PARALLÈLE ENTRE LES VÉGÉTAUX ET LES ANIMAUX
Messieurs,
Ce n'est pas assez d'avoir tracé le parallèle entre les corps inorganiques et ceux qui sont doués de la vie ; il faut , pour pénétrer plus avant dans notre sujet et nous rapprocher de notre but, voir si, dans la grande classe des êtres vivants, on ne peut pas établir une coupe , et signaler quelques caractères distinctifs fondamentaux entre les animaux et les végétaux.
Les progrès de la chimie organique et ceux de l'histoire naturelle ont jeté le plus vif intérêt sur ce sujet ; mais en fournissant de nouveaux matériaux pour le traiter, ils nous imposent l'obligation de créer, pour ainsi dire, un nouveau parallèle entre les végétaux et les animaux, car on ne peut se contenter aujourd'hui de ce que renferment sur ce sujet les livres de physiologie que nous possédons.
Si on compare un animal un peu élevé dans l'échelle, un vertébré par exemple, à un végétal cotylédoné, les caractères distinctifs se présentent en foule ; l'observateur le moins clairvoyant peut les apercevoir et les signaler, et l'on prononce qu'il existe des différences tranchées entre les végétaux et les animaux. M. de Blainville a résumé ces différences dans les deux phrases suivantes, que je vais prononcer lentement et que je ferai suivre d'un léger commentaire.
Un végétal est un être organisé fortement carboné, le plus souvent complexe, sans canal intestinal, sans fibres contractiles visibles, sans fibres excitantes (c'est-à-dire nerveuses ) , et par conséquent ne digérant pas, ne se mouvant pas, ne sentant pas ses rapports avec le monde extérieur. Le mot complexe, qui est employé ici , [ne veut pas dire que
le végétal a nue organisation compliquée; cela signifie simplement que ce végétal n'est le plus souvent qu'un composé de plusieurs individus.
Un animal, au contraire, es/ un être organisé fortement azoté, le plus souvent simple, constamment pourvu d'un canal intestinal plus ou moins complet, de fibres contractiles presque toujours visibles, par conséquent digérant, sentant plus ou moins ses rapports avec le inonde extérieur, et nous le démontrant par des mouvements subits que nous lui voyons exécuter dans un but évident.
Le mot simple , qui est appliqué ici à l'animal , ne signifie pas que la structure de ce dernier est peu compliquée, mais bien que l'animal forme un seul être et non une collection d'individus.
Voilà certainement une opposition bien tranchée, bien substantielle, entre le végétal et l'animal; mais cette opposition suppose que la comparaison est établie entre un animal avoué et un végétal avoué. Or, il est des êtres qu'on' ne saura pas trop où placer en se servant de l'espèce de critérium que nous venons de donner. Si , en effet , descendant la série animale , on parvient jusqu'aux espèces les plus imparfaites, telles qu'en renferme la classe des zoophyles; si , d'un autre côté , on passe dans la série végétale des dicotylédonés aux monocotylédonés , et de ceuxci aux plantes les plus simples, on voit disparaître successivement les caractères différentiels que l'on avait admis entre les animaux et les végétaux parfaits; on voit le règne végétal et le règne animal marcher à la rencontre l'un de l'autre , et se confondre, en quelque sorte, dans des êtres auxquels on ne sait plus quelle place il convient d'assigner.
Les remarques suivantes vous feront reconnaître la difficulté d'établir le caractère distinctif fondamental que nous cherchons.
Les oppositions que nous avons mentionnées précédemment se rapportent à cinq chefs principaux: 1° état complexe opposé à l'état simple; 2° l'absence ou la présence du tube digestif; 3° l'absence ou la présence des nerfs; 4° l'insensibilité dans les plantes,
Mfi PllOLEGOMÈNES,
la sensibilité dans les animaux; 5° l'immobilité des premiers, la mobilité des seconds.
Apprécions la valeur de ces caractères.
Caractère tiré de l'état complexe ou simple.
Peut-on considérer une plante comme un être complexe , c'està-dire comme une agrégation de plusieurs individus? Cette manière d'envisager l'organisation végétale, déjà proposée par Dupetit-Thouars, a été développée par M. Gaudichaud en 1845. Supposez qu'un bourgeon perce l'écorce d'un arbre; ce bourgeon envoie d'une part un prolongement qui descend dans la tige et va se plonger dans la terre , et un autre qui monte dans la partie supérieure de la plante : c'est un nouvel individu. Ainsi font les autres bourgeons ; de telle sorte qu'un arbre est un ensemble d'individus de tout âge. Cette théorie n'a pas obtenu l'assentiment de la section de botanique de l'Institut. Mais en abandonnant la théorie de M. Gaudichaud , on peut conserver la proposition qu'une plante est un être complexe, car elle est en rapport avec plusieurs phénomènes de mortification ou de végétation partielles clans un même arbre.
Si une telle disposition était exclue du règne animal, l'état simple ou complexe pourrait fournir un caractère distinctif; mais les polypes sont des agrégations d'individus , les anneaux d'un tœnia représentent aussi une série d'êtres qui se tiennent.
Bien plus , M. Nordman a observé que, dans certains polypes, l'extrémité pourvue de la bouche et des tentacules se séparait, devenait libre , et nageait isolée et semblable à une jeune méduse.
Dugès, peu de temps avant sa mort , a publié un mémoire ou il expose que la tendance à la segmentation se montre dans toutes les espèces animales. Chaque segment d'un animal articulé représente pour lui un animal élémentaire, une zoonile, suivant l'expression de M. Moquin; il pousse même l'amour des analogies au point de regarder les pièces séparées qui composent la colonne vertébrale comme une trace de tendance à la segmentation.
Je ne le suivrai pas jusque-là; car, pour moi, la multiplicité des vertèbres est en rapport avec les mouvements et l'action protectrice du rachis. Toutefois, l'état simple ou complexe ne peut nous fournir le caractère distinctif fondamental que nous cherchons , quoiqu'il établisse une différence dont il faut tenir compte entre les animaux supérieurs et les plantes.
La présence ou l'absence «l'une cavité dîgestive nous pernsettra-t-c!ie de séparer nettement les animaux des végétaux ?
Vous savez l'importance qu'ont accordée à ce caractère Cuvier* Richerand, M. de Blainville, et la plupart des physiologistes. Lacépèdea dit. assez heureusement, qu'un animal peut être réduit par la pensée à un tube nutritif ouvert à ses deux bouts : de la deux surfaces, X externe , Yinterne. On ne trouve rien autre chose qu'une masse homogène entre les deux surfaces chez quelques animaux inférieurs; mais chez les animaux plus parfaits, des organes se montrent logés dans l'intervalle des deux surfaces , et le nombre de ces instruments va augmentant à me sure que l'organisation se complique.
Ce caractère est fort important. Le microscope a récemment accru sa valeur; mais est-il absolu? Consultons d'abord l'anatomie comparée de Cuvier. Dans le grand embranchement des zoophytes ou animaux rayonnés , deux classes ont, sans exception, le tube digestif: ce sont les échinodermes et les acalèphes. Mais déjà, dans la classedes polypes, la matière gélatineuse des éponges nous offre une exception; puis, dans la classe des enlozoaires, nous Irouvons la section des parenchymateux , qui manquent de tube digestif, et ont tout au plus quelques canaux ramifiés faisant suite à des suçoirs. Enfin, dans la classe des infusoires, Cuvier admet une section des homogènes, qui n'auraient point d'organes et en conséquence point de cavité digestive. Ainsi donc, d'après Cuvier, leséponges, les entozoaires parenchymateux, et les infusoires homogènes , seraient privés de cavité digestive. Mais je vais montrer que c'est trop étendre l'exception. Des suçoirs et des tubes ramifiés ressemblent plus à une cavité
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digeslive qu'aux parties absorbantes des plantes ; il n'y a point d'orifices organisés aux racines , qui ne prennent que ce qui est en dissolution autour d'elles. Un suçoir comparé aux porosités de la matière végétale est donc une immense ouverture destinée à la digestion. Ainsi, les cntozoaires parenchymeux ne font pas exception.
Restent les infusoires et les éponges. Mais Ehrenberg nous a appris que tous les infusoires ont une cavité disgestive. Cet habile micrographe , dont l'Académie des sciences a couronné les travaux, a constaté que tous les infusoires ont une bouche, et que, bien loin de manquer d'estomac, quelques-uns en ont jusqu'à quatre. Tous ont des moyens de saisir l'aliment; leur système musculaire et leur système nerveux sont très-compliqués. Pour constater ces faits surprenants , M. Ehrenberg a nourri les infusoires avec de l'indigo et du carmin, qui coloraient leurs parties intérieures et les rendaient plus faciles à observer. Les faits annoncés par Ehrenberg ont été contestés par M. Pellier, qui avait été dupe d'une illusion d'optique, ainsi que l'a démontré Ehrenberg. Un micrographe français d'une grande habileté , M. Dujardln, avait nié aussi, dans plusieurs mémoires , les merveilles de l'organisation des infusoires , et notamment leurs estomacs multiples ; il n'avait vu dans le corps de ces animaux que des vésicules ne communiquant ni entre elles ni avec un intestin : mais il a été convaincu plus récemment par les démonstrations directes d'Ehrenberg.
Comme on le voit, le caractère tiré de la présence du tube digestif devient de plus en plus général ; cependant, l'exception que forment les éponges subsiste , et j'ajouterais aux éponges les spermatozoaires , s'il était prouvé qu'ils fussent des animaux : or, que ferez-vous de ces êtres? Si la présence du tube digestif est pour vous le caractère de l'animalité, il faudra que vous es rayez du catalogue des animaux. Mais ils ne ressemblent guère à des plantes : d'où il suivrait qu'ils ne seraient ni animaux n» plantes. Poursuivons.
La présence ou l'absence de fibres excitantes, c'est-a-dire de nerfs , peut-elle fournir un caractère distinctif entre les animaux et les planies?
II est bien certain que les végétaux n'ont pas de nerfs. Ni leur moelle ni leurs rayons médullaires ne peuvent être sérieusement comparés au centre nerveux et aux nerfs des animaux ; et quant à ces corpuscules nerveux que M. Dutrochet aurait vus rangés symétriquement dans les cellules de plusieurs végétaux et notamment des sensitives, cela ne doit.pas nous occuper, car personne n'a rien vu d'analogue aux tubes primitifs des nerfs dans les plantes qui sont douées de motilité. Si tous les animaux avaient des nerfs, cette particularité organique séparerait donc nettement les deux règnes. Des observations délicates des modernes ont fait voir des nerfs chez beaucoup d'animaux appartenant à l'embranchement des zoophytes, et chez lesquels on avait pu les soupçonner, mais non les démontrer. Les infusoires , d'après Ehrenberg, plusieurs échinodermes , d'après Tiedemann, plusieurs genres d'entozoaires , ont des nerfs; les cysticerques même ne font pas exception, d'après Blanchard. 11 devient de plus en plus probable, dit Muller, que tous les animaux sans distinction ont des nerfs. Je suis assez porté à penser comme Muller sur ce point, mais remarquez bien que notre croyance repose sur l'induction et non sur une démonstration directe. Or, il faut une démonstration directe, il faut quelque chose qui tombe sous les sens, pour fonder un caractère en histoire naturelle; et comme on n'a pas encore montré de nerfs dans plusieurs polypes , les hydres, par exemple, je ne regarde pas la présence ou l'absence de fibres excitantes ou nerveuses comme pouvant servir à distinguer l'animal de la plante.
La sensibilité peut-elle servir de caractère distinctif entre les animaux et les plantes ?
Nous ne trouverons pas plus ici que tout à l'heure le caractère pratique que nous désirons ; je pense même que la question que
je viens de poser est tout à fait insoluble. Nous ne pouvons juger de la sensibilité que chez nous et chez les espèces animales qui se rapprochent de nous. Une abeille pique ma main, je la retire brusquement : voilà un acte de sensibilité exprimé par un mouvement qui a un but et un caractère déterminés. J'enfonce une aiguille dans la patte d'un chien, il la retire brusquement: l'insiiuct d'analogie me dit que l'apparition des mêmes phénomènes, dans les mêmes circonstances, témoigne d'une même propriété. La dissection comparée du chien et de l'homme me confirme dans cette idée, eu me montrant dans les deux un système nerveux formé sur le même modèle*. Mais ce double caractère, tiré d'un mouvement accompli dans le but d'éviter la douleur, et d'un appareil organique particulier, va s'amoindrissant à mesure qu'on le cherche dans des espèces plus éloignées de l'homme. On arrive à ce point où X irritabilité semble avoir pris la place de la sensibilité ci du mouvement volontaire, et déjà les nerfs ont cessé d'être apparents (1). Si donc je suis bien convaincu que les plantes sont insensibles, il m'est impossible de démontrer que tous les animaux jouissent de la sensibilité , et qu'on la trouve , par exemple, chez ces êtres gélatineux qui ont pour domicile les coraux , les madrépores ou les éponges. La chose est vraisemblable, mais elle n'est pas prouvée.
La motïlité peut-elle servir de caractère distinctéf entre les animaux et les plantes?
S'il fallait, pour reconnaître lamotililé, qu'il y eût possibilité de transport d'un lieu dans un autre, nous serions obligés de la refuser à un grand nombre d'êtres qui naissent , vivent et meurent à la même place, et qui ont cependant plusieurs des caractères de l'animalité. Mais des mouvements partiels nous suffisent : or,
(I) La question des rapports de l'irritabilité avec la sensibilité, qui se piésente incidemment ici , sera traitée aux fondions animales ; quant a la sensibklé organique qui, d'après Bicliat, serait commune aux animaux et plantes, il n'y a pas lieu de s'en occuper dans ce débat.
on les a observés clans tout le règne animal. Les éponges seules paraissaient faire exception, lorsque M. Dujardin a constaté que des fragments d'épongés mis sous le microscope changent de forme à chaque instant; quelques-uns même ont un mouvement de transport. Ces éponges sont formées de vésicules qui ont des mouvements alternatifs de dilatation et de resserrement, et qui représentent une collection d'individus ou de parties vivantes , comme les amibes ou protées de Muller. Ces observations ont été faites sur la spongîa panicea et la cliona cela/a des côtes de la Manche, et sur les spongilles de l'Orne et des environs de Paris.
Est-ce que nous aurions enfin découvert le caractère que nous cherchons? Pas encore, Messieurs. Jusqu'ici, la difficulté venait de ce que certains êtres réputés animaux ressemblaient aux plantes par absence de tube digestif, par absence de nerfs visibles , par absence de sensibilité peut-être : voilà maintenant que certaines plantes vont ressembler aux animaux par la motUitë.
Vous connaissez les faits qu'on a allégués à cette occasion. Ce sont la plumule et la radicule, allant invariablement l'une vers l'atmosphère, l'autre vers la terre; les racines qui s'allongent dans les bonnes filières de terrain, les plantes qui ferment leurs feuilles le soir ou se tournent vers la lumière en suivant la marche du soleil , l'oscillation du sainfoin, le mouvement floral de l'épine-vinette, les vrilles qui se rapprochent des corps solides et s'y cramponnent; la dioneamiiscipula , qui met en prison et perce des dards de ses feuilles l'insecte qu'a attiré le suc mielleux qu'elles sécrètent; les mouvements des sensitives , ceux de Yoxalis sensitiva de Java, etc.
Plusieurs de ces mouvements étant aussi apparents , plus apparents même que les mouvements de certains animaux , la motilité, envisagée abstraction faite de sa nature, ne pourrait servir à distinguer les animaux des plantes ; mais il faut voir si la nature du mouvement est la même chez les uns et chez les autres. Ce qui pourrait faire assimiler l'irritabilité végétale à l'irritabilité animale, c'est que, d'après les expériences de Macaire Princep, les poisons détruisent également l'une et l'autre. Déjà Schueller et Zeller avaient obtenu le même résultat de leurs
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expériences, mais il paraît cependant que les mouvements diffèrent quant à leur mécanisme.
Relativement à rallongement des racines dans les bonnes filières de terrain, cela tient tout simplement, comme Ta écrit M. Durand, de Caen, à ce que ces racines s'accroissent davantage là où elles sont mieux nourries.
La direction des tiges vers la lumière, que de Candolle attribuait ù l'accroissement plus grand du côté étiolé, est due, suivant Dulrochet, à ce que l'exhalation plus grande vers le côté éclairé y diminue la turgescence des cellules, et par conséquent la force d'incurvation qui prédomine alors dans les cellules du côté non éclairé. Ce n'est donc pas le côté qui est dans l'ombre qui recourbe celui que la lumière éclaire ; car, si on fend la lige , le côlé éclairé se courbe encore davantage.
M. Dutrochet a publié une série cle mémoires où il étudie le mécanisme des mouvements dans les seusitives , dans le sainfoin oscillant, dans les vrilles et les tiges, qui s'infléchissent les unes vers la lumière , les autres vers l'obscurité , comme l'avait déjà indiqué Kinght en 1812; il donne aussi l'explication du réveil et du sommeil de la corolle des mirabilis. Son système d'explications est partout le même : ce sont toujours des cellules plus ou moins pleines de liquide, plus ou moins turgescentes, qui causent le phénomène. Je me bornerai donc à l'exposé de sa théorie du mouvement des sensitives. A l'insertion du pétiole commun, se trouve un bourrelet qui contient un système de cellules où passent des liquides par endosmose. S'il passe plus de liquide clans la partie supérieure du bourrelet que dans l'inférieure , cette partie se gonflera, se courbera et déprimera la feuille ; ce sera le contraire si l'afflux a lieu dans la partie inférieure du bourrelet. Ainsi , les parties opposées de ce bourrelet sont deux ressorts antagonistes : si on en enlève un , l'autre agit constamment, et la feuille reste redressée ou abaissée; si on les enlève tous les deux, il n'y a plus de mouvements. M. Dulrochet a légèrement modifié sa théorie relativement au sommeil et au réveil de quelques parties des plantes; ce dernier état tiendrait à un effet d'endosmose de liquide, tandis que le sommeil se-
râit produit par un tissu fibreux incurvable par oxygénation.
Si cetle théorie ingénieuse était confirmée , elle établirait, à mon avis, une différence fondamentale entre V irritabilité végétale et Yirritabilité musculaire, quoique M. Dutrochet ait voulu ramener leurs effets à un même mécanisme. Mais les expériences de M. Payèrc ont montré plus récemment que le lieu de la courbure ne correspond pas au lieu de la plante qui reçoit la lumière ; que cette courbure est d'autant plus forte , que la lumière est plus faible et vient de plus bas; et enfin, que si l'on fait germer la plante dans une boite éclairée par le côté , la tige se dirige sans se courber vers le point d'où vient la lumière : toutes circonstances qui ne s'accordent pas avec la théorie de M. Dutrochet. Ajoutons que M. Fée , professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg , a nié l'appareil spécial de mouvement des sensitives, et ne voit dans les phénomènes qu'elle présente qu'un résultat d'une exagération de la propriété contractile qu'il admet dans toutes les plantes.
Il faut donc que nous cherchions un autre caractère différentiel entre le mouvement de la plante et celui de l'animal. Lamarck a dit à ce sujet des choses fort judicieuses; il n'admet Yirritabilité que dans les animaux , et il la regarde comme un caractère plus constant de l'animalité que la faculté de sentir, que le mouvement volontaire, et même que la digestion. Le mouvement, produit de l'application d'un stimulus sur une partie irritable, se renouvelle, dit-il, autant de fois qu'il y a de nouveaux contacts. Jamais chose pareille ne s'observe dans les plantes , et lorsqu'un ébranlement quelconque a causé l'affaissement des folioles de la sensitive (w//wwz pudica), il s'écoule un certain temps avant que les folioles redressées puissent être infléchies de nouveau. Je déclare que je partage sous ce rapport l'opinion de Lamarck. Il n'existe aucun rapport entre les mouvements des plantes que j'ai citées jusqu'à ce moment et les mouvements des animaux; mais nous allons voir tout à l'heure cerlains êtres du règne végétal partager avec les animaux la faculté de se transporter d'un lieu dans un autre.
Toute cetle discussion nous conduit plutôt, à admettre la con-
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fusion des deux règnes qu'à établir entre eux un caractère différentiel fondamental. On a apporté d'autres considérations à l'appui de cette analogie entre les animaux et les plantes. Ainsi , on verrait, dans les infusions, les êtres végétaux et animaux qui y apparaissent se transformer les uns en les autres. Ingenhouse aurait vu la matière verte de Priestley se changer en infusoires et être reformée par eux. D'autres auraient constaté que des conferves se seraient transformées en infusoires, lesquels auraient à leur tour produit des conferves on se réunissant. Nitzsch dit que les animalcules infusoires nommés baccilaria (fulva et palea), qui se meuvent comme des animaux, ressemblent au baccilaria viridis, qui cependant a toute l'apparence d'une plante. M. Gaillon, naturaliste distingué, a observé pendant un an, à des époques très-rapprochées, des filaments de laconferra comoïdes; il en a vu sortir des corpuscules verdàtres, qui se mouvaient comme les infusoires de Muller. M. Mertens, célèbre botaniste allemand , a écrit à M. Gaillon qu'il avait fait des observations analogues sur la conferva rmitabilis. Enfin, M. Edwards a cité beaucoup de faits de ce genre dans un travail ayant pour litre Liaisons du règne végétal et du règne animal.
Maintenant , Messieurs , je suis obligé de vous déclarer que tout cela n'est pas vrai , ou plutôt qu'on a mal interprété ce qu'on a vu. Mais l'erreur tient à un fait qui n'est pas moins merveilleux que celui qu'on réfute, et ce fait semble établir de plus en plus que les deux règnes se confondent. Ce fait, c'est que les corpuscules reproducteurs de quelques végétaux inférieurs ont des mouvements que leur impriment des cils vibratiles. Cela a été constaté par M. Trentepohl sur la conferva dilatata, par Treviranus sur la conferva limosa , et par d'autres que je citerai bientôt. Or, quand ces corpuscules se sont mis au repos et ont produit de nouvelles plantes, on a cru que c'étaient des infusoires qui s'étaient convertis en plantes, et réciproquement, en voyant sortir de ces plantes des corpuscules animés de mouvements, on a pensé que ces plantes se résolvaient en infusoires.
On a pu être trompé encore par les métamorphoses do ces êtres inférieurs. Ainsi M. do Floltow, observant le développe-
ment du protococcus pluvialis, qui est une plante, l'a vu exécuter des mouvements, puis se "changer en asiasia pluvialis, qui est décrit comme un infusoire ; celui-ci se multiplia par division, et chaque division était un pro/ococcus pluvialis. A ces faits, qui tendent à détruire toute distinction entre les animaux et les végétaux, ajoutons ceux que M. Paul Laurent a communiqués cette année à l'Institut. 11 aurait vu , dans les granules élémentaires des plantes, des mouvements de locomotion semblables à ceux qui distinguent les animaux. Disons encore que les mouvements de balancement, de reptation , d'incurvation, de torsion, des tremelles, des oscillatoires et des conferves, ont beaucoup de rapport avec les mouvements opérés par certains animaux inférieurs.
En désespoir de cause, on pourrait, avec M. Edwards, proposer de prendre pour caractère distinctif entre l'animal et la plante la nature même du tissu de l'être douteux qu'on examine. Ainsi 'on prononcera que l'éponge , qui n'a pas de cavité digestive , appartient bien effectivement à l'embranchement des animaux, parce que sa substance est analogue à celle du polype, qui a , lui , un estomac , et prend place sans contestation parmi les animaux. Mais ce caractère ne vaut pas mieux que les autres , et je vais à cette occasion vous donner de nouvelles preuves de la confusion des deux règnes. Les éponges , que M. Dujardin et M. Turpin, son rapporteur, ont décidément placées parmi les animaux à cause de la contraction et des relâchements alternatifs des vésicules qui les composent , renferment dans ces vésicules une matière verte analogue à celle des végétaux. Or, M. Hog, dans un mémoire fort beau et très-étendu , soutient que les éponges sont des plantes : 1° parce qu'il a constaté que cette matière verte se développe par l'action de la lumière; s2° parce qu'il en sort, de même que d'autres végétaux inférieurs, des corps semini formes , qui nagent, se meuvent avec élégance, et vont ensuite se fixer pour donner naissance à de nouvelles éponges; 3° parce que leur accroissement résulte de l'allongement graduel de leurs bords transparents. Tout ceci démontre au moins que l'éponge a plusieurs des caractères de la plante. On en peut dire
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autant de Yeiiglena viridis , infusoire qui contient de la matière verte comme celle des végétaux, et qui dégage de l 'oxygène sous l'influence de la lumière , comme l'ont démontré les expériences de Morren. Enfin , ce qui achève d'établir la confusion entre les deux règnes, c'est que certains animaux nous offrent une organisation où la cellulose, substance ternaire végétale, joue un rôle important.
Vous ne serez donc point étonnés, d'après ce qui précède, si des dissidences se sont élevées entre des naturalistes célèbres sur la place qu'il convient d'assigner à plusieurs êtres vivants; si les éponges , rangées parmi les animaux par Linné, Lamarck, Bosc, Cuvier, et tout récemment par Dujarrlin et M. Turpin, ont été regardées comme des végétaux par Tournefort, Spallanzani, Targioni, et, il y a peu de temps, par M. Hog; si Girod de Chantram , Fontana , Saussure , ont considéré comme des animaux les conferves, les bisses, les trcmelles, qui sont des végétaux pour le plus grand nombre des naturalistes. Permettez-moi, à ce sujet, de citer une petite anecdote. Notre agrégé M. Martins, ayant eu l'occasion d'examiner au microscope de la neige verte pendant son voyage au pôle, remarqua qu'un jour elle était immobile, et un autre jour animée de mouvements. De retour en Allemagne, il raconte le fait à M. Ehrenberg : «Ah! dit celui-ci, je sais ce que vous avez vu; c'est Yeuglena viridis, un petit animal » M. Martins va rendre ensuite visite à M. Meyen; il parle encore de ce qu'il a observé, et le célèbre botaniste de lui dire: «Je connais votre neige verte; c'est un amas de petites plantes ( le protococcus viridis ). »
Treviranus , Bory de Saint-Vincent , Corti , et beaucoup d'autres naturalistes, ont proposé d'établir un règne intermédiaire aux plantes et aux animaux, règne qu'on appellerait psycliodiaire, ou planti-animal , ou végéto-animal , suivant l'expression de M. Turpin. Il comprendrait beaucoup de cryptogames et quelques zoophytes. Je crois que s'il ne s'agissait que d'une classification à établir, cette création ne serait pas bien nécessaire. Nous avons vu effectivement que si nous voulons avoir égard à la présence ou l'absence du tube digestif, les éponges
VÉGÉTAUX ET AM'MfAUX. 1)î
seules nous embarrassent, en admettant, ce que nous discuterons ailleurs, que les spermatozoaires ne soient pas des animaux. Mais si nous tenons compte de la confusion des caractères des animaux et des végétaux dans certaines espèces , je pense qu'on est parfaitement autorisé à établir ce règne intermédiaire.
Avant de quitter ce sujet, je veux vous faire observer que si le règne végétal passe insensiblement au règne animal , ce n'est pas par ses espèces les plus parfaites qu'il confine aux plus imparfaites des animaux , ainsi qu'on pourrait le croire quand on entend parler d'une échelle graduée des êtres. Buffon s'est grandement trompé quand il a écrit : «Si le polype n'est pas le dernier des animaux, il devient la première des plantes.» Il fallait dire la dernière des plantes. C'est, en effet, par leurs espèces les plus imparfaites et les plus simples que les deux règnes se touchent ; après quoi , ils marchent en divergeant à mesure qu'ils se perfectionnent.
Après avoir démontré qu'il y a des points nombreux de ressemblance entre les animaux et les végétaux , il convient d'établir le parallèle entre un animal avoué et un végétal avoué , et en prenant pour type, dans chaque classe, un être avantageusement placé dans la série à laquelle il appartient.
Nous rapporterons à deux chefs tous les détails de ce parallèle : 1° constitution matérielle, 2° fonctions. Il nous sera difficile de ne pas empiéter un peu sur la seconde partie en traitant de la première , car nous y examinerons successivement la matière à l'état de mouvement et à l'état de repos dans le végétal et l'animal.
1° De la constitution matérielle «les végétaux et des animaux.
Nous traiterons sous ce titre, 1° de la composition élémentaire et des combinaisons, 2° de la forme, 3° du volume, 4° de la structure.
De la composition élémentaire et des combinaisons.
Le mouvement qui fait passer incessamment de nouvelles substances au travers d'un être vivant l'a fait comparer, ainsi que nous l'avons dit, à un tourbillon à direction constante , dont la forme se conserve tandis que la matière s'y renouvelle. Examinons donc séparément, pour le tourbillon végétal et le tourbillon animal, quelle est la constitution matérielle du tourbillon, ce qui y pénètre et ce qui en sort. Je mettrai à profit ici les travaux de MM. Dumas, Liebig et Boussingault; mais la forme et l'ordre de l'exposé m'appartiendront.
Quatre substances élémentaires principales composent la matière qui vit dans le tourbillon végétal:, ce sont V oxygène, V hydrogène , le c irbone , et X azote.
Dans quel état s'y rencontrent-elles? Trois de ces corps simples donnent naissance au ligneux , à l'amidon, au sucre, à la cellulose, etc.: ce sont l'oxygène, l'hydrogène, et le carbone; et, pour cela, elles se réunissent dans des proportions telles que l'oxygène et l'hydrogène y forment vraisemblablement des molécules d'eau qui, combinées au carbone, donnent naissance à ces produits ternaires. D'une autre part, le végétal renferme, comme nous le démontrerons, des produits azotés, albumine, fibrine, caséum ; et, pour constituer ces produits, l'eau et le carbone se sont joints à des molécules d'ammonium (nous pouvons négliger ici le phosphore et le soufre). Vous voyez que , moins circonspect que nous ne l'avons été à la page 66, nous acceptons la théorie qui veut que l'oxygène et l'hydrogène soient à l'état de molécules d'eau dans les combinaisons organiques, et que nous empruntons à M Dumas un de ses radicaux composés , X ammonium, substance qui résulterait de la combinaison de l'azote et de l'hydrogène dans d'autres proportions que celles qui donnent naissance à l'ammoniaque. Il y a plus d'hydrogène dans l'ammonium que dans l'ammoniaque.
Ainsi donc, du ligneux, de l'amidon, du sucre, de l'albumine,
VÉGÉTAUX ET AMMAUX. 159
de la fibrine, du caséum: voilà les parties importances d'un végétal sous le point de vue physiologique.
Eh bien! Messieurs, qu'est-il entré dans ce tourbillon? quelles substances y pénètrent à chaque jour, à chaque heure? Sont-ce les principes immédiats tout formés? est-ce de la cellulose, de l'amidon, de la fibrine, etc.? Pas du tout! Il est facile de voir que le végétal ne trouve rien de cela autour de lui. Ce n'est pas l'ajr qui lui fournit ces substances toutes formées, et si le sol a reçu des engrais, la matière organique y a été décomposée par la putréfaction.
Vous entrevoyez déjà un fait immense : c'est que le végétal compose lui-même la matière organique qu'il recèle, et puisqu'il la compose , ce doit être aux dépens de combinaisons minérales où figurent les quatre éléments que nous avons nommés.
Voyons donc d'où lui viennent ces quatre éléments, à quel état il les reçoit , et ce qu'ils y deviennent.
Origine du carbone. Cet élément forme le squelette de la plante, il y est en énorme quantité, et provient de l'acide carbonique qu'elle a pris dans l'air par ses feuilles, et dans le sol par ses racines. L'acide carbonique du sol vient lui-même de l'air, d'où les pluies l'ont entraîné , et des engrais, qui en fournissent en le décomposant. Mais la plus grande quantité du carbone de la plante lui vient de l'air; ces énormes baobabs, ces colosses du règne végétal, n'avaient pas pris dans le sol la cent millième partie de leur carbone.
Pour céder son carbone à la plante, il a fallu que l'acide carbonique fût décomposé; c'est l'œuvre delà plante elle-même. Ainsi voilà, suivant l'expression de M. Dumas, un appareil de réduction qui travaille à froid et fait ce que nous ne pourrions obtenir qu'à l'aide d'une force énorme; il lui a suffi de l'influence solaire pour accomplir ce grand phénomène.
A mesure qu'elle prend le carbone , la plante le combine à l'eau, et quelquefois à l'eau et à l'ammonium pour faire de la matière organique.
Origine de l'azote des plantes. Quelques plantes, et elles sont précieuses pour l'agriculture, peuvent en prendre directe-
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ment à l'atmosphère, et par conséquent à l'état d'azote. C'est ce que démontrent les expériences de M. Boussingault. Il a fait germer des graines de trèfle dans du sable siliceux; l'air qu'il renouvelait autour de la plante était lavé , et l'eau dont on l'arrosait avait été distillée. La petite plante augmenta de poids, et l'analyse prouva qu'elle avait absorbé de l'azote. Les topinambours agiraient dans le même sens.
D'autres plantes, qu'on nomme épuisantes, et ce sont celles qui fabriquent les matières azotées pour les animaux , n'empruntent pas d'azote à l'air, et pompent par leurs racines une combinaison ammoniacale , soit que les pluies orageuses aient entraîné dans le sol le nitrate d'ammoniaque formé par le passage de l'étincelle électrique, soit que des matières organiques azotées, c'est-à-dire des engrais, aient été ajoutées au sol, qui, d'ailleurs, en renferme toujours une certaine quantité. Cest encore un sel ammoniacal ou bien de l'oxyde d'ammonium que la plante reçoit dans ce cas.
Que deviennent les combinaisons ammoniacales absorbées par les végétaux? Elles sont réduites comme l'a été l'acide carbonique. L'oxygène est expulsé , et l'ammonium mis à profit pour former, avec l'eau et le carbone, de l'albumine, du gluten, du caséum, et même d'autres produits azotés.
Ainsi, et pour la seconde fois, elle a exercé la double action de réduire des oxydes et de former de la matière organique.
Origine de l'oxygène et de V hydrogène des plantes. C'est à l'état d'eau que ces deux corps simples sont pris par les végétaux, c'est à l'état d'eau qu'elles les combinent avec le carbone ou avec le carbone et l'ammonium pour créer des principes im-
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Mais il est des produits végétaux où prédomine l'hydrogène, et qui n'ont pu prendre naissance que par suite de la décomposition de l'eau. La théorie attribuait donc encore aux plantes le pouvoir de décomposer l'eau ; ses prévisions ont été confirmées par des expériences décisives de M. Boussingault. C'est là un fait important , puisqu'il établit un nouveau contraste entre les actions chimiques de la plante et celles de l'animal.