MAMMIFÈRES FOSSILES
défit dans le midi de la Gaule. L'imposture de Màzurier réussit. La vérité est que les débris trouvés en Daupbiiné avaient appartenu à un mastodonte (1).
L'idée tout aussi ridicule àesjeux de la nature fut ensuite appliquée aux ossemens des mammifères fossiles, comme elle l'avait été aux coquilles fossiles : en 1696 on découvrit à Tonna, dans le duclié de Gotha, des dents, des vertèbres et des côtes d'élépliant. Les médecins du pays, consultés par le duc de Gotha, déclarèrent unanimement que ces objets étaient ûesjeux de ta nature.
Avec le xviii°" siècle seulement commence l'ère scientifique de la paléontologie.
En 1733, Gmelin (Jean-Georges) explore la Sibérie, par ordre du gouvernement russe. Il y trouve un nombre énorme d'ossemens fossiles de mammifères.
Gmelin était un bon observateur. Il avait excellemment le don des vues d'ensemble. Ainsi, avec une précision singulièrement heureuse, il fixe aux monts Durais la ligne zoologique qui sépare l'Europe de l'Asie. Dans sa relation de voyage, publiée en 1751, il rend compte de cette impression de la manière suivante :
« C'est au delà des monts Durais et du fleuve Jaïk que l'aspect du » pays, les plantes, les animaux, l'homme enfin, et tout ce qui l'entoure, » prennent une physionomie nouvelle. »
Pallas succède à Gmelin dans l'exploration de la Sibérie. Son Voyage dure six années : parti de Saint-Pétersbourg le 21 juin 1768, il y rentre le 30 juillet 1774. Pallas n'était pas doué, au même degré que son devancier, de la vue d'ensemble ; mais il était plus profond anatomiste. Avant de partir pour sa mission, il avait étudié les ossemens fossiles rassemblés au musée de Saint-Pétersbourg; il s'était, en quelque sorte, orienté pour les observations qu'il allait faire.
(1) Plus près de nous, l'iiypollièse des géans régnait encore. Le garde-meul)lc de la couronne de France possédait comme l'une de ses grandes raretés, un os supposé avoir appartenu à un géant. Daubenlon montra qu'il fallait n'y voir qu'un radius de girafe.
Pallas Irouva aussi en Sibérie une prodigieuse quantité d'osseniens d'éléphans, d'iiippopotames, etc. Dans la relation qu'il publia de son voyage, on lut le récit d'une découverte bien faite pour frapper l'attention et même l'imagination de tous les naturalistes : des chasseurs avaient trouvé près du fleuveViloui le cadavre d'un gros animal inconnu. Il s'était conservé dans la terre qui, à cet endroit, est gelée, en toute saison, à une grande profondeur. Le corps de l'animal était, au moment de la découverte, dans toute sa grosseur et revêtu de sa peau. Mais, la corruption étant survenue, l'on n'avait pu détaclier du corps que les pieds et la tête. A Irkouzk, Pallas vit deux pieds et la tête : il les reconnut, du premier coup d'oeil, pour appartenir à un rhinocéros. La tête était entière et couverte de son cuir; les paupières n'étaient pas tout à fait tombées en corruption ; sous la peau , des parties charnues putréûées existaient encore. Pallas remarqua aux pieds des restes très sensibles de tendons et de cartilages.
Un fait analogue se reproduisit à la fin du siècle. C'est Cuvier qui va nous le raconter :
« En 1799, un pêcheur Tongouse remarqua sur les bords de la mer Glaciale, près de l'embouchure de la Léna, au milieu des glaçons, un bloc informe qu'il ne put reconnaître. L'année d'après, il s'aperçut que cette masse était un peu plus dégagée, mais ne devinait point encore ce que ce pouvait être. Sur la fin de l'été suivant, le flanc tout entier de l'animal et une des défenses étaient distincieraent sortis des glaçons. Ce ne fut qae lacinquièma année que, les glaces ayant fondu plus vile que de coutume, cette masse énorme vint échouer à la côte sur un banc de sable. Au mois de mars 1804, le pêcheur enleva les défenses dont ilsedéfitpour la valeur de 50 roubles. On exécuta, à cette occasion,
un dessin grossier de l'animal Ce ne fut que deux ans après, et la
septième année de la découverte, que M. Adaras, adjoint de l'Académie de Pétersbourg, qui voyageait avec le comte Golovkin, envoyé par la Russie en ambassade à la Chine, ayant été informé à Jakutsk de celte découverte, se rendit sur les lieux. Il y trouva l'animal déjà fort mutilé. Les Jakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nourrir leurs
chiens. Des bêles féroces en avaient aussi mangé ; cependant le squelette se trouvait encore tout entier, à l'excepiion d'un pied de devant. L'épine du dos, une omoplate, le bassin et les restes des trois extrémités étaient encore réunis parles ligamens et par une portion de la peau. L'omoplate manquante se retrouva à quelque distance. La tête était couverte d'une peau sèche. Une des oreilles, bien conservée, était garnie d'une touffe de crins ; on distinguait encore la prunelle de l'œil. Le cerveau se trouvait dans le crâne, mais desséché ; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure, détruite, laissait voir la mâchelière. Le cou était garni d'une longue crinière. La peau était couverte de crins noirs et d'un poil ou laine rougeàlre ; ce qui en restait était si lourd, que dix hommes eurent beaucoup de peine à la transporter. On retira, suivant M. Adams, plus de trente livres pesant de poils et de crins que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide, en dévorant les chairs. L'animal était mâle ; ses défenses étaient longues de plus de neuf pieds en suivant les courbures, et sa têie, sans les défenses, pesait plus de quatre cents livres.
» M. Adams mit le plus grand soin à recueillir ce qui restait de cet échantillon unique d'une ancienne création ; il racheta ensuite les défenses. L'empereur de Russie, qui a acquis de lui ce précieux monument, l'a fait déposer à l'Académie de Pélersbourg. »
Ne croirait-on pas lire une page de roman ? Et cependant, ce récit n'emprunte rien à la fantaisie; tous les faits rapportés par Cuvler sont rigoureusement authentiques.
La science n'avait pas attendu la découverte d'Adams pour se constituer. En l'an IV, Cuvier lisait à l'Institut , réuni pour la première fois en séance publique, son premier mémoire sur les ossemens fossiles. Sa conclusion frappa vivement les esprits ; elle était ainsi conçue : « Qu'on se demande pourquoi l'on trouve tant de dépouilles d'animaux inconnus, tandis qu'on n'en trouve presque aucune dont on puisse dire qu'elle appartient aux espèces que nous connaissons, et l'on verra combien il est probable qu'elles ont appartenu à des êtres d'un monde antérieur au nôtre , à des ôlres détruits par quelque révo-
lution de ce globe; êtres dont ceux qui existent aujourd'liui ont rempli la place, pour se voir peut-être un jour également détruits et remplacés par d'autres. »
Cuvier avait donc saisi ce grand fait d'un monde d'êtres animés antérieur au nôtre, d'un monde d'espèces perdues : la paléontologie était créée.
Cuvier, dans ses recherches sur les ossemens fossiles, s'est occupé, avec l'attention qu'elle mérite, de la question que soulèvent les découvertes de Pallas et d'Adams en Sibérie, question diiDcile : voilà des éléphans, des hippopotames, des rhinocéros, tous animaux du Midi, qui ont laissé leurs débris sur les rivages des mers polaires ! Quelle explication donner d'un fait aussi étrange ?
J'exposerai l'opinion de Cuvier dans ma prochaine leçon. Pour suivre l'ordre chronologique, je rapporterai aujourd'hui les opinions de Gmelin, de Pallas et de Buffon sur le même sujet.
Gmclin cherche à rendre raison du fait en supposant que de grandes inondations, survenues dans les terres méridionales, ont chassé les éléphans vers les contrées du Nord oii ils auront tous péri, à la fois, par la rigueur du climat (1).
Pallas, avant son voyage, avait repoussé l'idée de Gmelin. C'est qu'il
(1) Telle est l'analyse que donne Buffon de ropinion deGmelln. Cette opinion mérite d'être textuellement rapportée. Gmclin dit : « Nous ne révoquons point en doute un fait constaté pur une médaille, une statue, un bas-relief, un seul monument de l'antiquité; pourquoi refuserions-nous toute croyance à une aussi grande quanlilé d'os d'éléphans? Ces espèces de monuracns sont pcul-êlre beaucoup plus anciens, plus certains et plus précieux, que toutes les médailles grecques et romaines. Leur dispersion générale sur notre globe est ime preuve incontestable des grands cliangemens qu'il a éprouvés. Je conjecture que les éléphans se sont enfuis des lieux qui étaient jadis leur patrie, pour éviter leur desiruction. Quelques-uns auront échappé en allant très loin, mais ceux qui se seront réfugiés dans les pays septentrionaux seront tous morts de froid et de faim ; les autres, morts de lassitude ou noyés dans une inondation , auront été emportés au loin par les eaux. » Voyage en Sibérie, par Gmclin, traduction de M. de Kcralio, 1767.
On (lirait que Buffon s'est inspiré de ce passage de Gmclin en composant les premières lignes des Époques de la nature.
ne connaissait encore que les ossemens du musée de St-Pétersbourg. Il croyait que l'existence des ossemens fossiles en Sibérie se restreignait à quelques localités : pour un effet qu'il supposait si petit, il ne pensait pas qu'on dût recourir à une cause si considérable.
Mais, après avoir vu ces quantités d'osseraens qui fourmillent sur le sol de la Russie asiatique et y forment l'objet d'un commerce important, le commerce de l'ivoire, Pallas se convertit à l'idée de Gmelin. Il pensa qu'une formidable inondation avait chassé les éléphans des contrées méridionales vers les contrées polaires.
Buffon vivait encore ; il s'occupa de cette grande question et donna l'explication que voici : le refroidissement du globe a commencé par le pôle, l'épaisseur de la terre étant moins considérable à cette région et l'accession de la chaleur solaire y étant presque nulle. Le refroidissement delà partie équatoriale n'est venu que plus tard. C'est donc le pôle qui a reçu les premiers habitans de la terre, ces grands animaux dont on retrouve aujourd'hui les dépouilles en Sibérie. L'équateur s'élant refroidi à son tour, les animaux quittèrent le pôle pour aller habiter l'équateur.
« Dans quelle contrée du Nord, dit Buffon, les premiers animaux terrestres auront-ils pris naissance ? N'est-il pas probable que c'est dans les terres les plus élevées, puisqu'elles ont été refroidies avant les autres ? Et n'est-il pas également probable que les autres éléphans et les autres animaux, actuellement habitant les terres du Midi, sont nés les premiers de tous et qu'ils ont occupé ces terres du Nord pendant quelques milliers d'années et longtemps avant la naissance des rennes qui habitent aujourd'hui ces mêmes terres du Nord ?
» Dans ce temps les éléphans, les rhinocéros, les hippopotames,
et probablement toutes les espèces qui ne peuvent se multiplier actuellement que sous la zone torride, vivaient donc et se multipliaient dans les terres du Nord , dont la chaleur était au même degré et par conséquent tout aussi convenable à leur nature ; ils y étaient en grand nombre ; ils y ont séjourné longtemps ; la quantité d'ivoire et de leurs autres dépouilles que l'on a découvertes et que l'on découvre tous les jours dans ces contrées septentrionales , nous démontre évidemment qu'elles ont
été leur patrie, leur pays natal, et ceriainemeni la première terre qu'ils aient occupée. »
Trcn(e>clnqutèmc liCçon.
Sommaire. — Quelle cause assigner à l'existence d'ossemens d'cléplians en Sibérie? — Opinions de Gmelin et de Pallas ; de Buffon ; de Cuvier ; de Laplace ; de M. Flourens.
Nous connaissons ce grand fait, savoir , que dans les parties les plus orientales de la Sibérie, on trouve des restes d'animaux gigantesques dont les analogues ne vivent plus que dans les terres du Midi.
On ne peut au sujet de ce fait — il est incontestable, les débris organiques sont là — on ne peut former que deux conjeciures : 1° ou bien ces animaux auront été amenés des régions équatoriales dans le Nord, soit qu'ils aient fui devant une inondation, soit qu'abîmés dans les eaux, leurs cadavres aient été charriés en Sibérie par des courans marins ; 2° ou bien ces mômes animaux vivant en Sibérie , un cataclysme les aura saisis et fait périr dans leur pays nalal.
11 semble qu'il n'y ait place que pour ces deux conjectures.
Nous avons vu que la première a été adoptée par Gmelin et Pallas. Nous verrons tout à l'heure la seconde adoptée par Cuvier. Buffon, quant à lui, ne veut ni de l'une ni de l'autre.
Je vous ai fait connaître son opinion : le grand naturaliste imagine, dans la question qui nous occupe, une hypothèse toute particulière, une hypothèse à lui , oiî se reHèle son caractère , et je dirai presque son tempérament.
Les deux conjectures que je viens de rappeler admettent une catastrophe qui se serait produite soit au Nord, soit au Midi ; et c'est pour cela que Buffon, naturellement antipathique à toute action violente, ne veut ni de l'une, ni de l'autre conjecture. Jamais homme ne fut plus mesuré, plus méthodique que Buffon dans les habitudes de la vie, et la régula-
riié s'accompagnait, chez lui , d'une certaine pompe. Il réglait la conduite de la Nature sur sa propre conduite. Aussi veut-il que les régions polaires se soient refroidies, mais refroidies lentement, régulièrement. Les animaux qui y vivaient, atteints et non surpris par ce refroidissement graduel, sont, pour retrouver la même température, descendus lentement du pôle à l'équateur. « Suivons, dit BulTon, suivons nos éléphans dans leur marche progressive du Nord au Midi. » Il dit encore : « Cette marche régulière qu'ont suivie les plus grands, les premiers animaux dans notre Continent » On dirait que, dans l'esprit de BulTon,
la migration de ces éléphans ne s'est pas faite sans quelque solennité.
Au contraire, Cuvier demande l'explication du fait à une cause instantanée, violente. Nous lisons dans son Discours sur les révolulions du globe :
« Les irruptions, les retraites répétées des eaux n'ont point toutes été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés; au contraire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été subites. Et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de ces catastrophes, pour celle qui, par un double mouvement, a inondé et ensuite remis à sec nos coniinens actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. Et, d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les animaux et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation ; et ce qui est si clairement démontré pour celte dernière catastrophe, ne l'est pas moins pour celles qui l'ont précédée. »
Ainsi, Cuvier explique le fait par un cataclysme subit, et, avec toute raison. Il veut aussi que le climat de la Sibérie ait varié subitement; mais cette, autre hypothèse a rencontré des contradicteurs. Laplace ne
l'admettait pas. Le grand géomètre avait porté son attention sur la question que nous traitons. Ce qui l'avait frappé dans la découverte du rhinocéros de Pallas, et dans celle de l'éléphant d'Adams, c'est que ces animaux étaient couverts de longs poils ; ils étaient donc organisés pour vivre en Sibérie. (Notre Muséum possède des mèches de poils arrachés à Céléphant des bords de la mer Glaciale, décrit par Adams; le professeur les fait passer à l'auditoire.)
« On ne peut douter, dit Laplace dans VExposition du système du monde, on ne peut douter que la mer n'ait recouvert une grande partie de nos Continens, sur lesquels elle a laissé des traces incontestables de son séjour. Les affaissemens successifs des îles d'alors et d'une partie des Continens, suivis d'atTaissemens étendus du bassin des mers, qui ont découvert les parties précédemment submergées, paraissent indiqués par les divers phénomènes que la surface et les couches des Continens actuels nous présentent. Pour expliquer ces affaissemens, il suffit de supposer plus d'énergie à des causes semblables à celles qui ont produit les affaissemens dont l'histoire a conservé le souvenir. L'affaissement d'une partie du bassin de la mer en découvre une autre partie, d'autant plus étendue que la mer est moins profonde. Ainsi, de vastes Continens ont pu sortir de l'Océan sans de trop grands changemens dans la ligure du sphéroïde terrestre. La propriété dont jouit cette figure de différer peu de celle que prendrait sa surface en devenant fluide, exige que l'abaissement du niveau de la mer n'ait été qu'une petite fraction de la différence des deux axes du pôle et de l'équateur. Toute hypothèse fondée sur un déplacement considérable des pôles à la surface de la terre doit être rejetée, comme incompatible avec la propriété dont je viens de parler. On avait imaginé ce déplacement pour expliquer l'existence des éléphans dont on trouve les ossemens fossiles en si grande abondance dans les climats du Nord, où les éléphans actuels ne pourraient pas vivre. Mais un éléphant que l'on suppose avec vraisemblance contemporain du dernier cataclysme, et que l'on a trouvé dans une masse de glace, bien conservé avec ses chairs, et dont la peau était recouverte d'une grande quantité de poils, a prouvé que celte espèce d'éléphans
était garantie, par ce moyen, du froid des climats septentrionaux, qu'elle pouvait liabiter et même reclierclier. La découverte de cet animal a donc confirmé ce que la théorie mathématique de la terre nous apprend, savoir que, dans les révolutions qui ont changé la surface de la terre et détruit plusieurs espèces d'animaux et de végétaux, la figure du sphéroïde terrestre et la position de son axe de rotation sur sa surface n'ont subi que de légères variations. »
Cette opinion de Laplace a influé sur Cuvier. Celui-ci a modifié la sienne de la manière suivante, dans la dernière édition de ses Recherches sur les ossemens fossiles (1822) : « Je ne pense pas qu'il y ait de preuves d'un changement de climat. Les éléphans et les rhinocéros de Sibérie étaient couverts de poils épais et pouvaient supporter le froid aussi bien que les ours et les argalis; et les forêts dont ce pays est couvert à des latitudes fort élevées leur fournissaient une nourriture plus que suffisante. »
Voilà sur l'origine des ossemens fossiles de la Sibérie bien des opinions divergentes. Voyons rapidement ce que mérite de confiance chacune d'elles.
Gmelin et Pallas croient que les éléphans dont on trouve les squelettes en Sibérie y ont été amenés du Midi. Les deux naturalistes russes font les suppositions suivantes : Ou les éléphans, fuyant devant une inondation, sont arrivés en Sibérie pour y périr de froid et de faim.
— Mais, pouvons-nous leur répondre, est-il croyable que des animaux aient pu prendre l'avance sur une inondation aussi formidable que celle qu'aurait produite le déplacement de la mer des Indes ? — Ou les cadavres des éléphans ont été charriés par l'inondation jusqu'en Sibérie.
— Mais la position des ossemens fossiles sur le sol de la Sibérie proteste contre cette hypothèse : ils ne paraissent pas avoir été soumis à l'action violente d'un courant marin; ils sont parfaitement conservés ; on dirait qu'ils ont été déposés tranquillement là où on les trouve.
La théorie de Bufl'on vient ensuite. Nous la connaissons : on pourrait l'appeler la théorie des causes lentes ; et celle-ci, Cuvier l'a réfutée victorieusement.
lf»6 PALÉONTOLOGIE.
Cuvier donne à son tour une théorie fondée, nous devons le dire, sur les faits; il attribue à une catastrophe, à une inondation formidable et instantanée l'accumulation des os fossiles en Sibérie. Jusque là, il est dans le vrai. Mais il va plus loin, il veut que le même instant ail fait périr les animaux et rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Laplace contredit cette dernière opinion : il croit que ces animaux, armés contre le froid, pouvaient vivre en Sibérie ; et quelque temps plus tard Cuvier abandonne sa première opinion et se range à celle de Laplace. Laquelle de toutes ces opinions devons-nous adopter ? Je crois qu'il faut admettre une inondation comme cause principale de l'existence des fossiles dans la Russie asiatique. Sans une catastrophe de celte nature, sans une cause soudaine et générale, les animaux dont les ossemens gisent dans les régions polaires n'auraient pas été détruits en masse, comme ils l'ont été. Sur les bords des fleuves, dans les cavernes, partout on les a trouvés accumulés les uns sur les autres, et en prodigieuse quantité.
Mais le climat de la Sibérie a-t-il varié, comme Cuvier le voulait d'abord ? Je pense que cette conjecture, abandonnée par son auteur, avait du vrai. Il est constant, en effet, que ces terres, peuplées autrefois par des animaux du Midi, sont aujourd'hui inhabitées. Quelle cause, autre qu'un changement de climat, nous rendra raison de la disparition d'une faune entière sur un point du globe?
Mais, pour expliquer le changement de climat, faut-îl en venir jusqu'à l'idée extrême, émise par quelques-uns, du changement des pôles h la surface de la terre ? Je ne le crois pas.
Le climat, nous l'avons vu, ne dépend pas seulement de la latitude; il est encore déterminé par deux causes, qui sont l'altitude et Thumidilé.
C'est une cause puissante de variation dans le climat que l'altitude : de la base au sommet, une même montagne nous offre des climats différens et superposés. Et en allant plus profondément dans la recherche des causes, nous trouvons que la formation des montagnes est due à un soulèvement, à un exhaussement, produit par l'action du feu central.
Or, le sol de la Sibérie a pu s'élever ; il a même dû s'élever. Si la mer qui couvrait les terres polaires les a abandonnées , c'est nécessairement parce qu'un exhaussement du sol s'est produit , qui a renvoyé les eaux dans les régions équatoriales.
L'élévation, le soulèvement du sol, en même temps qu'il a donné lieu à la retraite des eaux, a déterminé l'abaissement de la température.
On m'objectera qu'aucun phénomène éclatant n'a révélé le soulèvement des contrées polaires.
Mais, s'il est vrai que le feu central agit quelquefois par des manifestations brusques et désordonnées, par exemple, par des éruptions de volcans et par des tremblemens de terre, il n'est pas moins vrai que ce feu intérieur agit incessamment et lentement contre toute la surface interne de l'enveloppe terrestre, et qu'il la soulève , ou tend sans cesse à la soulever. Celle dernière action est incontestable ; l'œil exercé du géologue peut la saisir. Léopold de Buch a très bien démontré que le sol de la Suède se soulevait. Avant lui, l'on croyait que c'était le niveau de la mer Baliiquequi baissait. Le grand géologue prouva d'abord que la diminution du niveau de la Baltique, si elle existait , s'étendrait, suivant les lois de l'hydrostatique, à toutes les mers ou plutôt à toute la mer ; car, en réalité, il n'y en a qu'une. Il arriva ensuite, au moyen de l'observation , à la démonstration positive du soulèvement du sol suédois.
Pour expliquer le changement du climat de la Sibérie, changement qui paraît certain, il n'est donc pas besoin de recourir à la grande machine du déplacement des pôles. Il nous suffit d'appeler à notre aide l'accroissement d'altitude , accroissement déterminé lui-même par un soulèvement insensible et graduel du sol de la Sibérie.
Ainsi, destruction de la faune sibérienne par une inondation, abaissement de la température par le soulèvement du sol, tels sontles deux faits qui rendent raison, suivant moi, de Texislence d'ossemens d'animaux du Midi dans la Russie asiatique.
Trcnte-Mlxlèmc I<eçon.
Sommaire. — La vie n'a élé possible que sur le globe refroidi. — Impoilance des dcnls en paléontologie. — Physiologie des dcnls.
J'ai exposé les conjectures auxquelles a donné lieu l'existence des os d'éléphant en Sibérie. Dans celte question, aussi difficile qu'importante, nous avons vu Pallas, Buffon, Cuvier, de grands naturalistes, Laplace, un grand géomètre, se contredire les uns les autres; nous avons vu Cuvier se contredire lui-même. Dans ce conOit d'opinions, j'ai cherché à démêler la vérité ou du moins la probabilité, et je vous ai donné ce que je crois être l'explication du phénomène dont il s'agit.
Avant de quitter ce sujet, je dois dire encore un mot de l'hypothèse de ButTon.
L'auteur de VEisloire naturelle représente les éléphans et les autres animaux du midi, avant leur prétendue migration vers l'équatcur, comme vivant dans les régions polaires et y vivant sous l'influence de la chaleur propre et très élevée de la terre.
Il croyait que celte chaleur terrestre avait élé le principe de la vie des animaux, dans le premier âge du globe. Il va même jusqu'à supposer que les premiers poissons, espèces d'une autre nature que les nôtres, pensait-il, ont pu habiter une mer encore bouillante.
C'est là une grave erreur.
L'ébullition prive l'eau de toutes les particules d'air qu'elle contient. Or, les poissons, — chacun le sait aujourd'hui, — respirent uniquement l'air qui se trouve dans l'eau. Comment auraient-ils pu vivre dans une mer bouillante et par conséquent privée d'air?
Buffon cite, à l'appui de sa conjecture, une observation de Sonnerai qui aurait vu près du village de Bally (île de Luçon) des poissons nageant dans une eau courante dont la température ne s'élevait pas à moins de 67° Réaumur. Mais il faut, sans hésitation, rejeter le fait. Sonnerai s'esl trompé. Son récit même invite au doute : il avoue qu'il ne lui fut