COQUILLES FOSSILES
l'aulre, elles sont différentes des espèces vivantes, le physiologiste serait fondé à dire : Les fossiles forment un autre règne.
Il n'en est point ainsi : considéré en lui-même, le groupe des fossiles n'a pas une parfaite homogénéité ; considéré relativement aux espèces vivantes, il n'offre pas davantage le caractère de Vextranéiié ; plusieurs des espèces disparues ne sont pas conformes entre elles, et toutes ont des analogies avec les espèces actuelles, toutes rentrent dans les tribus formées par les zoologistes. Ainsi, la faune vivante a, parmi ses embranchemens, celui des Vertébrés qui embrasse les classes des mammifères, des oiseaux, des reptiles, des poissons; pareillement, nous trouvons parmi les fossiles, d'abord des Vertébrés, et puis des Vertébrés de chacune des quatre classes. Nos mammifères se subdivisent en carnassiers, rongeurs, ruminans, etc. ; et nous trouvons de même, dans les fossiles, des carnassiers, des rongeurs, des ruminans, etc.
Nous sommes de la sorte amenés à conclure qu'il n'y a eu qu'une création, puisqu'il n'y a qu'un règne animal.
Je ne fais ici qu'effleurer la question. Les études que nous allons commencer sur les différentes espèces fossiles nous aideront à l'élucider, et sa solution fera l'objet de mes dernières leçons.
Nous étudierons d'abord les coquilles fossiles.
C'est à leur découverte, je l'ai dit, que nous devons la première idée du déplacement des mers. Les anciens eux-mêmes avaient observé le fait avec étonneraent. On trouve les traces du fait et de l'idée qui s'y rattache dans les écrits de Strabon, de Sénèque, de Platon ;v on les trouve dans les poètes. Ovide a dit [Métamorphoses, liv. XV) :
Vidi ego quod fuerat quondam solidissima lellus, Esse fretum : vidi factas ex sequore terras, Et prociil à pelago conchae jacuere marinae. Et vêtus Inventa est in montibiis ancliora summis ; Quodqiie fuit campus, vallem decursus aquarum Fecit, eteluvie mons est deductus in sequor.
Vous le voyez : Ovide ne doute pas que la mer n'ait recouvert la terre
sèche; seulement l'ancre qu'il place au sommet d'une montagne peut être regardée comme du domaine de la poésie.
La découverte des coquilles marines sur la terre étonna moins l'antiquité chrétienne : c'est que, chez elle, l'histoire du déluge était populaire.
Pour la philosophie scholasiique qui entendait finesse à tout, les coquilles n'étaient pas des témoins du séjour des eaux sur le globe ; la déduction eût été trop naturelle. La scholasiique enseigna au xv"' et au xn"* siècles que les coquilles étaient, non des débris d'animaux marins, mais des caprices, des jeux de la nature ; la nature se jouait a donner aux pierres des ressemblances avec les animaux. Conception puérile et absurde !
Le premier qui ait combattu l'erreur des jeux de la nature est un poiier de terre, homme de génie, Bernard Palissy. Pour populariser ses idées et provoquer la contradiction, il avait ouvert à Paris un cours d'histoire naturelle, le premier qu'on y ait professé (1575). Il nous apprend lui-même que, ne sachant ni grec ni latin, il aurait été bien aise de connaître les opinions des philosophes de l'antiquité touchant ces matières :
« Estant en ce débat d'esprit, dit-il, je m'avisay de faire mettre des affiches par les carrefours de Paris, afin d'assembler les plus doctes médecins et autres, ausquels je promeitois monsirer en trois leçons tout ce que j'avois conneu des fontaines, pierres, métaux et autres natures. Et, afin qu'il ne s'i trouvast que des plus doctes et des plus curieux, je mis en mes affiches que nul ni entroit qu'il ne baillast un escu à l'entrée desdites leçons et cela faisay-je en partie pour voir si, par le moyen de mes auditeurs, je pourrois tirer quelque contradiction, qui eust plus d'asseurance de vérité que non pas les preuves que je meitois en avant; sçachant bien que si je mentois, il y en auroit de Grecs et de Latins qui
me résisteroyent en face Ils m'eussent bien rembarré : car,
j'avois mis par mes alDches que, partant que les choses promises en icelles ne fussent véritables, je leur rendrois le quadruple. Mais, grâces à mon Dieu, jamais homme ne me contredit d'un seul mot. »
HYPOTHÈSE DES JEUX DE LA NATURE. lAà
La réfutation de l'idée des jeux de la nature dut, en elTet, trouver faveur devant un audiloire sérieux, comme était celui de Palissy. Le professeur a soin de nous donner la liste de ses auditeurs : ce sont des médecins pour la plupart, et parmi eux figure le grand chirurgien Ambroise Paré.
L'hypothèse des jeux de la nature persista longtemps ; elle était encore plus ou moins dominante au xvm"" siècle , et acceptée même par l'esprit supérieur en qui se personnifie ce siècle, par Voltaire. « Le jeu de la nature, dit-il en propres termes, a imprimé aux pierres la ressemblance imparfaite de quelques animaux (1). »
Les paléontologistes comptent cent quarante mille espèces de coquilles fossiles.
Vous avez devant les yeux quelques-unes de ces coquilles, débris de mollusques marins. Je signale les suivantes à votre attention :
Les térébratules. Elles se trouvent dans les terrains anciens et dans les terrains secondaires. Un souvenir qui intéresse la science est lié à ces coquilles : Cuvier m'a souvent dit que c'est en examinant , sur la côte de Fécamp, des térébratules fossiles , que la première idée des espèces perdues lui était venue.
Les bélemnitcs. Ces fossiles ont donné lieu aux plus singulières méprises : le peuple les regardait comme des pierres de foudre ; au xvi"" siècle, des naturalistes, adoptant un autre préjugé qui voulait que la bé~ lemnite fût une concrétion de l'urine du lynx, l'appelaient lyncurion.
Les ammonites ou cornes d'Ammon, coquilles gigantesques. Ce
(1) Voltaire donna sur l'existence des coquilles fossiles une alilre liypollièse, qui, du moins, a le mérite d'être plaisante : il prétendit que ces coquilles provenaient des pèlerins du moyen-âge, qui, allant à Rome ou en Terre-Sainte, les avaient laissées tomber en chemin.
Buffon combattit de pareilles puérilités. De là une querelle entre les deux grands hommes, querelle qui dura peu d'ailleurs : Voltaire en sortit par une saillie et Buffon par une phrase magistrale. Voltaire déclara « qu'il ne voulait pas rester brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles. » Et Buffon de son côté : « Je déclare le vrai de mes senlimcns, autant pour M. de Voltaire que pour moi-même et pour la postérité, à laquelle je ne voudrais pas laisser douter de la haute estime que j'ai toujours eue pour un homme aussi rare et qui fait tant d'honneur à son^slècle. »
sont ces fossiles qui, avec les dents du mastodonte, étonnèrent le plus Buffon.
Nous trouvons ces coquillages, soit libres, soit engagés dans la pierre.
Cofflinentse trouvent-ils ainsi engagés, enveloppés dans la pierre?
Stenon résolut ce problème dans son livre : De solido intrà solidum contenta (1669). Il fit voir que la coquille ne peut se trouver dans la pierre, que parce que celle-ci a commencé par être à l'état liquide ou de pâte molle. Devenue solide, la pierre a gardé la coquille emprisonnée.
Je vous ai déjà parlé de Stenon comme anatoraisle et comme géologue. C'est aussi lui qui nous a appris que toute couche sédimentaire inclinée est une couche redressée : dans le principe, les sédimens se sont tous déposés horizontalement, et les couches qui sont venues successivement s'étager les unes sur les autres, devraient toutes présenter, dans cet arrangement, la même horizontalité ; mais, le feu central les ayant violemment soulevées ou rompues, elles se sont redressées ; et depuis, elles ont conservé leur inclinaison, pendant que le travail lent et régulier des eaux déposait à leur base de nouvelles couches horizontales de sédiment.
Les coquilles fossiles que nous avons sous les yeux ne diffèrent pas d'une manière infinie, si je puis ainsi parler, c'est-à-dire d'une manière qui ne soit pas déterminée, limitée, des coquilles actuelles, et déjà nous concevons que la création des mollusques, fossiles ou vivans, a pu être faite du même coup.
Trente-et-unlèine liCçon.
SouuAiRE. — Argumens pour et contre la théorie des créations successives. —Poissons fossiles.
Nous savons aujourd'hui assez de géologie pour aborder l'étude, pour rechercher la chronologie des êtres animés. Deux périodes ont précédé sur le globe les âges historiques : 1» la période ignée où le feu