîtres, dans le tourbillon du soleil d'aujourd'hui ; nous sommes tout couverts de matière rameuse et cannelée; enfin, d'astre que nous étions, nous sommes devenus lune, ayant par faveur autour de nous une autre petite lune pour nous lonsoler dans notre disgrâce. »
Aujourd'hui le système des tourbillons est oublié.
Descartes n'en est pas moins l'immortel auteur du Discours de la méthode.
(2) Ce traité parut en 1683, dans les Actes de Leipsig.