PHYSIOLOGIE DES DENTS
oublié — le secret du développement des os, développement qui se compose de deux faiis : suraddition de lames externes et résorption de lames internes. Les expériences dont vous avez vu les résultats mettent ces deux faits en pleine lumière.
La marche de la garance dans l'ivoire nous y montre, comme dans l'os, une suraddiiion et une résorption de lames distinctes, mais non pas, comme dans l'os, une suraddition de lames externes, et une résorption de lames internes. A l'inverse de l'os, la suraddition se fait dans la dent par la face interne, et la résoi^piion se fait par la face externe.
Au fond et essentiellement, les dents croissent donc comme les os, par couches distinctes et juxtà-posées.
Les pièces suivantes, qui ont subi sur le vivant l'action de la garance, ne laissent aucun doute sur le mode d'accroissement des dents.
La première est une dent molaire d'un jeune porC, lequel a été soumis au régime de la garance pendant quinze jours. Celte dent, sciée par le milieu, présente deux couches distinctes : une interne rouge, et une externe blanche.
La couche blanche est celle qui était formée avant et la couche rouge est celle qui s'est formée pendant l'usage de la garance.
La seconde pièce est une autre dent molaire d'un jeune porc qui, après quinze jours du régime de la garance, a été remis à la nourriture ordinaire pendant vingt jours. Ici , à ne considérer que la couleur , l'ordre des couches est renversé : c'est la couche rouge , qui est l'ancienne, et qui est externe; et c'est la couche blanche, qui est la nouvelle, et l'in terne.
Suivant donc que l'animal a fini par l'usage de la garance ou parla nourriture ordinaire, la couche interne est rouge ou blanche.
EnOn , je vous montre les dents molaires de quatre autres jeunes porcs qui, après avoir été soumis au régime de la garance, ont été rendus à la nourriture ordinaire, le premier pendant un mois, le second pendant un mois et demi, le troisième pendant trois mois, le quatrième pendant six mois.
Sur ces pièces la couche rouge, l'ancienne, est toujours externe et
d'autant plus mince, dans chaque pièce, que l'animal auquel elle a appartenu a été soumis plus longtemps, après le régime de la garance, à la nourriture ordinaire : sur la dent du porc qui a été remis à la nourriture ordinaire pendant six mois, la couche rouge est d'une minceur extrême et comme prête à disparaître.
Dans les dents nous pouvons donc suivre la marche de la garance de dedans en dehors, comme dans les os nous l'avons suivie de dehors en dedans. Et de cette marche de la garance dans les dents nous devons conclure qu'à mesure qu'il se forme de nouvelles couches par la face inleme de la dent, par la face qui répond au bulbe, il en disparaît d'autres par la face externe , par celle qui répond à Vémail.
C'est le bulbe ou noyau pulpeux qui produit la dent, par une suite de transformations, comme le périoste produit l'os : le bulbe se transforme en cartilage, et ce cartilage se transforme en os.
Ainsi, Cuvier se trompait quand il voyait dans le bulbe une membrane glandulaire sécrétant des parties mortes , des strates insensibles. Le bulbe et l'ivoire sont la même matière, la même substance, les mêmes lames, là gélatineuses, ici pénétrées par le phosphate calcaire, durcies, ossifiées. Et ces lames vivent , elles reçoivent des vaisseaux et des nerfs. Enfln, et ceci ne laisse aucune place au doute, les dents, comme les os et comme tout corps organisé et vivant , paient tribut à la maladie. Qui ne sait que la carie est une maladie commune aux os et aux dents ?
Telle est, sur la nature et le mode d'accroissement des dents, la théorie expérimentale, la théorie vraie.
Vrente-septième Iieçoo.
Sommaire. — Distinction des espèces vivantes entre elles, et des espèces vivantes d'avec les espèces fossiles. — Éléplians vivans et éléplians fossiles.
Dans la dernière leçon, nous nous sommes occupés des dents. Elles appartiennent essentiellement, comme vous l'avez vu, au domaine physiologique.
ÉLÉPHANS VIVAJiS ET ÈLÉPHANS FOSSILES. 163
Nous verrons maintenant de quel secours elles sont, en paléontologie, pour 1^ distinction des espèces.
Essayons ce travail de comparaison des espèces sur le genre éléphant. Il n'en est pas dont les débris soient plus nombreux dans les couches fossilifères ni plus répandus dans les diverses parties du globe.
Il s'agit de savoir s'il y a parité ou disparité spécifique :
1° Entre les éléphans vivans ;
2° Entre les éléphans vivans d'une part et les éléphans fossiles de l'autre.
Reprenons chacune de ces deux questions.
1° Y a-t il identité d'espèce entre les éléphans vivans? Première question que nous devons nous faire ; ce n'est, en etTef, qu'après avoir rigoureusement démêlé les espèces vivantes entre elles que nous pourrons nous livrer avec sûreté à l'étude des os et des espèces fossiles.
Les anciens ont connu, sans aucun doute, les deux espèces d'éléphans, l'éléphant des Indes ou d'Asie et l'éléphant d'Afrique ou de Lybie. Alexandre trouva le premier dans l'Inde et le fit connaître à l'Europe; Pyrrhus et Annibal amenèrent le second en Italie.
Dans l'antiquité, l'homme faisait de l'éléphant l'auxiliaire de la plus terrible de ses passions : il l'employait à la guerre. Il trouva moyen de faire des deux espèces deux ennemies. Il n'est pas rare de voir, dans une bataille, les Romains se servir de l'éléphant d'Afrique, et leurs adversaires, Antiochus-le-Grand, par exemple, leur opposer l'éléphant des Indes.
Les anciens ont donc vu les deux éléphans, mais ils ne les ont pas distingués. L'on n'arrive à distinguer les espèces qu'en les comparant organe par organe, partie par partie, qu'en opposant, entre autres parlies, une dent molaire à une dent molaire ; et les anciens ne connaissaient pas cet art de comparaison détaillée.
Les modernes eux-mêmes ne soupçonnèrent jamais, jusqu'à notre siècle, qu'il pût y avoir plus d'une espèce d'éléphant. Linné, Buffon, Daubenton lui-même, l'exact et judicieux Daubenton, confondent les deux espèces.
Les premiers, Pierre Camper et Blumenbach aperçurent les caractères (lislinciifs des espèces dans les éléphans. Cuvier mit pleinement en relief ces caractères. Je les indiquerai d'une manière rapide :
Dans l'éléphant des Indes, les lames des couronnes dentaires ressemblent à des rubans étroits et très festonnés sur les bords. Dans l'éléphant d'Afrique, ces lames figurent des losanges.
Le front de l'éléphant des Indes est creusé en courbe rentrante et concave; celui de l'éléphant d'Afrique est, au contraire, un peu convexe.
Le premier a les oreilles extérieures médiocres ; dans le second, elles couvrent toute l'épaule.
Ces différences, qui sont les principales, étant bien constatées, la confusion entre les deux espèces n'est plus possible.
2» Comme nous avons trouvé deux espèces dans les éléphans vivans, la seconde question s'est compliquée et nous devons nous demander : y a-i-il identité d'espèce entre l'éléphant fossile et l'un ou l'autre des deux éléphans vivans ?
D'une part, point de difficulté : il est indubitable que l'éléphant fossile diffère de l'éléphant d'Afrique. La différence est nettement marquée par les lames des dents molaires, rubannées dans le fossile comme elles le sont dans l'éléphant des Indes, dessinées en losanges dans l'éléphant d'Afrique.
Mais l'éléphant fossile diffère-t-il de l'éléphant des Indes ? La question est plus difficile.
Nous trouvons dans les deux des lames dentaires en forme de rubans festonnés. Mais la similitude est-elle complète ? Cuvier trouva presque toujours les lames des dénis fossiles plus minces et, par conséquent, plus nombreuses dans un même espace. Il remarqua, en second lieu, que les lignes d'émail qui interceptent les coupes des lames sont plus minces et moins festonnées dans les dents fossiles que dans les autres.
Cuvier qui, dans l'examen de la question qui nous occupe, a rais tout ce qu'il avait de sagacité et de patience, Cuvier ne s'est pas borné à constater ces deux caractères différentiels.