PARALLÈLE ENTRE LES ÊTRES VIVANTS ET LES CORPS BRUTS
(Suite. )
Messieurs,
La question de la génération spontanée a été examinée dans la leçon précédente par rapport aux animalcules infusoires et à quelques végétaux; nous devons encore l'examiner relativement aux eniozoaires.
Ï" a-t-Sl génération spontanée d'entozoaircs ?
Ici , Messieurs , plus de doutes. Non-seulement il y a impossibilité d'expliquer autrement que par génération spontanée l'existence du plus grand nombre des entozoaires , mais on a véritablement pris la nature sur le fait : on a vu naître des iœnias et d'autres cestoïdes; le fait a été communiqué cette année à l'Institut. Mais il faut entrer méthodiquement dans cette discussion.
Pour cela, j'examinerai séparément l'origine des entozoaires contenus dans le tube digestif, et celle des entozoaires qu'on rencontre dans le parenchyme même des organes ou dans des cavités closes de toutes parts.
Soient donc quelques entozoaires contenus dans le tube digestif d'un individu de notre espèce. Celui-ci n'aura pu les acquérir que de l'une des quatre manières suivantes : 1° 11 a reçu de ses parents les œufs de ces eniozoaires , ou bien 2° il a reçu les animaux eux-mêmes tout formés, ou bien 3° il a reçu leurs œufs du dehors, ou bien enfin, 4° ils sont le produit d'une génération spontanée.
1° Si les œufs ont été transmis des parents à l'enfant, ils pour-
ront venir du père ou de la mère. Si l'on veut faire la supposition qu'ils viennent du père, il faut admettre que celui-ci avait les mêmes vers ; que les œufs de ces vers ont été absorbés dans l'intestin , transportés dans la circulation , et qu'associés au sperme ou même à l'animalcule spermalique , ils sont allés s'établir et se développer dans l'ovule fécondé! Cela dépasse toute vraisemblance. Si l'on veut les faire venir de la mère, il faut encore les faire absorber dans l'intestin de celle-ci, les envoyer dans l'utérus par la circulation maternelle , les faire absorber dans le placenta par les radicules de la veine ombilicale (car il n'y a pas communication directe entre les circulations fœtale et maternelle) , les conduire dans la circulation fœtale, et les faire déposer dans l'intestin de l'embryon, par une sorte de sécrétion apparemment? Cela n'est guère moins invraisemblable que la supposition relative au père. Mais je dis qu'il y a plus qu'invraisemblance, il y a impossibilité; car, en admettant même que l'absorption prenne des corps solides, plusieurs œufs d'eutozoaires sont trop gros pour entrer par cette voie dans la circulation, et les capillaires d'un animal à sang chaud seraient trop étroits pour leur livrer passage.
Je pourrais dire, Messieurs, que déjà la question est jugée ; car on a vu des entozoaires dans le corps de fœtus qui n'avaient pas encore quitté le sein de leur mère. Or, ces fœtus n'avaient pu en recevoir les œufs avec les aliments ou l'air, et puisque les parents n'y étaient pour rien, il n'y avait d'autre origine possible, pour ces entozoaires, que la génération spontanée. Ajoutons que rarement on porte des entozoaires à l'époque de la vie où l'on procrée , et que si la génération était le mode de transmission des vers,' il faudrait admettre que les vingt-trois espèces qui vivent chez' l'homme étaient contenues dans le corps de nos premiers parents. Et ce qui compliquerait singulièrement le problème , c'est qu'on trouve des entozoaires inclus dans d'autres entozoaires. Ainsi , Siebold, cité par Burdach, a disséqué un oiseau qui portait un monoi tome contenant un œuf où déjà était apparent un jeune monostome dont le corps recélait un distome.
2° Voyons maintenant si les entozoaires s'introduisent du
dehors dans le tube digestif. Celte supposition ne supporte pas le moindre examen pour l'homme et la plupart des mammifères. Les entozoaires ne vivent pas hors du corps des animaux; chaque espèce a en quelque sorte les siens , et il n'en est que trèspeu qui soient communs à plusieurs genres d'animaux à sang chaud. Ceux des carnivores diffèrent de ceux des herbivores : ainsi, en admettant qu'un loup ait dévoré les intestins d'un agneau, et avec ces intestins des entozoaires vivants, ceux-ci perdraient la vie dans le tube digestif du Carnivore. Quelques poissons peuvent recevoir de cette manière les vers d'autres poissons; mais il n'y a pas même lieu de poser la question pour l'homme.
3° Il reste donc à examiner si les entozoaires se propagent par des œufs qui passeraient d'un animal à un autre.
La chose n'est pas impossible pour' les taenias, dont les anneaux renferment une innombrable quantité d'œufs très-petits et très-résistants. Ces œufs, expulsés avec le résidu de la digestion, pourront s'attacher à quelques végétaux alibiles et être transportés avec eux dans le tube alimentaire d'un autre individu, et l'on pourrait supposer que telle est la cause de l'endémie du taenia dans certaines localités. Mais c'est précisément la famille des taenias, ou cestoïdes, qui a donné lieu de constater de visu le procédé de la génération spontanée.
Quant aux entozoaires qui résident dans l'épaisseur même des tissus, si on veut expliquer leur propagation par des œufs d'un individu à un autre, il faut admettre que ces œufs circulent avec le sang, qu'ils sont excrétés, expulsés du corps, absorbés par un autre individu et portés de nouveau par la circulation dans l'organe ou le tissu qui convient à leur développement. Tout cela est bien peu satisfaisant. Je ne veux pas nier la possibilité quelles œufs d'entozoaires circulent dans les voies vasculaires. On sait, depuis Swammerdam , que les grenouilles ont un entozoaire dans leurs poumons , Vascaris nigrovenosus. Or, M. Giuge a découvert l'ovaire de ces parasites, et a aperçu' leurs œufs dans les poumons de grenouille; M. Valentin a vu circuler ces œufs avec le sang, et M. Gruby, ayant injecté ces
ovules dans les vaisseaux, les a vus s'arrêter dans les capillaires, notamment ceux du poumon , et s'y développer. Mais je vous prie de remarquer, Messieurs, que ces parasites et leurs vers ont précisément pour domicile l'intérieur des vaisseaux , et que dès lors ils ne prouvent pas plus la possibilité que des œufs soient absorbés ou expulsés par sécrétion que ne le prouvent les vers qui circulent avec le sang du chien.
M. Owen a décrit en 1835 un parasite, le Iricliina spiralis , qui se trouve quelquefois par myriades dans les muscles de l'homme, et qui a depuis été l'objet d'un travail du docteur Watson et d'un mémoire de Bischoff. Le docteur Hœring a vu, entre la conjonctive et la sclérotique d'un enfant, un cyslicerque celluleux muni de ses quatre suçoirs et de sa double couronne de crochets. Dans ces cas et dans ceux qui leur ressemblent , je doute qu'il y ait eu transport d'œufs d'un individu à un autre.
On n'avait apporté, jusqu'à ces derniers temps , à l'appui de la génération spontanée, que des preuves en quelque sorte négatives. C'était par exclusion, et faute de pouvoir démontrer chez certaines espèces le procédé ordinaire de la reproduction, qu'on acceptait rhétérogénie. Mais les faits communiqués cette aimée à l'Académie des sciences par M. Gros, de Moscou , établissent positivement que des animaux peuvent naître sans le concours de parents. A l'endroit où l'intestin sort de l'estomac des sépias , il se détache un appendice dans lequel M. Gros a vu apparaître des vésicules qui grossissent jusqu'à atteindre un diamètre de 0mm,l*2 ; puis on y voit apparaître un embryon qui se meut, et qui , rompant enfin son enveloppe, se trouve être le plus souvent un taenia; et quelquefois un cesloïde d'espèce différente. Il arrive aussi que ces vésicules donnent naissance à des distomes; et ce qui n'est pas moins digne d'intérêt, c'est que ces vésicules, avant de contenir l'embryon , recèlent une autre vésieufê qui accomplit les phases de la vésicule germinative, comme si la nature reproduisait dans la génération spontanée les mêmes modes de formation que dans la génération par des parents.
Revenant maintenant à la comparaison des corps bruis avec les êtres vivants sous le point de vue de leur origine, nous di-
rons que , si la génération spontanée semble rapprocher les uns des autres sous le point de vue de leur mode d'origine, il y a cependant à alléguer, en faveur d'une différence, que les générations spontanées n'ont lieu qu'aux dépens de matières organiques, là surtout où ces matières sont abondantes, comme au sein d'autres êtres vivants. Les entozoaires se voient surtout chez les enfants, qui introduisent plus d'aliments dans leur tube digestif qu'ils n'en peuvent digérer, et dans les espèces animales où la vie nutritive l'emporte de beaucoup sur la vie de relation. Les entozoaires existent par milliers dans les moules et différents poissons.
Après avoir étudié comparativement le mode d'origine dans les êtres vivants et les corps bruts, il faut voir encore comment ils se conservent , quels changements ils éprouvent pendant leur durée et comment ils finissent. Ce sujet a été bien traité par Lamarck, et mieux encore par M. Adelon, auquel je ferai quelques emprunts ; mais , ici encore, Stahl avait devancé les physiologistes modernes.
Les moyens et les conditions de la conservation ne sont pas les mêmes dans les êtres organisés et les corps inertes.
La cause de la conservation dans le minéral , c'est la persistance des actions d'affinité qui l'ont formé et la cohésion qui réunit ses molécules intégrantes.
Le mode de conservation de l'être organisé est bien autrement complexe. Rappelez-vous , Messieurs , ce que je vous ai dit à propos des conditions de la vie ( voir p. 20 ). Vous savez que l'homme ne peut vivre qu'à la condition de recevoir des aliments , de respirer l'air atmosphérique , de jouir d'une certaine température , de se débarrasser, par les sécrétions, du résidu de la nutrition, etc.
On pourrait dire que l'être vivant , faisant passer incessamment de nouvelles substances au travers de l'agrégat qui le constitue, ne conserve que sa forme et non sa matière composante ; il est toujours lai avec des substances différentes, tandis que le minéral ne peut continuer d'exister qu'en conservant la matière qui le compose, autrement il ne serait plus lui.
10 * l'UOLJÉUOMÈNliS
Ainsi , tandis que le minéral n'a besoin de rien autour de lui et se trouve mieux de l'absence de tout modificateur, l'être organisé met sans cesse à contribution le monde extérieur et lui emprunte les moyens de sa conservation.
Quant aux changements pendant la durée de l'existence, le minéral peut n'en éprouver aucun ; c'est là même le cas ordinaire , car pour lui le changement , c'est presque toujours le passage à un autre état.
L'être organisé , au contraire, parcourt les périodes connues sous le nom d'âges. Sa forme , simple d'abord , ainsi que sa texture , offre des complications successives et quelquefois même des métamorphoses. Il arrive ainsi jusqu'à un développement complet ; après quoi commence une période décroissante, car il n'y a pas pour lui d'époque stationnaire.
La phrase si souvent répétée après Linné : Mineralia crescunt, vegetabllia crescunt et vivant, animalia crescunt, vivant et sentiunl , a pu faire penser que la croissance était un caractère commun aux minéraux et aux êtres vivants. 11 paraît effectivement que la croyance à une sorte de végétation des pierres s'était assez généralement répandue au temps de Hallcr, puisqu'il a pris la peine de la réfuter dans un autre ouvrage que ses Elemenia pliysiologiœ.
Les cas où un solide grossit par la précipitation dé nouvelles molécules tenues en dissolulion ou en suspension dans un liquide sont presque les seuls où les minéraux s'accroissent , mais alors l'accroissement ne ressemble pas à celui des êtres organisés. Cet accroissement se fait par juxtaposition dans le minéral, tandis qu'il s'opère par iniussusception dans les corps vivants. C'est molécule à molécule et dans l'intimité des tissus que se fait le travail nutritif.
La fin n'est ni nécessaire ni spontanée dans les minéraux; elle est amenée par des circonstances extérieures , comme le calorique qui dissocie leurs éléments ou les fait entrer dans de nouvelles combinaisons , l'eau qui les désagrège ou les dissout, les agents chimiques qui les attaquent.
La fin est nécessaire et spontanée dans les êtres vivants ; elle
ÈTIIES VIVANTS ET COUPS BttUTS. 105
est le résultat du mouvement intérieur qui les entretient et les consume tout à la fois. C'est la vie qui engendre la mort. La recherche de la cause de cette caducité des organismes et des circonstances qui amènent plus tôt ou plus tard, suivant les espèces, le terme de l'existence , est bien digne des méditations du physiologiste. Nous nous en occuperons lorsque nous traiterons des âges et de la mort.
Ç, Des forces motrices dans les corps lirnts et les étires organisas (1).
Je viens à l'examen du dernier point , savoir, si les corps organisés et les corps bruts obéissent aux mêmes forces. C'est une des plus grandes questions de la philosophie naturelle; il faut, pour l'aborder, dire en premier lieu ce qu'on entend par forces.
Messieurs , c'est une expression bien fréquemment employée dans le langage des sciences. Voyez , en effet : si un corps tombe, on dit qu'il est entraîné par la force de la pesanteur; si deux corps frottés préalablement s'attirent ou se repoussent, c'est à la force électrique qu'on en appelle; si un liquide chauffé se vaporise, on en trouve la cause dans la force expansive du calorique.
Comment a-t-on été conduit A employer ce langage? Le voici :
Après avoir étudié les faits particuliers d'un certain ordre, les physiciens ont vu qu'on pouvait les rapporter à des faits plus généraux, et ceux-ci à un fait plus général encore, fait principe qui contient tous les autres, fait au delà duquel on ne peut pas remonter expérimentalement. Eh bien, ce fait prin-
(1) Apres y avoir mûrement réfléchi , je me suis décidé à mettre ici plutôt qu'a la fin de l'ouvrage, celte partie philosophique , qui me permettra d'exposer comment j'entends analyser les phénomènes de la vie. J'ai vou'u dès le début de ces leçons, mettre aux mains des étudianls le fil qui les guidera dans le cours de leurs études physiologiques.
cipe, ou l'a désigné par un nom, attraction , par exemple, calorique, électricité.
Jusqu'ici nous ne voyons pas paraître l'idée d'une force ; mais suivez bien ceci. Il y a dans l'esprit humain une disposition irrésistible : c'est Y instinct de causalité, ou principe de causalité, pour employer le langage du kantisme. Cette loi de la rai-son pure, comme ils disent encore, fait que nous attribuons ton; les phénomènes dont nous sommes témoins à une cause, à une Force motrice. Quand bien même nous n'apporterions pas celte disposition de l'esprit en naissant , nous ne manquerions pas de l'acquérir par l'expérience , car il y a des milliers de phénomènes dont nous constatons la cause ( la cause secondaire, au moins). C'est cette disposition de notre esprit qui a rendu pour nous les mots gravitation , électricité, synonymes de force de la pesanteur, force électrique. Nous ne connaissons pas de cause à la gravitation, puisque c'est le fait le plus général auquel nous remontions ; mais nous supposons qu'il y eu a une , comme pour les autres phénomènes dont nous sommes témoins tous les jours.
Ceci posé, il y a deux manières d'envisager les forces ou causes premières. Les uns pensent que, la matière étant inerte par ellemême , ces forces sont quelque chose de très-réel , donnant le mouvement aux corps et en différant objectivement. Pour d'autres qui croient à l'activité de la matière , le mot force indique tout simplement une qualité, une manière d'être de cette matière, une propriété ayant son fondement dans la nature même du corps. Ils allèguent que jamais Newton , ni les physiciens qui l'ont suivi, n'ont voulu dire, lorsqu'ils ont donné le nom de gravitation à la cause de la pesanteur, que cette gravitation fût quelque chose existant par soi-même et différant objectivement dé !a matière pesante, quelque chose qui ne fit qu'y adhérer; mais ils la considèrent comme une qualité ayant son fondement dans la nature même du corps.
Je u'ai pas besoin de vous dire sous quel drapeau je suis enrôlé. Du reste, vous allez voir que dans l'une comme dans l'autre hypothèse, on peut supposer ou que les forces sont les
ÊTRES \I\AXTS BT COUL-S BttUTS. 107
mêmes dans les corps inertes et dans les corps vivants , ou bien qu'elles sont différentes. C'est précisément là 1 objet de notre reclic relie
Pour arriver à notre but, je vais passer rapidement en revue les principales opinions émises sur le principe de la vie , et pour cela je vais les diviser en trois groupes, sans égard pour la chronologie. Notez que c'est une revue très-sommaire, plusieurs points devant être développés dans d'autres parties de ce cours.
1° Il y a une série de théories où , la masse du corps étant considérée comme inerte, on y introduit un principe animateur dont le uom change suivant les inventeurs.
2° Dan; d'autres doctrines , on cherche à expliquer la vie par les lois de la chimie, de la mécanique ou de l'électricité.
3° D'autres physiologistes , enfin , reconnaissent aux êtres vivants des propriétés , ou forces spéciales , qu'ils appellent propriétés vitales, force vitale.
1° Voyons les théories a ppar tenant au premier groupe. Dans toutes, la masse da corps est inerte ou à peu près inerte , mais elle recèle un principe animateur. Nous rencontrons ici X ancien animisme, le naturisme d'Hippocrate, le système de Paracelse, celui de Fan Helmonl, et X animisme de Slah/.
Ancien animisme.
lin vers bien souvent cité d'un célèbre poëte latin résume l'opinion d'une partie de l'antiquité sur le principe delà vie et le système de l'univers :
Mens agitât molem et magno se corpori miscet.
Le monde est vivifié par une âme généralement répandue , et dont une parcelle donne la vie à l'homme , aux animaux et aux plantes. Celte pensée , les poètes et les orateurs romains l'avaient empruntée à d'anciens philosophes qui avaient déjà comparé l'homme à l'univers , le microcosme au macrocosme. Il est évident que dans celle doctiine on reconnaissait un même principe d'activité pour tous les corps de la nature , et par conséquent des forces motrices , identiques pour les êtres vivants et les corps
lV? PMOLÉGOMÈNES.
bruts. Si ce n'est pourtant que quelques anciens ne se contentèrent pas d'une seule âme; à Platon , à Àristole , il en faut trois. Aussi , comme le dit l'auteur de l'article Animisme du Dictionnaire en 30 volumes, avec trois Ames il n'y a plus rien d'obscur en physiologie. Si une plante végète, c'est qu'elle a une âme végétative; si un animal végète et sent , c'est qu'il a deux âmes; si l'homme, enfin, est intelligent et raisonnable, il doit ce privilège aune troisième âme, plus noble et plus pure que les deux autres!
Naturisme.
Le rôle que d'autres faisaient jouer à l'âme, Hippocrate l'attribue à la nature. La nature, dit Hippocrate , est le médecin des maladies; la nature trouve par elle-même les voies et les moyens , non par intelligence... Et plus loin, la nature sans instruction et sans savoir fait ce qui convient. 11 dit encore : Dans l'intérieur, est un agent inconnu qui travaille pour le tout et pour les parties.
Sans doute , Messieurs , une sagesse infinie se révèle dans tous les actes de nos fonctions ; mais le langage que nous venons d'emprunter au père de la médecine a pourtant le tort de nous présenter les phénomènes de l'organisme , tant en santé qu'en maladie, comme le produit d'unétrequi travaillerait au dedansde nous. Robert Boyle disait qu'une telle doctrine n'était pas orthodoxe , et qu'admettre une semblable divinité dans le corps, c'était agir à la manière des païens , qui plaçaient des naïades ou des nymphes aux fontaines pour faire écouler les eaux , et des dryades aux chênes pour les faire croître.
Système de Paracelse.
Au xviR siècle, un enthousiaste illuminé prétendit expliquer les fonctions de la vie par les secrets de l'art cabalistique. Paracelse attribue aux astres une action directe sur le corps; chaque astre correspond à un de nos organes et agit sur lui : le soleil sur le cœur, la lune sur le cerveau, et Vénus sur les organes génitaux. Nous ne nous arrêterons pas aux rêveries de cet effronté
charlatan, qui , nommé en 1526 professeur à l'université de Baie, commença par brûler publiquement les ouvrages d'Avicenne et de Galien, disant que les cordons de ses souliers en savaient plus que tous les écrivains réunis !
Système de Van Helmont.
Nous allons voir maintenant, avec Van Helmont, le principe supposé de la vie prendre un autre nom que celui d'âme et se personnifier sous le nom â'arc/iée, mot que Paracelse avait déjà employé. Cette puissance siège à l'orifice cardiaque de l'estomac : là elle préside directement à la digestion ; par ses ordres, le suc gastrique dissout les aliments, et le portier de l'estomac, le pylore, autre dignitaire de l'organisme, ouvre ou ferme l'ouverture à laquelle il est préposé.
A l'aide d'un ferment (car Van Helmont mêlait des idées chimiques à ses idées spiritualistes , comme Paracelse les avait associées à ses doctrines cabalistiques), l'archée peut organiser la matière directement et sans le secours d'un œuf. L'archée et le pylore forment une sorte de chmmvirat, quia des archées subalternes dans chacun des viscères, au foie, aux intestins, aux reins , à la matrice ; ces archées sont sous la dépendance de l'archée principale et tenues d'exécuter ses ordres. Mais l'obéissance n'est pas toujours complète : de là des désordres dans l'économie. La plupart des maladies naissent des affections de l'archée, de sa colère, de ses frayeurs, et aussi de ses erreurs, etc.
Je ne voudrais pas, Messieurs, que Van Helmont fût abaissé par vous au rang de Paracelse. Sous cette fiction d'archées répandues dans les différents viscères, on trouve l'idée du consensus qui existe véritablement entre les diverses parties de l'organisme, et de la réaction qu'elles exercent par la sympathie les unes sur les autres.
Animisme de Stalil.
Enfin, Messieurs, à une époque plus moderne, nous retrouvons l'àmc dans la célèbre doctrine de Stahl. Stahl, élevé
110 iMio».ùf.ovii:\i:s.
dans les principes des chémialres, s'étonnait de ce que les humeurs, malgré leur altérabilité , fussent cependant si rarement décomposées; de ce que les sels introduits dans le corps n'y causaient point les accidents que la doctrine chimique faisait redouter; d'une autre part, il ne pouvait expliquer par les lois de la mécanique les troubles extraordinaires et subits que les passions déterminent clans l'économie. Il se décida alors a rompre complètement avec les applications de la chimie et de la physique à la vie, et essaya de reconstruire l'édifice médical sur de nouvelles bases. Stahl établit, comme je vous l'ai dit , un parallèle enlre les corps vivants et les corps inertes , et signala le premier les différences capitales qui existent entre ces deux ordres de corps.
L'inertie de la matière forme la base du stahlianisme: l'organisation n'est rien sans l'âme. Cependant le corps est nécessaire à l'àme, car celle-ci ne peut connaître qu'à l'aide des organes des sens, ne peut faire exécuter ses volontés qu'à l'aide des muscles : le corps est donc créé pour l'àme. Mais , pour se prêter aux actes variés que ses fonctions exigent, ce corps devait avoir une composition assez flexible, assez molle; des liquides devaient y être unis aux solides : partant ce corps est très-putrescible. Il fallait donc un moyen conservateur : c'est le jeu des fonctions. C'est-à-dire que tous les actes dont nous sommes témoins et qui constituent la vie : la circulation , la digestion , les sécrétions , la nutrition, etc., sont établis , dirigés par l'âme, afin de conserver intact son instrument , le corps , à l'aide duquel l'âme se met en rapport avec le monde extérieur. Ainsi le plus grand nombre des fonctions sont destinées à empêcher la putréfaction du corps.
Avec de semblables idées, Stahl professait le plus profond mépris pour les chémialres et les iatromécaniciens , dont je vous parlerai bientôt ; il n'était pas plus révérencieux à l'égard des anatomistes.
Avoir proclamé que tous les mouvements du corps étaient le résultat d'une détermination de l'âme, c'était reconnaître que tous les mouvements devaient être volontaires. Or, les antagonistes de Stahl objectaient qu'un grand nombre de ces mou-
ÈTItES VIVANTS ET CORPS BRUTS. 111
vcmenls , et notamment ceux du cœur, avaient lieu sans que le moi en eût la conscience. Je vous dirai dans un autre temps ce que les stahliens répondaient à cet argument.
Telles sont donc les théories où , dans le corps supposé inerte, on met un principe animateur.
2° Nous allons rétrograder maintenant et voir des tentatives d'explication de la vie par les forces de la physique générale.
«L'idée de rapporter les phénomènes des corps organisés au^ lois de la physique générale a été, dit Buffon, le pas le plus hardi qui ait été fait dans la carrière de la philosophie, et ce pas, c'est Descartes qui l'a fait»: chose bizarre , si on se rappelle le rôle immense qu'il a fait jouer à l'âme!
Les opinions cle Van Helmont régnaient dans la science lorsque Descartes vint exterminer les archées. Mais après avoir renversé des erreurs, il poussa l'esprit humain dans une voie qui n'en était pas exempte. La propagation de sa philosophie eut en effet la plus grande influence sur l'établissement de deux écoles , dont l'une prétendit expliquer les phénomènes de la vie par les lois de la chimie, tandis que l'autre les interpréta par les lois de la mécanique. Il concourut à l'établissement du système chimique en faisant intervenir dans les fonctions nutritives la considération des ferments, de l'état acide ou alcalin des humeurs, et de leur effervescence. 11 eut de l'influence sur la création de l'école iatromécanique en expliquant hes sécrétions par les formes ronde, cubique, pyramidale des molécules, et les fonctions de relations par un mouvement vibratoire qui , suscité dans les nerfs par les impressions extérieures, et propagé à la glande pinéale, allait en définitive aboutir aux fibres cérébrales, sur lesquelles il laissait des traces matérielles.
Chémiatrle.
L'idée d'appliquer la chimie à l'explication des phénomènes des êtres organisés n'était point nouvelle, lorsqu'elle fut sérieusement développée à Leyde. Déjà Paracelse, Van Helmont, Descartes, avaient parlé de l'état chimique des hu-
meurs et de ferments. Cependant Sylvius, plein d'éloquence et de talent, professant dans uue université célèbre où il ne fut effacé que par Boerhaave, doit être considéré comme le fondateur et le chef du système chémiatrique. Il ne vit que des opérations chimiques dans les actes de la vie; l'effervescence des humeurs, leur fermentation, lui suffirent pour expliquer toules les fonctions du corps , et les solides furent complètement exclus de sa physiologie.
Les aliments fermentent dans l'estomac sous l'influence des liquides gastriques ; l'adjonction du suc pancréatique et de la bile cause un nouveau travail et un dégagement de gaz qui contribue à perfectionner la digestion. Si le sang est mis en mouvement dans le cœur, c'est qu'il y a là encore effervescence par la rencontre d'un sel volatil huileux de la bile avec un acide dulcifié de la lymphe. La même opération donne naissance à la chaleur vitale, chaleur ou feu bien différent du feu ordinaire. Enfin, Messieurs, les esprits vitaux, qui pour le coup sont tout à fait matériels , sont préparés dans l'encéphale par une véritable distillation ; ils participent même des propriétés et de la nature de l'esprit-de-vin!
Tandis que ces idées se propageaient sur le continent, Wilfis enseignait aux médecins de la Grande-Bretagne une doctrine qui ressemblait beaucoup à celle de Sylvius. Il faisait aussi entrer en effervescence le chyle dans le cœur, sous l'influence du sel et du soufre, qui prenaient feu ensemble, et donnaient naissance à la flamme vitale !
On a peine à croire que de semblables explications aient pu séduire jusqu'au grand Newton lui-même. Haller dit : Neque magna Ma mens Newtonii, ita ab hypotliesiam amore pura fuit, quin ex fermentatione humorum, spiritus in ipso corde generari conjecerit.
Iatroniécanismc.
Plusieurs médecins distingués de l'époque qui suivit l'installation du système chémiatrique ne lardèrent pas a recon-
naître que les lois des affinités, les acides, les alcalis, les ferments, ne pouvaient pas être acceptés comme explication générale de la vie. Plusieurs circonstances , bien judicieusement appréciées par Sprcngel , dans son Histoire de la médecine, avaient tourné les esprits vers les applications des mathématiques et de la mécanique à l'économie vivante. En effet, on n'avait pas seulement emprunté A Descartes ses molécules de formes diverses, ses cribles, ses oscillations vibratoires des solides organiques ; les médecins s'étaient encore , à son exemple , accoutumés à introduire dans la physiologie l'usage des formules empruntées aux mathématiques. La circulation harvéienne, désormais admise sans contestation, paraissait favorable à l'application de ces formulés; mais l'impulsion vers la physique expérimentale avait surtout été donnée par les médecins italiens, témoins des découvertes de Galilée. Florence peut être regardée comme le berceau de l'école ialromécanique ou iatromalhèmatique , qui eut bientôt des adhérents dans la Grande-Bretagne. Cette école porte indifféremment les deux noms que je viens de lui donner, parce que, d'une part, elle expliquait les phénomènes de la vie par les lois de la mécanique, et parce que, de l'autre, elle se flattait de soumettre ces phénomènes au calcul. Rien [ne paraissait plus propre à satisfaire même les esprits les plus sévères.
Les aliments , introduits dans l'estomac, y étaient soumis à une trituration qui les réduisait en parcelles ténues. L'appareil circulatoire offrait le modèle d'une machine hydraulique des plus parfaites , dans laquelle le cœur remplissait l'usage d'une pompe à la fois foulante et aspirante. On calcula la pesanteur du liquide à mouvoir, la perte des mouvements opérés par le frottement contre les parois vasculaires, et l'on évalua à 180,000 livres la force qui fait contracter le cœur! Les différences dans les liquides sécrétés s'expliquaient par le diamètre, les plicatures, le nombre des divisions des vaisseaux clans les organes sécréteurs et par les formes diverses des molécules, dont les unes étaient admises et les autres refusées par ces espèces de cribles organisés. La chaleur animale était le résultat des frottements des 1 «
1H I'Hoilcoiiùnls.
globules sanguins les uns contre les aulres et contre les parois des vaisseaux subdivisés.
Si la secte iatromécanique, à laquelle appartinrent , dans divers pays, Boerhaave, Douglas, Keill, Robinson, Pitcarn , Sauvages, etc., tomba dans des écarts presque impardonnables, il faut reconnaître qu'elle porta à un degré de perfection jusque-là inconnu la description et l'appréciation de ce qui est purement mécanisme dans l'économie animale. L'ouvrage de Borelli , de Motu animalium, est un chef-d'œuvre digne du fondateur de cette illustre école.
Doctrine électro-vitale.
Vous avez vu, au xvne siècle, les physiologistes se persuader qu'ils expliqueraient la vie par les lois de la physique générale ; ceux-ci par les affinités chimiques, ceux-là à l'aide de la mécanique. C'est encore à ces lois qu'on a fait appel il y a quelques années, mais c'est l'électricité qu'on a mise en cause.
Tandis que les physiciens constataient le rôle important de l'électricité dans une foule de phénomènes qu'on n'avait pas cru d'abord pouvoir rapporter à cet agent , tandis que les chimistes, reconnaissant aussi son influence sur les affinités moléculaires, étaient bien près de lui attribuer toutes les compositions et décompositions des corps, des physiologistes imaginèrent ^que ce fluide était aussi le principe secret et puissant de l'activité des corps vivants. On mit en parallèle la rapidité excessive des mouvements électriques et la rapidité des sensations et de la volonté; on rappela les contractions énergiques qu'un courant galvanique suscite encore dans les muscles d'un animal qui a cessé de vivre depuis quelques instants; on avança que, la nutrition et la sécrétion n'étant en définitive que le résultat de combinaisons chimiques , celles-ci avaient pu s'accomplir sous l'influence de courants électriques. Bref, l'électricité détrôna le principe vital, et la barrière qu'on avait voulu élever entre les corps vivants et les corps inorganiques fut encore une fois renversée.
L'histoire de la contraction musculaireet celle de l'innervai iou
me donneront l'occasion de vous montrer combien cette doctrine est erronée et pèche dans les détails. Je dirai seulement aujourd'hui qu'eùt-on surpris dans quelques mouvements organiques des indices d'électricité, mon esprit chercherait vainement à en appliquer les formules à la sensibililé, à la contraction musculaire, aux phénomènes intellectuels et moraux. Au reste, quand vous auriez substitué les mots de force électrique à ce que d'autres ont appelé force vitale, toutes les questions de détail dont la solution fait l'objet de la physiologie n'en seraient pas plus éclaircies pour cela: L'admission d'un courant électrique dans les nerfs ne nous eut point appris que la branche ganglionnaire de la cinquième .paire est affectée à la sensibilité de la face, et la petite racine , aux mouvements des mâchoires. C'est par la méthode expérimentale, l'observation, l'anatomie normale et pathologique , qu'il a fallu arriver à cette notion comme à presque toutes les autres.