PERMANENCE, FIXITÉ DE LESPÈCE
Mais ces espèces ont disparu par suite d'une violence extérieure. Sans cela elles se seraient perpétuées.
Il est vrai encore que les types primitifs de beaucoup d'animaux, du chien, du loup, etc., ont disparu. Mais cette disparition est due à l'influence de l'homme.
L'espèce est de soi impérissable, éternelle.
Si l'espèce est permanente, cela implique qu'elle est fixe. Buffon l'a dit en termes magnifiques : « L'empreinte de chaque être est un type dont les traits principaux sont gravés en caractères inelTaçables et permapens à jamais. »
Oui, l'espèce est fixe. Comment pourrions-nous trouver le caractère certain d'une chose qui changerait ?
L'idée de la Dxité ou de la mutabilité des espèces a été le grand champ de bataille des naturalistes philosophes.
Les partisans de la mutabilité ont précédé les partisans de la fixité. Il en est toujours ainsi : les idées saines sont celles qui arrivent les dernières.
A considérer la chose superficiellement, nous serions portés à croire que les espèces peuvent changer. Prenons le cheval : il n'y en a pas deux de semblables, pas plus qu'il n'y a deux feuilles semblables. Parmi les hommes, de même. Voyons deux frères : il y a bien un fonds de ressemblance, mais aussi il y a des différences dans la taille, dans la physionomie, dans la coloration des cheveux, etc.
Si nous comparons les différentes races entre elles, les différences seront bien plus sensibles.
Mais, lorsqu'on examine les choses de plus près, on voit que l'empreinte, le type ne change pas.
Dans l'historique de celte question, je ne remonterai pas plus hautque le milieu du xviii""= siècle.
Maillet est le premier qui s'en occupa. Il était consul de France en Egypte. Sa position lui donnait du loisir : il l'employa à observer, à penser. C'était d'ailleurs un homme d'esprit et capable.
Il tira de ses observations cette conclusion, que la terre, à une cer-
*2 SPÉCIFICATION DES ÉTUES.
laine époque, avait dû être couverte d'eau sur toute sa surface. En cela, il avait raison. Donc, disait-il, tous les animaux ont dû commencer par être des poissons.
Les eaux se retirant, les animaux ont éprouvé des métamorphoses. Les poissons qui rampaient au fond de la mer sont devenus des reptiles. Les poissons volans sont devenus des oiseaux ; leurs nageoires se sont changées en ailes, etc., etc. Maillet va jusqu'à dire que les mammifères et l'homme lui-même ont commencé par être des poissons.
Ces idées de Maillet sont exposées dans un livre publié en 1748, après sa mort, et intitulé : Telliamed; ce qui est l'anagramme de son nom (De Maillet) (1).
Voltaire s'est beaucoup moqué de \^ homme-poisson. Il n'en est pas moins vrai que Maillet a eu le mérite, par ses bizarreries mêmes, d'éveiller l'attention sur un sujet aussi important.
Robinet vint ensuite. Son livre, publié en 1768, est intitulé : Essais de la Nature qui apprend à faire Chonime.
Robinet, comme toute une classe de philosophes, BufTon, entr'aulres, personnifie la Nature.
Suivant lui, la Nature a commencé par créer des vers, puis des insectes, des scarabées. Plus tard, elle a osé davantage et a fait le crustacé. Elle a placé en dedans les pattes du crustacé et en a fait des vertèbres : de là le serpent. Après le serpeni, est venu le lézard. Les pattes de devant du lézard se sont transformées en ailes et ont produit l'oiseau. De progrès en progrès, la Nature a formé les quadrupèdes, les quadrumanes et enfin l'homme.
Il est inutile de faire sentir le ridicule de ces idées. Mais on reste
(1) Maillet faisait bon marclié de ses rêveries et semblait en rire le premier. Il dédie son livre à Cyrano de Bergerac ou plutôt à son ombre (cet autre fou était mort en 1655). « C'est à vous, illustre Cyrano, que j'adresse mon ouvrage , dit Maillet. Puis-je choisir un plus digue protecteur de toutes les folies qu'il renferme ? » On sait que Cyrano est l'auteur d'une Histoire comique des états et empires de la lune, histoire pleine d'extravagances.
PERMANENCE, FIXITÉ DE l'eSPÈCE. 13
confondu lorsque Ton voit, dans noire siècle , des hommes de génie reproduire des idées tout aussi absurdes.
M. de Lamarck, par exemple, était, sans contredit, un homme de génie. Il n'en est pas moins tombé dans l'absurde sur ce sujet.
Il tire tous les animaux de la monade. De la monade, il passe au polype. Au moyen des habitudes, le polype se donne toutes les formes qu'il veut :
Il y a des oiseaux à jambes courtes et des oiseaux à jambes longues. Le martinet les a très courles, c'est parcequ'il s'est plus appliqué à voler qu'à marcher. Au contraire, les oiseaux de rivage, les échâssiers, les ont très longues parcequ'ils ont plus marché que volé.
La girafe n'ayant pas voulu paître par terre , mais se nourrir des feuilles des arbres, son cou s'est démesurément allongé.
Enfln des auteurs plus récens ont prétendu que les différentes espèces ne sont que les différens âges d'un même animal, d'un animal supérieur, de l'homme. Vous reconnaissez ici la théorie des arrêts de développement.
Cette théorie veut qu'un animal supérieur passe par tous les degrés inférieurs. L'homme est d'abord un ver, puis un poisson; il ne devient animal supérieui-, animal de son rang, qu'après une série de mutations et d'évolutions.
Les auteurs de celte théorie ne nous disent pas cela tout crûment, comme Robinet ou Lamarck; ils se servent de termes abstraits, et pour ceux qui ne vont pas au-delà des mots, leur théorie ne paraît pas aussi absurde.
Je viens d'exposer le côté fabuleux de la question. Voyons-en le côté historique.
Les partisans de la mutabilité des espèces n'ont pour eux aucun fait. S'ils en avaient jamais eu un seul , ils n'auraient pas manqué de le crier sur les toits.
Le fait vrai, c'est qu'aucune espèce n'a changé.
Pour la flxiié des espèces, les faits surabondent. On a rapporté d'Egypte beaucoup de momies d'hommes et d'ibis. L'ibis du temps des
Pharaons est exaclement le même que celui de nos jours. L'espèce humaine est également la même depuis trois mille ans. On a aussi trouvé des momies de crocodiles, de chiens, de bœufs. Nulle différence entre ces momies et nos animaux.
On me dira que ce ne sont là que des faits particuliers. Je répondrai qu'il en est de même pour le règne animal entier.
11 y a eu, dans l'antiquité, un homme capable de produire un ouvrage admirable, exact, vrai, un ouvrage de science et de faits. Dans son histoire naturelle, Aristote a connu tout le règne animal, depuis les orties de mer qu'il décrit très bien jusqu'aux animaux supérieurs. Cuvier a pu dire que l'histoire de l'éléphant est plus exacte dans Aristote que dans Buffon.
Ainsi, l'éléphant est si bien resté le même, qu'avant Cuvier, pour en trouver une bonne description, il fallait la demander à Aristote.
Ce n'est pas tout : Aristote a rapporté le règne animal à neuf formes générales ou principales : les quadrupèdes vivipares et ovipares (ou les mammifères et les reptiles), les oiseaux, les poissons, les mollusques (ce mol est de lui), etc.
De la lecture d'Aristole il ressort ce fait, que non seulement aucune espèce n'a changé individuellement, mais que tout le règne animal est resté le même.
La fixité de l'espèce est, de toute l'histoire naturelle, le fait le plus important et le plus complètement démontré.
Quatrième Iieçon.
Sommaire. — Causes qui pourraient amener la mutabilité de l'espèce : 1° développement insensible des êtres organisés ; 2o révolutions du globe ; 3o croisement des espèces. — L'espèce reste fixe.
Je crois avoir prouvé la fixité de l'espèce. Je reviens sur cette question : elle est trop importante pour ne pas être épuisée.
CAUSES. QUI POURRAIENT FAIRE CHANGER l'eSPÈCE. 15
Les causes qui pourraient faire changer les espèces sont de deux sortes : extrinsèques ou intrinsèques.
Les causes extrinsèques peuvent elles-mêmes se diviser en causes lentes et en causes violentes.
Voyons les causes lentes : j'appelle ainsi toutes celles qui, agissant d'une manière insensible et continue, amènent un changement notable au bout d'un certain temps. Nous ne pouvons saisir l'accroissement d'une plante, d'un animal, et cependant il se fait. La fleur, qui était fermée, s'est ouverte; l'animal s'est développé. Les choses vont si loin que, quelquefois, l'on a peine à reconnaître le petit dans l'adulte. Il a fallu toute la sagacité de Cuvier pour retrouver le pongo dans le même animal que l'orang-outang. On peut citer encore les métamorphoses des insectes ; je déûerais qui que ce fût, s'il ne le savait d'ailleurs, de reconnaître dans la mouche le ver de la viande.
Telles sont les causes lentes. Elles ne font pas varier l'espèce; et pourtant, s'il y avait une tendance à changer, celte force secrète du développement qui change un ver en mouche , une chenille en papillon , lui viendrait admirablement en aide.
Passons aux causes violentes, c'est-à-dire aux révolutions du globe.
Elles n'ont influé en aucune manière sur la flxité de l'espèce.
On faisait cette objection à Cuvier : Qui vous dit que nos espèces actuelles ne sont pas une modification, une dégénéraiion des espèces fossiles ?
Mais, s'il en eût été ainsi, répondait Cuvier, les modifications auraient été graduées; il y aurait eu une série de nuances entre les animaux fossiles et nos animaux actuels; et nous trouverions les traces de ces modiûcations graduées dans les entrailles de la terre. Cependant on ne les y trouve pas.
Je vais plus loin et je dis : Ou les espèces fossiles sont essentiellement distinctes des espèces vivantes; et dans ce cas, nos espèces sont évidemment nouvelles. Ou bien les caractères rapprochent tellement les animaux fossiles des animaux actuels, qu'il est impossible de les distinguer.
Le mammouih esl-il d'une espèce différente de l'éléphant des Indes? M. Cuvier disait oui, et M. de Blainville disait non.
Admettons que ce soit M. Cuvier qui ait raison : le mammouth et l'éléphant seront deux espèces distinctes. L'une ne se sera donc pas transformée en l'autre. Admettons, au contraire, que la raison soit du côté de M. de Blainville :1e mammouth et l'éléphant serontdela même espèce, et l'argument est encore plus fort : les révolutions du globe n'auront amené aucun changement dans l'espèce. Encore une fois, l'espèce est donc fixe.
Ainsi nous voyons que les causes extrinsèques, qu'elles soient lentes ou violentes, ne peuvent amener la transformation de l'espèce, puisqu'elles ne l'ont pas amenée. C'est le fait qui parle.
Examinons maintenant les causes intrinsèques de mutabilité. La principale de ces causes est dans le croisement des espèces.
Or, jamais le croisement des espèces n'a donné d'espèce intermédiahe.
Nous savons déjà qu'il n'y a qu'un petit nombre d'espèces qui puissent se mêler et produire; et encore, pour ce petit nombre, la fécondité estelle bornée.
Il y a des espèces très voisines qui n'ont même pas cette fécondité bornée. J'ai cité pour exemple le chien et le renard.
Dans le squelette de ces deux animaux, il n'y a aucune différence : le crâne et surtout les dents sont les mêmes. Quel est donc le caractère qui les distingue et qui les empêche de produire ensemble ? Je crois l'avoir trouvé : le chien a une pupille qui offre une sorte de disque, tandis que l'œil du renard se ferme en ligne verticale : dernière particularité qui est propre à tous les animaux nocturnes. C'est là un caractère très important, il touche à l'instinct et sépare nettement le renard, animal nocturne, du chien, animal diurne.
Puisque les espèces très voisines ne peuvent produire ensemble, à plus forte raison les espèces éloignées ne le peuvent-elles pas.
On a prétendu que le taureau produit avec la jument; on donnait à ce produit fabuleux le nom de jumart. A priori , le fait peut être dit
l'espèce reste fixe. 17 impossible : le cheval est un animal à estomac simple , et le taureau un animal ruminant, un animal à estomac multiple.
La vérité est qu'il n'y a jamais eu de jumart. Bourgelat, le fondateur de la science vétérinaire en France, s'est trompé sur ce point. Il a décrit le jumart, mais sur ouï-dire. Un de mes auditeurs, agronome distingué, a tenté bien des fois l'expérience : il a pu obtenir soit entre le taureau et la jument, soit entre le cheval et la vache, une union physique, mais jamais un produit.
Je passe aux espèces peu nombreuses qui peuvent produire ensemble. J'ai déjà parlé de ces espèces quand il s'est agi de déterminer le genre. Je reviens sur ce sujet.
Les espèces du chien et du loup sont fécondes enir'elles. Buffon a fait, sur les limites de celte fécondité, des expériences tout à fait méthodiques. Il n'a jamais pu dépasser la troisième génération. Je l'ai déjà dit, et j'ai parlé également des expériences concordantes répétées par Frédéric Cuvier et par moi.
Un de mes auditeurs a bien voulu me faire, à ce sujet, une communication : il pense que, dans l'Amérique du Mord , qu'il a longtemps habitée, se trouve une variété de loup blanc qui a, avec le chien , la fécondité continue. Je ne puis admettre le fait.
Est-on bien sûr, d'abord, que ce loup blanc n'est pas un chien redevenu sauvage, un chien de la lignée de ceux que les premiers navigateurs lâchèrent en grand nombre dans les plaines et dans les forêts du Nouveau-Monde , et qui , ainsi abandonnés , revinrent à l'état de nature ? Mais, j'admets qu'il s'agisse d'un loup. Comment la fécondité continue a-t-elle pu être constatée ? Que d'attention, que de précautions il faut, en physiologie, pour dégager un fait simple de toutes les circonstances accidentelles ou étrangères! Je dirai qu'il y a fécondité continue, si l'on me prouve que la génération est toujours restée circonscrite entre les métis, sans qu'un animal de l'une ou de l'autre espèce, un chien ou un loup, y ait jamais intervenu.
Nous savons, en effet, que la stérilité du métis n'est pas absolue. Ainsi, la mule ne reproduit pas avec le mulet ; si elle reproduisait,
et si le fait se répétait toujours entre mule et mulet, pendant plusieurs générations, je dirais : il y a fécondité continue. Or, l'expérience nous prouve que, généralement, la fécondité est bornée à une génération entre les espèces de l'âne et du cheval.
Mais la mule, stérile avec le mulet , peut devenir féconde soit avec l'âne, soit avec le cheval. El dans ce cas, la chaîne est rompue. L'espèce, le type va reparaître bientôt; il reparaît après quatre générations. Nous rentrons dans la fécondité continue entre animaux de la même espèce.
Les espèces du chien et du chacal sont fécondes entr'elles. On peut même se demander quel est le caractère qui différencie ces deux espèces et les empêche d'avoir la fécondité continue. Entre le chacal et le chien, il n'existe aucune différence ni extérieure, ni dans le squelette. La forme de la pupille est la même, l'instinct est le même ; tous les deux se creusent des terriers (j'entends toujours le chien à l'état de nature). Il faut chercher plus profondément la différence qui sépare ces deux animaux; elle est, pour ainsi dire, psychique : c'est que le chien est éminemment perfectible, son intelligence se modèle , se gradue sur celle de son maître. Je ne pense pas que le chacal puisse jamais nous présenter rien de semblable.
Quels sont les autres animaux qui peuvent produire entr'eux des métis (1) ?
On n'a pas fait, sur ce sujet, assez d'expériences. Nous savons que le zèbre peut produire avec le cheval ou l'âne. Je suis convaincu que tous les solipèdes pourraient le faire aussi. Il peut naître un métis de l'union de la brebis et du bouc, ou de l'union du bélier et de la chèvre. Parmi les oiseaux, le serin peut produire avec le chardonneret ; le faisan avec la poule; on a obtenu un produit de l'union du coq avec la pintade.
Assurément, si la fécondité continue pouvait appartenir à ces produits, nous en aurions des exemples. Depuis des siècles, on obtient le
(1) Je préfère le mot métis au mot mulet. Je prouverai que le métis est composé moitié d'une espèce et moitié d'une autre ; c'est un animal, pour ainsi dire, mi-parti. Le mot métis a donc un sens pliysiologique.