POISSONS FOSSILES
offre des animaux d'espèces différentes et de même type. Parce que les espèces diffèrent, devons-nous conclure que la création des animaux de l'Ancien et du Nouveau-Continent a eu lieu successivement? Non, certes; et la conception des créations successives ne paraît pas devoir s'appliquer davantage aux espèces, fossiles ou vivantes, de la classe ou embranchement des mollusques.
Je quitte , un moment, cette question générale et fondamentale de l'unité de création, pour jeter un coup d'œil sur les poissons fossiles.
C'est particulièrement à l'occasion des poissons fossiles que Ton a imaginé les jeux de la nature. On appelait pierres figurées les pierres ou les ardoises sur lesquelles le poisson avait laissé son empreinte ; il est vrai que souvent le dessin, merveilleusement reproduit, semble avoir emprunté quelque chose à l'art. C'était, suivant les anciens naturalistes, la nature qui s'était amusée à faire ces dessins.
Leibnitz, que nous rencontrons encore une fois sur notre chemin, s'était occupé des poissons fossiles. Il est le premier savant que notre Académie des, sciences se soit attaché comme associé étranger. Sa nomination eut lieu en 1706. Pour payer sa bienvenue, Leibnitz adressa à l'Académie un mémoire sur différens poissons fossiles trouvés en Allemagne. Dans ce travail, il insistait sur un point, savoir : que tous les poissons fossiles qui faisaient l'objet de son mémoire étaient des poissons de la mer des Indes. Sa conclusion était que la mer des Indes, à une certaine époque, avait couvert le Continent européen.
Leibnitz eut l'idée de reproduire expérimentalement des pierres figurées. II fallait, pensait-Il avec raison, que l'argile où est tracée la forme de l'animal, eût été primitivement dans un état fangeux, bourbeux ; le corps de l'animal s'était creusé un lit dans cette pâte et s'y était modelé. Après la corruption et la disparition du corps, l'argile en avait gardé l'empreinte.
Leibnitz parvint à reproduire en quelques heures ce travail séculaire de la nature. Il prit de l'argile pâteuse et y fit un trou dans lequel il déposa une araignée. Il mit dessécher le tout dans un four. Le corps de l'ardignée tomba bientôt en poussière et le dessin en resta p.guré gur l'argile.
Les poissons fossiles n'ont été étudiés que tout récemment. Cuvier s'était préparé par l'étude si complète qu'il a faite des poissons vivans à la connaissance des poissons fossiles. Le temps lui a manqué pour faire l'histoire de ceux-ci. Il était réservé à M. Agassiz d'accomplir ce grand travail. Son ouvrage : Becherckes sur les poissons fossiles (1) est des plus remarquables et fait autorité.
M. Agassiz a établi une classiflcation des poissons fossiles sur le caractère des écailles et il les divise en quatre ordres qui sont : les Placoïdes, les Ganoïdes , les Cténoïdes et les Cycloïdes. Voici sur quels motifs il fonde cette classiflcation : il est incontestable que l'un des caractères distinctifs de la classe des poissons est d'avoir une peau garnie d'écaillés de forme et de structure particulières. Celte enveloppe, qui protège l'animal au dehors, est en rapport direct avec l'organisation intérieure de ces animaux et avec les circonstances extérieures au milieu desquelles ils vivent. Sous ce point de vue, les écailles acquièrent une grande importance et peuvent être envisagées comme le reflet superflciel de tout ce qui se passe à l'intérieur et à l'extérieur des poissons.
Une classification des poissons, ainsi fondée sur la structure des écailles, est-elle bonne? On peut dire que, si elle n'est pas irréprochable, — nous n'examinons pas la question — elle est du moins, pour les poissons fossiles, la plus commode. Les écailles sont, en effet, les seules parties, avec les os et les dents, que l'on retrouve à l'état fossile.
Les naturalistes comptent environ huit mille espèces vivantes de poissons. M. Agassiz n'en compte pas moins de vingt-cinq mille espèces fossiles.
Ainsi, la nature fossile nous ofl're, parmi les poissons, vingt-cinq mille espèces; elle nous offre quarante mille coquilles. Voilà des nombres prodigieux. Entre le travail de la nature qui a produit toutes ces espèces et le travail des grands naturalistes qui en ont fait l'histoire, notre admiration se partage. La nature semble inépuisable dans la production, comme l'esprit de ces hommes semble infatigable dans l'étude.
(1) Neufciiâtel, 1833-1843, 5 vol. in-4o et atlas de 400 planches in-folio.
Trente-deuxième I<eçoii«
Sommaire. — Reptiles fossiles.
Je VOUS ai fait connaître la théorie des créations successives et la théorie de Ymité de création. C'est la première qui est généralement admise aujourd'hui : l'esprit humain est, en effet, porté à croire que la nature n'est pas arrivée tout d'un coup à la création des animaux supérieurs. Comme nous la jugeons d'après nous, nous inclinons à admettre qu'elle a dû commencer par les êtres inférieurs, pour s'élever progressivement jusqu'à l'homme. Nous assimilons les procédés de la nature aux procédés de notre intelligence qui n'arrive que graduellement à la formation d'un grand dessein. Mais, même en restant dans celle donnée, on peut objecter aux partisans des créations successives que la création de tel animal que nous appelons supérieur, n'est pas plus diflicile, physiologiquement, que celle de tel autre que nous appelons inférieur : par exemple, ne retrouvons-nous pas dans la fourmi toutes les fonctions de l'animalité, tout jusqu'à une fonction psychique, jusqu'à un instinct qui la guide dans ses merveilleux travaux? Il n'est pas plus difficile à la nature de faire un éléphant qu'une fourmi.
Nous allons continuer noire revue des êtres fossiles.
Nous n'avons observé, jusqu'à présent, que des mollusques et des poissons, c'est-à-dire des animaux aquatiques. Il va de soi que là où gît une population marine on ne saurait trouver d'animaux terrestres.
En remontant dans les couches sédimentaires, les premiers êtres terrestres que l'on rencontre sont des reptiles. Ils se distinguent par une grande taille et par des formes très singulières.
La découverte de ces animaux (du moins pour les plus étonnans) est récente : on ne l'avait pas encore faite en 1812, lorsque Cuvier, ayant rassemblé ses différens mémoires sur la paléontologie, les publia sous le litre de : Recherches sur les ossemens fossiles.
En 181^1, un anaioraiste anglais, sir Everard Home fit connaître un
fossile qui parut étrange : il participait du reptile et du poisson. Il avait les vertèbres plates et concaves des deux côtés, ce qui le rapprochait du poisson. Mais, d'une autre part, l'on découvrait en lui de véritables narines; il avait donc respiré l'air élastique. Il avait quatre membres. La forme de sa tête était celle d'un lézard. D'après ces derniers caractères, il a dû être classé parmi les reptiles.
Une autre particularité que présente ce fossile, c'est que ses membres rappellent la conformation des nageoires des cétacés.
Pour exprimer le double caractère qu'offre l'animal, sir Everard Home l'appela ichthyosaurus {ix^ùt poisson; a»dpoi lézard).
On a trouvé un ichthyosaurus qui avait jusqu'à vingt pieds de longueur et cent vingi six vertèbres.
En 1821, M. Conybeare découvrit un autre reptile très remarquable, le plésiosaurus. Il a beaucoup de rapport avec l'ichthyosaurus : ses extrémités ont les mêmes analogies avec les nageoires des cétacés. Il a une tête relativement petite, un cou très long, composé de trente à quarante vertèbres.
Le plus grand des reptiles fossiles est le mégalosaurus. Cuvier croit que sa taille pouvait atteindre 16 à 18 mètres. Il fut découvert par M. Buckland en 1818.
On trouve des ossemens de ces reptiles en Allemagne et en France; mais c'est surtout en Angleterre qu'il en existe une grande quantité et c'est de là que nous sont venues les premières descriptions. Aussi les reptiles fossiles sont-ils, pour ainsi dire, le domaine de la paléontologie anglaise.
Le crocodilus p7'iscus, découvert en ISllx dans les schistes de la Franconie, fut décrit pour la première fois par Sœmmering. Tandis que les reptiles que nous venons de voir diffèrent notablement des reptiles actuels, celui-ci, le crocodilus priscus, ressemble beaucoup au gavial de nos jours.
J'arrête ici votre attention : voilà un reptile fossile qui se rapproche, qui se place à côté d'un reptile vivant. La loi de parallélisme, que j'ai
établie entre les animaux fossiles et les animaux viV'ans,se trouve donc encore une fois confirmée.
Mais, d'un autre côté, voilà richthyosaurus et le plésiosaurus qui diffèrent, dans une certaine mesure, des reptiles vivans. lis nous présentent des formes insolites, étonnantes.
Ces formes, qui nous paraissent telles au premier abord, vont perdre bientôt ce qu'elles ont d'apparente bizarrerie pour se fondre dans l'harmonie du règne animal. Rappelez-vous l'ornithorliynque et l'échidné, ces animaux qui semblaient faire disparate avec tout ce que nous connaissions ; on ne savait s'il fallait les ranger dans la classe des mammifères ou dans celle des oiseaux. M. de Blainville est venu qui les a placés entre ces deux classes. Il admettait une série, un plan suivi dans la nature organique, et, selon lui, les monotrèmes se trouvaient là tout exprès pour remplir le vide qui existait entre les mammifères et les oiseaux. L'idée est heureuse et vraie.
De même, richthyosaurus et le plésiosaurus viennent se placer tout naturellement entre les reptiles proprement dits et les amphibiens. C'est un anneau qui manquait à la chaîne animale et que nous avons retrouvé dans les êtres fossiles.
Ainsi, nous voyons que le crocodilus priscus et richthyosaurus, l'an voisin et l'autre en apparence éloigné des types vivans, concourent tous les deux à l'harmonie, à l'unité du règne animal.
Je veux fixer votre attention sur un autre point :
On nous dit qu'il n'est pas possible d'expliquer, autrement que par des créations successives, la superposition des couches d'animaux terrestres sur les couches d'animaux marins. Cet ordre indique, en effet, et à n'en pas douter, une succession d'âges pour les populations fossiles. Nous l'avons déjà dit; mais celte succession d'âges implique-t-elle une succession de créations ?
Anciennement, les philosophes, lorsqu'ils étaient arrêtés par une difficulté dans la recherche des causes, disaient : La Nature l'a voulu. Raison commode ; elle dispensait de l'étude et de l'observation pénible des phénomènes.
Ne suivons pas les philosophes dans celle voie. Quand il s'agit d'expliquer l'apparition d'une populaiion fossile, n'ayons pas toujours recours à celle machine d'une création nouvelle. Horace nous donne un précepte sage : Nec deus intersit.... J'explique, de la manière suivante, la superposition des couches animales.
La mer occupait une localité; elle s'est déplacée par suite d'un cataclysme ; le fond de mer s'est transformé en terre sèche ; la population marine mise à sec a péri, elle s'est fossilisée. La couche renfermant ces débris d'èires marins est devenue accessible à la vie terrestre. N'est- il pas naturel de croire que les animaux terrestres, riverains de la mer disparue, se sont avancés et établis sur le sol d'un Continent nouveau, ou, pour mieux dire, d'un Continent reformé?
Un autre cataclysme a ramené la mer dans son ancien lit; la population terrestre engloutie s'esl fossilisée à son tour et la couche de ses ossemens a recouvert la couche des ossemens de la population marine.
Celle explication me semble vraie : elle est d'accord avec les faits géologiques que nous connaissons, et nous dispense de recourir, à chaque pas, au merveilleux d'pe création nouvelle. Le merveilleux est un genre de secours dont il ne faui jamais abuser.
Trente-troisième Iteçon.
SouBiAiRE. — Déplacemens et substitutions dans les populations animales.— Reptiles
fossiles.
Dans les premiers âges de la terre, des espèces différentes ont successivement occupé la même localité. J'ai dit comment je concevais que celte substitution avait pu se faire : suivant moi, elle s'est opérée naturellement ; il n'est pas besoin, pour l'expliquer, de recourir au moyen extrême d'une création nouvelle.
Les temps modernes nous offrent plus d'un exemple de pareilles substitutions : en Amérique, les Anglo-Saxons, qui appartiennent à la race caucasique, ont pris la place de la race américaine.