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SUBSTITUTIONS DANS LES POPULATIONS ANIMALES

L'on me dira qu'il n'y a pas analogie entre les deux faits, la substitution d'une race humaine à l'autre sur le sol américain étant due à l'industrie de l'homme, à la force extérieure et supérieure de sa raison. Eh bien ! cherchons d'autres exemples.

Le rat noir, mus rattus, pullule dans de certaines localités ; mais il disparaît de toutes celles où le surmulot, mus decumanus, pénétré. On sait l'époque précise de l'invasion des surmulots en Europe : originaires de la Perse, ils ont commencé par fiiire irruption à Astracan, en 1727; de là ils se sont répandus dans toute l'Europe et ont occupé la place si despotiquement qu'ils ont dépossédé les rats noirs en beaucoup d'endroits. Le rat noir est très rare à Paris.

Presque partout, en Europe, les espèces indigènes ont cédé la place à des espèces d'origine étrangère : l'âne, le cheval, la brebis, la chèvre et un grand nombre d'animaux, aujourd'hui implantés sur le sol européen, sont venus des autres Conlinens.

Quelles étaient les espèces indigènes de l'Europe ? Il est assez difficile de le bien savoir, aujourd'hui qu'un grand nombre d'espèces, toutes celles qui étaient inutiles, ont été éliminées. Si l'on admet que les fossiles sont l'expression exacte de l'ancienne population de l'Europe, les recherches paléontologiq.ues nous y découvrent près de cent espèces de ruminans, et plus de quarante espèces de pachydermes. Eh bien ! l'Europe n'a conservé de son ancienne population que trois ruminans, savoir : le bœuf, le cerf, le chevreuil; et un seul pachyderme : le sanglier.

Le bœuf, ai-je dit, appartient à l'Europe. Mais quelle est la souche de notre bœuf domestique ? Des naturalistes ont cru la retrouver dans Vaurochs. Il n'est pas possible d'admettre cette opinion.

On connaissait autrefois en Europe deux espèces de bœufs sauvages. L'une était Vaurochs (le bison des anciens) ; on le retrouve encore à l'état sauvage dans les forêts de la Liihuanie. L'autre était le thur ; le type en est aujourd'hui détruit.

Est-ce l'aurochs qui est la souche de notre bœuf? Cuvier montre qu'il y a entre les deux animaux bien des différences : ainsi, l'aurochs est plus lourd ; il se dislingue des bœufs par une laine crépue qui lui couvre la

l'*^ PALÉONTOLOGIE.

lêle et forme une barbe sous le menion. Il a une voix grognante. Si l'on examine la position des cornes par rapport à la ligne occipilo-frontale, on voit qu'elles naissent (et ce caractère est essentiel), celles de l'aurochs au-dessous, celles du bœuf à Texlrémiié de cette ligne. Une différence qui affecte plus profondément encore Torganisaiion est celleci : l'aurochs a une paire de côtes de plus que le bœuf; il en a quatorze, le bœuf treize.

Notre bœuf domestique ne peut venir de l'aurochs. D'où vient-il donc ? Du thur, cela est presque certain. Herberstein a donné, dans le milieu du xvi"" siècle, une figure de cet animal : il ressemble au bœuf ordinaire. Nous possédons des débris fossiles du thur : tous les caractères de l'espèce du bœuf actuel se retrouvent dans le crâne du bœuf fossile. Plus docile que l'aurochs, il aura été soumis à la domestication; le type a disparu et la race domestique seule s'est conservée.

Ces exemples nous prouvent que des espèces peuvent se substituer à d'autres. Mais, objectera-t-on encore, ce sont là des substitutions sur le même sol, et non des superpositions. Je répondrai que s'il y avait eu un intervalle de temps suffisant entre la disparition d'une espèce et l'apparition d'une autre, et, dans cet intervalle, un cataclysme, nous aurions une véritable superposition ; nous trouverions, par exemple, dans une couche les rats noirs et dans une couche supérieure les surmulots.

Pour moi, la superposition des couches fossilifères n'entraîne donc pas l'idée de créations successives.

Je reprends la revue des reptiles fossiles.

Nous avons vu, dans la dernière leçon, richthyosaurus, le plésiosaurus, le crocodilus priscus. Voici maintenant les ossemens de Viguanodon. Ce fossile nous présente cette singularité remarquable, qu'il avait des dents qui s'usaient par la mastication, comme les dents des ruminans.

Le ptérodactyle est un fossile qui mérite toute notre attention. C'était un reptile volant : il était pourvu d'un long doigt portant une

membrane qui se déployait en aile. De là le nom de ptérodactyle [mTipov, aîle; <fà»1i/xoc, doigt).

Sœmmering et Cuvier eurent un débat à l'occasion de ce fossile. Le premier le regardait comme une chauve-souris. Cuvier soutenait , avec raison, que la conformation de l'animal était celle d'un reptile.

Le classerons-nous dans les reptiles ?

Je vous ai dit, dans ma dernière leçon, que richthyosaurus et le plésiosaurus avaient été classés harmoniquement par M. de Blainviile entre les reptiles et les amphibiens. M. de Blainviile admettait, en zoologie, une ligne sériale, et comme les types vivans n'auraient pas suffi à la former, il comblait les lacunes avec les êtres fossiles.

Cuvier n'admettait pas la ligne sériale : les animaux, suivant lui, formaient des groupes clos, inclépendans, et il y avait des hiatus entre ces groupes.

Sur ce point , comme sur bien d'autres , les deux éminens naturalistes n'étaient pas d'accord. Il est vrai de dire que la contradiction était la muse inspiratrice de M. de Blainviile. Mais , cette fois, sa muse l'a bien inspiré : l'échelle des êtres, avec les types vivans et fossiles pour échelons, est une conception très heureuse.

Acceptant la donnée de M. de Blainviile, nous placerons les ptérodactyles entre les oiseaux et les reptiles; ils servent de liaison à ces deux groupes.

Je vous parlerai d'un reptile qui a donné lieu à une méprise célèbre.

Les premières études paléontologiques avaient excité de toutes parts la curiosité, l'ardeur, l'impatience. On se mit à rechercher des hommes fossiles. Il devait s'en trouver, disait-on : le déluge n'avait-il pas fait périr un grand nombre d'êtres humains? Chacun était dans l'attente d'une découverte.

En 1726, un savant allemand, J.J. Scheuchzer, qui s'était pris d'enthousiasme pour celte idée, apprit que l'on avait trouvé à OEningen, dans un schiste, des ossemens fossiles présentant de grandes analogies avec un squelette humain. Il se hâta de les aller voir et ne douta pas, dès l'abord, qu'il n'eût devant les yeux un homme fossile. Dans l'explosion de sa

l'î" PALÉONTOLOGIË.

joie, il écrivit loui d'un trait, sur la découverte, un livre iniiiulé : Homo diluvîi testis, et où il dit : « Il est indubitable que le schiste d'OEiiingen contient une moitié ou peu s'en faut du squelette d'un homme ; que la substance même des os , et, qui plus est, des chairs, y est incorporée dans la pierre ; en un mot , que c'est une des reliques les plus rares que nous ayons de cette race maudite qui fut ensevelie sous les eaux. »

L'opinion de J. J. Scheuchzer était encore accréditée lorsque Cuvier, ayant étudié ces ossemcns, prouva que l'homme fossile d'OEningen était une salamandre.

Trente-quatrième licçon.

Sommaire. — Mammifères fossiles. — Idées fausses auxquelles la découverte de leurs osscmens a donné lieu. — Animaux du Midi découverts en Sibérie par Graelin, Pallas, Adams. — La paléontologie créée par Cuvicr.

Nous sommes arrivés à l'étude des mammifères fossiles.

Les ossemens fossiles des animaux mammifères furent découverts de bonne heure ; mais les premiers observateurs, dans leur ignorance, les prirent pour des restes de géans humains. Ils crurent que ces débris témoignaient de l'existence d'une race de géans qui nous avait précédés. Nous étions, disaient-ils, une race dégénérée; il fallait accepter comme vraie la légende des Titans, apparus les premiers sur la scène du monde.

En 1613, on trouva dans le Dauphiné les os d'un grand animal. Un chirurgien du pays, nommé Mazurier, les acheta et les apporta à Paris. Là il en fit une exhibition dont il tira prjofit. Pour piquer la curiosité du public, il débitait ce conte : les os dont il s'agit avaient été trouvés dans un tombeau de trente pieds de long qui portait pour inscription : Teutobochus rex. Ces ossemens n'étaient donc rien moins que les resics du fameux Teutobochus, roi des Cimbrcs, que Marius

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