‹ Cours de physiologieChapitre 41 sur 60 · VINGT ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LEÇON

(Suite.)

Messieurs,

J'ai terminé dans la séance dernière la partie purement descriptive de l'histoire des races humaines. Cette histoire vous a montré que les diverses nations qui peuplent le globe sont loin de se ressembler, et que depuis les temps historiques jusqu'à nos jours elles ont été différentes les unes des autres. Le problème ethnologique qui se pose ici est de déterminer si toutes ces formes d'organisations ne sont cependant que des modifications d'un seul type primitif , ou s'il y a eu originairement plusieurs races distinctes , qui dans ce cas pourraient porter le nom & espèces.

En admettant que tout dérive d'un même type , il faut s'en prendre aux climats , à l'influence de la civilisation ou de l'état sauvage, pour expliquer les nuances qui distinguent les hommes des différents pays.

Ceux qui croient aux déviations d'un seul type primitif allèguent :

Que les animaux domestiques transportés d'Europe en Amérique ou en d'autres parties du globe y ont éprouvé de notables changements;

Que, par exemple, les chevaux devenus sauvages, au Paraguay, sont tous bais bruns, tandis que leur poil variait à l'état de domesticité ;

Que les cochons transportés dans le Nouveau Monde y sont aujourd'hui méconnaissables, en plusieurs lieux , et que ceux de Cuba sont deux fois plus gros que leurs pères d'Europe;

Que ces changements n'ont pas porté seulement sur les poils et

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la taille, mais que la tète du cochon devenu sauvage, en Amérique, a une forme différente de celle du cochon européen, dont il descend ;

Que certains vices de conformation peuvent se transmettre par génération et constituer en apparence des espèces nouvelles: ainsi, dit Prichard, il naquit en 1770 un taureau sans cornes, dont l'espèce s'est multipliée ;

Que les chiens constituent une seule espèce, et que cependant l'état de domesticité a fait naître des formes sans nombre de cette espèce ;

Que les nègres transportés en Amérique, et notamment ceux qui ont été introduits dans les États-Unis , perdent dans des générations successives leurs lèvres saillantes et leur nez épaté , en même temps que leurs cheveux s'allongent et que leur physionomie devient plus agréable;

Que c'est l'ardeur brûlante du soleil d'Afrique qui a noirci la peau de l'Éthiopien. Je vais développer cette proposition , et énumérer, sans les affaiblir, les arguments qui semblent établir que le pigmentum se développe sous l'influence de la lumière; mais je me réserve de prouver que le climat n'est pas la cause des différences que les hommes présentent sous le rapport de leur coloration. Voici donc ce qu'on peut alléguer.

1° Le négrillonne naît pas noir, a-t-ondit, mais il noircit bientôt à la lumière.

2° On ne peut nier que quelques jours d'insolation ne fassent brunir la peau de l'Européen, et que la teinte brune ne soit trèsfoncée chez les hommes livrés aux travaux des champs-, et comme il n'arrive jamais pourtant qu'un blanc devienne tout à fait nègre au soleil, on peut supposer que l'homme dont le teint a bruni a fait un enfant qui a bruni plus que lui , et ainsi de suite , jusqu'à ce que la teintesoit devenue complètement noire chez les arrière-descendants des peuplades exposées aux feux de l'équateur.

3° Les habitants du midi de l'Europe sont plus bruns en général que ceux des régions plus tempérées. 4° Dans certaines îles , où les naturels sont très-foncés en cou-

leur, les femmes des chefs, qui évitent soigneusement Faction du soleil, sont presque aussi blanches que les Européennes.

5° M. Davy a suivi les phénomènes de la production du pigment sous l'influence solaire. Si les radiations lumineuses et calorifiques sont vives, l'épiderme s'en va par plaques, et la peau reste plus noire et désormais moins impressionnable, à cause de cette production de pigment.

6° Dans les plantes , la couleur se développe par l'action solaire. Chez les oiseaux, les plumes abritées sont moins colorées que celles qui reçoivent l'action de la lumière; chez la plupart des quadrupèdes , le dos est plus foncé que le ventre.

Tels sont les faits principaux qui se rapportent à la couleur de la peau; mais je n'ai pas épuisé les arguments qui viennent à l'appui de l'existence primitive d'un seul type.

M. Prichard a essayé de démontrer que , parmi les différences de couleur ou de forme , il n'en est aucune qui puisse être élevée au rang de caractère spécifique ; que toutes les formes , aussi bien que les teintes, passent de l'une à l'autre par une dégradation insensible ; que des hommes d'une même race se montrent colorés clans les pays chauds, et plus ou moins blancs dans les climats tempérés; que certaines formes de la tête sont en rapport avec la vie nomade {la forme pyramidale), certaine forme avec la vie sauvage {la forme prognathe) , certaine forme avec l'état de civilisation {la forme caucasique ou européenne); qu'une même race peut, à la longue , passer de l'une à l'autre forme, suivant qu'elle marche vers la civilisation ou retombe dans la barbarie après avoir été civilisée! On pourrait dire que les deux précieux volumes du savant Anglais sont écrits dans le but de développer la doctrine que je viens de resserrer en quelques propositions.

Enfin, ce qui parait décider la question pour un grand nombre de naturalistes, c'est la faculté qu'ont les hommes de tous pays d'engendrer ensemble. La nature, disent-ils, a ainsi pourvu à la conservation des espèces qu'elle a créées; elle a empêché la production d'espèces nouvelles. C'est d'après ces idées qu'ont été formulées plusieurs définitions du mot espèce. «Nous réunissons

sous le nom d'espèce, dit de Candolle , tous les individus qui se ressemblent assez entre eux pour que nous puissions croire qu'il ont pu sortir originairement d'un seul être ou d'un seul couple. » Buffon a défini l'espèce «une succession constante d'individus semblables entre eux et capables de se reproduire.» Enfin , Cuvicra dit: l'espèce est la «réunion des individus descendus l'un de l'autre, ou de leurs parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux.»

Dans V hypothèse d'un seul couple, quelle était sa couleur?

Si nous voulions nous en tenir à un seul couple primitif, nous ne pourrions éviter de rencontrer la question relative à sa couleur. Ce couple était-il blanc ou noir? S'il était noir, comme l'a soupçonné Pallas, et comme l'ont professé Schelver et Doornik, l'espèce nègre aura produit toutes les autres en se perfectionnant; s'il était blanc, la coloration de certaines races aura été le produit lent de leur genre de vie et de la nature du climat sous lequel elles se seront perpétuées.

Quelques personnes ont imaginé de donner aux individus primitifs une couleur jaune rougeàtre. Cela levait presque toutes les difficultés, puisqu'il n'eût fallu que de légères déviations pour former d'un côté les noirs et de l'autre côté les blancs. Quant aux hommes à peau jaune ou cuivrée, ils seraient la reproduction du type primitif!

Dans une brochure ayant pour tilre Linéaments de philosophie ethnographique , M. Eusèbe Desalle expose qu'il y a une variété qui se reproduit accidentellement dans toutes les races qui composent la famille humaine , c'est celle de l'homme roux. « Non point l'homme roux-jaune , peu velu , avec des yeux bleus ; c'est une simple nuance du blond. Le type dont il s'agit est trèsvelu, rutilant, avec des yeux châtains, une peau blafarde, semée de taches de rousseur. Cette variété apparaît non-seulement chez toutes les races blanches, mais chez presque tous les basanés et même chez les nègres, etc. » L'homme roux serait donc, suivant M Eusèbe Desalle, le type primitif dont toutes les

races diverses sont dérivées, et vers lequel toutes convergent.

Je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur cette question , parce que je suis persuadé qu'il y a eu originairement plusieurs types. Je vais dire sur quoi je fonde mes croyances à cet égard.

Arguments contre l'existence d'un couple unique.

J'essayerai de démontrer en premier lieu, car c'est là le point capital, que les climats , pas plus que le genre de vie, ne sont la cause des variétés de couleur dans les races humaines.

1° Il n'est pas vrai que le négrillon naisse blanc , ainsi que l'a dit M. Flourens. Cela a été contredit par M. Benêt, ex-médecin de Runjet-Sing, et par M. Dumoutier. L'un et l'autre ont assisté à plusieurs accouchements de négresses, et ont constaté que l'Éthiopien était de couleur marron au sortir du sein de sa mère. En fût-il autrement, on ne pourrait attribuer à la lumière la coloration de ce négrillon, puisqu'il noircit tout aussi bien sous les vêtements qu'à la lumière.

2° La teinte brune que l'Européen prend au soleil ne siège vraisemblablement pas dans le système pigmentaire (voir page 267), elle n'a lieu que dans les parties exposées à l'air, et les autres restent blanches ; tandis que la couleur de l'Éthiopien est uniformément répandue , et quelquefois même plus intense dans les parties que les vêtements dérobent à l'action de la lumière.

3° Le fils d'un campagnard noirci par le soleil naît aussi blanc que celui des habitants des villes.

4° Les hommes de race indo-germanique ne brunissent pas du tout au soleil. Les Allemands, les Hollandais, les Anglais d'origine saxonne , conservent dans les colonies leur teint blanc taché de rousseurs et leurs cheveux blonds.

ô° L'argument que je vais exposer ici me paraît complètement décisif. Des hommes habitant , depuis des époques vraisemblablement antérieures aux temps lihtoriques , des îles situées sous les mêmes latitudes et même au voisinage les unes des autres, sont restés différents de couleur jusqu'à

nos jours. Comparez les habitants des îles Viti, Salomon, Nouvelles-Hébrides, aux Polynésiens des îles Tonga, Hamoa, Ôtaïli, Nouka-Hiva: les premiers sont couleur de suie; leurs voisins (depuis trois ou quatre mille ans peut-être) n'ont point pris la teinte de l'Éthiopien, c'est qu'ils sont d'une race différente de la race nègre océanienne.

6° De l'équateur au pôle, la race mongolique conserve sa couleur caractéristique.

7° Les Vandales établis en 429 au nord de l'Afrique y ont laissé une tribu , celle des Aurès; elle a conservé, au milieu des populations brunes qui l'entourent, la peau blanche, les yeux bleus et les cheveux blonds, de la race indo-germanique à laquelle elle appartenait. L'existence de cette tribu, signalée par le voyageur Peyssonnel, par Bruce et Shaw, vient d'être confirmée par le docteur Guyon pendant la dernière expédition du général Bedeau. Prichard et quelques ethnologistes modernes se refusent à voir dans les Aurès des descendants des Vandales; mais peu nous importe, il nous suffit qu'une tribu de race indogermanique conserve , au milieu de races bronzées, et par conséquent dans des conditions de climat qui devraient l'altérer, la teinte primitive de sa peau. Il semble que cette race indo-germanique soit plus réfractaire que les autres aux influences du climat. M. Desmoulins rapporte que depuis le xme siècle , une colonie de cette race, les Rossillas , installés au sud du Gange, et entourés de Népauliens à la peau noire , de Mahrattes à la peau jaune de bistre, de Bengalis à la peau couleur de café brûlé clair, ont conservé leurs yeux bleus, leur teint blanc et leurs cheveux blonds.

8° Plusieurs quadrupèdes ont la muqueuse palatine marquée de plaques noires , qui certes ne sont pas le résultat de l'insolation.

9° Il résulte des observations faites par M. d'Orbigny dans la mer du Sud, et par M. Troyer dans l'Inde, que chez les peuples à peau brune ou noirâtre, la face exposée au grand air est souvent, peut-être même habituellement, plus claire que le reste du corps, abrité par les vêtements.

10° Les mêmes observateurs ont constaté que chez les créoles

américains et indous , lorsqu'à la suite de plusieurs générations, la couleur brune a complètement disparu de tout le reste du corps, elle persiste encore dans les parties sexuelles, et c'est à ce caractère que les métis continuent d'être longtemps encore reconnaissables.

11° S'il est vrai que , dans certaines localités où les habitants ont une teinte brune , les femmes des chefs, qui évitent soigneusement l'action du soleil, sont presque aussi blanches que des Européennes , il n'est pas moins commun d'observer des effets diamétralement inverses de l'action de la lumière. Ainsi Choris a fait la remarque qu'aux îles Sandwich les individus appartenant à la classe noble sont d'une couleur plus foncée que la classe habituellement exposée au grand air; plusieurs navigateurs donnent un semblable témoignage.

12° La teinte de la peau n'est pas le seul caractère différentiel tiré de l'organisation de la peau entre les races colorées et celles qui ne le sont pas. Déjà nous avons vu que la peau du nègre était excessivement douce ; eh bien! il en est de même, suivant M. d'Orbigny, de la peau des Américains. Leur peau, dit-il, est dépourvue de toute villosité, elle est (même chez les hommes) aussi douce et aussi unie que celle des femmes blanches les plus délicates. Je pourrais encore tirer argument des premières recherches de M. Flourens sur la structure de la peau , puisqu'après avoir comparé celle de l'Européen non- seulement à la peau des nègres, mais à celle des mulâtres, des Charruas, etc., il prononce que dans toutes les races colorées il y a deux couches anatomiques qui manquent dans les hommes à peau blanche. Cette observation, si elle était confirmée , couperait court à toute discussion et établirait, sans contestation possible, la pluralité originelle des types; je n'en tirerai cependant aucun parti au profit de la cause que je défends, parce que je crois à l'existence des cellules pigmentaires , même dans les races blanches (voy. page 267). M. Flourens a d'ailleurs admis dans un second travail l'existence d'un appareil pigmentai chez le blanc.

Je ne crois pas nécessaire de prolonger la discussion relativement à la cause de la couleur, et je répéterai avec Voltaire :

« Le blanc qui le premier vit un nègre fut bien étonné, mais le raisonneur qui soutint que ce nègre venait d'une paire blanche m'étonne bien davantage. »

On pourrait dire que la question qui nous occupe est jugée par le seul examen de l'insuffisance des climats pour produire les variétés de coloration des races humaines. Je produirai cependant ici des considérations d'un autre ordre à l'appui de ma manière de voir.

Je ne suis pas, le moins du monde, ébranlé par l'argument tiré des changements que l'on a constatés chez les animaux transportés d'Europe en Amérique , ou passant de l'état domestique à l'état sauvage. Que m'importent ces mutations, s'il est démontré que, placé dans ces mêmes alternatives, soumis à l'influence de ces mêmes causes ou de causes analogues, l'homme conserve le type primitif de sa race? Or, les faits ne manquent pas , qui démontrent celte résistance de l'homme à toute autre influence modificatrice que celle qui résulte du mélange des races. Déjà nous avons montré des tribus blondes conservant leurs caractères primitifs au milieu des nations colorées où elles avaient été transplantées. Ce qui a été constaté relativement à la couleur l'a été aussi relativement aux autres traits. Yoici quelques faits.

Les Parsis", sectateurs de Zoroastre , ou adorateurs du feu , ont abandonné la Perse à l'époque où les kalifes y pénétrèrent en vainqueurs. Une tribu de ces Parsis établie à Bombay, où elle n'a point contracté d'alliances étrangères, y a conservé son type sans aucune altération : le teint assez clair, comparativement à celui des indigènes , l'œil bien fendu , le nez long faisant suite au front , etc. J'ai puisé ce détail dans un savant mémoire présenté par M. Théodore Pavie à la Société ethnologique de Paris. Je ferai remarquer que ces Parsis ne parlent plus leur ancienne langue, et qu'ils ont' pris celle de leur nouvelle patrie, ce qui vient à l'appui de l'opinion que je vous ai exprimée touchant la prééminence à donner aux caractères physiques sur ceux

tirés du langage.

M. Benêt , ex-médecin de Buujet-Singh , roi de Lahore , rapporte que les Cachcmiriens , qui prétendent descendre des sol-

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dats qu'Alexandre le Grand avait laissés dans le Penjab, et qui ne se marient qu'entre eux, ont des traits européens. J'attache moins d'importance à ce fait qu'au précédent

La plupart des pays de l'Europe ont envoyé dans des régions lointaines une partie de leur population : or, quel que soit le terme écoulé, dit Desmoulins, ni l'Angleterre , ni la France , ni l'Espagne, ne méconnaissent dans les colons les traits des habitants de la mère patrie.

Les juifs ont des caractères nationaux assez reconnaissables; les juifs sont disséminés dans tous les points de l'Europe et ailleurs; partout ils ont conservé la forme du crâne et la ligne faciale qui appartiennent à leur race. Les juifs d'aujourd'hui ont été peints, trait pour trait, il y a trois cents ans par Léonard de Vinci, dans cette inimitable fresque que le temps menace de détruire. Mais si une expérience de trois cents ans vous paraissait établie sur une trop petite échelle eu égard à l'objet de nos recherches, M. Edwards vous dirait ce qu'étaient les juifs il y a plus de trois mille ans. Étant allé à Londres, visiter en compagnie de MM. Hodgskin et Knox le tombeau d'un roi égyptien , sur lequel sont représentés des juifs, des Perses et des Éthiopiens, il dit : «J'avais vu la Yeille des juifs qui se promenaient dans les rues de Londres, je croyais voir leurs portraits. »

En admettant même (ce que nous n'avons point accordé) que les climats puissent faire un nègre d'un blanc , nous ne pourrions comprendre comment cette influence pourrait changer la forme du crâne et des os de la face, engendrer un nez épaté ou faire disparaître presque complètement l'édifice osseux de cette partie, substiluer à la forme gracieuse et ovalaire de la tête la forme pyramidale et losangique, etc. On dira que des mutations de cette nature se sont opérées clans la tète du cochon redevenu sauvage, soit; mais on n'a point assisté chez l'homme à de semblables transformations.

Il y a des guenons qui ont un peu de blanc aux paupières , d'autres manquenl de ce blanc et ont la barbe un peu moins longue. Les zoologistes en ont fait deux espèces différentes , et personne n'y a trouvé à redire. Si un quadrumane , «'avisant de classer

les animaux, faisait de l'homme blanc aux cheveux lisses et de Thomme noir aux cheveux crépus deux espèces différentes {dans le genre homme bien entendu), y aurait-il lieu d'attaquer cette classification?

La plupart des auteurs qui ont médité ou écrit sur l'ethnologie ne peuvent se familiariser avec l'idée que les peuples soient autochtones ou aborigènes. Comme il leur répugne d'admettre qu'ils aient pris naissance là où ils les observent , ils les font venir d'ailleurs, par de longues migrations, comme si le problème , pour être déplacé , n'en restait pas moins avec toutes ses difficultés. Ils supposent donc un centre de création, une montagne par exemple , d'où en changeant de couleur ou de forme, suivant les climats qu'ils auraient parcourus , les hommes se seraient irradiés sur tous les points du globe. Singulière idée de mettre le berceau des hommes sur des sommets arides, où "aujourd'hui des bouquetins seuls trouvent à vivre! Pourtant, l'opinion que les peuples sont pour la plupart autochtones a pour elle d'assez nombreux partisans, parmi lesquels on citerait quelques autorités. Elle a été appuyée par Desmoulins. Un spirituel géologue , M. Ramond , a écrit : « Au temps de la manifestation de la puissance créatrice , celle-ci a répandu à la fois, dans toutes les parties de notre planète, des types dont l'organisation est assortie à la condition physique de chaque localité. » Dans une discussion que la question cle l'unité de l'espèce humaine avait soulevée au sein de la Société ethnologique, M. Vivien, repoussant l'opinion de ceux qui , pour peupler l'Amérique , y conduisent des tribus de l'ancien monde , s'écriait : «Autant vaudrait-il dire que l'herbe qui croit aux rives de l'Amazone provient de celle qui couvre les flancs de l'Altaï. » Déjà), dans le siècle dernier, un célèbre philosophe avait écrit : « Le même pouvoir qui a fait croître l'herbe dans les campagnes de l'Amérique y a pu mettre aussi des hommes. »

Quant à la preuve qu'on prétendrait tirer de ce que la croyance à un couple unique se retrouve chez tous les peuples de la terre, cet argument et les autres considérations mythiques qui lui ressemblent ont été bien judicieusement appréciés par M. de

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Humboldt : «Nous ne connaissons , dit-il , ni historiquement, ni par aucune tradition certaine , un moment où l'espèce humaine n'ait pas été séparée en groupes de peuples... Des légendes isolées, se retrouvant sur des points très-divers du globe sans communication apparenteront descendre le genre humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si répandue qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des hommes; mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception humaine qui partout a conduit les hommes à une explication semblable d'un phénomène identique. » 11 ajoute plus loin : « Ce qui montre encore dans les traditions dont il s'agit le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer d'une manière conforme à l'expérience de nos jours un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première origine de l'espèce humaine. »

Je ne puis supposer qu'un esprit dégagé de préjugés et des entraves que certaines considérations extra-scientifiques pourraient mettre à la liberté de la pensée conserve des doutes sur la pluralité primitive des types humains.

Il reste, à la vérité, cet argument « décisif aux yeux de certains naturalistes»: Les produits du mariage entre les individus de races différentes sont féconds et indéfiniment féconds dans la famille humaine. Mais analysons un peu cet argument ; le voici dans sa plus simple expression : Seront de la même espèce tous les individus qui, en s' unissant , pourront donner naissance à des métis féconds et dont les descendants seront féconds eux-mêmes ; la copulation entre les individus de toutes les races, dans le genre homme, donne des produits féconds, donc tous les hommes appartiennent à une même espèce. Raisonner de cette manière, cela s'appelle tout simplement faire une pétition de principes. Nous n'avons aucunes preuves que des espèces voisines, quoique originairement distinctes, ne puissent ou n'aient pu donner ensemble des produits féconds. L'analogie plaiderait môme contre cette exclusion, car on peut

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supposer que la nature procède ici par graduation comme dans toutes ses opérations. Ainsi , lors de l'union entre individus tfespèces différentes, on pourrait observer toutes les conséquences que je vais dire : 1° Tantôt les espèces étant trop éloignées l'une de l'autre, il n'y aurait aucun produit; "2° tantôt il y aurait un produit métis, mais ce métis serait stérile: tel est le mulet provenant du commerce de l'âne avec la jument; 3° tantôt les métis seraient féconds, mais la faculté de se reproduire s'éteindrait dans leur postérité au bout d'un certain nombre de générations, comme on l'observe quand on unit certains oiseaux d'espèces différentes; 4° tantôt enfin (et je propose formellement l'admission de cette quatrième éventualité ) les métis seraient féconds ainsi que leur descendance. Ce cas, les espèces humaines le réalisent, et peut-être ne jouissent-elles pas seules de ce privilège. Il n'est point prouvé, par exemple, que toutes nos variétés de chiens soient la dégradation, la déviation d'un seul type, qu'il n'y ait pas eu originairement plusieurs espèces. On dit, et ici la chose serait bien autrement concluante , on dit que tout le gros bétail , dans les fermes transalléghaniques de la confédération américaine, est une espèce nouvelle provenant de l'union du bison américain avec notre bœuf européen. Or, ce qui me fait dire que le fait serait bien autrement concluant, c'est qu'on attribue deux côtes de plus à ce bison américain, déjà si différent de notre bœuf par ses formes, et notamment celles de la téte et du crâne. Je laisse à DesmOulins la respoasabilité du fait anatomique que je viens de citer. Du reste , la valeur du mot espèce est encore trop mal déterminée en zoologie pour que nous ayons placé le débat sur ce terrain (I); nous avons posé différemment

(1) On peut se faire plusieurs opinions sur ce qui constitue l'espèce : 1° ce pourrait être la réunion d'individus provenant d'un couple primitif unique ; 2° ce pourrait être aussi la réunion d'individus provenant de plusieurs couples que la force créatrice aurait engendrés parfaitement semblables les uns aux autres sur certains points du globe. Ni l'une ni l'autre de ces définitions n'est acceptable , s'il est vrai que des espèces nouvelles puissent résulter du commerce entre espèces différentes.

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la question, nous nous sommes demandé si les différences observées aujourd'hui, et depuis les temps historiques, entre les races humaines, avaient toutes été produites par l'influence des climats, du genre de vie, de l'état de civilisation ou de barbarie, et nous avons conclu négativement. Cette solution soulève une nouvelle question.

Existe-t-il aujourd'hui des représentants des types

primitifs ?

Au milieu des croisements sans nombre que les invasions , les conquêtes, les colonisations, ont occasionnés parmi les hommes, peut-on se flatter qu'il existe encore aujourd'hui des types des races primitives? D'un immense travail historique dans lequel M. Gerdy a montré le mélange des peuples, en Asie, en Afrique, en Europe, et même en Amérique, on serait porté à conclure que partout les conquérants ont partagé la couche des filles et des femmes des vaincus, et mélangé leur sang avec celui des nations subjuguées; cle sorte que l'existence actuelle d'un type pur, d'un homme de race pur sang, passez-moi l'expression , serait chose très-problématique.

Pour approcher d'une solution sur cette question si difficile, il faut étudier les effets du croisement des races ou des types. Nous avons déjà dit que plusieurs cas pouvaient se rencontrer.

1er cas et 2e cas. Le produit de l'union de deux types différents est stérile, ou bien la faculté d'engendrer s'éteint bientôt dans sa descendance. 11 est évident que dans aucun de ces cas la race ne peut s'altérer. Nous pouvons les négliger d'ailleurs, puisqu'ils ne sont point applicables à l'homme, dont toutes les races produisent les unes avec les autres.

3e cas. Deux races ou deux espèces différentes donnent naissance à un individu fécond ainsi que sa progéniture. Comme ce métis tient ordinairement des deux parents, il y a possibilité que ce croisement éteigne le type primitif: Les mulâtres qui proviennent de l'union d'un blanc et d'un noir attestent ici la justesse I. 30

de dos prévisions. Ne nous hâtons pas de dire , cependant , que cela doive anéantir nécessairement les caractères primitifs des races. En effet , unissez ce mulâtre à un blanc , ils auront un enfant moins foncé que le mulâtre. Unissez encore cet enfant à un blanc , le produit sera moins foncé encore , et , si vous continuez ainsi , il arrivera un moment où les enfants ne différeront pas le moins du monde de la race blanche. Si, au lieu d'unir le premier mulâtre à un blanc, vous l'eussiez uni, lui et ses descendants , à des noirs, les derniers rejetons seraient revenus au type nègre.

On a essayé de déterminer, pour différentes espèces animales , le temps au bout duquel ont disparu toutes traces clu premier croisement. M. Girou de Buzaringue a observé que quatre générations suffisaient dans certains cas , et que d'autres fois le résultat se faisait attendre jusqu'à la treizième.

Appliquons ces premières données à certains faits qui se présentent ou se sont présentés. Que les matelots de Cook , de Bougainville ou de Lapeyrouse , aient semé quelques enfants dans les îles de la mer du Sud , la descendance de ces rejetons sera revenue au type polynésien en vertu de la loi que nous venons d'exposer.

Mais des mélanges peuvent s'opérer plus en grand, et ne pas compromettre pour cela la physionomie des habitants d'un pays. Qu'une armée ait subjugé un pays et qu'elle y ait séjourné pendant un temps limité: le nombre des assaillants est si peu considérable, comparé à la masse de la population, que le type dominant , un instant et partiellement altéré , ne tardera pas à reprendre sa pureté primitive. Il parait cependant que certaines races impriment plus fortement que d'autres leurs caractères à leurs produits métis et aux descendants de ces métis, et que quand les Mongols , par exemple, se sont mélangés , bien qu'en petite proportion, à une population, celle-ci est iriongolisée pour longtemps. IN'avons-nous pas vu que les Huns se retrouvaient eucore au centre de la Hongrie ?

4e cas. Supposons maintenant les cas où les métis de deux espèces ou deux races ne s'uniraient plus qu'entre eux: il est évi-

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dent que l'on aurait alors toutes chances de voir paraître un type nouveau. Mais ce cas ne se rencontre pas fréquemment dans l'espèce humaine.

5e cas. C'est celui où deux races se seront mélangées à parties à peu près égales, et où les métis se seront unis entre eux et avec les individus des races non encorealtérées. On peut supposer que les produits de cette fusion, tout en conservant à différents degrés des traits de l'une ou de l'autre des races mères , ou même des deux, seront cependant assez loin de se ressembler entre eux. La confusion sera bien plus grande si , au lieu de deux races , trois ou un plus grand nombre se sont mélangées.

Est-ce bien là le cas où se trouvent aujourd'hui la plupart des nations qui peuplent le globe? La question devient en grande partie historique ; elle n'en est pas plus facile à résoudre pour cela. Il est curieux de voir Desmoulins et Edwards interpréter l'histoire de manière à lui faire dire que les types ont pu , pour un certain nombre de races , se transmettre dans leur pureté presque native, tandis que cet ordre de recherches a conduit M. Gerdy à cette conclusion, qu'il n'existe peut-être. pas aujourd'hui un représentant des formes primitives.

Je reconnais avec mon savant collègue que les peuples se sont considérablement mélangés , et cependant je ne suis pas convaincu que cela ait complètement effacé les types primitifs. Et d'abord ce mélange à parties à peu près égales , croyez , Messieurs, qu'on ne le rencontre pas souvent. Sans doute, au récit de ces débordements de barbares qui vinrent se ruer sur l'empire romain au moment de sa décadence , au récit des exploits des Tamerlan , des Attila, des Gengiskan, etc., on pourrait supposer que nul carctère de race n'aura pu survivre à de telles influences. Mais remarquez , Messieurs', qu'un peuple qui en subjugue un autre n'envoie à cette conquête qu'uue partie de ses enfants; le gros de la nation reste chez lui, et pendant ce temps , au moins , il n'est pas exposé au mélange ; et relativement au peuple vaincu, il peut cesser d'exister politiquement, perdre sa nationalité , et conserver cependant ses caractères anthropologiques , si le mélange s'est fait dans des proportions très-inégales.

Il est une autre circonstance qui peut contribuer à conserver la pureté du type ou du moins à la faire revivre chez certains individus , c'est que la nature parait avoir une tendance à se conserver malgré les mélanges. Qu'un homme au teint brun cl aux cheveux noirs s'unisse à une Germaine aux cheveux blonds et aux yeux bleus , les produits de cette union pourront avoir, mais n'auront pas nécessairement des caractères mixtes empruntés aux deux parents , et il se pourra que les uns reproduisent le type du père , les autres le type de la mère dans toute leur pureté. Ceci me remet en mémoire une expérience de M. Colladou, de Genève. Il s'était proposé d'obtenir une race mixte de souris en accouplant des souris noires à des souris blanches ; mais, à sa grande surprise , il n'obtint point de métis , les petites souris engendrées étant les unes parfaitement blanches et les autres noires.

Une considération qui me porte encore à penser que certains types se sont conservés à un assez grand état de pureté , c'est que des différences qui nous frappent aujourd'hui avaient été constatées et représentées il y a trois mille ans. Rapprochez un homme d'origine scythique d'un Éthiopien, vous serez frappé du contraste qu'ils vous offriront : eh bien , ce contraste , on le voit déjà dans les plus antiques peintures égyptiennes. Ici, c'est le roi Rhamsès, sous le plus beau type caucasien, traîné sur un char de triomphe , et donnant la chasse à des nègres à la bouche proéminente et aux cheveux crépus. Ailleurs, des guerriers à la taille haute , au teint rose , aux yeux bleus , aux cheveux blonds (1), font opposition non-seulement à de véritables Éthiopiens , mais à d'autres hommes qui portent tous les caractères de la race arabe. Une certaine exagération des contrastes prouve que les peintres s'étaient proposés de mettre en relief les traits propres à chaque race. M. Courtet de l'Isle , auteur d'un savant mémoire sur les anciennes races de l'Ègypte et de l'Éthiopie,

(1) 11 parait prouvé que des conquérants de race scylhique ont pénétré en ÉRypte à une époque très-reculée.

DE L'HOMME ET DES ItACLS HUMAINES. 469

a rassemble , mais dans un autre but que celui que je poursuis ici , un grand nombre de faits qui me semblent confirmer celle opinion, qu'on aurait pu établir, il y a trois mille ans, pour une partie de l'ancien monde, les mêmes classifications des races qu'aujourd'hui, et les fonder sur les mêmes caractères. Or, si les types s'étaient conservés sur ce point circonscrit de l'Afrique, où tant de nations semblaient s'être donné rendez-vous , où d'autres avaient été repoussées, est-il présumable qu'ils aient été profondément modifiés au centre de l'Asie et surtout dans le

Nouveau Monde ?

Comme je ne veux pas prendre seul la responsabilité de l'opinion que je professe ici, je citerai volontiers à ce sujet une assertion de l'honorable fondateur de la Société ethnologique de Paris , d'Edwards , qui disait : « Au centre de chaque grand pays , la race aborigène se rencontre presque pure ; le Celte en France, l'Ibère en Espagne, le Germain en Allemagne, etc. » C'était aussi l'opinion de César, de Pline, de Tacite : ni les uns ni les autres n'avaient imagine que l'Asie eût été le berceau du genre humain.

Et maintenant je sens que je dois vous prémunir contre une interprétation trop littérale de ce que je viens de dire sur la conservation des caractères des races. Je n'entends pas nier que les relations des peuples n'aient introduit presque partout et surtout en Europe une foule de métis ; une promenade dans Paris suffirait pour démontrer que le sang des Celtes n'y est pas sans mélange. J'ai voulu dire seulement que les traits primitifs n'étaient pas aussi complètement effacés que pourraient le faire supposer les documents historiques.

Classifications des races humaines.

Dans l'acception qui lui est donnée par les naturalistes , le mot race n'implique point une différence d'origine primitive, une différence d'espèce. Ainsi les races de chevaux, les races de moutons, etc., appartiennent à X espèce cheval, à X espèce mouton. Les caractères de la race se tireraient de certaines particularités

4/0 MIOLÉGOMÈNES.

de formes , de grandeur, de pelage , de proportion entre les diverses parties, etc., qui se transmettraient par génération dans certains groupes de l'espèce, et quant à l'origine de ces particularités, on la rapporterait au climat, au genfe de vie, à l'état sauvage ou de domesticité. Ou bien encore, si on suppose que clans une nombreuse portée d'animaux de la même espèce, les uns aient, par exemple, les jambes plus longues et le corps plus élancé, les autres le corps ramassé et les jambes courtes, si on prend soin d'unir les individus qui se ressemblent, ces petites différences pourront se transmettre, en s'exagérant, dans chaque lignée, et l'on obtiendra des races nouvelles.

Lesanthropologistes, qui croient à l'unité de l'espèce humaine, emploient le mot race dans le même sens. Dès lors les hommes, semblables les uns aux autres dans les premiers temps , auraient été prendre des caractères différents dans diverses régions du globe, et ainsi seraient nées les races; ou bien encore, les premiers rejetons ayant offert accidentellement quelques différences et s'étanl éloignés les uns des autres, chacun aurait transmis à sa lignée ses caractères anatomiques , d'où une nouvelle explication des races.

Je confesse, Messieurs, qu'à ce point de vue les recherches ethnologiques perdent considérablement de leur intérêt. A quoi bon s'éverluer à classer des types qui ne portent point un sceau originel, des formes que les modificateurs extérieurs peuvent détruire comme ils les ont engendrées. Les choses sont bien différentes lorsque l'on reconnaît qu'il a existé plusieurs types primitifs différents les uns des autres. On se demande alors quels ils étaient, et quelles espèces secondaires ont pris naissance de leurs mélanges ; on se demande encore si quelques-unes de ces espèces primitives n'ont pas été détruites ou ne sont pas en voie de destruction. Le problème , à la vérité , pour être mieux posé , n'en est pas plus facile à résoudre.

Parmi les elhnologistes , les uns ont admis, comme je viens de le dire, une seule espèce avec plusieurs races; les autres, plusieurs espèces avec un plus grand nombre de races. Je vais vous faire connaître les principales de ces classifications, non pas dans

l'ordre où elles ont été produites, mais en allant des plus simples

au plus composées.

Cuvier dit: «Quoique l'espèce humaine paraisse unique..., on y remarque de certaines conformations héréditaires qui constituent ce qu'où nomme des races. » 11 en admet trois.

l°»La blanche ou caucasi'que, à laquelle il donne pour berceau le groupe de montagnes situé entre la mer Caspienne et la mer Noire. 11 en dérive, au midi, les Assyriens , les Chaldéens, les Égyptiens , les Arabes, qui ont produit les Phéniciens, les Juifs et les Abyssins. Ces peuples forment le rameau araméen. Un second rameau , Yindien , a fourni les Indous , les Perses , les Grecs, les Romains, les Germains, les Slaves, et avait été précédé en Europe par les Celtes venus du Nord , et les Cantabres passés d'Afrique en Espagne. Enfin, un troisième rameau , le rameau scythique et lartare, comprend les anciens Scythes, les Parthes , les Turcs, les Finlandais et les Hongrois.

2° La race rnongolique, dont Cuvier place l'origine dans les monts Altaï , et qu'il subdivise à peu près comme nous l'avons fait.

3° La race nègre qu'il confine au midi de l'Atlas.

Pour peu que vous vous rappeliez nos descriptions précédentes , vous serez peut-être choqués de voir que l'on rapporte à une même race des peuples aussi dissemblables par leurs caractères physiques que le sont , par exemple , ceux du rameau indien , que l'on réunit cependant à cause des affinités constatées entre les quatre langues principales parlées par ces peuples , savoir : le sanscrit, V ancienne langue des Pélasges ,\e goth ou tudesque, et la langue esclavonne? Au point de vue anatomique, la forme du crâne seule permettrait ce rapprochement ; encore le crâne des Turcs est-il globulaire, au lieu d'offrir l'ovale du type caucasien.

Ce n'est pas la seule imperfection de cette classification. Cuvier convient que ni les Malais, ni les Papous, ni les Américains, ne se laissent aisément rapporter à l'une de ces trois grandes races, et on pourrait dire la même chose de plusieurs autres types humains.

'i"<2 MOLÉGOMÈNËS.

PriChardj comme Cuvier, n'admet qu'une espèce et trois grandes races; mais au lieu de mettre leur 'berceau sur des montagnes, il les place plus comfortablemcnt «dans de grandes vallées parcourues par des rivières navigables et fertilisées par des canaux nombreux. » Ces trois races ne sont pas celles de Cuvier. Ce sont :

1° La race syro-arabe, race des Sémites ou des Shémites , dont le pays s'étendait vers le nord jusqu'au Pont-Euxin, confinait à l'est à l'Arménie et à la Perse , s'étendait au midi jusqu'à l'Océan indien , comprenant les pays arrosés par les grandes rivières de la Mésopotamie , et de plus la Syrie , la Palestine et l'Arabie, et peut-être même quelques portions de l'Afrique. Cette race, qui parlait, suivant les localités, le syriaque, le chaldéen , l'hébreu , le chananéen ou phénicien , l'arabe , le maugrebin , répond , comme vous le voyez , au rameau araméen de la race caucasique de Cuvier; mais Prichard n'y fait pas rentrer les Égyptiens.

2° La race égyptienne. Prichard , qui s'efforce de prouver que les anciens Égyptiens, bien que leur crâne présentât la forme ovale et complètement développée qui est commune à tous les peuples avancés en civilisation , avaient pourtant dans leurs traits quelque parenté avec les races nègres , insinue que les nègres et les Égyptiens sont une même race , modifiée chez les premiers par l'état de barbarie , chez les seconds par la civilisation. Ainsi la race égyptienne aurait une compréhension beaucoup plus vaste qu'on ne le soupçonnerait, si on n'avait le renseignement que je viens de vous donner, et elle répond en quelque sorte à la race nègre de Cuvier.

3" Race ariane. Celte race comprend toutes les nations que dans la doctrine reçue des migrations des peuples on nomme indoeuropéennes. Elle comprendrait, en Asie, les Hindous, les Persans, les Afghans, les Kourdes, les Arméniens, et elle aurait envoyé en Europe les colonies que nous y avons décrites sous les noms de Celtes, Germains, Pélasges, Slaves, etc." On voit que cette race répond au rameau indien de la race caucasique de Cuvier.

DE L'HOMME ET DES UACES HUMAINES. 4/d

Vous remarquerez, sans doute, qu'une notable partie du genre humain, décrite d'ailleurs avec soin par Prichard, et en particulier toute la race mongolique, reste en dehors de cette classification. De plus , les auteurs qui ont décrit les migrations de la race ariane ne prétendent point que les colonies venues de l'Inde aient trouvé la place libre en Europe; non, elles ont du subjuguer des nations établies là ayant elles. De quelle race étaient ces nations, que M. Prichard nomme allopliy tiennes , et qu'on trouve partout où des peuples ont fait irruption, aussi bien en Asie qu'en Europe? Auraient-elles émigré de l'Inde comme les autres, ou bien étaient-elles autochtones?

Les trois races dont nous venons de parler reçoivent quelquefois les noms de shémitique, chamile et japé tique. La première dénomination s'applique à la race syro-arabe, la deuxième à la race nègre, et la troisième à la race ariane.

Blumenbach , en portant à cinq le nombre des races , avait fait rentrer dans sa classification une plus grande partie du genre humain que ne l'ont fait Cuvier et M. Prichard ; mais il se prononce aussi pour l'unité de l'espèce , et emploie le mot variété, de préférence au mot race. Ces variétés sont la caucasienne, la mongolienne, V éthiopienne , V américaine et la malaise. Il regarde la variété caucasienne comme la souche primitive. Les déviations extrêmes de ce type seraient, d'un côté, le type mongolique, de l'autre, le type éthiopien. Le type américain tiendrait le milieu entre le caucasien et le mongolique ; le type malais serait intermédiaire au caucasien et à l'éthiopien. Je n'ai pas besoin de remplir le cadre de Blumenbach , il vous serait facile maintenant de le faire vous-mêmes ; je veux seulement vous avertir qu'il a rapporté à la variété caucasique quelques Africains du Nord , non-seulement ceux qui occupent le nord du grand désert, mais encore quelques tribus plus rapprochées du sud , les Égyptiens , les Abyssins et les Guanches.

Quelques anthropologistes français ont enfin osé mettre le mot espèces au pluriel, en l'appliquant à l'homme, et une fois la barrière franchie, ils ont décrit plus d'espèces que leurs prédécesseurs n'avaient signalé de races.

474 l'ROLÉGOMÈNES.

M. Bory de Saint-Vincent reconnaît quinze espèces d'hommes, ce sont les espèces : 1° japétique, qui renferme les races caucasique, pélage, celtique et germanique (vous voyez ici le mot caucasique pris dans le sens restreint où je l'ai employé à propos du type de ce nom) ; 2° arabique, comprenant deux races, qu'il nomme atlantique et adamique (les Berbers, les Kabyles, lesGuanches, sont de la première; les Arabes proprement dits , les Bédouins, sont de la seconde); 3° hindoue; 4° scylhique ( dans laquelle il fait entrer à tort les Mongols proprement dits , et dont il retranche les Germains et les Finnois, qu'y met Desmoulins); 5° sinique ou chinoise; 6° hyperborèenne ; 7° neptunienne , comprenant trois races, la malaise, l'océanique et la papoue; 8° australienne; 9° colombique; 10° américaine; 11° patagone; 12° éthiopienne; 13° cafre; 14° mélanésienne, et 16° hotlentote (il y comprend les Boschismans).

Desmoulins a porté à seize le nombre des espèces, et ses sousdivisions ou races sont encore plus nombreuses que celles de M. Bory de Saint-Yincent. Il ne les a pas toutes décrites , mais il en a présenté le tableau général. En voici le dénombrement : 1° espèce scythique, comprenant trois races , l'indo-germaine, la finnoise et la race turque ; 2° espèce caucasienne ( prise encore ici dans un sens restreint ) ; 3° espèce sémitique , à laquelle il rapporte trois races, la race arabe, la race étrusco-pclage et la race celtique ( il y a ici innovation , et Desmoulins montre peu de respect pour la linguistique en rapprochant les Sémites de deux nations arianes); 4° espèce atlantique (ce sont les Guanches); 5° espèce hindoue; 6° espèce mongolique, divisée en trois races, Hndo-sinique , la mongole et l'hyperboréenne ; 7° espèce hourilienne; 8° espèce éthiopienne; 9° espèce euro-africaine (Cafres et nègres de Mozambique); 10° espèce austro-africaine , qui comprend la race hottentote et la race houzouanas ou boschismane; 11° espèce malaise ou océanique (il y fait rentrer tous les Polynésiens et les Ovas de Madagascar); 12° espèce papoue ; 13° espèce nègre océanienne; 14° espèce autralasienne; lô° espèce colombienne; 16° espèce américaine.

En comprenant ainsi plusieurs races dans certaines espèces, Desmoulins ne s'explique pas sur la signification qu'il donne à ce mot, ou plutôt il y a lieu de supposer que, pour lui , ces races ont une existence primitive distincte , et alors on ne voit plus pourquoi il ne leur a pas donné le nom d'espèce.

Après cet exposé critique, je suis obligé de vous faire l'aveu que je n'ai ni les éléments ni les convictions nécessaires pour déterminer avec précision quels sont, parmi les types dont je vous ai fait la description, ceux qui sont primitifs et ont droit à être élevés au rang d'espèces , et ceux qui ont pu naître du mélange ou de la déviation de ces espèces. Il en est pourtant sur lesquels je n'hésiterai pas à me prononcer: le type éthiopien proprement dit, le mongol, l'arabe, le scythique (et sous ce nom je comprends les tribus blondes ), le caucasien, le polynésien , le colombien ou indigène de l'Amérique du Nord , sont sans doute primitifs. Je dirai plus, c'est qu'en cherchant à faire une élimination parmi les autres groupes, je serais fort embarrassé pour motiver l'exclusion que je prononcerais. Si le Celte , le Pélasge, l'Hindou, le Kourilien, le Patagonien, l'Australien, etc., ne sont pas des espèces, il faut que vous en fassiez des métis ou des produits de la déviation de quelques autres types! C'est mettre à la place d'une hypothèse une hypothèse peut-être moins vraisemblable.

N'affichons donc point la prétention d'apporter une précision rigoureuse dans un sujet qui ne la comporte pas. Les titres d'origine des races sont perdus dans la nuit des temps; il n'appartient ni à l'histoire , ni a la linguistique, ni à l'étude des anciens monuments, de nous les restituer complètement. De ce qu'il y a quelques rapports entre la langue que je parle et le sanskrit , et de ce qu'on aurait trouvé un établissement kimrique dans les hautes vallées du Caucase, je ne me croirais pas autorisé à tirer cetle conclusion , que les Hindous et moi nous ayons eu les Géorgiens pour parents communs; et sur ce que l'on aura saisi certains rapports entre le vocabulaire des Polynésiens et celui des Caraïbes, je ne prononcerai pas l'identité d'origine entre les insulaires de la mer du Sud et les tribus américaines.

Je compare les ethnologistes qui , par l'étude des monuments anciens, se flatteraient de nous faire assister aux premières phases de l'humanité , à des géologues qui voudraient juger de la structure du centre de la terre par l'examen des excavations microscopiques que la main du mineur pratique dans la couche corticale du globe. Les premiers ne remontent pas plus haut dans les événements passés, que les seconds ne s'enfoncent dans les entrailles de la terre ; les uns nous racontent les événements d'hier, les autres ne dissèquent que l'épidémie de notre planète. Combien de milliers d'années de barbarie avant que les hommes aient institué les archives dans lesquelles on fouille (1). Encore une fois, en qualité d'anatomiste et de physiologiste, j'ai dû accorder la préférence aux caractères tirés de l'organisation.

(1) Je prie le lecteur de remarquer que je n'ai envisagé ici l'archéologie et la linguistique que dans leurs rapports avec la question des races humaines, .le suis plein de respect pour leurs autres applications, et pour les travaux d'un Champollion, mon admiration n'a pas de bornes.

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